QUI DONC
Qui donc a dit que j'étais vieux?
Celui-là ne me connaît guère, C'est sans doute un être vulgaire, Quelque jaloux, quelque envieux Qui s'est caché durant la guerre.
Qui donc a dit que je suis vieux ?
Qui donc a dit que j'étais vieux?
Est-ce la rime, est-ce la muse?
L'une m'étreint, l'autre m'amuse.
Comme une poule pond des œufs.
Je ponds des vers, et j'en abuse:
Qui donc a dit que je suis vieux?
Qui donc a dit que j'étais vieux?
Quelque pédant, quelque maroufle Sans glttéj ni verve, ni souffle, Dont le pied lourd et tortueux Ne cliaiisseï ait pas nia pantoufle :
Qui (Jonc a <lit que je buis vieux?
UU8TAVE WDAll) ET LA CHAHSOH FRANÇAISE \M
Qui donc a dit que j'étais vieux ?
<ie n'est certes pas une femme ; Demandez plutôt à madame...
Mais vous êtes trop curieux?
Nous attendrons qu'elle réclame :
Qui donc a dit que je suis vieux?
Qui donc a dit que j'étais vieux ?
Est-ce mon acte de naissance?
On l'aura fait en mon absence Pour dépister les curieux.
La vieillesse, c'est l'impuissance :
Qui donc a dit que je suis vieux ?
Qui donc a dit que je suis vieux ?
Personne, personne, personne I La machine est encore bonne.
Quand vient le moment sérieux Le cerveau pense et le cœur sonne :
Qui donc a dit que je suis vieux î
Quelle verve 1 et ce poème est écrit au déclin de la vie de Nadaud.
Ernest Chebroux dissuada le poète de continuer cette polémique, si peu dans son caractère, mais G. Nadaud laissa tout un dossier de chansons caustiques, en réponse à l'injure qui lui avait été faite, et ces œuvres, qui resteront inédites probablement, démontrent toute la vigueur, toute la lucidité d'esprit du chansonnier, où vibrent tonte l'indignation d'un cœur sensible !
Parmi les distinctions honorifiques qui vinrent consacrer le mérite des œuvres de G. Nadaud, nous mentionnons le Prix Vittel, de l'Académie Française. Il fut même question, à un moment, de la candidature du chansonnier à un fauteuil de cette éminente compagnie.
Peut-être le poète en avait-il le désir, car nous trouvons ce quatrain, dans les Miettes Poétiques, rimé après l'article de M.^Montorgueil :
« Je suis satisfait de mon sort Et j'attends doucement la mort, Pourtant, j'aurai bien quelque envie D'être...
L'idée toutefois s'en répandit parmi les amis du chansonnier-poète et un écrivain de talent, M.Georges Montorgneil (chansonnier à ses heures) envisagea celte candidature ; dans une fantaisie humoristique et littéraire, il suppose Nadaud membre de l'Académie Française, en remplacement de M. CuVillier-Fleury, et improvise un spirituel discours dans la bouche du Directeur, chargé de souhaiter la bienvenue du récipiendaire.
Celle originale fantaisie fut insérée dans le journal Paris (*) novembre 1887), sous le titre de :
Nadaud à l'Académie », nous citerons de ces trois colonnes, les dernières lignes :
Le peuple répète en ce moment des refrains si
« obscènes, si ridicules, si prétentieux, si niais, « que l'Académie a pensé qu'au nom des Lettres « et de l'honneur national, il était temps qu'elle « intervînt.
« En vous choisissant, malgré vous, qui chan- « tiez comme votre illustre devancier :
« Non, mes amis, non je ne veux rien être, a l'Académie a tenu à apprendre aux Français des « salons, des ateliers, des théâtres et des usines, « que ces couplets canailles en vogue ne sont à la « chanson que ce que la fuschine est au vin. En c vous nommant, Monsieur, l'Académie a voulu « prouver très haut, solennellement, que la chanson « française n'est pas la drôlesse qui «ourt les rues « à la recherche de bottes à lécher, ordurière à « Taire rougir quand elle n'est pas bête à faire <( pleurer, que la chanson française est une muse « plus décente et plus noble.
« L'Académie ne vous a désigné que pour pou- « voir dire : la Chanson française, la voilai »
Pour copie qui souhaiterait d'être fidèle: Georges Montorgueil.
Paris, novembre 1887.
Non seulement M. Montorgueil écrivit en homme d'esprit, mais il écrivit aussi un magnifique plai-
150 GUSTAVE NADA.UI) ET LA UlA.NSON FRANÇAIS!.
doyer pour la bonne et saine chanson contre 1 ineptie du jour.
Si Nadaud ne fut pas de l'Académie Française, i! lut reçu, magnifiquement, par celle des Jeux Floraux de Toulouse, en la solennelle séance de cette Compagnie Poétique, le 3 mai 1883.
Nous reproduisons le discours en vers, adressé au récipiendaire, par M. le Comte Fernand de Rességuier, secrétaire perpétuel, et aussi le Poème lu par G. Nadaud, Maître es-jeux ; ces deux pièces forment un ensemble d'esprit, d'érudition et de grâce littéraire et poétique, que nous avons cru devoir faire connaître au lecteur.