LES ŒUVRES RELIGIEUSES
Un besoin d'expansion sentimentale, un appel de sa piété profonde arrachaient de loin en loin Gustave Moreau à ses pèlerinages profanes pour le ramener vers les scènes de religion chrétiennes !. On peut supposer qu'il y trouvait un repos salutaire et que son ardente imagination se détendait doucement
dans l’onction des Livres saints; telle est, du moins, l'impression qui se dégage des œuvres fort belles où
il a peint le drame chrétien, œuvres
sobres, œuvres pour ainsi dire canoniques et d’une singulière limpidité.
C'est délibérément, croyons-nous, que, dans cette série, le
penseur, le poète et le peintre se sont subordonnés à la tradition, à
1. Vers 1862, Gustave Moreau exécutait pour l’église d’une petite ville de l'Aveyron un Chemin de Croix composé de quatorze pièces. (V. l’Appendice, $ III.)
l’iconographie consacrées, avec une sorte de modestie et d’effacement
touchants. La foi de l’homme dut imposer des réserves sévères au
caprice inné de l'artiste; après avoir enrichi la légende biblique elle-
même d'ornements parasites, le premier fit taire chez le second les
suggestions pittoresques. Rien qui offusque la convention orthodoxe ;
rien qui se réclame du principe de la Richesse nécessaire ou rappelle
a fascination de l'Orient. Le symbolisme chrétien est, d’ailleurs,
universellement divulgué ; il ne nécessite aucune paraphrase et ne
saurait guère être rehaussé.
ROZ T2 ACER Aussi la figure du Christ
n’a-t-elle subi, entreles mains
de Gustave Moreau, nulle
altération. Cette constatation
ne laisse pas que d’être cu-
ricuse, en un {emps où des
#} libertés bien grandes sont
| prises avec l'image du Messie,
et par des peintres qui ny semblent guère autorisés.
Il est à remarquer, au
(A surplus, que Gustave Morceau
Æ s'en cst tenu aux scènes dra-
2,1 maliques quise déroulentsur \] le Calvaire; il s’est écarté, TNT CS OR CES DES S par quelque retenue difficile à apprécier, des scènes familières où s’épanchaient, en d’humains abandons, les maîtres d’autrefois. Une Vierge avec l'Enfant, très simple, fait exception, alors qu'on se serait attendu à ce que les attributs mystiques de la Vierge l’eus
sent spécialement attiré.
Le précieux petit panneau représentant Le Christ descendu au pied de la croix (musée du Luxembourg, don Ch. Hayem), une Déposition de croix, plus petite encore, deux Pietà, sont les types parfaits de cette série et brillent d’une rare beauté technique. Une déploration grandiose sort de leur ordonnance romantique, en même temps qu'un minutieux travail y accumule, sur quelques pouces de matière, des accents et des modelés d’une volonté magistrale.
IL convient d’en rapprocher quelques images de haute édifi-
calion, parmi lesquelles un Bon Samaritain voilé de recueillement
et d’austère tristesse, un Saint Sébastien assisté par un ange; le corps nu du martyr a cette grâce châtiée où transparaissent des souvenirs de l’école lombarde. On y joindra volontiers aussi tel Saint Georges combattant le dragon, qui semble une radieuse verrière, un Saint Martin divisant son manteau, etc.
Deux Sainte Cécile, fort riches d'effet et datant des dernières années, sont curieusement accompagnées d’un vol d’angelots extatiques. Mais nous sommes loin des serviteurs ailés qui, dans les tableaux des maîtres, s'empressent autour des orgues; ici, ce sont des petits Génies auréolés, des Esprits de la musique, dont l’essaim semble se baigner dans les ondes de l’har-
monie sacrée; ce sont des émana-
tions incorporelles à peine maté-
rialisées, des âmes.
Une des reliques les plus surprenantes qu’abrite le musée Moreau est sans contredit le grand dessin à peine échantillonné d’un tableau qui devait être intitulé Les Chimères. Ce pourrait être un carton préparé pour quelque tapisserie de soie, sur fond d'or; le trait est partout arrêté dans ses dernières
finesses et d’après d'innombrables ee dessins, si bien que cet «état » nous
donne l'intention du penseur en son intégrité. Or, il date de 1882 et l'inspiration en est entièrement originale.
A plusieurs reprises, Moreau conçut le plan de compositions personnelles, indépendantes de toute attache avec la tradition. Le tour de son esprit l’inclinait à leur donner le sens d’une édification religieuse, imprécise à coup sûr, mais de nature à séduire certaines âmes méditatives. IL chercha, dans cet ordre, une allégorie de la Foë, un polyptyque (1886, &. x.) pouvant être intitulé La Vie de l'Humanité (Adam, Orphée, Caïn présidant aux trois Ages d’or, d'argent et d’airain), ete. Les Chimères — dont la pensée génératrice est, au
120 GUSTAVE MOREAU fond, identique à celle qu'inspira la Grande Chimère — sont de
beaucoup le plus transparent de ces schémas comme aussi le plus compliqué.
Sur les flancs ajourés et découpés à plaisir d'un mont verdoyant, dans l’inaction d’une demi-vie végétative, palpitent cent et cent créatures dont les groupes s’échelonnent et s’enlacent en spires multipliées. Un mouvement ascensionnel entraîne les unes vers le sommet; la plupart stationnent en foule indolente ; et quelle foule ! Ce ne sont que figures de femmes indiciblement variées, nouant leurs nudités et leurs parures sans se connaître, sans se voir. De tous les temps, de toutes les contrées, de toutes les races, elles mêlent leurs ajustements dans une immense anarchie et leurs secrètes passions les confondent en une géhenne surhumaine. Car un monstre hante chacune des misérables larves, symbole repoussant de son indignité; chacune a près de soi sa chimère, son démon auquel elle obéit — Moreau s’est complu à en varier de toutes façons la structure, terminant en faces humaines gracieusement diadémées des corps de serpents, de rapaces, d'insectes, de tortues, ete. — et ce démon rampe et vole, s’infléchit, se fait caressant et persuasif, sans que l'être aveuglé découvre la bestialité du succube et son abomination.
Puis, on discerne d’autres objets: au faite de ce promontoire, bien haut au-dessus de cette morne et silencieuse bacchanale, un peuple pieux paraît adorer le symbole chrétien. Enfin, par une trouée du roc, on aperçoit un fleuve, des clochers, une ville.
On ne saurait s'empêcher de songer, devant ce pandæmonium, à la disposition de ces Paradis, de ces « Montagnes de vie » que les peintres flamands ont encombrés de groupes bienheureux, et plus d’un détail, la ville, par exemple, ressort de l’art des minialuristes (le moyen âge était entré dans les préoccupations de Moreau sous des
formes diverses). Mais ce qui nous importe devant une œuvre si
composite,c'est surtout de saisir les nuances de la pensée directrice. Voici comment nous croyons pouvoir développer celle-ci, sans craindre d'en fausser gravement la portée.
Il s’agit ici d'une sorte de Décaméron satanique — ainsi du moins l’intitulait le peintre. — Cette île des Rèves emprisonne toutes
les formes de la passion, du désir, de la fantaisie chez la Femme, être inconscient dans ses moelles, follement épris du mal et séduit
par l'inconnu. Rèves enfantins, rêves des sens, rêves monstrueux,
rêves mélancoliques, rêves transportant l'esprit dans le vague des