‹ Gustave Nadaud et la chanson françaiseChapitre 22 sur 31 · ÉLOGE DE CLÉMENCE ISAURE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE CLÉMENCE ISAURE

PAR

M. Gustave NADAUD, maître es jeux

J'ai fait un rêve, un rêve étrange :

Une tée, un lutin, un ange, Une femme dans tous les cas, Près de mon chevet est venue, Et je l'ai soudain reconnue Quoique ne la connaissant pas.

Son port était d'une déesse ; Son élégance et sa noblesse Eclataient dans ces beaux habits Qu'on dessinait au Moyen Age Pour les dames de haut lignage Et les saintes du Paradis.

Par un nimbe d'or maintenue,

Sa tête planait dans la nue

Et l'azur était sous ses pas :

« Je suis bien vieille, me dit-elle ;

— Mais non : vous êtes immortelle,

Et l'immortel ne vieillit pas. »

Son visage sévère eut un léger sourire,

Elle médit..., du moins je crus l'entendre dire:

« Tu ne me déplais point. » — On sait que tout auteur

Fait parler à son gré son interlocuteur.

Puis, familièrement, elle ajouta : « Bonhomme !

(C'est ainsi, paraît-il, que là-haut on me nomme)

On veut en ta personne honorer la chanson.

Les aigles veulent bien recevoir le pinson.

Pour prendre le niveau de la docte assemblée,

Pourras-tu soutenir assez haut ta volée ?

Quand il faudra chanter la gloire et la vertu

Et la terre et le ciel, dis-moi, le pourras-tu ?

Tu ne semblés pas lait pour les hauteurs sublimes

Qui donnent le vertige et cachent des abîmes.

Non, le souffle te manque, et ta petite voix

Est bonne pour l'écho des jardins et des bois ;

Souvent ton air chevrotte et ta chanson chevauche ;

Tu veux aller à droite et tu tournes à gauche,

Côté du cœur, danger. » (Tous les jours on apprend

Que le propre d'un songe est d'être incohérent.)

u Tu ne finiras pas sans l'aire mon éloge :

C'est un devoir auquel nul ici ne déroge.

Parmi tant de sujets lequel vas-tu choisir?

— Mon sujet favori : La paix et le loisir.

.lai rêvé (c'est encore un rêve dans le rêve)

La tempête domptée expirant sur la grève,

L'Océan conjuré, le nid des alcyons,

Le calme dans le trouble... » — Elle me dit : t Voyoni. >»

Ainsi qu'une onde1 tourmentée, Dire existence t ( portée

GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE \ i) l

Par un invincible courant.

Trouverons nous une retraite Où notre navire s'arrête Dans le remous de ce torrent ?

Nous voulions garder une trace De toute chose ayant sa place Dans le cœur ou dans la raison; Mais les souvenirs du voyage, Gomme les arbres du rivage, Sont déjà loin à l'horizon.

Dans l'espace étroit de son orbe, Le moment présent nous absorbe ; Nos jours s'écoulent confondus, Semblables aux flots qui se brisent, S'amoncellent et se détruisent Pour se redresser éperdus !

Si, du moins, dans notre impuissance, Dieu nous accordait la licence D'imiter l'alcyon des mers.

Qui, sans effroi de la tourmente, Etablit sa maison flottante Sur la cime des flots amers!

Alors, on dit que la tempête, Qui des grands mâts couche In tête, Ne peut submerger le roseau Où dort la paisible couvée.

Sur le sein des eaux soulevée, Comme Moïse en son berceau.

4 (j*2 GUSTAVE NADAID ET LA CHANSON FRANÇAIS*

Pourquoi ne peut on pas de mênïe Trouver, au pays Où l'on aime, Cet esquif léger et mouvant Qui vogue sans voile ni rame.

Qui se plie au choc de la lame El se courbe au souffle du Vent?

Ainsi, sur l'Océan du monde, Nous livrerions au gré de l'onde Le nid de mousse et de velours, Où seraient mollement bercées Nos plus attachantes pensées, Nos amitiés et nos amours!

— « C'est assez bien, dit-elle, et ta muse pédestre A quelque peu quitté son horizon terrestre. Je te fais, cependant, observer que l'amour Reparaît dans tes chants plus souvent qu'à son tour, Et lu conviendras bien que chanter ce qu'on aime, Cela ressemble lort à se chanter soi-même.

Dans ton petit bagage on ton petit cerveau Cherche un autre sujet, soit ancien, soit nouveau. N'as-tu pas célébré de ta plume légère " Le livre?» — Oh! oui ,1e livre et Fauteur qu'on préfère.

— Le sais-tu ! — Je le sais. — Je m'en souviens nussi. Dieu I (ju on :i de mémoire en sontfe ! - Le voici:

Le livre de choix ou d'étude Qu'on repasse par habitude

Kl les yeux rennes à demi.

«.ISIWI \VDUD KT LA (.IIANmiN ll;A\< \IM. 1 l>3'

Celui qui semble de lui-même Se rouvrir aux pages qu'on aime, Ce livre-la, c'est un ami 1

Un ami qui vous t'ait visite, Et qui, venant sans qu'on l'invite, Jamais ne se rend importun :

On le déguste feuille à feuille, Ainsi qu'un fruit mûr on le cueille ; On le hume comme un parfum.

Il n'exige pas qu'on l'admire ; Il vous instruit sans vous le dire, Professeur indulgent et doux, On sent l'écrivain dans le livre ; Il semble tout exprés revivre Pour venir causer avec vous.

Il charme bien plus qu'il n'étonne ; Son orgueil n'offense personne ; Il vous maintient à sa hauteur, On finit le vers qu'il commence ; S il ne l'avait écrit d'avance, On croirait en être l'auteur.

D'autres veulent un grand théâtre.

Il leur faut la foule idolâtre

El les chaudes ovations :

Ils cherchent les routes nouvelles

Kt vous emportent sur leurs ailes

Vers les hautaines régions.

IGi GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE

On veut les suivre dans l'espace...

Le souille manque ; l'œil se lasse ; On retombe tout haletant.

On rentre au logis habitable, Et l'on retrouve sur sa table Le livre ami qui vous attend.

Nous ne vivons pas sur des cimes; Craignons les poètes sublimes Gontlés de leurs propres efforts.

Ceux qui conviennent à nos Ages, Ce sont les simples et les sages, Et non les puissants et les forts.

Pour moi, si l'on veut le connaître, Celui que j'ai choisi pour maître.

C'est l'homme élégant et poli Qui fuyait les cités malsaines, Kt qui m'invite avec Mécènes Dans sa villa de Tivoli.

Je conviendrai, pour être juste, Qu'il flattait un peu trop Auguste, Et que trop large était son cœur.

Mais il est maîlre en l'art de vivre, Kt sa bonne humeur vous enivre Ainsi qu'une vieille liqueur.

— « Hcste donc à l'abri du profane vulgaire, En dehors, si tu veux. — Mais on ne le veut guère. Au-deMUS, m tu peux. — Mais on ne le peut pas

.lr icspire mon air el marche dans mes pas.

— Il faudrait cependant exalter sa patrie, L'aimer victorieuse et l'adorer meurtrie ; 11 faudrait célébrer les lettres et les arts Dominant les partis, la foule et les Césars; Il faudrait, remontant à la source première, Retrouver, retremper sa foi dans la lumière, El puis, redescendant, penser aux malheureux, Incliner son regard pour qu'il tombe sur eux. Puis, enfin, je suis femme, et ta harangue écrite Ne peut me marchander l'encens que je mérite. »

Alors à ses genoux je me précipitai,

Et par un mouvement pindarique emporté :

« Femme, sainte, je vous honore ;

« Oui, vous êtes Clémence Isaure,

« A Clémence Isaure, salut !

« J'entonne mon chant de victoire,

« Et je dédie à votre gloire

« Toutes les cordes de mon luth.

« Mais mon luth est la mandoline,

« Qui n'a pas la note divine

« Et ne sied qu'aux tendres discours.

« N'importe ! l'instrument modeste

« Sera reçu, puisqu'il en reste,

« Chez les neveux des troubadours.

m Dans cette enceinte vénérée

« A votre culte consacrée,

« On accueille, vous l'avez dit,

IW .1-1 v\i" winuu i;i h\ chanson l'itAv \im

« La chanson... ou la chansonnette « De ma muse... ou de ma musette ! » L'immortelle me répondit :

« A chacun son style et sa sphère.

« Ne tais que ce que tu sais faire. » Ce disant, elle s'envola.

Telle fut ma chanson r£vée ; Ce matin, je l'ai retrouvée ; Je vous l'apporte, et la voilà !

Apres cette réception gracieuse, à la cour d'amour de Clémence Isaure, nous allons connaître le Chansonnier Patriote.

En 1870, Xadaucl, quoique âgé de cinquante ans, voulut donner à sa patrie son dévouement. Il s'engagea comme infirmier, dans l'armée des Vosges, et plus tard fut versé dans l'armée de la Loire, où il rendit de véritables services.

A ceux qui le félicitaient de j>orter volontairement l'uniforme des secouristes, il avait une réponse (l'une simplicité touchante: « Que voulez-vous disait-il — on fait, comme on peut, sa petite sœur

<lc charité î »

Brave homme: Si l'âge ne lui permettait plus de porter utilement le chassepot, il donnait, à son

paya malheureux, son intelligence et son cœur, ^n soignant sur le champ de bataille et dans les

<,LST\Vi: \\D\I.!> Il L\ giVN^iN i |;\M \IH I *>7

hôpitaux uiiLUaircs, les victimes d'une guerre homicide et folle!

C'est pendant l'année terrible qu'il écrivit plusieurs chants d'un patriotisme ardent et éclairé ; parmi ces poésies nous citons: La Grande Blessée, La Jeune fille en deuil, Pour ma Pairie, N'oublions pas

Dans ses commentaires inédits, qu'il écrivit pendant la guerre, il nous fait savoir, où il écrivit sa chanson : La Grande Blessée, et s'exprime ainsi :

« C'était pendant la guerre, la triste guerre, j'étais « à Hesançon, logé chez Monseigneur Mathieu, le « vieil archevêque, qui venait voir dans ma « chamhre si rien ne me manquait.

<» En janvier 1871 il faisait un froid terrible, et « le matin j'entendais la porte de ma chamhre « s'ouvrir et le vendable prélat venait mettre « l'allumette au bois de la cheminée.

« Dans ma carrière d'infirmier je n'ai pas tou- « jours été si agréablement servi ni logé.

« Je me rappelle que j'écrivais La Grande Blessée (( sur du papier de l'archevêché que j'ai toujours « conservé. De retour à Lyon, je la publiais. Quel- « ques mois plus tard, M. Thiers, parlant de la « France, employait la même expression en l'appe- « lant La Grande Blessée »>.

Le soldat du Christ servant le soldat de la République est un joli tableau !

De ces Chansons patriotiques, de G. Xadaiid,où

1 (io GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE

il dépeint nos mutilations, nous citerons, de préférence, La Jeune fille en deuil.

Ce récit est touchant, au delà de toute expression, et il est bon de redire, et relire ces vers, écrits dans les angoisses d'une guerre sacrilège, où la folie d'un « César » n'eut d'égale que la lâcheté kVui\ Bazaine, et le mensonge d'un Bismark !

Page 1