LÉDA. — LE SACRE
« Le dieuse manifeste, la foudre éclate, l'amour terrestre fuit au loin.
» Le cygne roi, auréolé, au regard sombre, pose sa tête sur celle de la
blanche figure toute repliée en elle-même, dans la pose hiératique d’initiée,
humble sous ce sacre divin.
L'immaculée blancheur sous la hlancheur divine.
L’incantation se manifeste, le dieu s’incarne en cette beauté pure.
Le mystère s’accomplit, el, devant ce groupe sacré el religieux, se dressent deux génies accompagnés de l'aigle, portant des attributs divins : la tiare et la foudre. [ls tiennent devant Léda cette offrande divine, officiants de ce dieu s’oubliant dans son rêve.
» Et la nature entière tremble et s'incline, les Faunes, les Dryades, les Salyres et les Nymphes se prosternent et adorent, tandis que le grand Pan, symbolisant toute la nature, appelle tout ce qui vit à la contemplation du
grand mystère.»
On le voit : un tableau est un monde pour cet artiste qui, dans une autre note intime, avoue sa peine à faire marcher d'un pas égal cet attelage si difficile à conduire : son imagination sans frein el son esprit crilique.
Cette imagination et cette critique se sont-elles modifiées au cours d’une si persévérante gestation du même rêve? Oui, mais légèrement en réalité.
La résurrection de la fable antique, telle qu’il la pratiqua d’abord, est parallèle à la plastique panthéiste des races latines. Les toutes sereines compositions de Moreau distillent, pour la plupart, une poésie attendrie dont les éléments sont simples, dont les assonances sont caressantes ou graves comme les vers d’un Ovide ou d'un Racine. Elles ont la saveur du miel attique. Plus tard, l'imagination s'émancipe, la critique exerce un moindre contrôle. La complication du décor devient de plus en plus grande. Partout, Moreau ajoute des adjuvants symphoniques, faisant choix d'accessoires significatifs, exprimant du sujet son nectar ultime. L'ornement foisonne en pyramides; les plans se superposent, les sites se creusent, se découpent, les échafaudements se multiplient et le sortilège s’émiette en étrangelés parasitaires. Reprenant ses œuvres de jeunesse, l’arliste ajoute de la toile au châssis, pour qu'on entre, pour ainsi dire, de plain pied sur la scène du drame élargi. C'est que son rêve l’a jeté dans l'ambition dernière des chercheurs qui scrutent l'idéal ou la réalité : créer la vie et se perdre en elle. On pense involontairement à cette fin de la Zentation de saint Antoine où Flaubert nous montre l’ermite assistant à la naissance de la vie
« Les végétaux maintenantne se distinguent plus des animaux, des polypiers qui ont l’air de sycomores portent des bras sur leurs
branches... Des insectes pareils à des pétales de roses garnissent un
arbuste. Et puis les plantes se confondent avec les pierres. Enfin,
il aperçoit de petites masses globuleuses, garnies de cils tout autour. Une vibration les agite. — «Je voudrais, s’écrie Antoine délirant, avoir » des ailes, une carapace, une écorce, me diviser partout, être en tout,
»m'émaner avec les odeurs,me développer comme les plantes, couler