XXII. — LE BON SAMARITAIN
A côté de la théogonie et de la mythologie antiques, l'Ancien et le Nouveau Testament offraient à Gustave Moreau des sources d'’inspiration. Tout récemment, M. l'abbé Loisel, recherchant dans l’œuvre de notre artiste les sujets empruntés à la tradition chrétienne, groupait plusieurs centaines de compositions où s’incarnent les prophètes, le Christ, les anges et les saints.
L'esprit de Gustave Moreau est essentiellement religieux : « Dieu, c’est l'immense et je le sens en moi, écrit-il — .. Je ne crois qu’en lui seul. de ne crois ni à ce que je touche, ni à ce que je vois. de ne crois qu’à ce que je ne vois pas et uniquement à ce que je sens. Mon cerveau, ma raison, me semblent éphémères et d’une réalité douteuse ; mon sentiment intérieur seul me paraît éternel et incontestablement certain.)
Profession de foi idéaliste plus que confes-
sionnelle, nous semble-t-il, et assez large pour commenter un œuvre où le surhumaïin s’incarne en Prométhée comme en Moïse, en Orphée comme dans le Christ. Aspiration continuelle de l’esprit à s'élever au-dessus de la réalité, exaltation du sentiment qu'il faut noter, en tout cas, si l'on veut pénétrer le sens de cet œuvre.
Pour trouver un art plus profondément imprégné d'esprit religieux, nous croyons,“ en"“efriet, qu'il faudrait remonter jusqu'à Rembrandt lui-même. Et il est incontestable que Moreau a très longuement regardé Rembrandt. On sait que ses conversations avec son ami Fromentin ont inspiré quelques-unes des pages les plus pénétrantes des Maîtres d'autrefois. Que l’on relise la belle description du BON SAMARITAIN du Louvre, où sont commentées, avec tant d'émotion, le mystère du paysage dans la lumière qui tombe, le groupe gémissant, l’atonie, la souffrance, la triste joie du mourant recueilli par le Samaritain compatissant, le style à la fois pathétique et contenu, presque timide dans la crainte de ne pouvoir exprimer l’inexprimable ; n'’évoque-t-on pas, en même temps, l’œuvre célèbre de Rembrandt et les petites études dans lesquelles Moreau, à plusieurs reprises (n0S 45, 48, 51 et 78 du Musée, collections Peytel, Taigny, elc.), a répété le même sujet?
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Dans son carême de 1496, Savonarole s’écriail avec sa véhémente brusquerie : Peintres, vous agissez mal. Si vous saviez ce qui s'ensuit et ce que je sais, vous ne peindriez plus de la sorte. Vous mettez toutes vanités dans les églises.
Croyez-vous que Marie était vétue comme vous la représentez? de vous dis qu’elle était vêtue simplement, comme une pauvre femme, et qu'elle laissait à peine voir son visage... Wotanconme’nle culte divin est profané )».
Quand il aborde les sujets chrétiens, Moreau a les mêmes scrupules, mais il n'y fait pas toujours la même réponse. Parfois il écrit: Consultez les maîtres : ils nous donnent tous le conseil de ne pas faire d'art pauvre. De tout temps, ils ont introduit dans leurs tableaux tout ce qu'ils connurent de plus riche, de plus brillant, de plus rare, de plus étrange parfois, tout ce qui, autour d'eux, passait pour précieux et magnifique. Dans
leurWsentiment,Mc'estWennobDlirmMIeNS te MaoUemaAe l'encadrer dans une profusion de formules décoratives, et leur respect, leur piété, ressemblent à ceux des Rois Mages apportant sur le seuil de la crèche le tribut des contrées lointaines... Voyez leurs Madones, incarnation de leur rêve de beauté le plus haut : quels ajustements, quelles couronnes, quels bijoux ; que de broderies sur le bord des manteaux, que de trônes ciselés l..… Dira-t-on, cependant, NQUeMIEesS pesant MOMrOIS dOCMIBIES accable, fassent des grands prêtres de Rembrandt des images de réalisme? Dira-t-on que le faste royal des vierges de Van Dyck contrarie l’onction ou le recueillement de ces graves figures ? Au contraire, le mobilier somptuaire et les accessoires même qui se combinent en un étalage d’un prix incalculable dans les œuvres des maîtres du passé, renforcent la ligne du thème abstrait...)
Parfois aussi, et notamment quand il s'attaque aux grands sujets de la Passion, Moreau sacrifie son goût habituel de 1a richesse avec une humilité digne de désarmer le sévère frère dérôme luimême. La PIETA, peinte en 1867, du musée de Francfort (qui est, croyons-nous, celle du salon de 1869), comme la petite FIETA ou le petit CALVAIRE, de 1867, entrés au Luxembourg par le don Hayem, sont des œuvres dépouillées de toute digression pittoresque, belles seulement par l’intensité du drame et la profondeur du sentiment.
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