‹ Gustave Moreau; 48 planches hors texteChapitre 43 sur 52 · ALI LDELCHRIST ET LES DEUX LARRONS · texte numérisé non relu

ALI LDELCHRIST ET LES DEUX LARRONS

Les honneurs vinrent chercher Moreau dans sa retraite volontaire. I1 avait la croix de chevalier depuis 1875 ; on lui donna en 1883 la croix dotiicier: il entra à l’Institut en 1889 et fut nommé en 1892 professeur chef d'atelier à l'Ecole des Beaux-Arts, en remplacement de Delaunay. Mais la déférence de ses collègues, l’ardente admiration de ses disciples ne suffirent pas à désarmer sa susceptibilité ombrageuse et la porte de son atelier resta plus fermée que jamais. 11 fallait être bien intime pour entrevoir les toiles commencées ou pour jeter un coup d'œil dans les cartons où se cachaïient aquarelles et croquis.

Dans la petite maison familiale (qu'il allait bientôt, à regret, faire reconstruire), la tristesse était entrée en même temps que la gloire. Ses entretiens affectueux avec sa mère avaient fait place au silence, car cette excellente amie, durement frappée par

l'âge, ne pouvait plus entendre la voix de son fils et il en était réduit à la tenir par écrit au courant de ses pensées. C’est l'origine de ces notes, auxquelles nous avons fait quelques emprunts, rédigées par l'artiste en guise de commentaire de ses compositions. On doit les lire en tenant compte et de leur date tardive et du but dans lequel elles ont été écrites. Ces descriptions, souvent très postérieures aux œuvres, ne nous en donnent parfois que de façon très approximative le programme initial et la pensée directrice.

Bientôt Moreau eut le chagrin de perdre cette chère compagne de sa vie. Lui-même était dès 1ors sérieusement atteint dans sa santé. Tout explique que sa tendance naturelle à la mélancolie se soit fait jour de façon plus poignante dans quelques œuvres de cette période.

Il revient à ce thème de la Crucifixion, qu'il & déjà exprimé de façon si émouvante. Renan lui aurait, dit-on, conseillé de se conformer cette fois à la couleur locale et de planter la croix au ras de terre, suivant la coutume antique. « Et moi, Monsieur, j'ai besoin qu’elle soit en hautl » aurait répondu l'artiste. C’est en effet, en haut, en plein ciel tragique, qu'il a dressé les trois croix. Dans sa facture heurtée, un peu sauvage, cette vision fait contraste avec les œuvres châtiées du début. On croit entendre un sublime dialogue entrecoupée de cris déchirants et de paroles de consolation.

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