XX.— LA FÉE AUX GRIFFONS
L'e-modèle est entin loin de l'atelier et le voici qui s’efface peu à peu sur la toile, pour faire place, comme dans cette FÉE AUX GRIFFONS, peinte vers 1875, à l’une de ces figures idéales qui, depuis le voyage en Lombardie, hantent la pensée de Moreau. Silencieuses et lointaines, ce sont les compagnes inséparables du peintre que trouble et blesse la réalité et qui se complait seulement dans le rêve.
« © noble poésie du silence vivant et passionnél — écrivait-il un jour. — Bel art que celui qui, sous une enveloppe matérielle, miroir des beautés physiques, réfléchit également les élans de l'âme, de l'esprit, du cœur et de l'imagination et répond à ces besoins divins de l’être humain dans tous les temps 1 C’est la langue de Dieu I... C'est cette éloquence, dont jusqu'ici le caractère, la nature et la puissance sur l’esprit n’ont pu être définis, à laquelle j'ai donné tous mes soins, tous mes efforts : l'évocation de la pensée par la ligne, l’arabesque et les moyens plastiques, voilà mon but. )
De cette profession de foi au programme de la peinture littéraire, il y a plus qu’une nuance. La différence est dans la haute idée que se fait le
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peintre du métier proprement dit. Cette curiosité des « moyens plastiques » n’est pas seulement démontrée par ses déclarations, elle est visible dans tout son travail.
Avec notre maladie actuelle de l’esquisse et de l'inachevé, nous nous arrêtons avec un plaisir particulier devant certaines ébauches de l'artiste. Mais c’est mal lui obéir, car nul n’a eu avec plus de ténacité le souci du fini. Sa technique savante et compliquée dédaigne la peinture hâtive et il procède par un long travail de reprises. 11 prétend retrouver les procédés et la « facture incorruptible » des vieux maîtres, laissant sécher ses préparations pendant des mois ayant de les recouvrir de glacis éclatants. I1 semble qu’il se propose d’accumuler sur chaque toile toutes les riches couleurs, toutes les belles matières que puisse fournir une palette. « C’est dans la trituration de la pâte — dit Ary Renan — dans le patient manège de la brosse qu’il veut lutter avec les maîtres anciens et ‘il "y "est souvent leur égal. Cette limpidité d'émail, cet amalgame porphyrisé qui se se cristallise sur ses toiles, c'était, à ses yeux, la belle technique qui ‘doit distinguer les œuvres de prix. )
Peut-être y a-t-il parfois un peu plus de littérature que nous ne voudrions au point de “départ de l'œuvre, mais ces expériences et ces recherches techniques accumulées, qui pèsent parfois d’un poids un peu lourd sur l’œuvre achevée, ne sontelles pas avant tout œuvre de peintre ?
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