MON CLOCHER
Salut ! je te revois encore Aussi pauvre, mais plus touchant, Mon clocher d'ardoise que dore La pourpre du soleil couchant !
etc ...
plus loin il continue ainsi :
Tu rends la mémoire présente De l'âge où ton cadran poudreux Marquait l'heure rapide ou lente De nos leçons ou de nos jeux, etc...
Maintenant écoulez les vers suivants, d'une phi losophie pleine de sagesse et de douceur; nous citons le couplet entier :
C'est que tu liens à l'âme émue Le livre ouvert du souvenir; Toujours ton aspect y remue Quelque rêve près de finir c est qu'après une Longue absence,
Je retrouve, sans les chercher, Quinze ans (le paix et d'innocence, Mon vieux clocher!
et ce poème est une des œuvres les plus vécues du Poète.
Une autre fois, il célébrera sa maison, et toujours il nous donnera une fleur de sa pensée, où son àme chantera délicieusement de bons vers, comme ceux-ci, par exemple, pris dans : Ma maison.
Oui, tout me charme et me pénètre Dans ce coin de terre et de ciel, Si j'étais fleur, j'y voudrais naître, Abeille, j'y ferais mon miel.
Rossignol, je serais fidèle Aux échos de ce site ombreux, Et je nicherais, hirondelle, A l'angle de ce toit heureux.
Pourquoi? je m'en vais vous le dire, Et vous me donnerez raison :
Ce site et ce toit que j'admire.
C'est mon pays, c'est ma maison.
Et tout cela est beau, parce que c'est le reflet d'une àme demeurée simplement bonne, malgré la gloire et les succès.
Nadaud n'avait ni orgueil ni pédanterie; il aimait ses confrères en chansons, ses compatriotes, ses amis; il eut une correspondance suivie avec Manso, le poète Roubaisien, affectionnait particulièrement Desrousseaux, le chansonnier patoisant Lillois,
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l'auteur de cette célèbre berceuse populaire : Le Petit-Quinquin. A Paris il aimait à chanter avec les amis de la Lice et du Caveau; à l'exemple de Bérauger, il stimulait les jeunes, encourageait les efforts ; entiu, dans une pensée philanthropique et de solidarité mutuelle, il fonda, après la fameuse publication de ses œuvres illustrées, la Petite caisse des Chansonniers, dont les fonds servaient à iaire éditer les auteurs pauvres, à secourir les uns, à pensionner les chansonniers vieux et infirmes.
Cette petite caisse, il l'alimenta seul pendant dix ans, c'est-à-dire, jusqu'à sa mort.
Ce n'est pas tout, ses traits de bonté ne s'arrêtent pas là, et la liste serait longue s'il nous fallait énumérer tous les bienfaits; cependant, il faut que l'on sache qu'il édita les (envies du chansonnier Ehgène Pot lier, ancien membre de la Commune, auteur de {'Internationale. Nadaud écrivit même une charmante préface se terminant ainsi :
Si 1 abeille ouvrière humaine, Veut aller sons un autre eiel, Le travail commun la ramène
\ la ruelle OÙ se l'ait le miel.
Quand un essaim d'oiseaux l'égatt I t mère les rappelle mu nid :
La politique nous sépare
Kt la ehaneon nous réunll .
<.lV|"A\n NAUVID El IA CHANSON I l; \ \< \|-| 17!)
Ces derniers vers nous montrent l'esprit large du chansonnier.
Rien d'extrême, pas de sectarisme ni d'esprit dogmatique chez lui; il était bien Iqin, de penser, comme certains groupes, qui répudient ceux qui ne sont pas inféodés à leurs principes ; car certains politiciens, qui se disent démocrates, ne sont que des despotes et retardent la marche en a va ni de ceux qui viendraient à eux s'ils étaient traités avec plus de condescendance dans les rapports politiques et sociaux. Méfions-nous des extrêmes, en général, ce ne sont que des esprits brouillons, à ceux-là nous préférons, comme Nadaud. la politique du jusle mibeu. Aimons la France, comme le poète, ainsi qu'il le dit dans les Contes et Récits d'un vieux Roubaisien : « aux politiquants, poliliqueurs. politiciens » :
La France est notre amante immuable immortelle, Maiî vous V aimez pour vous, ei nous ruinions pour elle.
Paroles de poète, dira-t-on, oui, mais n'oublions pas que le poète ne calcule qu'avec son cœur!
Nadaud édita donc les œuvres d'Eugène Pottier, « qui était très malheureux et que son parti laissait dans l'ombre.' Il édita aussi les œuvres de /). Vlachal, Jauin, Dubois el enfin celles d'Ernest Chebroux, qu'il avait choisi pour cire, après sa mort, son exécuteur testamentaire, cari] admirait,
avec juste raison, le vigoureux talent du chansonnier, et avait mis en lui toute sa confiance, pour combattre et enrayer les retrains dépravés.
E. Chebroux a tenu parole ; Ton ne saurait trop le louer d'avoir flétri la chanson du ruisseau, car on recrute de nos jours, pour les laboratoires de l'obscène chanson, hommes et femmes (principalement ces dernières) auxquels on apprend un répertoire que réprouve toute morale, « et dont le succès tient surtout au costume suggestif de l'interprète féminin, qu'à un semblant de talent ». Une fois les chansons et les gestes appris, cet oiseau de passage ira semer dans des salles de province et de l'étranger le virus malsain d'une littérature pornographique!
Alors, et d'après ces colporteurs, l'étranger jugera notre littérature et nos mœurs ! C'est une honte et l'on devrait y veiller en haut lieu avec plus de souci ; pour notre respect national, c'est un devoir !
Nous nous excusons de cette digression, et nous nous empressons de revenir au parfum plus agréable de la Musc du poète.
De la préface que Nadaud rima pour lésa Chansons et sonnets » (1885), d'Ernest Chebroux, COinme <*1 le honore autant celui qui l'écrivit que celui qui la mérita, nous nous plaisons a en reproduire les derniers vers :
Va donc, charmant petit volume, Par le vent laisse-toi bercer Comme le papier sur la plume Qui vole, mais pour se fixer.
Ensemble, nous cherchons la place Où doivent mûrir nos moissons, Entre tes plis prend ma préface, Ma chanson parmi tes chansons.
Chantre du printemps et des roses, De la nature et du foyer, Tu ne dis que de bonnes choses Pour loucher ou pour égayer.
La muse des anciens trouvères T'a donné ses douces leçons.
Alternons, en touchant nos verres, Ma chanson avec tes chansons.
N'est-ce pas charmant?
En dehors des publications des œuvres des poètes ki petite caisse des Chansonniers rendit d'autres services, elle donna et permit un sourire, une joie aux pauvres chansonniers échoués dans les hospices, comme nous le disions plus haut : il y en avait à Bicètre, Ivry, etc., tous ayant eu leur heure de popularité dans la chanson.
Ernest Chebroux, comme directeur, était chargé de distribuer les fonds; il le faisait équitablement, mais avec prévoyance pour le lendemain, c'est alors que G. Nadaud le traitait d'avare; et ces pe-
U\l <U>TA\r. N\n\m ET LA CHANSON FlUx.AIM.
tites querelles du cœur étaient charmantes, entre ces deux hommes, dont l'un eut voulu tout donner aux misères du jour, et dont l'autre prévoyait celles du lendemain.
De Nice, Nadaud écrivait ces vers à son ami :
Admets que j'ai une maîtresse Et que j'en sois fort amoureux, Pour reconnaître sa tendresse Je voudrais être généreux.
ptc...
et il termine ainsi :
Or, la chanson, c'est ma maîtresse
Seule et (ternière ; je peux bien, Pour la tirer de la détresse, Donner la moitié de mon bien.
ftfcave eouir ! alors Krnes.l Chebroux, chaque mois, emovait aux chansonniers hospitalisés une l><liu- pièce d'or :
('/était pour les pauvres vieux le tabac, lejournal rt même le petit verre ou le calé assuré... la h consolation h quoi ! Kl toutes ces anecdotes de la \ ie de Nadaud ne sont-elles pas touchantes?
Nadaud étàïî bon sans ostentation, et ne se lais;»il aucune illusion sur la reeon naissance de rru\ < 1 11 ' i I axait obligé.
Il s;i\;iil, par expérience. <juc h>rs</iic l'on fait <tn
GUSTAVE NVDVUD ET LA CHANSON PHÀIK USE lu;5
bien aux gens, il faut s'attendre, le plus souvent, à de V ingratitude; sachant que l'on ne peut rien changer aux lois humaines, il avait écrit ce joli quatrain, qui n'est pas connu :
Semons, semons sans espérance Les bienfaits qui font les ingrats ; La vertu ne me touche pus Quand elle attend sa récompense.
Est-ce assez joli comme trait d'ironie et de philosophie ?
ANliCDOTK