LES CHIMÈRES, FRAGMENT CENTRAL
(Musée Gustave Moreau.)
espaces, ce seront toujours les sept péchés capitaux proposant leur
damnation aux créatures innocentes et subjuguant les coupables.
Les théories des reines maudites quittent à regret le serpent tenta-
teur ; l’aberration de leurs compagnes attend, sur le bord des chemins, le passage du bouc de luxure ou les jette sur la croupe d’une Chimère, d'où elles retombent éperdues de vertige et d'horreur. Certaines demeurent isolées, absorbées dans leur vice morose, l'envie, l’orgueil ; et les Chimères seront les Protées du mal originel. — Au loin, la cité morte, dont les clochetons, les aiguilles se découpent sur un ciel attristé, près d'eaux sans couleur et stagnantes, ce sera l'habitat des vies discrètes, timides, aux joics restreintes, la cité des créatures simples, que leur candeur préserve des égarements de l’imagination. — Mais, sur les derniers étages de la montagne, des figures se hâtent péniblement vers la cime, lassées et meurtries : peut-être parviendront-elles à s'élever assez pour ne plus voir que le ciel, pour atteindre au signe de rédemption, au refuge éternel.
Certes, ce Réve des réves reflète des cogitations qui se laissent difficilement réduire par les moyens de l’art. L’abstraction moralisatrice exige de clairs symboles, tels que ceux dont l’ont habillée les artistes des grands âges, et l'Enfer, non plus que le Purgatoire, n’est point aisé à peindre hors du formulaire consacré. Moreau abandonna son dessin sous le coup des objections soulevées par sa propre critique. Regardons-le pourtant longuement, ce dessin fantastique et doux; regardons-le comme la confession murmurée d’une âme visionnaire et agitée de grands spasmes. Sur le plâtre de leur cellule, on aimerait à se figurer que certains /rati de la Renaissance, instruits et nourris du miel de la mysticité, ont parfois tracé, sans expérience de l’art, les images dont leurs veilles étaient traversées après la lecture des livres inspirés. Comment eussent-ils stigmatisé les laideurs et les ruses du péché, la mondaine corruption, la tentation harcelant l’humaine faiblesse, sinon sous les traits d'une naïve et poétique démonologie? Comment eussent-ils exalté les épreuves régénératrices des élus, sinon par de glorieuses processions et de blanches milices en marche vers le Paraclet? Le peintre retranché dans son douloureux monachisme semble avoir de même composé pour soi seul cette apocalypse imagée et s’être contenté de linéaments dont seul il saisissait l’éloquence.