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de front, comme si rien n'existait avant lui, et ses compositions, gonflées d’intentions, mais fermement assises, n’ont jamais rien de flottant, d'imprécis, de sous-entendu. Lorsqu'on peint l’Idée, il faut
la peindre avec lucidité, sans rébus et sans logogriphe; les instincts
ÉTUDES POUR CTYRTÉE »
Musée Gustave Moreau.)
de la race française ne s’accommodent pas du nuage ni de l’hyperbole ; elle veut une philosophie claire, une poésie équilibrée, une plastique lisible pour tous, et le bon sens public à fait justice déjà des extravagances qu'une petite école avortée inaugurait naguère sous le couvert de prospectus cabalistiques dont on ne saurait rendre Moreau responsable. Point d'arcanes ésotériques dans la façon dont Moreau dessine et peint la Fable ; point de hasard ni d’hésitation
dans la ligne expressive : on dirait de camées entaillés à coup sûr et dans une pierre aux couches brillantes, par un outil tour à tour impérieux et caressant.
Son dessin est très beau : il n’a cependant qu'à des heures de rare abandon cette naïveté, cette humble inconscience qui, chez un Ingres ou chez un Puvis de Chavannes, sont l'effet d’une vive émotion, d'une communion candide avec la nature; il est châtié, affirmatif et ingénieusement stylisé. Dans le modèle, l'artiste ne cherche pas la vérité du geste — nous verrons plus loin pourquoi; — il ne cherche pas la silhouette, car il porte en soi, préconçue et despotique, l'architecture de sa composition ; il note seulement des accents, quelques traits d’élégante anatomie. À sa pleine maturité, quand la pondération des forces diverses est chez lui souveraine, il atteint à la perfection; le type féminin qu'il affectionne est d’une chaste et troublante vénusté; le type viril dont il ne se départ guère a des proportions d’une sveltesse réellement olympienne.
La richesse inouïe du coloris renforça, dans l’œuvre de Gustave Moreau, l'autorité du style. Accords précieux, éclats hardis, nuances subtilement rompues, devaient concourir au sentiment général selon des règles affinées. Du vêtement, de la draperie somptueuse, où, le plus souvent, gemmes el broderies foisonnent à l’envi, de l'accessoire surtout il entend tirer un moyen d’éloquente persuasion, un attrait sensuel. Mais on s’est habitué, par de fausses assimilations, à prêler aux coloristes une sorte de génie improvisateur quelque peu incompatible avec la confection ordonnée d’un tableau; or, c'est au contraire par la lente trituration de la pâte colorée, par le patient manège de la brosse que Moreau veut lutter avec les maitres anciens, ; et il y est souvent leur égal. Cette limpidité cristalline, cet amal-
game porphyrisé qui se solidifie sur ses toiles, c'était, à ses yeux, la belle technique qui doit distinguer les œuvres de prix; il dédaignait la peinture hâtive, et de là venait une certaine indifférence pour la peinture contemporaine qu'il cachait mal dans ses visites aux Salons annuels.
La matière de l’art est périssable; celle de la peinture est caduque entre toutes ; et pourtant, il est bien philosophique d'observer qu’en dernière analyse la critique n’a pas de base plus solide que l'examen du support matériel et de la facture. Tel tableau durera-t-il ou ne durera-t-il point? Cela revient à demander : comment a-t-il été conduit, et jusqu'où ? Car il ya une tâche manuelle, mécanique, à
laquelle le peintre consacre un temps proportionnel à l'ambition
qu'il à de faire œuvre durable. Le travail de l'outil, les légèretés ou les insistances de la touche, la qualité enfin de la substance fluide employée, ont done une importance majeure dans tout art qui se
prétend noble, sans que le profane puisse en savoir gré au praticien.