LE CHANT DES OUVRIERS
Nous dont la lampe le matin, Au clairon du coq se rallume, Nous tous qu'un salaire incertain RamèD€ avant l'aube à l'enclume, Nous qui des bras, des pieds, des mains, De tout le corps luttons sans cesse Sans abriter nos lendemains Contre le froid de la vieillesse.
Aimons nOUS, cl quand nous pouvons Nous unir pour bouc à la ronde.
Que le canon se t.iise ou gronde,
BuVOni Jer) a l'indépendance du monde l
GUSTAVE \Ui\llt ET LA CHANSON FRANÇAIS] 5U
Quel fruit tirons-nous des labeurs Qui courbent nos maigres échines!
Où vont les ilôts de nos sueurs?
Nous ne sommes que des machines.
Nos Babels montent jusqu'au ciel, La terre nous doit ses merveilles ; Dès qu'elles ont fini le miel Le mu ilre chasse les abeilles.
Aimons-nous et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon se taise ou gronde,
Buvons {ter) A l'indépendance du monde I
Nos bras, sans relâche pendus, Aux Ilots jaloux, au sol avare, Ravissent leurs trésors perdus :
Ce qui nourrit et ce qui pare :
Perles, diamants et métaux, Fruit du coteau, grain de la plaine, Pauvres moutons, quels bons manteaux Ils se tissent avec notre laine !
Aimons- nous, et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon, se taise ou gronde,
15u vous (ter) A l'indépendance du monde !
♦ Kl GUSTAVE NADALD ET LA CHVNSON FRANÇAISE
Au flls chétif d'un étranger Nos femmes tendent leurs mamelles, Et lui, plus tard, croit déroger En daignant s'asseoir auprès d'elles, De nos jours, le droit du seigneur Pèse sur nous plus despotique ; Nos filles vendent leur honneur, Aux derniers courtauds de boutique.
Aimons-nous, et quand nous pouvons, Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon se taise ou gronde,
Buvons {ter) A l'indépendance du monde !
Mal vêtus, logés dans des trous, Sous les combles, dans les décombres, Nous vivons avec les hiboux Et les larrons amis des ombres ; Cependant, notre sang vermeil Coule impétueux dans nos veines; Nous nous plairions au grand soleil, RI sous les rameaux verts des chênes.
Aimons nous, et quand nous pouvons Nous unir pour boire a la ronde, Que le canon se taise ou gronde,
Buvons der) A l'indépendance du monde I
GUSTAVE SADAUD ET LA CIIASSOS ra\y. VISE lit
A chaque fois que par torrents Notre sang coule sur le monde, C'est toujours pour quelques tyrans Que celte rosée est féconde ; Ménageons-le dorénavant, L'amour est plus fort que la guerre ; Kn attendant qu'un meilleur vent Souffle du ciel ou de la terre.
Aimons-nous et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon se taise ou gronde,
Buvons (ter) A l'indépendance du monde ! (1)
Nous n'avons point voulu faire la moindre analyse, après chacune de ces chansons, à seule lin d'en laisser goûter la grandeur, le charme et l'idéal au lecteur.
Mais à présent, nous pouvons dire hautement, que, dans aucune de ses œuvres, Pierre Dupont ne s'est élevé plus magnifiquement que dans la poésie descriptive et philosophique des Sapins. La pensée est grandiose, l'image est vraie, impressionnante et sublime !
Dans la Chanson delà Soie, avec quelle délica-
'1) La Muse Populaire, Pierre Dupont, chants et poésies, Paris, Garnier frères, éditeurs, in-8<>, 187.>, {)" édit.
lesse il a vécu el détaillé ce poème des humbles artisans canuls!... Et ce refrain, dont le rythme berceur vient gracieusement faire passer sous nos yeux les doigts habiles, de ces jeunes fileuses! vous obsède délicieusement I
« Filez moulins, glissez navettes, <« Tissez le satin, le velours ; « Faites des robes de toilettes, « Faites des nids à nos amours ».
Comme tout cela est dit avec ex qui site ! ici, l'on devine que l'auteur des Bœufs, des Sapins et de la Chanson des Ouvriers, chants rudes et vigoureux, s'est fait plus câlin pour les jeunes filles laborieuses, son vers est plus tendre, plus mélodieux, et ce géant de la nature s'est penché avec dévotion et tendresse sur ces fuseaux comme un père se pencherait sur un irèle berceau, pour envelopper d'amour un être délicat el cher !
Avec la Chanson des Ouvriers, c'est le prélude de 1848 ! l'heure est aux questions sociales, aux légllimes revendications du droit à la vie humaine ! et lils d'artisans fils d'un ouvrier forgeron), dans («• problème passionnant, nous pensons, malgré les polémiques de. Mirccourt{)) et Suinte-lkiwe ('-')•
■ (ij Voir Lei Contemporains! «le Mmecqurt, 1870,
Voir /.r: ((iiisrrirs du Liiiuli, <le S.w.vn. lù.rvi , p.
con Ire ce geste démocratique de Pierre Dupont, (//ie le poule eut raison de prendre parti pour les déshérités; à ce moment il se montrait le disciple du grand patriote républicain Béranger!
Ch. Baudelaire dans YArt romantique, t. III, p. 376) nous dit ceci, après avoir entendu Dupont, dans ce Chant des Ouvriers (laquelle est sa première chanson politique) :
« Si rhéteur qu'il taille être, si rhéteur que je sois et si fier que je sois de l'être, pourquoi rougirai sje d'avouer que je fus profondément ému », et, plus loin, Ch, Baudelaire ajoute : «... ici, c'est le sentiment qui se complique d'orgueil poétique, de volupté entrevue dont on se sent digne; c'est un véritable trait de génie. Quel long soupir! quelle aspiration ! Nous aussi, nous comprenons la béants des palais et des parcs, nous aussi nous devinons Tari d'être heureux ! »
Et Alphonse Daudet a dit aussi des chansons de Dupont : « Qu'elles étaient toutes frémissantes des beaux rêves de 1848, toutes résonnantes des métiers de la Croix-Rousse, toutes embaumées des mille parfums des vallées lyonnaises ».
Appliquons-nous donc à former une génération Itère de ses droits et de sa liberté, mais si nous formons l'esprit, ne négligeons pas le cœur de nos enfants, a seule fin qu'ils pensent comme Dupont (lue :
<>{ GUSTAVE vvnun ET LA CHANSON FRANÇAISE
« Le glaive brisera le glaive
« Et du combat naîtra Uamonr! » (1)
Patriotes, nous le sommes î et nous donnerions volontiers, au jour du danger, à notre France menacée, jusqu'à la dernière goutte de notre sang !
Mais n'est-il pas humain de dire, et de crier à toutes les nations :
L'Amour est plus fort que la guerre ?
En tout cas, c'est une opinion, et personne, je crois, ne pourra nous donner tort, de rêver à cette ère nouvelle, humaine et pacifique, pour les futures générations.
En étudiant l'œuvre de Pierre Dupont, nous devons reconnaître qu'il est, avant tout, bucolique, ainsi que Théocrite, Horace ou Virgile.
Devant la nature, Dupont devient un coloriste d'une incomparable maîtrise, et c'est dans les Chants rustiques, dans « l'Eglogue » qu'il tant surtout admirer Fauteur, plus poète que chansonnier, car dans certaines œuvres, le refrain esteonf us et ne \ient pas se souder au couplet, ainsi que
ceux de Béranger ou Gustave Nadaud, pour ne citer
que œf deux chansonniers. La chanson est un ai I
i Chant des Nations, de Pierre Dupont, publié en 1847 Gai mer frères, éditeurs, Pai Is.
tout spécial, et tel grand maître ciseleur de rimes ou de magnifiques poèmes, ne saurait bien souvent « construire » une chanson.
Nous avons eu, surtout après 48, des ouvriers qui écrivirent de remarquables chansons, il y avait en eux le trait, l'allure et le rythme, car l'ouvrier chante en travaillant dans une cadence, mesurée à sa spécialité, soit, forgeron, menuisier ou peintre, etc. ; l'auteur des Sapins est donc plus poète que chansonnier. Pierre Dupont avait épousé, avant 48, je crois, une jeune femme du nom d'Elisa, qu'il avait rencontrée dans une sorte de guinguette littéraire ; malheureusement pour le poète, sa femme mourut peu d'années après, d'une maladie de poitrine. Quand Charles-Louis-Napoléon Bonaparte eut fait le Coup d'Etat de 1851, Pierre Dupont, qui fréquentait alors les réunions politiques et les clubs révolutionnaires, fut poursuivi pour différentes chansons sociales, parmi lesquelles figure La Chanson du Pain.
t On n'arrête pas le murmure
• Du peuple lorsqu'il dit : j'ai faim I
« Car c'est le roi de la nature,
« 11 faut du pain, il faut du pain ! »
Cette chanson n'est pas, cependant un appel à la révolution ; néanmoins, Dupont fut pris, jugé et condamné à sept années d'exil à Lambessa, coin-
mune d'Algérie, dans la province de Constantine. Grâce à de hautes influences, il obtint sa grâce (à laquelle, peut-être, la princesse Mathilde ne fut pas étrangère).
Après ces événements, Pierre Dupont revint à Lyon, vivant au milieu de ses parents et amis ; il abandonna la coupe amère de la politique (pour celle du cabaret), car, il faut bien l'avouer, sous peine de ne pas connaître la vie du poète-chansonnier, le malheureux depuis la mort de sa femme, avait pris de funestes habitudes d'intempérance (1). Dès 1859 la carrière de Pierre Dupont était autant dire terminée, quoiqu'en 1864 dix Eglognes du poète furent publiées. L'on parle aussi d'une brochure, Sur certains bruits de coalition, publiée en 1860, où il se serait rallié à l'empire, et Carjat, le poète-photographe, a raconté bien souvent, que Dupont aurait poussé un vivat, sur le passage de l'Empereur ; c'est possible ! car n'oublions pas qu'il lut élevé par un prêtre, qu'il écrivit quelques poèmes légitimistes, et que
s chanls humains ne lui furent inspirés que par la misère du peuple et la sienne! Mais, l'on dit faut de choses sur un homme en vue, que tout est aussi ténébreux là que dans In. genèse de ses chansons ' 2 . Aussi nous passons, et terminons par
1) Voir La Contemporains, J M- J. Hoi illat, p. 18.
2) Voir Les caasettei ttantcUl, FlOTTARD, Renne dn
Gl STAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE (>7
quelques citations, venant honorer le poêle, cl plus dans l'ordre poétique de cette élude avant tout littéraire.
Pierre Dupont était la bienveillance même, il était enjoué, délicat, nous disent ceux qui furent ses amis. Et Sainte-Beuve dans les Causeries du Lundi a écrit : a Tous ceux qui connaissent, M. Pierre Dupont me le peignent comme un esprit doux, poétique, aimant naturellement le bien, aimant sincèrement la nature et les champs, etc. » (1).
Personne, effectivement, plus que Pierre Dupont ne pouvait aimer la nature ; elle était pour lui la plus belle des maîtresses? aussi la parait-il avec toutes les couleurs les plus riches, en lui donnant les trésors de son cœur, il l'aimait, en véritable amant, au point même de vouloir changer ses primitifs atours, pour l'embellir encore; que l'on en juge, par l'anecdote suivante, qu'a contée, avec un esprit subtil et poétique, l'académicien Jules Claretie dans la Vit à Paris (2). M. Jules Claretie nous apprend tout d'abord que Pailleron fut initié aux rimes et aux chansons par Dupont : « Oui, ce fut
siècle, 1899. Voir Rev. Universelle, Louis Cognât, t. III, p. 63-64.
(1) Page 54, Sainte-Beuve, Les Causeries du Lundi.
(2) La Vie à Paris, in-8«\ 1884, par Jules Claretie, p. 41-42.
pourtant Dupont qui poussa l'académicien d'aujourd'hui (1884) à faire des vers, tout en l'entraînant par les bois des environs de Paris et en lui racontant péripatétiquement que l'homme n'a de joie que dans cette libre vie, parfois si âpre, des lettres !
— Un jour, nous contait Pailleron, il avait apporté des greffes de la gloire de Dijon et des Souvenirs de la Malmaison, de je ne sais plus quelles roses précieuses et, tout en chantant par les sentiers des bois de Sèvres, il prenait son greffoir, piquait la rose rare sur un églantier sauvage et riait, le Sylvain, en disant : « qui sera bien étonné en passant par ici? Les parisiennes !... elles croiront que des roses pareilles poussent en plein bois, et si une grisette cueille, une fois par hasard, une fleur qui charmerait une marquise, eh ! bien, il n'y aurait pas de mal à ça, n'est-ce pas, camarade? »
N'est-elle pas charmante cette anecdote?et comme elle confirmerait, s'il en était besoin, de l'amour sincère du poète envers la nature. Et, combien il avait raison, car en L'exaltant, en la peignant avec tout son cœur, Pierre Dupont lui doit son immortalité!
Frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie, a dit le poète, et toutes les pastorales de Dupont furent vécuei par lui avec béatitude !
Dans sa Chanson des Cerises, par exemple, en tien , Dtn il <\ pose devant nos yeux un tableau ex-
quis et frappant, d'une vérité telle que nous ne pouvons nous en détacher que pour l'accompagner plus loin. Ecoutez ces deux vers :
« La pente verte des coteaux ?
« Est toute rouge de cerises,
Quelle force et quel coloris dans ces deux vers.
Dans les Fraises, deux vers aussi arrêtent la pensée ; ici même la peinture en est plus séduisante encore.
Voyez :
m Rouge au dehors, blanche au dedans, « Comme les lèvres sur les dents !
Je n'ai, pour ma part, rencontré plus de beauté et de grandeur dans les plus grands poètes, et si nous voulions, nous pourrions poursuivre longuement ces citations. Dans La Vigne, Les Abeilles, Les Pins, La chanson du Blé, La chanson des foins et combien d'autres ! Lisez ces chansons et dites-nous si, dans ces pastorales, vous ne trouvez pas le rêve et la couleur séduisante d'un Millet, d'un Corot, ou d'un Guillemet ?
Nous sommes arrivés maintenant à la Mort du Poète !
Au début de l'année 1870 (année terrible), une maladie, dont souffrait Dupont depuis de longues
70 GUSTAVE WiiAUI) ET LA CHANSON FRANÇAISE
années, emportait, à quarante- neuf ans, l'auteur de tantd'œuvres fraîches et populaires, œuvres saines, moralisatrices, œuvres de Fraternité, œuvres d'un terrien contre V exode des champs !
Après une cérémonie à l'Eglise Saint-Bruno des Chartreux, le Poète chansonnier retournait à cette terre, où tout commence et où tout finit, au cimetière de la Croix Rousse !
Vingt-neuf ans ptus tard, un monument à Pierre Dupont était inauguré à Lyon, au square des Chartreux, grâce aux initiatives du Caveau Lyonnais, des amis de la chanson et surtout au dévouement [inlassable d'Ernest Chebroux et de M, Camille Roy, lequel, après une remarquable conférence au Musée Guimet, le 3 avril 1891, ouvrit une souscription qui permit d'inaugurer la statue de Pierre Dupont, le 30 avril 1899, Œuvre du sculpteur lyonnais M. Girardet (1).
Nous ne pouvons mieux terminer ces pages qu'en citant, du discours de l'honorable secrétaire perpétuel de l'Académie et des Beaux-arts, M. Roujon, les paroles suivantes, lesquelles honorent d'autant plus Pierre Dupont, qu'elles émanent d'une haute et distinguée personnalité des Lettres Françaises :
L'iZUVre de Pierre. Dupont, C%e*t, parmi les frondaisons du rieur chêne druidi<jue, une larme de
(\) Voir Let Nouvellet illustrées, S nov. 19<h. n° 70.
UUSTA\E NADAUD ET LA CHANSON flU.M .USE 71
rosée matinale qui scintille au soleil de France (1), A ce fervent poète de l'enchanteresse nature, à Pierre Dupont, qui fit sortir de son luth, pour la terre nourricière, de l'esprit et du corps, ses plus douces, comme ses plus grandioses mélopées rustiques, nous adressons notre hommage respectueux et filial, pour son œuvre immortelle !
Assis avec lui, sous l'arbre des grands rêves, ou cheminant avec le poète, vers les pentes vertes des coteaux, Pierre Dupont nous a fait délicieusement respirer sa poétique gerbe, fleurs écloses dans les sentiers ombreux et discrets du jardin de son cœur, tout en éblouissant nos yeux de célestes clartés !
Angélus des matins printaniers î Des bois, des vallées, des plaines et des ruisseaux jaseurs ; cantiques d'harmonies ! parfumés des senteurs agrestes ! Pierreries des rosées matinales ! Voilà ses chansons ! et voilà la Muse enivrante que Pierre Dupont exalta, glorifia, poétisa, divinisa en laissant dans nos âmes la fièvre extatique de l'éternellement vrai, en versant, dans nos cœurs, le frisson de l'infiniment beau !
(1) Discours pour l'inauguration du Monument de Pierre Dupont, 30 avril 1809,