‹ Gustave MoreauChapitre 40 sur 53 · LA CHIMÈRE · texte numérisé non relu

LA CHIMÈRE

en floraison héraldique, le blason triomphant de la Poésie qui renaît et s’'épanouit sans fin.

Sapho, tranchant par le suicide un inconsolable veuvage, fut adoptée bientôt par Gustave Moreau, en imitation de son jeune maître Chassériau, mais non point, au gré des glossateurs litté-

raires, sous les couleurs d’une muse impure ou maudite. I la vit pleurant Phaon sous les voiles de deuil; il la vit précipitée du promontoire, gardant à l'instant suprême de la chute une idéale eurythmie de lignes, tandis que la falaise répercute un cri d'angoisse, poussé à pleine gorge; il la vit, enfin, inanimée sur la grève, aux derniers feux du jour : ce fut, dans l’œuvre de Moreau, une roma-

nesque et touchante série.

Cependant, la créature illuminée court d'elle-même à de plus vastes précipices, à de plus glorieux suicides. Le poète, c’est-à-dire l'homme cérébral, aspire à ne plus toucher terre ; l'âme cède au vertige, attirée par le vide astral où les sphères chantent aussi. En 1869, Moreau combinait les éléments d’un monstre taillé pour les voyages aériens du rêve. Pour donner une monture digne d’elle à l'imagination, ou, si l’on veut, pour incarner l'imagination même, il fondait ensemble Pégase et le Centaure et fabriquait la Chimère, la Grande Chimère dirons-nous, afin de la distinguer d’une famille de monstres inférieurs que nous rencontrerons plus tard. Celle-ci est de noble race. Ses ailes ouvertes remplaçant des bras, une dernière foulée la suspend au-dessus du goulfre, et, dans sa face

androgyne, ses yeux bleus fixent le zénith. Mais une créature

éperdue, une vierge mortelle une âme en larmes — s'est jetée d’un bond au col de la Chimère qu’elle aime, abandonnant derrière soi ses terrestres voiles, rejetant la tête en arrière pour ne pas voir l’abime béant; un même aquilon fouette leurs chairs, et leur élan passionné les conjoint un instant en un groupe tout entier dessiné sur le ciel... Je ne connais pas, dans l’histoire de l'art, de symbole plus net et plus sublime.

Dans ce cycle où l'hégémonie de l’art musical est symbolisée en thèmes si divers et si classiques, on nous permettra, malgré leur caractère généralement fatal, d’enfermer la série des Sirènes ; tel est du moins le nom accepté par Moreau et les modernes pour désigner les êtres qui tiennent de la femme et du poisson en leur convention-

nelle hybridité'. Voix perverses ouïes dans la brume et la tempête,

1. C’est un étrange abus. Les Sirènes d'Homère et de tous les auteurs classiques sont des oiseaux à buste de femme, comme les Harpyies ; elles n’habitent point la mer, mais perchent sur les récifs. Tout être fabuleux qui, selon le vers d'Horace,

Desinil in pisceim mulier formosa superne

est une Néréide, quoique les Néréides ne soient pas forcément hybrides.

elles attirent le navigateur imprudent sur les écueils par la douceur de leur chant; ce sont, une fois de plus, des monstres séducteurs, et Gustave Moreau, nous le savons, ne peut résister à la tentation de les affronter tous. Homère peint les tristes solitaires sous des traits

repoussants, « assises dans une prairie, entourées d’un monceau

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