SUR L'ŒUVRE
Nous ne saurions donner ici qu’un catalogue condensé de l’œuvre de Gustave Moreau, car l’inventaire de cet œuvre ést difficile à relever comme le tracé d’un labyrinthe. Suivre l’ordre purement chronologique, ce serait, croyons-nous, fréquemment contredire à la méthode de travail du peintre et presque la méconnaître, tant il procéda en mürissant longtemps l'idée, en accumulant — sans rien détruire — les documents et les variantes, en laissant reposer, des années durant, un sujet, pour y reveniravec
une doctrine identique, avivée seulement par une fougue ardente et neuve. Puis, séparer brutalement, pour ainsi dire, les tableaux des aquarelles, voire de certains dessins rehaussés, serait pour nous une
opération cruelle autant qu'inutile. La chose d’art ne se pèse ni ne
se mesure: nul ne l’a mieux montré que Moreau, dont l'imagination
se sublime, en quelque sorte, tout naturellement dans quelques
pouces carrés de papier. Telle ambitieuse composition et telle minia-
ture en camaïeu discrètement touchée d’or sont sœurs ; l’une et
l’autre au même titre sont la chair de sa chair et la tradition de son esprit; laissons donc réunis et goûtons hors des communes hiérarchies tous Les présents de ce noble cœur".
Pourtant, il y a des phases et il y a des cycles. En se figurant assemblées les créations que Moreau nous a léguées dans ses deux ateliers et celles que se sont partagées les collectionneurs, on croit reconnaître des liens entre les idées-mères, des é/ats dans les images ct des stades dans le sentiment. Certaines figures semblent s’attirer pour former des groupes ; certaines formes plastiques semblent subir des métamorphoses, offrir des éclosions réitérées.
La part faite aux premiers essais d'élève ?, l'artiste de la vingtcinquième année a déjà adopté le grand art; le coloriste est né et se réchauffe dans l'intimité de Théodore Chassériau, à peine son aîné de sept ans : première période de formation, où l'enseignement de Picot compte pour bien peu, où Morcau s'affermit dans les deux principes que nous analyserons plus loin et qu’on pourrait nommer le Principe de la belle Inertie et celui de la Richesse nécessaire, Si
constamment suivis par lui jusqu’au bout. Il expose d’abord :
Sacox pe 1852 : Pietà (cathédrale d'Angoulème) ;
Sacon pe 1853 : Scène du Cantique des cantiques (musée de Dijon) et La Mort de Darius (G..);
Exposirion UNIVERSELLE DE 1855 : Les Athéniens au Minotaure (musée de Bourg-en-Bresse).
Au musée Gustave Moreau, Ulysse et les Prétendants, Hercule et les filles de Thestius (daté 1852), Moïse dtant ses sandales en vue de la Terre promise (1854), curieusement agrandis et remaniés dans les dernières années, font partie du même ensemble, celui des scènes anecdotiques, des sujets narratifs et livresques, comme on disait jadis. Et Moreau n’y reviendra plus.
Un héroïque Tyrtée (1860) annonce déjà des préoccupations plus
généreuses, une part plus large faite au sentiment.
La seconde période est celle de ses chefs-d'œuvre consacrés, de sa grande maturité classique. Le voyage de deux ans qu'il a fait en Italie a nourri chez lui je ne sais quelle passion innée pour l'antiquité, telle que l’ont perçue les philosophes panthéistes; en revanche, il revient sans avoir rien emprunté à la Renaissance
1.Je désignerai seulement par un astérisque les aquarelles et par les lettres 6. x. les œuvres conservées rue de La Rochefoucauld.