‹ Gustave Nadaud et la chanson françaiseChapitre 11 sur 31 · A ALFRED ARAGO · texte numérisé non relu

A ALFRED ARAGO

Charles-Gustave Nadaud est né à Roubaix, le 20 février 1820.

La famille de ce nom est originaire du Limousin ; « Nadaud, alias Nadault, Nadal, Natalisoude Nadault » et, le premier nom de cette famille, 'dont il fait mention, est Jehan Nadault, docteur ès-lois, qui vivait noblement au xme siècle (vers 1296).

Voici du reste une note provenant de IM/ma/tac/t administratif, historique et statistique de l'Yonne année 1836, reproduite par le Nobiliaire du Linwu-

(1) Ainsi qu'on le verra au cours de cette étude, M. Ernest Chebroux a bien voulu metlre à notre disposition de précieux documents, venant ainsi rehausser notre modeste travail, par l'intérêt du vrai et de lincdit.

sin (1) : (( La maison Nadault doit être considérée comme une famille de la plus vieille robe, si elle n'a pas joué un rôle important dans les affaires du pays, si elle n'a pas eu l'éclat que donne la faveur des rois et la fréquentation des cours, si son nom n'est pas sorli des provinces où elle eut ses principaux établissements, il y a cependant peu de maisons en France qui peuvent se vanter d'avoir porté leur nom si longtemps avec une dignité si modeste et si bien soutenue ; dès le xme siècle, nous trouvions des titres qui font mention de cette famille ».

D'autre pari, un procès-verbal de la Prestation de serment et de l'installation d'un Nadaud, procureur-général près la Cour de Grenoble, mentionne que : « La famille de Nadaud est une des plus anciennes du Limousin, et que depuis des siècles elle a eu l'avantage d'occuper avec distinction, à Limoges, les diverses charges municipales » (2).

Etant donné l'usage qui subsistait jusqu'au xvin,; siècle, les Nadaud ont changé l'orthographe du nom, en quittant leur pays d'origine.

Par les femmes Nadaud serait allié aux Nadaulf de HulTon.

(t) Généalogie dt la Maison Nadault de Billion, pai l'abbé Lccler. • El Libris, G. Nadaud».

verbal k Grenoble année I839.gr. in-8*.

Vers 1818, Jean-Baptiste Nadaud vint se fixer à Koubaix. 11 y fonda une importante maison de tissus, devint Président de la Chambre du Commerce et mérita l'estime de ses concitoyens.

De son mariage aver Mlle Caroline Chauwin naquit le futur chansonnier dont nous publions l'extrait de naissance, que nous devons à l'obligeance de M. de Renty, juge de paix à Roubaix :

« L'an mil huit cent vingt, le vingt un lévrier à

({iiatre heures minutes du soir, par devant

Nous, Roiissel-Grimonprez, adjoint délégué parle Maire pour remplir les fonctions d'Officier de PEtat-Civil de la ville de Roubaix, chef-lieu de cantons, arrondissement de Lille, département du Nord, a comparu : Jean-Baptiste Nadaud, âgé de trentre-quatre ans, négociant, domicilié à Roubaix, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né le 20 février à onze heures du matin, de lui déclarant et de Caroline- Joseph- Françoise Chauwin, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Charles-Gustave. Les dites déclaration et présentation faites en présence de François-Marie Vouzelle, âgé de trente-trois ans, négociant, et de Jean-Baptiste Florin, âgé de soixante-douze ans, boulanger, tousdeux domiciliés à Roubaix. Le père et les témoins ont signé avec nous le présent acte de naissance après qu'il leur en a été fait lecture. (Suivent les signatures) ».

Pour expédition conforme aux registres délivrée suivant autorisation de M. le Juge de Paix des cantons Est et Ouest de Roubaix, en date du 18 avril 1909, et sur papier libre pour renseignements administratifs, à la Mairie de Roubaix, le vingt août mil neuf cent neuf.

Le Maire,

Vu par nous P. de Renty, Juge de Paix des cantons Est et Ouest de Roubaix, pour légalisation de la signature de M.Leblanc, adjoint au Maire, apposée ci-dessus.

Roubaix, le 20 août 1909.

Quoique destiné au commerce par la future succession commerciale de son père, Nadaud reçut une excellente instruction.

Primaire et commerciale d'abord, à Roubaix, elle se termina au Collège Rollin de Paris, par des Etudes classiques.

Voici la liste des prix obtenus par le jeune rhétoricien pendant quatre années :

« Prix obtenus par l'Elève Gustave Nadaud au Collège Hollin :

« 1834 Premier prix de version grecqui

GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE «Il

« 1835. 2e prix vers latins, 1er prix de semestre.

c 1836. 1er prix de version grecque, 1er prix vers latins.

« 1837. 1er prix version grecque, 1er prix de rhétorique, etc. »

Après ces années au collège Rollin, Gustave Nadaud retourna à Roubaix, avec son diplôme de Bachelier en poche, mais aussi, avec ses rimes dans la tête !

Son père l'employa à la comptabilité de sa maison, et voyait avec peine son fils s'adonner à la poésie !

En 1840, ses parents fondaient une succursale à Paris, Place des Victoires, et Gustave Nadaud, alors âgé de vingt ans, fut envoyé à cette maison, pour y tenir les livres de caisse.

Mais, moins surveillé, plus à lui-même, il déserta ceux-ci pour ceux de la chanson, et quelques gais refrains le firent connaître des étudiants du quartier latin (puis aussi des Reines de Mabille),en un mot, il fut jeune, et eut raison de l'être; sa conduite néanmoins ne fut jamais répréhensible : « Beaucoup de personnes — écrit-il dans ses Commentaires inédits,— sont convaincues que j'ai habité, comme étudiant, le quartier latin ; Non ! j 'étais né dans le commerce, et c'est pour le commerce que j'ai habité Paris Place des Victoires dès 1840. »

Plus loin, il dira qu'il a peu fréquenté les bals du temps, s'il a chanté l'Etudiant (mot qu'il croit

\)ï GUSTAVE NADAUD ET L\ CHANSON FRANÇAISE

avoir été le premier à employer), « c'est plutôt par ouï-dire que par une pratique personnelle ».

Il est donc attiré vers la Poésie, et surtout vers la chanson ; il aligne les chiffres de sa comptabilité par devoir, mais il aligne des vers par amour et met en musique ses chants ; Ch. Monselet dans un chapitre intitulé :« Un négociant qui a mal tourné » nous dit que : « Nadaud ne tarda pas à devenir apostat de la tenue des livres et déserteur des étoffes de Roubaix » (1).

A vingt-huit ans, il se décide, malgré les objurgations de sa famille, à abandonner les affaires, et publie son premier recueil de chansons.

Il a de fervents admirateurs parmi ses amis du quartier latin, lesquels vantent à leurs familles les talents du jeune chansonnier, et peu de temps après Nadaud fait son entrée dans les grands Salons Parisiens.

Le premier qui ouvrit ses portes à son talent naissant fut celui du poète Jules Barbier, ensuite ce lut celui d'Emile Augier. Ces deux célèbres auteurs honorèrent le poète de leur amitié, et, comme les amis des amis sont toujours les amis, grâce à celle qui unissait Emile Augier au peintre Alfred

ago, Gustave Nadaud eu1 un nouveau parrain, en

cet artiste distingué.

Un an après, en 1N48, Nadaud est lancé, il devient

(1) PetiU mémoires littéraires, chap. xu.

le favori des salons intellectuels et artistiques ; sa réputation s'accroît, et Pitre Chevalier dans Y Art dramatique nous dira : « qu'il amusa l'atelier d'Eugène Giraud et que les amateurs le disputèrent aux artistes, les gens du monde aux littérateurs, et que les grands seigneurs tinrent aussi à le posséder », et c'est ainsi que nous voyons, après 1851, Gustave Nadaud devenir le boute-en-train des soirées de la Princesse Mathilde et de la Princesse Clotilde, cousines de l'Empereur Napoléon III.

Bien souvent, nous nous sommes entretenu avec le bon chansonnier, Ernest Chebroux, de la physionomie du Maître, et le portrait qu'il nous en fit correspond absolument à celui que M. Charaux en a fait dans une notice, et que reproduit M. Masquelier dans Les Contemporains. Voici, comme chansonnier, la description de G. Nadaud : « D'une ligure distinguée où semblaient s'unir et se conlondre la finesse gauloise, le calme du Nord et la gaîté française, Nadaud laisait entendre, en chantant ses vers, tout ce qu'il voulait, sans laisser échapper la plus subtile nuance de pensée ou de sentiment. »

u Une fois au piano — disent les « Etudes », il y allait de dix, de quinze, de vingt chansons à la file, il ne se lassait pas, et, comme de juste, personne ne s'ennuyait. C'était plaisir de l'entendre, plaisir de le voir jouir lui-même de son œuvre, avec une simplicité et une bonhomie charmante. Il n'avait

qu'une voix médiocre, une voix d'amateur ; mais sans jamais se forcer, il exprimait, il jouait, il accentuait chaque sentiment : il s'attendrissait, il s'accompagnait en quelque sorte doublement en soulignant d'un trémolo, ou d'un demi-sourire, tel mot délicat ou fine malice. »

Pour compléter ce portrait de Gustave Nadaud, nous dirons que l'homme était distingué, aimable et bon. M. Pitre Chevalier dira, « qu'il a eu partout des amis, d'ennemis nulle part. Sa gracieuse popularité se mêle en souriant à toutes les gloires, sans porter ombrage à aucun amour- propre rival » (1).

Voilà donc la physionomie de G. Nadaud dépeinte par plusieurs personnalités, et tous ces portraits se ressemblent ; l'accord est parfait pour reconnaître sa modestie, sa bonne humeur et sa bonté.

Ces qualités, de l'esprit et du cœur, lui valurent les amitiés sincères et durables de ceux qui furent les premiers à saluer son talent.

Nous publierons plus loin une correspondance de Gustave Nadaud à son ami Alfred Ârago ; les autographes du chansonnier nous montreront la fidélité et l'estime, ainsi que le dévouement, (ju'il avait su inspirer à tous ces amis, par l'aménité de son caractère et la simplicité souriante de ses Tarons 2 .

(I i Lu Revue d'Ail dramatique.

(2) Cette COITespoada0C€ est notre propriété.

Comme musicien, sa musique était simple, et tout le monde pouvait la chanter.

Il était donc, avant tout, un mélodiste inspiré, ce que souvent la science musicale moderne ne donne pas toujours aux fils d'Euterpe du xxe siècle !

Nadaud fut donc applaudi comme Poète, comme musicien et comme chanteur.

L'on peut classer les chansons de Nadaud en plusieurs genres, car il aborda, d'une taçon heureuse, les sujets les plus divers, savoir :

Chansons humoristiques, Chansons Mélancoliques ou cantilènes, Chansons joyeuses. Chansons à dire, à jouer, etc.. Il eut aussi, après la guerre, de beaux accents patriotiques et écrivit des chansons sociales (parfaitement sociales !) dans le bon sens du mot, quoiqu'on ait dit de lui parfois, qu'il fut bourgeois (ceux-là ne devaient le connaître qu'imparfaitement).

Le qualificatif, dont on abuse beaucoup trop, est, du reste, un non sens, car un artiste est-il jamais bourgeois ?... Nadaud fut un artiste, même légèrement bohème, par la vie toujours au dehors qu'il mena toute son existence.

Il n'a jamais eu l'appartement confortable, mais un nid d'oiseau toujours sur la branche. Soit rue de Verneuil, où il habita près de trente ans, se contentant de deux pièces, soit rue Blanche, rue Lafitte, et en dernier lieu, rue de Passy, 63.

Voilà l'intérieur du Bourgeois Nadaud ! Mais,

s'il suffit de gagner quelque peu d'argent et faire le bien autour de soi, pour être taxé de bourgeoisisme, bien ! Nadaud gagna de l'argent avec ses œuvres devenues très populaires. Si c'est aussi, parce que ce chansonnier n'eut point la tenue débraillée, ni la cravate La Vallière nouée négligemment autour du col, ni les cheveux hirsutes, qu'il fut qualifié de Bourgeois ; oh I alors, c'est différent, — il fut bourgeois 1 — mais, pour nous, Nadaud demeure un artiste mondain.

Il écrivit, disions-nous, tous les genres, mais c'est surtout dans la chanson aimable et spirituelle, sentimentale ou légèrement ironique (sans méchancetés), qu'il est plus intéressant de le connaître, car c'est dans ce genre qu'il eut ses plus grands succès et obtint sa popularité.

Lisez ou entendez les Deux Notaires, le Docteur Grégoire, Bonhomme, vous en apprécierez toute la valeur littéraire ; ces œuvres, du reste, sont classées comme des chefs-d'œuvre.

Devant l'accueil flatteur et enthousiaste des Salons Parisiens, envers Gustave Nadaud, l'éditeur Veuillot, et plus tard Ileugel, s'assurèrent une grande partie des œuvres du Chansonnier. Ils passèrent avec lui un contrat avantageux, lui

permettant d'envisager l'avenir avec confiance ci sérénité.

Nadaud ne connut donc jamais les panade* de Béranger, ni la vie tourmentée de Pierre Dupont,

-IVVI SADABD Il \\ i.UWSuV FRANÇAISE 117

et il put se consacrer à loisir à ses poétiques travaux.

Nous allons donc faire passer successivement sous les yeux du lecteur, une chanson, dans chacun des genres qui valurent le succès au chansonnier; et MM. les Editeurs de Nadaud ne nous en voudront pas, de reproduire quelques œuvres du Maître, que l'on ne connaît pas assez (1).

Nous nous appliquerons surtout à présenter les Poèmes délicats du Chansonnier, où il est le moins connu, et que l'on a toujours cependant plaisir à lire ou entendre, car si l'on chante moins de nos jours, la poésie toutefois n'est point encore bannie des réunions artistiques et littéraires.

Nous citerons tout d'abord :

La bouche et l'oreille, de la série des Chansons à dire, au nombre de vingt-quatre :

(1) Les éditeurs Tresse cl Stock, de Paris, ont édite, en 1891, un premier vol. de Chansons à dire. En 189.~>, un deuxième vol. Xoiwellcs chansons à dire et à chanter. Ces deux volumes contiennent toutes les œuvres de G. Nadaud.

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