ANECDOTE
SU! I.A UOSKTTE n'OFFlCÏEÏt, DK NADAUD
Pendant la Présidence de M. Jules Grévv, Guslave Nadaud reçut une invitation à déjeuner du chef de l'Etat, lequel prisait fort l'esprit et le talent du chansonnier Houbaisien.
Nadaud se rendit à l'invitation présidentielle, où se trouvaient quelques invités amis.
Au dessert, alors que la conversation prend une lournur'c jrjïû's intimé, après quelques anecdotes et quelques chansons demandées, par Jules Grévy, à Nadaud, qui s'était exécuté avec sa bonne grâce habituelle, le Président de la République dit au chansonnier :
— Mon cher Poète, je tiens à vous annoncer moimême que, disposant d'une rosette d'officier de la Légion d'Honneur, vous serez compris, dans la prochaine promotion, pour celle distinction, car vous représentez et honorez d'Une façon aussi distinguée que spirituelle, les lettres et la chanson française !)...
A ce moment, un convive se leva et, interrompant le Chef de l'Etat, lui dit :
— Mais, monsieur le Président, vous oubliez, fâcheusement, pour notre ami, que cette rosette est déjà promise !
Le Chef de l'Etat tut, on le conçoit, légèrement interloqué! mais immédiatement, à seule fin de faire cesser la situation gênante qui allait régner, il se tourna gracieusement vers le chansonnierpoète et lui dit :
— Toutes mes excuses, mon cher Nadaud, j'avais en effet oublié cette disposition, mais ce n'est que partie remise, croyez-le bien.
Nadaud remercia, s'inclina et sourit.
Mais il mourut sans cette rosette!
Ce monsieur, qui s'était ainsi interposé, n'était autre que Wilson, et cette croix promise à Nadaud, par le Président de la République, alla fleurir la boutonnière du célèbrejournaliste Aurélien Scholl.
Cette anecdote fut contée par Nadaud, lui- même, à son ami Ernest Chebroux, duquel nous la tenons et qui s'écria, avec son esprit boulevardier :
« Ah ! quel malheur d'avoir un gendre ».
Nous allons arriver maintenant à la dernière étape de notre ouvrage, aux derniers jours et derniers moments du chansonnier, qui incarnait si bien les qualités de notre race, c'est-à-dire la loyauté, l'esprit et la générosité.
Pour fermer les veux de l'aïeul, c'est aux mains
du fils qu'appartient ce geste lent, respectueux, en même temps qu'il est de grandeur et d'amour !
Devant l'émotion, très sincère, que nous ressentons en arrivant aux dernières heures du poète, l'on comprendra facilement le sentiment qui nous anime, en laissant à Ernest Chebroux, l'exécuteur testamentaire de Nadaud, le soin pieux de terminer cette vie du chansonnier, et de nous apprendre quelles furent les dernières paroles du maître en même temps que ses actes ultimes.
Ils furent grands, et remplis d'une simplicité digne, ainsi qu'on le verra, par le langage expressif de son ami :
« Chaque année l'exquis poète, que fut Gustave « Nadaud, prenait, avec les hirondelles, son vol « vers les pays bleus, et revenait avec les brumes « messagères du printemps, dès qu'avril avait mis <( un peu de vert aux buissons.
« Celte année (en mars 1893), sur la promesse « trompeuse de ce mois, il avait quitté Nice plus (( tôt.
a Nadaud, d'ailleurs, n'aimait pas les séjours « prolongés dans le même endroit ; s'il faisait ex- « ception en faveur du pays ensoleillé, c'est que « sa santé l'y obligeait.
« Il s'était peint lui-même en ce distique :
Je suis né voyageur, je cours de toutes parts, Enchanté quand j'arrive, enchanté quand je p;irs.
liMI GUSTAVE NADAUD ET II CHANSON FRANÇAISE
u Avant de se plonger dans la ton niaise pari- <( sienne, Nadaud était allé, ainsi qu'il en avait « l'habitude, respirer l'air du pays natal.
« Il resta peu à Roubaix, juste le temps d'em- « brasser les siens et de contracter, hélas, le germe « de cette maladie de poitrine qui devait l'empor- «ter si rapidement. C'est au sortir dune soirée « où il avait promis de se faire entendre, (pie le « poète, déjà malade, prit froid et s'alita pour ne « plus se relever. »
Déjà, Nadaud, trois ans avant, avait envisagé sa fin prochaine, ainsi qu'en témoigne l'extrait suivant, d'une lettre inédite (pic M. Ernest Chebroux a bien voulu confier à notre travail ainsi que les dernières volontés du chansonnier, (pie l'on trouvera à la suite de ce premier document :
Extrait d'une lettre de Gustave Nadaud à Ernest
Çhebroux,
Villa Noël Cimicz, Nice.
29 mars 1890.
...t Maintenant, mon cher Chebroux, je le dirai
c que je vais faire mon testament et j'inscris sur
la page suivante mes dernières volontés :
- Je désir»-, quand je mourrai, que le service
i.imui; NAinin ri la ciiwsiON iuamuse 11)1
« religieux soit fait à l'endroit ou je mourrai et que « mon corps soit transporté au cimetière Monl- « martre, dans le caveau où reposent mon père et « ma mère.
« Pas de discours et surtout pas de souscription « pour un monument.
« Il se peut que je meure d'un moment à l'autre « et j'écris ces lignes pour que tu puisses t'opposer « à des propositions qui ne me conviennent pas, « et je signe,
« G. Nadaud. »
« Ceci aurait, le cas échéant, la valeur d'un tesla- « nient ; il laudra que tu gardes cette lettre à cause « de mes dernières volontés,
« G. Nadaud. »
Dernières volontés de Gustave Xadaud écrites le 7 avril lMKi (Document pui>lié pour la /j/vm/ï/v fois, in extenso).
« Je renonce à la chanson.
« Quand France a cessé de rimer avec Espé- « rance l'alouette vieillie se tait ; mais je n'ai pas a renoncé à m'intéresser à la chanson, ni aux s chansonniers, et c'est à toi, ami Chebroqx, que « je désire laisser le soin de répartir la somme « de : 1.600 francs entre les Sociétés :
Le Caveau 300 francs
La Lice chansonnière 300 »
Le Caveau Lyonnais 200 »
Le Caveau Stéphanois 200 »
La Lyre Bienfaisante 100 »
Les Entants du Nord 100 »
Les Fils des Trouvères 100 »
MM. Lion net frères 200 »
Dominique Flachat 100 »
« G. Nadaud.
lia été versé en outre parles soins de Che-
broux, au Bon-Bock 200 »
Lepers, artiste ..*... 100 »
R. Pausard, chansonnier . . 100 »
E. Legentil, id. 100 »
(Ces dernières sommes provenaient de la Petite (laisse des Chansonniers).
Dernières paroles : 27 avril 1893, veille de la mort du poète : « Je désire que tout soit fait dans la plus grande simplicité : qu'on n'envoie pas de lettres de iaire part, pas non plus de discours. Pas d'honneurs militaires. Pas de souscriptions pour un monument. »
Le lendemain le poète expirait.
Apres ces touchants souvenirs d'Ernest Chebroax, nous allons achever cette étude, avec nos renseignements personnels.
Pendant cette congestion pulmonaire, sur laquelle vint se greffer l 'influenza, G. Nadaud eut à son chevet l'aînée de ses sœurs, Mma Wacrenier, (décédée un mois avant notre excellent ami, Ernest Chebroux, c'est à-dire en novembre 1910) qui entoura son frère d'un tendre dévouement, et d'une pieuse affection ; Yabbé Fabre, ancien curé de Charenton, qui venait d'être nommé évêque de la Réunion, et avec lequel Nadaud entretenait depuis longtemps de cordiales relations, accourut auprès de son ami, pour lui administrer les derniers sacrements. Après qu'il les eut reçus, Nadaud fit alors venir ses amis, qui s'étaient discrètement retirés, et leur dit : « Je tiens à ce que vous sachiez que je meurs en chrétien, mais aussi en chansonnier ». Et Nadaud but une coupe de Champagne.
11 donnait ainsi, à la déesse Chanson, une dernière pensée de reconnaissance et d'amour, un dernier salut à la Muse aimée.
Si le premier geste honore l'âme chrétienne de G. Nadaud, le second honore, une fois plus, l'esprit du Chansonnier ; tel est notre avis, et ce geste, plein de caractère, appartient à l'histoire de la chanson. Il faut le dire, et non le taire ! Gustave Nadaud mourut en son domicile de Passy, le 29 avril 1893. Nous apprenions la mort du poète étant à Madrid et dans notre petite société littéraire nous fûmes tous très émus de cette triste nouvelle !
104 GUSTAVE NADAUD ET LA CtlASSO.N FRANÇAISE
On sait que le Poète avait refusé toute pompe, mais nombreux étaient les amis du défunt, qui se pressaient, le 1C1 mai, dans l'Eglise Notre-Dame de Grâce de Passy. En dehors des sociétés littéraires de Paris et du Nord, des Revues, etc., voici quelques noms de personnalité des lettres et des Arts qui vinrent honorer une dernière fois le Poète de leur fidèle amitié.
MM. Jules Barbier (qui, le premier, lui avait ouvert les portes de son salon), Rodin, Carolus Durand, Maxime Boucheron, Ricard Jean, Saint-Geimain, Les frères Lionnet, Octave Pradels, Coquelin Cadet, Lemaire, Heugel, Louis Noël, Meusy, Oscar Cornet tant, de la Berge, Eugène Baillet, Desrousseaux fds, Ernest Chebroux, etc.
« Des artistes de Roubaix chantèrent des morceaux religieux, et l'orgue joua, en sourdine, plusieurs refrains des plus populaires chansons de Xadaud « ; et ces mélopées musicales émurent vivement tous les assistants, car c'était Pâme du chansonnier qui exhalait son dernier soupir !...
Les cordons du poêle étaient tenus par : Ernest Chebroux, Saint-Germain, Jules Barbier et Hodin.
Le cortège funéraire se dirigea au cimetière Montmartre « où, tout secoué de sanglots, Ernest Chebroux murmura quelques mots entrecoupés : I Adieu, bon et cher ami... Adieu, Nadaud... Adieu, chansons » (\).
1 1 in Revae du .vorrf. K> mai [h<x\.
GUSTAVE EfADAUD El l.\ CHANSON FRANÇAIS! 195
Gustave Nadaud ne désirait pas de souscriptions pour un monument, mais la ville de Roubaix tenait à l'honneur de perpétuer le souvenir de son illustre concito3ren dans les temps futurs. Un comité fut constitué par les amis et admirateurs de Nadaud, et trois ans après sa mort, le 11 octobre 1896, la ville de Roubaix, en fête, inaugurait au parc Barbieux un splendide monument, élevé à la mémoire d'un de ses enfants, qui avait honoré les lettres et illustré son pays, œuvre du grand s ulpteur Roubaisien M. Cordonnier, et de l'architecte de la ville, M. Lefebure.
Pour cette résurrection du Poète, le succès dépassa les espérances do tous, et nous ne pouvons mieux faire, pour donner une idée de cette solennité, que reproduire les échos des journaux, nous donnant le nom des personnalités qui y prirent une part effective, ainsi que les vibrants discours qui furent prononcés après l'exécution d'une cantate, et la remise du monument à la ville.
Nous devons à l'obligeance du directeur du Journal de Roubaix, les manuscrits suivants, et lui adressons, ici, tous nos remerciements.