DEUX GENDARMES
Deux gendarmes, un beau dimanche, Chevauchaient le long d'un sentier ; L'un portait la sardine blanche, L'autre le jaune baudrier.
Le premier dit d'un ton sonore :
« Le temps est beau pour la saison :
— Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison! »
« Ah ! c'est un métier difficile :
Garantir la propriété, Défendre les champs et la ville Du vol et de l'iniquité?
Pourtant, l'épouse qui m'adore Bepose seule à la maison.
— Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison. »
Phébus, au bout de su carrière,
l'ut encor les apercevoir; Le brigadier, de sa voii (1ère, I i oublfl le silence du soir.
Vois, dil il, le soleil (|iii doi i
Les nuages à l'horizon.
- Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, \ ous avez raison. »
Puis, ils révèrent en silence;
On n'entendit plus que le pas
Des chevaux marchant en cadence ;
Le hrigadier ne parlait pas.
Mais, quand revint la pâle aurore,
On entendit un vague son :
« Brigadier, répondait Pandore,
Brigadier, vous avez raison. »
Au sujet des Deux Gendarmes, nous reproduisons une aventure qui advint à l'auteur, lors d'un voyage qu'il fit à Màcon, où siégeait à la Préfecture de cette ville un ami des lettres et un homme d'esprit, tout à la fois.
L'anecdote est extraite du Carillon Lyonnais, racontée par Nadaud.
Le préfet avait invité Nadaud, son intime. Mais celui-ci, pressé de se rendre ailleurs, comptait brûler Màcon, sans y séjourner. Il descend, sous un nom d'emprunt, dans un hôlcl, espérant déjouer par cette ruse innocente la sagacité des inspecteurs de police. Nadaud s'était trompé; il était reconnu et dénoncé à M. le Préfet de Saône-el- Loire.
Huit heures sonnaient au beffroi de sa pendule et Nadaud s'apprêtait à se glisser mollement entre les draps humides de son lit d'hôtel, quand un bruit de bottes retentit dans le couloir. On frappe à sa porte. — Qui est là?— Ouvrez! — A qui?
— Ouvrirez, que je dis! — Mais à qui, diable?
— A la force publique ! — Que me veut-elle la force publique? — Vous le saurrrez quand je vous l'aurrrai dit !
Nadaud, intrigué, se décide à ouvrir son huis. Paraît alors un superbe Pandore :
— Vous êtes bien le dénommé Durrrand ?
— Non... c'est-à-dire... oui, si vous le voulez I C'est le nom que j'ai inscrit sur le registre de l'hôtel.
— Vos papiers ?
— Ah ! fichtre ! je n'en ai pas.
— C'est bon ! suivez-moi !
— Mais... Où?...
— Vous le verrez. J'ai l'ordre de vous arrêter.
— Elle est forte, celle-là I Vous avez l'ordre d'arrêter le nommé Durand, et c'est moi qui suis coffré ?
— Parfaitement! Allons, du leste! Vous vous expliquerez chez le commissaire.
— Brigadier, vous avez raison! murmure, en chantonnant, le pauvre Nadaud, qui n'a plus qu'un espoir, c'est de se voir relâché parle commissaire.
On quille L'hôtel sous les regards furieux de
toute la valetaille qui voyait déjà la tête de l'assassin rouler nu pied de l'échafaud. Car Na-
daud-Durand était pour le moins un assassin, un
parricide peut être.
On traversa, dans la nuit noire, des rues tortueuses et plus noires encore.
— Est-ce loin? interroge Nadaud.
— Vous le verrez I
— Brigadier, vous avez raison !
— Pourquoi que vous m'appelez toujours bri<j(t~ (lier ? Je suis seulement gendarme.
— Oh ! c'est une façon de parler à moi.
— Comme vous voudrez !
— Brigadier, vous avez raison, fredonne encore le faux Durand.
— Assez I pas de rouspétance !
Enfin, gendarme et accusé arrivent devant un vaste bâtiment, où quelques fenêtres percent la nuit de clartés fulgurantes.
On monte quelques marches. On frappe à une porte et... le gendarme introduit Nadaud-Durand dans un salon où le rire éclate de toute part. Stupéfaction de Nadaud...
— Ah ! s'écrie, en riant, le préfet, je vous y prends, monsieur Durand, une autre fois, méfiezvous de ma police !
Car, c'était bien chez le préfet que Nadaud avait été conduit par Pandore, chez le préfet qui recevait quelques amis et s'était fait amener par la force le poète-chansonnier récalcitrant.
Chacun riait, Pandore lui-même, qui resta consciencieusement derrière la porte, pour jouir de la surprise de son prisonnier.
Quand, bientôt, il entendit Nadaud attaquant ce couplet connu :
Ah ! c'est un métier difficile, Garantir la propriété, Défendre les champs et la ville Du vol et de l'iniquité.
Pourtant l'épouse qui m'adore, Repose seule à la maison.
— Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison !
L'anecdote est vraie, elle lut contée par Nadaud à Boudouresque et Chebroux, ainsi qu'au directeur du Carillon Lyonnais.
L'on est tout surpris de nos jours, de savoir que cette chanson fut frappée de censure, alors que dans note siècle, des chansons antimilitaristes sont interprétées au Cale-Concert.
Gustave Nadaud, on le sait, était devenu le familier des soirées de la Princesse Mathiide et le chansonnier des salons mondains (1).
L'anecdote suivante, absolument fausse, démentit', du reste, par Ernest Chebroux, n'en est pas moins d'une amusante iantaisie ; elle concerne
la chanson des Deux Gendarmes, Racontée par la 1 La Princesse Mathiide avait an salon littéraire,
OÙ étaient Conviés tous les beaux esprits, toutes les
notabilités de son temps.
Revue Mondiale, elle fut reproduite par l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux. Voici l'anecdote :
Dans une soirée chez la Princesse Mathilde, Nadaud fut invité par l'Empereur à chanter les Deux Gendarmes, sans oublier le dernier couplet.
u Nous verrons quel était ce dernier couplet ! »
— Ah! protesta Nadaud, maudit couplet... il est bien mauvais, une boutade, un vers de fantaisie !...
— Nous verrons, nous verrons...
Et Nadaud chanta ;
J'ai toujours servi sans réplique, Depuis le grand Napoléon, Louis-Philippe et la République, Et le nouveau Napoléon.
Celui-là, je me remémore, Je l'avais fourré z'en prison...
— Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison.
Les personnes groupées autour de l'Empereur et de l'Impératrice ne surent si elles devaient rire.
Nadaud était rouge et la sueur perlait à son front, lorsque Napoléon, s'approchant de lui et la main tendue, lui dit :
<( Vous avez glorifié en ce couplet, monsieur Nadaud, la première qualité du soldat français, qui est l'obéissance passive et le respect de la disci-
ii'l GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE
pline. Souffrez que je vous en remercie et que je vous exprime ma reconnaissance, en attachant moi-même à votre boutonnière un bout de ruban ; je vous fais chevalier de la Légion d'honneur! »
Xadaud sourit et remercia.
Quelque intime osa :
Le « maudit couplet » était le meilleur.
Sire, vous avez eu raison !
C'est égal, ce que Nadaud était rouge I...
Cette histoire nous l'avons soumise à la censure de l'exécuteur testamentaire de Nadaud, M. Ernest Chebroux; il nous a répondu dans les termes suivants :
« On a prêté bien d'autres histoires au célèbre chansonnier (il est vrai qu'on ne prêle qu'aux riches), celle-ci, par exemple. Napoléon III avait invité Nadaud au château de Compiègne et aurait dit à son chambellan devant le poète :
« — Je désire que M. Nadaud soit au château comme chez lui.
t A quoi le chansonnier, qui habitait en ce tempslà une modeste chambre à Paris, aurait répondu ironiquement à l'Empereur:
€ — Sire» j'espérais mieux.
Légende ! Jamaifl Nadaud qui était orléaniste (et ne s'en Cachail pas) et qui redoutait par-dessus
tout de passer pour un courtisan, ne mit le pied
GUSTAVE NVUMI) ET LA CIIANS<>\ FRANÇAISE 113
ni à Compiègne, ni aux Tuileries, ni dans aucune autre résidence de César.
« Une seule fois, il se rencontra chez la princesse Mathilde avec l'Empereur et l'Impératrice. Napoléon, qui ne manquait ni d'esprit, ni d'à-propos, demanda, il est vrai, au gai frondeur de la gendarmerie, de lui chanter Pandore. Nadaud s'excusa, disant que cette chanson était interdite et que, d'ailleurs, il l'avait oubliée. Napoléon insista, aidé de la princesse Mathilde qui goûtait fort l'esprit du chansonnier. Nadaud céda : il chanta Pandore à la grande joie des assistants.
« L'Empereur fut le premier à en rire : il lendit la main au malin chansonnier et, naturellement, le lendemain l'interdit fut levé. Quant au couplet:
J'ai même, il m'en souvient encore, Conduit Bonaparte en prison,
légende ! »
Tout ceci est une légende ! et ce couplet était du chansonnier Bastide et non de Nadaud.
M. Georges Boyer, dans le Figaro, a relevé ce point d'histoire.
Voici dans quelle circonstance Nadaud fui présenté à l'Empereur et chanta devant lui la fameuse chanson. Il est bon de faire savoir ici, que le Chansonnier n'écrivit pas que des Chansons ; il composa plusieurs pièces de Théâtre, dont le Le Dr Vieux temps,
C'était un petit opéra de Salon. AI. Pitre Chevalier, dans VArt dramatique, nous contera cette soirée :
« La Princesse Mathilde, qui prisait fort le talent de Nadaud, lui fit une surprise royale.
« Elle réclama sa pièce Le Dv Vieux lemps) et les interprèles de Nadaud, pour un petit comité, et ce petit comité se composa de l'Empereur, de la Cour, des ministres, de toutes les grandeurs et beautés du jour. Nadaud gagna cette bataille d'Auslerlilz, avec l'arme qui était son infaillible talent, avec sa simplicité charmante et son inaltérable modestie. Cest là que Pandore triompha de l'impassibilité napoléonienne — et qu'un général s'écria en l'applaudissant: « — Pourquoi interdire celle chanson dans les concerts ? Moi, je la mettrais à l'ordre du jour de l'armée, comme haute leçon d'obéissance morale. »
« L'Empereur serra la main de l'auteur, et le lendemain l'interdit était levé. »
Nous arrivons aux lettres de Gustave Nadaud à son ami Al Irai A raya.
Les deux premières sont relatives à la nomination du chansonnier dans l'ordre de la Légion d'honneur.
On sait que Nadaud lui nommé elievalier le 13 ftOÛl 1861, mais avant de prendre connaissance
(le cette correspondance, nous croyons utile de
faire connaître celui auquel ses lettres sont adres-
GUSTAVB WDUii Fi LA CHANSOfl FBANÇAI81 41")
secs. Nous donnons quelques lignes biographiques sur M. Alfred Arago, dont la famille et le grand nom appartiennent à la littérature, l'histoire, les sciences et les Beaux-Arts Français, qu'ils honorèrent :
« Arago (Louis- Alfred-François), second fils de François Arago, frère du grand astronome, est né le 20 juin 1816 à Perpignan. A cultivé la peinture, qu'il a étudiée sous Paul Dclaroche, et a lait de 1841 à 1852 divers envois aux salons, notamment : Charles-Quint au couvent de Saint- Jusl, La Récréation de Louis À7, qui lui a valu une troisième médaille en 1846 ; Y Aveugle, souvenir d'un voyage en Italie, Abraham, etc., en 1852, il lut attaché comme inspecteur général des Beaux-Arts au Ministère d'Etat, et il a fait parti du comité d'organisation, ainsi que du jury de la première Exposition Universelle de 1855. Décoré de la Légion d'honneur en 1854, il a été promu officier le lCl janvier 1870; Alfred Arago mourut à Paris en 1892, un an avant Gustave Nadaud ».
Première lettre de G. Nadaud à Alfred Arago.
« Mon cher Alfred,
«J'étais hier à dîner chez le juge de Paix du « canton quand ta lettre m'est parvenue. J'avais « reçu la veille un mot de Doucet qui me disait que
11G GUSTAVE NADAUD Eï LA CHANSON FRANÇAISE
« c'était signé ; mais l'adresse de ta lettre a été la « première notification quasi-officielle. Tu sais que « je suis devenu méfiant.
« J'écris aujourd'hui à la princesse Mathilde. Elle « seule, je crois, a pu vaincre des répugnances aussi « obstinées et aussi prolongées.
« Je vais maintenant rêver pendant sept ans que « je ne l'ai pas.
« Adieu et merci, mon brave ami, tes deux « lignes m'ont fait du bien, et je suis heureux de « recevoir de toi une bonne nouvelle ».
« A toi de tout cœur.
« G. Nadaud. »
(Ville illisible), 16 août 18(31.
Deuxième lettre de Gustave Nadaud atu même.
Mon cher Alfred,
« J'ai le plus vif désir de recevoir ici la petite i croix de la Princesse. Tâche de trouver un moyen « «le me l'adresser par la poste (non pas dans une ii lettre).
-Je suis anéanti. Hier dimanche, j'ai écrit 21 « lettres. Je recommence ce matin.
.le recois de beaucoup de côtés, même de per- <• sonnes qui me lonl complètement inconnues, des
« témoignages de sympathies qui me touchent vé- « ritablement.
o Un merci à Augier quand tu le verras pour son « apostille et à toi de tout cœur.
« G. Nadaud. »
Lundi, 6 heures du matin ! ! ! ! !
19 août 1861.
Ces deux lettres sont fort intéressantes, car elles nous apprennent que Nadaud attendait depuis longtemps cette croix. « Il était devenu méfiant, et allait rêver, pendant sept ans, qu'il ne l'avait pas ! »
La Prinoesse Mathilde — dit-il — seule a pu vaincre des répugnances aussi obstinées et aussi prolongées.
Ces difficultés n'étaient pas surprenantes, Nadaud n'ayant jamais caché ses opinions d'orléaniste; or, Napoléon III avait conspiré contre Louis-Philippe, pour obtenir le pouvoir absolu!
Enfin, nous voyons heureux, le bon chansonnier, de cette petite croix, que la princesse Mathilde tint à lui offrir, et non seulement il a les félicitations de ses amis, mais aussi celles d'admirateurs inconnus de lui ; l'appui de la cousine de l'Empereur, l'apostille d'amis, tels que Doucet, qui était, à cette époque, Ministre de l'Instruction publique, celles d'Alfred Arago. d'Emile Augier, triom-
*,;{ GUSTA.Y1 RADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE
* *../. /£./ ^„ ^, , ^ >^- «^os^- -<£*..-*» a «*«-%-. .«^-
Otm.+s^f // OJCé ////
plièrent des griefs que l'on avait contre Fauteur des Deux Gendarmes et du Vieux Mendiant, que Vadminislration supérieure jugeait comme contenant des : « allusions subversives et entachées de crime de lèse-majesté ! »
Ainsi, Nadaud, à quarante et un ans, recueillait la croix de Désaugiers ! qu'il attendait depuis sept ans. L'on ne peut que regretter que son ami Ernest Chébroux n'ait pas obtenu cette distinction à laquelle il avait droit à plus d'un titre.
Les deux lettres suivantes nous montrent le chansonnier dans les afïres de l'angoisse. La mère de G. Nadaud, très malade, est perdue, et c'est à son vieil ami qu'il fait part de ses douloureux pressentiments, c'est aux cœurs d'Arago et de Doucet qu'il demandera l'appui moral, dans cette séparation suprême et éternelle.
Cinq mois après sa plus grande joie, le chansonnier éprouvait sa plus grande peine — ainsi va la vie ! — Voici ces deux lettres relatives à la mort de la mère de Gustave Nadaud.
u Mon cher Alfred.
« Je dois à notre vieille amitié de ne pas te lais- « ser ignorer l'état alarmant de ma pauvre mère. « Elle a eu une attaque avant-hier et depuis près « de 48 heures elle n'a pas un seul instant repris « connaissance. Je ne garde aucun espoir.
« Sois assez bon de prévenir Doucet, et lorsque « tu verras la Princesse (tu auras alors, je le crains, ci une nouvelle plus douloureuse encore à lui an- « noncer) dis-lui toutes mes douleurs.
« A toi.
« G. Nadaud ».
24 décembre 1861.
« Mon cher Alfred,
« Ma pauvre mère a rendu le dernier soupir hier « à 8 heures du soir. La triste cérémonie a lieu a après-demain samedi, 28 décembre, à la ville au « bois, porte Maillot, Neuilly, à 11 heures très pré- « cises. Je n'envoie pas de lettres de faire-part, « j'écris seulement à une dizaine d'amis. Je n'en a adresse pas à Doucet ; vous ne pouvez ensemble « quitter le Ministère : mais si l'un de vous peut < être près de moi dans ce terrible moment j'accepc terai avec reconnaissance cette marque d'ami- « tié.
« A toi de tout cœur.
« G. Nadaud »>.
2G décembre 18G1.
Nous (hissons par années celte correspondance. Lei deui lettres suivantes l'ont ressortir la bonté
de Nadaud et l'esprit du chansonnier,
Ce sont deux protégés qu'il recommande à son ami.
La seconde lettre est plus originale, en ce sens qu'elle est écrite en vers « rimes avec humour et au courant de la plume » :
« Mon cher Alired,
« M. Minérel de Roubaix (sénateur), mon com- « patriote, voulait recommander au jury de l'expo- « sition M. Eugène Digaud qui présente trois ta- « bleaux sous les nos 2.507, 2.508 et 2.509.
« Il a été obligé de quitter Paris et il m'adresse « M. Digaud qui me demande une recommanda- « tion pour le jury. Que puis-je faire? Si non u m'adresser à toi qui es en bien meilleure situaa tion pour savoir ce qu'il y a à faire. Je remets « donc cette lettre d'introduction à M. Digaud en « te priant de lui faire un bon accueil et de l'aider « si tu le peux dans son entreprise.
« Je t'adresse d'avance tous mes remerciements « et toutes les amitiés de ton bien cordialement « dévoué.
« G. Nadaud. »
3 avril 1863.
Seconde lettre :
Mon protégé du jour se nomme Léon Caille, Si tu pouvais lui taire avoir une médaille,
Il en serait content et moi peut-être aussi !
Mais comment émouvoir ce jury peu sensible?
— C'est fait, dis-tu? — Comment! déjà?c'est impossible ?
— Mais si, mais si, mais si
— Merci, merci, merci.
0 Mon cher Alfred,
« Je te recommande en prose les nos 377 et 378 « (Salle C.)
« Mille amitiés
a G. Nadaud. »
4 2 mai 4881».
Il est presque certain, que M. Alfred Arago, devant cette humoristique recommandation, fit plaisir à Nadaud, ainsi qu'à son jeune protégé.
Cette septième lettre de Nadaud est assez curieuse, en ce qui concerne le grand peintre Jérôme (le peintre des Rois).
Nadaud entretient aussi son ami de la Ferme de Beauvoir (qui est une chanson) et qu'il envoya probablement au peintre paysagiste, Van Marek, pour L'illustrer.
Cette chanson de la Ferme de Beauvoir, est d'une
vive couleur rustique :
C'est à la ferme de Beauvoir
Qu'est un troupeau de vaches blanches.
Je vais la bas tous les dimanches Hien que pour le! voir etc.
GUSTAVE tfADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE 1 ^>
Notons que Nadaud a écrit quelques pastorales, dont : le Puits du Pont Kerlo, c'est une paysannerie sentimentale dont la description historique ne manque pas d'intérêt; mais, revenons à notre correspondance.
La lin de la lettre annonce à son ami, ce qu'il a dit au Peintre Jérôme, et ceci, il l'exprime en un malicieux quatrain, si l'on se reporte à la chanson de Nadaud: « Le peintre des Rois » (Ed.de 1895, p. 27G).
Voici les premiers quatrains de cette chanson :
A la cour d'un roi d'Allemagne Je voj'ais souvent autrefois Un artiste de la Romagne, Albertini peindre des Rois.
D'un bout à l'autre de l'année Il fabriquait, de parti pris, La même te te couronnée, Même qualité, même prix.
Mais où le poème a tout son sel, c'est quand le chansonnier nous raconte que dans une visite à l'artiste il voit sur le chevalet un nouveau Guillaume inachevé :
Il avait tous les accessoires, Paysage, fond de portrait, L'habit, la couronne et les gloires, Mais de visage pas un trait !
Alors, le peintre explique ainsi son travail et sa pensée :
Celui que je prépare
Ne peut-il mourir ce soir!
etc..
puis, il poursuit, et termine ainsi :
Quand Dieu reprend Guillaume Père, Guillaume fils nous est rendu, Ce royaume est toujours prospère Et mon portrait n'est pas perdu !...
C'est, on le voit, une amusante plaisanterie entre amis. Voici la lettre :
« Mon cher Alfred,
u J'ai été plusieurs fois pour te voir, mais j'ai « toujours trouvé visage de bois.
« Tu dois être à la campagne, j'y vais moi-même « de demain samedi à lundi soir.
« La ferme de Beauvoir a été donnée à Von Ma- « rek. Quant au peintre des Rois, voici ce que j'ai • dit à Jérôme :
Vous voulez, dessiner un Louis, un Guillaume Un Frédéric, un roi quelconque, à votre choix Ce que Jérôme prend appartient a Jérôme Va donc, mou cher ami, pour le peintre des rois.
« A bientôt et à toi,
o (i. Nadaud. I t,s octobre i.stt.
Cette huitième lettre, témoigne de la vie agitée du chansonnier, allant d'un pays à un autre, de villas en châteaux, etc. Venu là, pour une soirée, il y était retenu par sa gaîté et l'aménité de son caractère ; les amphitryons se réjouissaient aux refrains du Trouvère, et le rossignol demeurait 8 jours, 15 jours, prisonnier volontaire des sympathies que son talent avait fait naître.
Cette existence est bien celle d'un artiste!
Nadaud apprend à son ami qu'il se rendra au château de Marzac, après un court séjour en Normandie et en Bretagne. *
Le propriétaire du château était M. de Fleurieu. Or, nous devons apprendre au lecteur que le poète avait fait quelques rêves fantaisistes :
Le premier, fut celui d'avoirsa Vigne] et Nadaud l'eut, en Saône-et-Loire, à Cormartin, près de Mâcon.
A ce sujet, Ernest Chebroux nous écrivait ceci : « Il faisait avec cette vigne quelques pièces de vin « dont il ne tirait d'autre profit que le plaisir de le « faire boire à ses amis ».
D'autre part, dans Les (Contemporains nous lisons ce passage : « Le rêve de Nadaud avait été de faire son vin, son fameux Cormartin, auquel il prêtait toutes les saveurs exquises, tous les bouquets bourguignons dont sa chère piquette était totalement dépourvue. »
— De la coupe aux lèvres, le plaisir des amis était inoins grand !
Pas commerçant, toujours loin de son plan, le propriétaire songea qu'il valait mieux chanter la vigne que fabriquer du vin et il abandonna la viticulture. Nous donnons la musique autographe inédit que Nadaud écrivit pour sa chanson du Cormartin (1).
Mais aimant la nature, el pour se consoler des ingratitudes de Cormartin, « Nadaud, dit-on, avait loué une petite métairie dans le château de Marzac pour élever ses bœufs.
Donc, en se rendant en Dordogne, nous savons maintenant que le bon chansonnier allait pendant un mois visiter sa métairie, .ses herbages et ses bœufs! Nadaud cherchait son Carcassonne!
Lettre de Nadaud :
e Mon cher Alfred,
« Je pars pour la Normandie el la Bretagne; dans « 8 jours je serai au château de Marzac par Les « Eyzies (Dordogne) où je compte rester jusqu'au « 12 septembre. Tu dois recevoir dans 2 jours le « dessin de Dupray.
« Ne perds pas Jérôme de vue.
« A toi.
« G. Nadai'I). »
19 août 1880.
(.cite avant-demiin lettre va nous montrer le
(1) Autographe de la collection Albert Kielïcr, (!«• la France Littéraire,
ÔtSTAVE N\I>\ID ET LA CHANSON FRANÇAISE 127
fefa L t, I [s l- €\
^-f^izx:
j^rt^l^-Li^P
t ^ VIL a^/T~r*-
yt:
^a~^JL*7~^. t V. \ -
r ri i . f r
9\\, \, l Ul [^
Së^
=te
-fo,
>^~ +SX — ■ ~y
irir
Éffi
'/*__/jÇ
eta^j.JL
Cl^
^tt>, XÏ^J^r
fcz£
*•»■■ 1- "Mr 1 It Mr..-,lf"il
fcwt,
C\*./oJL^
|. "'V- !■ '"^— li Jlr.T'MJ
^w.ïf |b~V
^-/viu. /-,
<?. -, J^Up^ffSy
%\ nï \ rx4J — ^ i|i'i'n^
c, fc- -^
/J~> ?-sV/"-'y-
VM^HrM^^
chansonnier à Nice, dans sa villa Pandore à Cimiez, dont la vue était ravissante à cette époque (Cimiez n'étant pas encore lancé); située derrière le château deZuylen, il jouissait de cette hauteur d'un magnifique panorama, s'étendant sur la mer, depuis la Californie, point extrême de la promenade des Anglais, jusqu'au quartier des Pouchettes, ou celui des pêcheurs.
Nadaud est toujours jeune, toujours disposé à voyager, et s'il ne visita pas Rome, ce ne fut pas lui qui manqua le départ; du reste, il s'est révélé dans ce quatrain :
Je veux tout voir et tout connaître, Venir ici, courir là-bas :
Où j'étais, je ne veux plus être; Je veux être où je ne suis pas (1).
Tout en vivant au milieu de ses roses et de ses artichauds, il travaille toujours, écrit de nouvelles chansons, s'occupe des dessins qui doivent illustrer ses poèmes, en un mot, il prépare sa rentrée à Paris et à Roubaix.
Il donne aussi quelques soirées, à 58 ans nous le voyons débordant d'activité.
(1) Voir Miettes poétiques, T. V. Stock, édit., Paris.
\'.]0 GUSTAVE NADVin ET LA CHAN80S FRANÇAISE
Lettre de Nadaud :
« Mon cher Alfred,
« Me voici revenu de Rome, en ce sens que je « n'y ai pas été. Non, mon cher ami, j'avais un « compagnon de voyage qui a manqué de décision « au moment voulu, et je suis resté avec mes résé- <( das et mes artichauts. Nous sommes en carnaa val, le carnaval de Nice, le dernier des carna- « vais. Aujourd'hui, demain et après-demain on va q faire toutes sortes de folies.
« Depuis deux jours le ciel est couvert et tous les « pronostics étaient pour la pluie (qu'on n'a pas « vue ici depuis trois mois) et voilà encore que les « nuages semblent s'écarter et que le temps va re- « devenir serein.
« J'ai entre les mains un dessin que D. Keyser, « directeur de l'Académie de peinture d'Anvers, « vient de me faire sur la chanson de Y Aïeul. Un (( peintre italien, Giacometti, doit me taire Libre, < une chanson sur l'Italie.
« Jérôme a dû recevoir une boîte de Heurs que je « lui ai envoyée.
« Je vais bientôt songer au départ, c'est-à-dire
« au retour. Ce n'est pas que je ne me trouve pas
« lus bien à Nice, mais la soif de Paris commence
se Caire lentir. Il faut que je me réchauffe au
'iMir de nies .-nuis';
GUSTAVE NADAUD 1:1 i.v CHANSON FRANÇAIS! i'M
« A toi, et aux tiens, cher ami, de tout cœur.
« G. Nadaud. »
3 mars 4878.
« J'ai donné dans un chalet trois matinées littéraires et musicales qui ont eu leur succès. »
Celte lettre de chaude intimité, nous donne bien le fond du caractère du chansonnier.
La Villa Pandore existe toujours, quoique transformée, et pendant notre séjour à Cimiez nous prenions bien souvent la rue Gustave Nadaud pour gagner les oliviers, et goûter toute la poésie de ce pays enchanteur :
« Un régal de soleil, de rose cl d'oranger
« Que le ciel et la mer semblent se partager ».
La dernière lettre de Gustave Nadaud à Alfred Arago, nous montrera l'inépuisable gaité du chansonnier, et l'ardeur toute juvénile qu'il apporte à la préparation d'une nouvelle édition de ses œuvres.
Elle laissera voir aussi une certaine sensibilité, qui est celle d'un homme vivant beaucoup par Le cœur.
Enfin, rien de ce qui est intellectuel et artistique ne le laisse indifférent, et c'est ainsi qu'il dira à sou ami tout son enthousiasme pour lediscours de
Labiche, l'auteur plein d'esprit de la Cagnotte, et de tant d'autres fines comédies.
Voici cette lettre, vers et prose, datée également du « Chalet Pandore » :
« Je fais savoir à mes amis • Queje suis cloué dans ma chambre.
« Un mal bien connu s'est permis « De me prendre au vingt-un décembre, « Quatre jours avant la Noël, « Onze avant la nouvelle année, « Je suis un homme plein de fiel « Et ma bile s'est retournée.
« 0 mes amis, priez le ciel « Pour que mon mal bientôt finisse.
« Je ne vous ai pas dit lequel :
« J'ai la jaunisse. »
« Oui, mon cher Alfred voilà ce que j'ai. Mon 'édition va marcher très bien, je trouve partout < des adhérents chaleureux, j'aurai trop de deso sins. On m'en offre de toutes parts et je suis - obligé d'en refuser. Pourquoi mes vieux amis il sont-ils plus rétifs que les amis inconnus?
« Ce n'est que depuis ma maladie que j'ai pu me h procurer le discours de Labiche. Quelle mer- Elle! 1 Miel ehef-d'ccuvre !
«J'en ai encore pour une dizaine de jours de « claustration.
« Cordial vœu, cher ami,
« G. Nadaud. »
Chalet Pandore.
1$ décembre 1880.
Cette dernière lettre nous fait placer ici une anecdote, qui a trait non seulement à cette édition nouvelle mais encore à la générosité de Nadaud.
Nous la reproduisons telle que M. Ernest Chebroux nous l'a contée :
« Quand Nadaud publia sa grande édition illustrée par ses amis, les grands peintres de notre époque, un de ses premiers exemplaires fut pour les frères Lionnet, artistes de premier ordre, et fort recherchés dans les salons.
« Nadaud porta lui-même à ses deux interprètes et amis les trois volumes et eut la délicatesse de glisser dans les pages (je crois que c'était dans la page où se trouvait le Navire Aérien, créé par les Lionnet) un billet de 1.000 francs, pour remercier ses interprètes qui commençaient à courir après la pièce de 20 francs. Comme le geste était délicat et grand en même temps !
«Les frères Lionnet ouvrirent un jour devant moi le beau livre qui venait de paraître, mais connaissant toutes les chansons de Nadaud, ne me mon-
lièrent queles'admirables dessins qui se trouvaient à la fin du livre. »
« Quand mourut le dernier des Lionnet, Hippolyte, on vendit la bibliothèque, ou plutôt ce qui en restait ; un amateur acheta à la vente l'ouvrage de Nadaud et en parcourant les pages trouva le billet de mille francs, une petite fortune que les deux pauvres artistes avaient dans leur bibliothèque sans s'en douter. »
L'anecdote, on le voit, valait la peine d'être reproduite.
Pour juger des amis, et des relations de Nadaud, nous citons ce passage de la remarquable conférence de M. Léo Claretie, sur le chansonnier, concernant cette Edition exceptionnelle : — G. Nadaud (qui ne s'était jamais fait payer ses soirées), se trouvait à ce moment un peu gêné : « Il sufïit à Nadaud de placer un exemplaire, dans chacune des maisons où il avait dîné, comme on déposerait sa carte de visite, pour que ses droits d'auteur aient tout de suite atteint la somme de cent mille francs. »
A seule lin de faire mieux savoir à quel point Nadaud était aimé el sympathique, nous reproduisons quelques lettres de différentes personnalii publiées, pour la première fois, dans le Journal Gaulois, le 30 décembre 1803, sons la signature de S. Basquierde VEpine* Mlles sont de : Méry, Roger de Beauvoir, baroa Corvisart, Rachel, la grande
GUSTAVE NADAll) l.l l\ CIIANSO.N FRANÇAISE 135
Comédienne, A. Dumas; mais, ainsi que le signale l'auteur de l'article, « le duc de Morny, E. Augier, Reichemberg, Barbier, L. Fiquier, la femme de Rossini, et beaucoup d'autres célébrités écrivaient aussi bien à Nadaud, que les signataires des lettres suivantes ».
« Nous reproduisons sans commentaires ».
Lettre humoristique de Méry.
(Cette lettre est datée du 12 juillet 1857 (1).)
«. Mon poète chéri,
« Je viens vous faire violence en laveur de l'a ri s- « tocratie européenne d'Ems, pour vous arracher à « ce monopoleur de Paris. Vous trouverez ici, « comme dit un de nos vieux frères, bon souper, « bon gîte et le reste. Moi qui suis un égoïste « double, je veux vous cacher que je vous enten- « drais avec un bonheur extrême dans cette char- " niante vallée où la rivière « La Lahu » et la forêt « voisine accompagnent les poètes beaucoup mieux ti qu'un piano allemand !
« Comme intermède, je vous proposerai des pr< « menades en gondole, où nous nous entretien - « drons de la nature et des choses deNaturarerum,
(1) Méry, poète et romancier, était ué dans les Bou ches-clu-Khône, 1798-1866.
« comme Horace avait l'habitude de taire avec son « jardinier. Il y a aussi des cigares exquis (déci- « dément ils ne datent pas de 1870 et Gambetta « n était qu'un insolent plagiaire) que le dit Horace « a attendus vainement et qu'il n'a jamais tumés ! « Hoc erat in votis, disait-il, mais Christophe Co- « lomb n'avait pas encore découvert l'île de « Ta- « bago )> et les vœux du Nadaud romain n'ont pas « été tous exaucés.
« Résumé :
« Nous fumerons, nous causerons, nous boirons « du vin du Rhin, nous nous promènerons aux « étoiles comme des péripatéticiens, et vous chance terez vos odes admirables faites de larmes et de
« sourires.
Méky.
Lettre de Roger de Beauvoir.
« Que d'esprit dans votre Prince Indien! J'ai cru « relire Zading ; les Chaussettes ont eu un succès « non moins grand ; le petit club formé d'aventure n chez moi demeure encore charmé de Toinon.
Pour moi, que la goutte et les douleurs ne (T quittent pas, je me trouve sous le charme de ces « compositions qu'Alfred de Musset, notre vieil « ami, «ut tant aimées. Continuez à chanter, moi i je guérirai peut-être en vous entendant sou- « venl
GUSTAVE NADAUl) ET LA. CHANSON FRANÇAISE 137
Celle lettre du distingué écrivain, mort comme Méry en 1866, constitue une des plus délicates analyses des œuvres de Nadaud.
Billet du baron Corvisart.
« Venez donc voir le vieux Russien dont les « glaces du nord n'ont pas encore gelé le cœur. « J'ai été l'ami de Désaugiers et de Béranger et je « dois l'être aussi de Nadaud qui est de la même fa- « mille.
<* Tout à vous de confiance et de cœur,
« Corvisart. »
(Cette lettre est datée du 8 mars 1859).
Alexandre Dumas s'exprimait ainsi en répondant au chansonnier après que celui-ci lui avait adressé une de ses œuvres :
« Avec quel plaisir, mon cher Nadaud, je vais « lire cette idylle. Vous allez me faire croire que «je suis redevenu jeune, vous qui l'êtes toujours « resté. »
Puis c'est la grande tragédienne Rachel, priant Nadaud de venir dire ses œuvres chez elle :
« N'allez-vous pas me trouver tout à fait indis- « crète, en venant vous prier de bien vouloir venir « chez moi ce soir, pour faire entendre au prince « Jérôme Napoléon quelques-unes de vos déli-
« cieuses chansons. Nous ne serons que huit à dix « personnes ; et je ne puis vous dire quelle serait « ma reconnaissance si vous pouviez me faire cet <x extrême plaisir.
(( Rachel. »
Toutes ces lettres témoignent de l'estime affectueuse que Ton avait pour Gustave Nadaud, et quoique ces missives ne soient pas inédites, nous avons cru devoir les reproduire, car elles font mieux connaître le chansonnier dans ses relations.
En suivant l'existence du poète, nous apprenons qu'il ressentit dans sa carrière deux douleurs.
La première fut causée par le diner de Lamartine, que l'on connaît peut-être, aussi la raconterons-nous brièvement, Nadaud ayant lui-même expliqué longuement cet incident dans la Préfo de ses Nouvelles Chansons (édition de 1891), reproduisant in-extenso une lettre de Lamartine, détruisant cette légende, que Ton ressortait cependant de temps à autre :
Lamartine ei la Princesse Clotilde invitèrent pour le même soir le chansonnier; Nadaud» par galanterie, accepta l'invitation de la princesse (fille de Victor-Emmanuel qui épousa Pion-Pion . Lamartine en lut piqué, et pendant son dîner aurait improvisé les paroles luivantea (ou plutôt les vers suivants] sur l'air des Deux Gendarmée :
GUSTAVE > v I * V i i > il \\ CHAASCft FRANÇAISE 13(1
« Un jour le vaincu de Pharsale i M'offrit un souper d'un écu; « Le vin est bleu, la nappe est sale ; « Je n'irai pas chez le vaincu, « Mais que la cousine d'Auguste « M'invite en sa noble maison, « J'accours, j'arrive à l'heure juste:
« Brigadier, vous avez raison. >■•
Celte parodie lut imprimée dans le Parnasse Salyrique sous le nom de Coquenard (nom d'une rue que celui de Lamartine avait remplacé), et l'incident, on s'en doute, l'ut répandu un peu partout.
Cette parodie n'était pas de Lamartine mais d'une mauvaise âme (comme, malheureusement, ou en reçoit chez soi quelques fois), car le poète des Méditations et des Harmonies politiques avait une éducation trop élevée, pour se servir de l'Epigramme.
Le désaveu parut dans une lettre que Lamartine lit publier par le journal : Le Figaro.
Nous en citons quelques passages :
« Mon cher Nadaud,
« II ne Faut jamais badiner, même à porte close, o avec l'amitié et encore moins avec l'honneur. « On risque, pour un petit plaisir, de se blesser soiu même, ou, ce qui est bien plus grave, de blesser
« un caractère parfaitement pur et de perdre un « ami à jamais regrettable. C'est ce que j'ai éprouvé « il y a quelques jours, en apprenant qu'un de ces « journaux qui écoutent aux portes et qui prennent « au sérieux ce qui est plaisanterie, parce qu'ils ne «voient pas les visages et n'entendent pas l'accent, « venait de me prêter à votre égard quelques vers « improvisés avant diner,et même quelques expres- « sions qui ne sont pas de moi.
« C'est ainsi qu'un musicien de l'antiquité faisait « pleurer et rire avec la même note, en changeant « le mode ou le ton. Les vers cités, du reste, « du « premier au dernier ne sont pas les miens ».
« Je ne vais pas chez le vaincu de Pharsale, ou- « trage à votre caractère, n'aurait aucun sens à « l'égard d'un homme de cœur qui venait familiè- « rement chez moi, et à qui j'avais eu le plaisir c d'offrir sans iaçon le vin du cru à la campagne ; a la délaite aurait élé plutôt une séduction et la « disgrâce un attrait pour vous comme pour tous
les nobles cœurs... etc. »
Kt plus loin Lamartine explique le fait :
« Mes invités turent exacts au rendez-vous. .Pétais « lier de vous avoir et je me vantais démon ascen- « danfl sur un talenl qui ne se vend pas, mais qui se i donne, quand un billet de vous survint et rabattit i tout mou orgueil en tn'apprenanl qu'une princesse i belle aimable et impériale venait de vous inviter
« pour le même joui- et que VOUS vous étiez vu dans
GUSTAVE NADAl D ET LA CHANSON FRANÇAISE \ \\
« l'impossibilité de refuser par je ne sais quelle loi « d'étiquette que mon amitié ne soupçonnait pas. « Vous connaissez l'humeur, bien ou mal fondée, « d'un hôte malencontreux forcé de dire à ses con- « vives :
Nous n'avons, mes amis, ni Nadaud, ni Molière !
« J'eus, au premier moment, un court accès de a cette méchante humeur et je m'amusai, pendant « qu'on enlevait votre couvert de la table, à paro- « dier, en riant du bout des lèvres, la charmante « ironie de votre immortel Pandore :
Brigadier, vous avez raison.
« Mais je me gardai bien d'écrire une seule « ligne de cette parodie et même de répéter le cou- « plet à mes amis, de peur qu'il ne s'échappât de « leur mémoire sur les échos de l'indiscrétion pour « aller vous atteindre au cœur, vous que j'aimais... « j'ai eu tort, puisque j'ai eu le malheur d'être l'oc- « casion pour vous de la moindre peine, je m'en « frappe la poitrine comme d'une mauvaise ac- « tion... »
Et il termine par des excuses, pour ce qu'il appelle « la seule mauvaise plaisanterie que je me sois permise de ma vie ».
Cette jolie réparation de Lamartiue l'honore
grandement, en même temps qu'elle témoigne de l'estime profonde qu'il éprouvait pour G. Nadaud.
Mais allez donc détruire une légende ! et la fameux couplet revenait périodiquement dans ses feuilles littéraires.
En 1895, après la mort du chansonnier, son exécuteur testamentaire fut obligé de publier à nouveau cette protestation de Lamartine !
Cet incident affligeait d'autant plus Nadaud qu'il le faisait passer pour un Courtisan de l'Empire, cette fausse légende le faisait Bonapartiste ! aussi écrivit- il ces quatrains dans la préface de son livre :
« Ces vers immérités où j'insulte au vaincu M'ont pu faire pnsser pour un Bonapartiste. Je ne le tus jamais ; et comme j'ai vécu Je mourrai dans la peau d'un vieil Orl
« J'ai des préférences, des sympathies, du dévoue- «ment. Mais :
A nul engagement Liber n'a consenti, Il es! de son pays niais non de son parti.
Et (li ce jour Nadaud cessa ses visites à la Princesse Mathilde, préférant passer pour un ingrat, que laisser croire qu'il lût un courtisan politique.
Nadaud était royaliste, comme Désaugiers, mais d'un caractère différent !
Cette pensée le poursuivit jusqu'à son lit de mort(l), elle offensait sa vie ; aussi écrivit-il à Ernest Chrebroux les lignes suivantes, quelques jours avant de mourir :
« Ami Chebroux, voici la vérité sur l'incident « dont j'ai eu à souffrir toute ma vie :
« Les vers ne sont pas de Lamartine ; j'en con- « nais l'auteur que je ne veux pas nommer, je lui « pardonne.
« Ce nest pas chez la Princesse Mathilde que j'ai « été dîner ce soir là, mais chez la Princesse Clo- « tilde, laquelle revenait à Paris, avait elle-même « dressé la liste des artistes qui devaient figurer à « cette soirée. »
Ernest Chebroux publia cette lettre au journal Le Figaro le 27 juillet 1895, faisant une bonne fois justice de celte fausse légende qui était contre les opinions de Nadaud d'abord, et ensuite contre la dignité de l'homme, et c'est ainsi qu'il a pu dire franchement :
Que jamais il n avait été ni reçu à Compiègne ni
(1) Dans Contes et Récits d'un vieux Roubaisien, par G. Nadaud, il retrace encore toutes les phases de cette affaire, l'on sent qu'il veut faire entièrement la lumière sur l'incident. « Cet ouvrage, publié à Roubaix en 1892, est le dernier du poète. »
diix Tuileries ni ailleurs : « Je n'ai jamais été l'hôte ni même le convive de l'Empereur », et il faut le croire.
L'autre douleur lui vint de son propre Editeur.
Sans songer au chagrin qu'il lui devait causer, celui-ci se laissa aller à lui dire, un jour que Nadaud lui faisait visite: «Mon cher Nadaud, la mode est aux refrains de Montmartre ; pour les refrains de la butte on délaisse les vôtres, qui sonl moins de vente, on vous trouve... vieux! »
C'est par un tel outrage que l'Editeur payait quarante années de succès, que le poète avait apportées dans sa maison !
Quelle différence avec l'Editeur de Béranger, le brave et digne Perrotin, qui augmenta la rente qu'il faisait au chansonnier, et veillait aux besoins du vieillard, dont la main était, comme celle de Nadaud, toujours ouverte à l'infortune, et dont l'insouciance pécuniaire, les générosités, les secours aux uns et aux autres, causaient parfois la gêne, dans le foyer du vieux chansonnier républicain.
« On vous trouve vieux. »
Vraiment, l'on peut difficilement supposer que la vie mercantile puisse donner un telle rudesse de langage, après 40 années de collaboration !
L'affaire s'arrangea, dit-on, mais Nadaud était touché au cœur, il fallait qu'il le fût profondément pour décocher les traits suivants à celui qui était la cause de sa peine.
t JE SUIS GATEUX »
Cette lois, c'est fini de rire, Tous mes parents me semblent dire En me voyant si souffreteux :
Il est gâteux !
Je suis pincé par le flanc gauche, La cuisse droite, la jambe gauche, Le pied fauché se fait boiteux, Je suis gâteux !
Les troubadours de la canaille Disent : c'est parfait qu'il tenaille, Ce ramolli, ce vaniteux C'est un gâteux.
Un ménestrel qui me dédaigne Ne veut plus voir sur son enseigne Mon nom qui le rendait honteux, Je suis gâteux !
Etre remercié d'office Après quarante ans de service, N'est-il pas vrai que c'est piteux ?
Je suis gâteux
Ceux à qui je dois mes souffrances Sont les Editeurs de romances...
Je ne suis pas plus bête qu'eux...
Je suis gâteux 1
« Qui donc a dit qu'il était vieux ? » Nous trouvons, au contraire, qu'il a de l'esprit à revendre... à ceux qui en manquaient!
Révolté contre l'outrage fait à son talent, il bondit jusqu'à sa lyre, et écrivit le merveilleux poème : « Qui donc », qu'on lira certainement avec plaisir :