LES DISCOURS
Discours de M. Roger Marx délégué du Ministre des Beaux-Arts.
M. Roger Marx, en qualité de président, a pris le premier la parole :
Il exprime les regrets de M. Rambaud dont la venue a été empêchée au dernier moment ; au nom de M. le ministre des Beaux-Arts qui l'a délégué, M. Roger Marx remercie le Président du comité Xadaud, M. Bossut, «• dont le zèle infatigable a été au-dessus de tout éloge », la municipalité de Roubaix,et il loue l'œuvre commune de M. Cordonnier et de M. Lefebvre.
L'accueil favorable qui a été lait au monument, avant même qu'il soit inauguré et à une époque où l'on se plaint de l'aflluence des statues, vient, selon
M. Roger Marx, de ce que le chansonnier continue au delà de la tombe à vivre en communion avec l'âme populaire.
« En France, la prédilection pour la chanson est un signe du besoin de gaieté, d'expansion propre au tempérament et à la race. »
« Aussi ne manque-t-on pas de glorifier ceux auxquels sont dus les refrains aimés de tous les âges, de toutes les classes: plus que partout ailleurs, dit M. Roger Marx, en terminant, l'hommage rendu à un chansonnier était logique dans une ville industrielle, ouvrière telle que Roubaix, où la bienfaisante chanson, la chanson de Béranger et de Gustave Nadaud vient si souvent ragaillardir l'àme de l'ouvrier de fabrique et adoucir son effort dans l'accomplissement de la rude tâche quotidienne. »
Des applaudissements prolongés qui se répercutentde rang en rang dans l'assistance saluent la lin du discours de M. Marx.
Le silence s'étant rétabli, M. Henri Bossut, avec l'émotion de l'ami qui parle de l'ami qui lui a été enlevé, prononce le discours suivant, dont plusieurs passages sont soulignés par les applaudissements «les auditeurs.
r.USTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE '20 1
Discours de M. Henri Bossut, président du comité Nadaud.
« Messieurs. Ma première parole sera un remercîment à M. le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts qui a bien voulu déléguer M. Roger Marx, inspecteur général des Musées, pour présider la cérémonie de l'inauguration du monument érigé à la mémoire du grand chansonnier Nadaud. Notre comité qui avait eu la promesse du concours de M. le Préfet du Nord, regrette son absence forcée et associe M. Roger Marx et M. Letailleur, secrétaire général de la préfecture qui représente M. Vel-Durand, dans l'expression d'un même sentiment de gratitude. »
« Messieurs, si les états, les villes et les villages s'honorent d'avoir donné naissance à des hommes remarquables par leur supériorité, à des hommes célèbres, à de grands hommes, s'ils leur élèvent des statues et des monuments, n'est-il pas vrai de reconnaître, Messieurs, que cet hommage ne s'adresse pas toujours à l'époque où nous vivons, pas plus d'ailleurs que dans les âges qui nous ont précédé, aux hommes qui les méritent mais plutôt aux idées ou aux partis qu'ils représentent.
« Aussi, avons-nous le regret de voir, comme une sorte de conséquence de ces écarts de l'opinion publique, que des hommes tels que Alfred de Musset,
de Balzac et tant d'autres, que vous avez nommés avant moi, n'ont pas leurs images, leurs traits et leurs titres reproduits sur nos places publiques à l'adresse de la postérité et voués au jugement de l'histoire.
«Heureusement pour l'honneur d'unecité qui tient le premier rang dans l'industrie et le commerce par son esprit d'initiative, par son travail et son intelligence pratique, les amis de Gustave Nadaud, aidés par l'administration municipale qui nous a donné ce magnifique emplacement avec une allocation de 2000 francs, encouragés par une subvention du Conseil général du Nord, appuyés par le Gouvernement delà République dont le ministère des Beaux-Arts nous alloue généreusement une somme de quatre mille francs, ce dont notre comité tient à exprimer sa reconnaissance, heureusement, disais-je, les nombreux amis de Gustave Xadaud ont senti battre leur cœur à la mort de leur cher et célèbre concitoyen et ils ont pensé qu'il était de leur devoir d'élever à notre chansonnier, poète et musicien, un monument digne de lui. couronné de son buste et propre à immortaliser sa mémoire.
or Dès lors, Messieurs, un concours a été organisé qui ;> réuni des sculpteurs et des architectes de grand tnlent dont les o-uvres, exposées à l'Ecole Nationale des Arts Industriels de notre ville, ont
été admirées par le public d jugées par un jury
GUSTAVE wh.un i/r r.A ctaÀXSOA nuv mi 203
spécial sous le contrôle de deux délégués du gouvernement, MM. P. Lefort et Roger Ballu. C'est l'œuvre commune de deux enfants du Nord, M. A. Cordonnier, de Lille, sculpteur éminent dont la réputation grandit toujours, et de M. Charles Lefebvre, de Roubaix, trois fois lauréat des concours de Dunkerque, de Roubaix et de Lyon, dont le mérite assure l'avenir, c'est leur brillant ouvrage que nous sommes fiers d'inaugurer aujourd'hui.
«Il nous semble, Messieurs, que l'aspect de notre monument cause, au premier coup d'œil, une impression exacte et vivante de l'homme qui a chanté la jeunesse ; il fallait, en effet; à Nadaud, la simple nature : les oiseaux et les fleurs, le grand air et le soleil. Grâce à Dieu, son buste souriant nous dit qu'il est à sa place et qu'il en est content.
« On a publié tant de biographies de notre concitoyen que celui qui a l'honneur de vous en parler en ce moment cherche ce qu'il doit en dire après ce qui a été dit, écrit ou chanté sur lui, sur ses débuts, ses succès, sa vie et sa mort.
« Il nous paraît cependant utile de rappeler ici, en face de ce monument et en cette circonstance, que Gustave Nadaud est né à Roubaix, en 1820, d'une famille amie des choses de l'esprit et du cœur ; son père était un négociant ou plutôt un mathématicien ardent chercheur peu apte au négoce; cependant Gustave Nadaud, après avoir fait ses études au
collège Rollin où il eut des succès, où tous ses condisciples étaient ses camarades et où tous les Roubaisiens étaient ses amis, tenta, quelques années après sa sortie du collège, les difficultés du commerce pour lequel il n'était point fait; il en a essayé, sans succès, par esprit d'origine et par sentiment du devoir.
« Disons en ce moment que notre poète a bien fait d'abandonner cette carrière ; il n'était pas né poulies bénéfices du négoce ; il n'a jamais aimé l'argent, pas plus qu'il n'a jamais aimé la politique et les grandeurs.
« Reprenant possession de lui-même et fort d'une indépendance qu'il a toujours su garder, il s'est adonné à ses goûts naturels, et ses premières chansons du quartier latin réjouissent parfois encore nos oreilles, malgré leur hardiesse, atténuée et adoucie d'ailleurs, par une séduisante musique dont les refrains ont été si populaires. On ne saurait reprocher ces petits péchés de jeunesse au chansonnier qui a donné dans la suite de son existence laborieuse tant de leçons de saine morale mêlée de bon sens et de gaieté gauloise.
« Messieurs, Gustave Nadaud était un croyant de naissance et d'éducation, il possédait tout simplement une vertu qui est d'autant plus belle qu'elle est rare : je veux dire l'indulgence. Il a signalé et flétri sans aigreur les vices de son temps, l'égoïsme surtout; ses vers ont été \ils. incisifs, si vous le
GU STATE SADAUD ET LA CHAÏIS0H FRANÇAISE 20.r>
voulez, mais vrais avant tout ; jamais il ne s'est abaissé à la calomnie; il riait de sa médisance et, en blâmant les actes, il respectait les personnes. Sa philosophie, à mesure que son esprit s'élevait, jugeait bien des travers et son but était de corriger sans blesser. Voyez, Messieurs, avec quel tact et avec quelle mesure, dans les « Deux Gendarmes » qui ont fait le tour du monde, il a su conserver, quoi qu'on en puisse penser, le respect de la discipline et de l'autorité, tout en plaisantant, tout en forçant le trait jusqu'à l'aveuglement, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, jusqu'à la surdité de l'obéissance quand même.
« Les maîtres de notre chansonnier-poète n'ont pas étéDésaugiers,Béranger ou Pierre Dupont; ce n'est point d'eux que son talent procède ; c'est à notre Lafontaine qu'il a demandé la simplicité du bon sens ; c'est à Tibulle qu'il doit la forme de son talent plein de charme et d'abandon ; c'est Horace qui lui a inspiré ses plus justes et plus fortes pensées; c'est Anacréon qui lui a soufflé sa verve enchanteresse et qui lui a dicté la concision et la légèreté de son style.
« Je vous supplie, Messieurs, d'excuser cette involontaire exagération ; veuillez la regarder comme l'effet d'un sentiment plus fort que la raison même ; c'est une amitié de plus d'un demi-siècle qui vous parle et qui croit à la vérité de son admiration autant qu'elle croit à la durée des
œuvres de notre poète et chansonnier roubaisien.
c Laissez-moi maintenant, Messieurs, vous marquer quelques traits delà vie intime et du caractère de Gustave Nadaud ; il était l'ami des petits et des humbles et il allait droit à ceux qu'il voulait consoler dans leurs jours malheureux ; il offrait alors de leur dire ou de leur chanter tout ce qui pouvait posséder le don de les distraire de leurs tristes pensées et il touchait délicatement la corde qui l'ait revivre. Croyez-en, Messieurs, celui qui vous le dit pour en avoir senti le souffle bienfaisant. Si Nadaud aimait les faibles, il n'a jamais recherché les grands, quoi qu'on ait pu dire, et il n'a jamais, que je sache, fait antichambre.
« A deux pas deceparcsplendideil était un cabaret nommé le Créchet (du nom d'une petite lampe de l'ouvrier tisserand) où tous les soirs, lorsqu'il habitait Roubaix, Gustave Nadaud se rendait avec quelques amis ; là, il les égayait de sa verve inépuisable, toujours égale à elle-même, simple et naturelle, vive et spirituelle; il fredonnait à l'aller et au retour, les jours de pluie ou de soleil, tout le long d'un petit sentier, ses aimables couplets en marchant sur ces vieilles dalles que n'ont pas oubliées ses 0Ontemporaill8, Son esprit lin était profondément observateur et s'il voyait grand dans ses étude bumaines, il s'intéressait aux infiniment petits dani lei Choses de la nature, rien ne lui
échappait de ce qu'il voyait sur son chemin ; sous la feuille, dans les herbes, sur les fleurs, dans les arbres et dans les cieux, aux fenêtres des maisons, sous le chaume des ouvriers qu'il aimait et dont il était aimé. Il y a trouvé le fonds de ses meilleures compositions. Nadaud avait le cœur bon et tendre ; demandez-le, Messieurs, à ses deux excellentes sœurs qui l'ont entouré jusqu'à sa dernière heure de tant de soins et d'affection.
« Je me garderai bien de passer sous silence, comme il eût fait, sa donation au musée de la ville de Roubaix de cette collection de dessins, unique par leur nombre, parleur genre et leur variété, signés des noms de nos meilleurs peintres et offerts ' par eux à mon ami Nadaud pour illustrer l'édition in-folio de ses œuvres choisies.
« D'autres pourront mieux que moi énumérer ses œuvres, ses chansons, ses jolis poèmes, ses idylles, je me suis borné à puiser dans mes souvenirs d'enfance, dans les douces heures de mon âge mûr et dans les regrets de ma vieillesse les titres d'un ami dont le talent sera de plus en plus apprécié tant qu'il y aura dans le monde de bonnes et belles choses à chanter ou à dire et des cœurs pour les comprendre. Pour terminer, Messieurs, ce trop long discours par une parole simple et vraie : Dieu a donné à Nadaud, outre les dons qui l'ont fait poète, les qualités qui caractérisent l'honnête homme et qui font l'homme de bien.
« Messieurs, au nom et comme président du comité Nadaud, j'ai l'honneur de remettre à M. le maire de la ville deRoubaix, la possession du monument que nous inaugurons aujourd'hui. Je remplis un agréable devoir en offrant nos remerciments à tous ceux qui ont contribué à la solennité de cette fête populaire ; notre comité tient à cœur de féliciter particulièrement M. Julien Kozzul, auteur de la musique, et M. J. Rosoor, des paroles de la cantate que nous avons applaudie tout à l'heure, ainsi que cette nombreuse et vaillante société chorale qui porte le nom tant aimé de Nadaud, et notre musique municipale, la Grande Harmonie de Roubaix, qui, dans les luttes artistiques, peut compter ses victoires par le nombre de ses batailles. »
Les applaudissements redoublent quand M. Bossut a fini de parler. Il reçoit les félicitations de ses voisins et de la lamille Nadaud.
M. le président donne alors la parole à M. le maire deRoubaix. M. Desobry, adjoint, en l'absence de M. (barrette retenu par la maladie, le remplace t*t s'exprime ainsi qui suit :
Discours de M. A. Dcsobnj, adjoint au maire de
Roubùix,
Messieurs, au nom de l'administration municipale que je représente ici, je vous exprime toute
GUsl'AVî: NADAUD KT LA CHàHSOH II» ANC USE v20!)
ma gratitude en reconnaissance de l'heureuse initiative que vous avez prise en vue d'arriver, au moyen d'une souscription publique, à ériger le beau monument que vous venez d'offrir à la ville de Roubaix.
« Aussi nous l'acceptons avec empressement. Nous estimons, avec vous, Messieurs, que Gustave Nadaud est digne de passer à la postérité, que cet enfant de Uoubaix était un chansonnier de premier ordre, dont les œuvres sont universellement répandues.
« Soyez persuadés, Messieurs, que nous nous appliquerons à assurer la conservation de ce travail d'art dû à deux artistes du Nord : M. Lefebvre, architecte et roubaisien, M. Cordonnier, sculpteur de Lille, à qui j'adresse mes plus vives félicitations.
« Je me résumerai en disant que ce monument perpétuera le souvenir du talent si remarquable de Gustave Nadaud et des deux artistes distingués que j'ai nommés.
«Je termine en exprimant les remerciements de l'administration municipale à M. Roger Marx, délégué de M. .le ministre des Beaux-Arts, et à M. Letailleur délégué de M. le préfet du Nord, dont la présence honore la ville de Roubaix tout entière et rehausse l'éclat de la cérémonie d'inauguration du monument élevé à la mémoire de Gustave Nadaud, le célèbre chansonnier roubaisien. »
Nouveaux applaudissements après le discours de M. Desobry. Sur l'invitation'de M. Marx. M. Achille Scrépel, sénateur, prend à son tour la parole: voici le texte de son allocution :
Discours de M. A. Scrépel, sénateur.
« Pour la première fois, Roubaix, la grande cité industrielle, a l'honneur d'élever un monument à l'un de ses enfants, à celui qui, par son génie, fut non seulement le Grand Roubaisien, mais un illustre Français.
« Les éloquentes paroles que vous venez d'entendre vous ont tracé si complètement la vie et l'œuvre de G. Nadaud que la place n'est plus aux grands discours.
« Mais, comme enfant de Roubaix, ami (de Nadaud, je demande à dire quelques mots dans une circonstance si solennelle ; mon cœur a besoin de parler à ce vieux camarade dont l'art du statuaire a reproduit les traits bienveillants et sympathiques, et lui dire : Gustave, toute la ville est en fête, toutes les mains s'entrelacent, les cœurs battent à l'unisson, et, dans un élan indescriptible, tes concitoyens te regardent, te saluent.
t- J'ai connu Nadaud dès son enfance; il était doux, affable, bon, tendant volontiers la main i\ la souffrance ; il aimait le peuple et le peuple, qui suit
GU8ÏAV1 \AD.W 1) ET L\ CHANSON IHÀNÇYISE 211
reconnaître les siens, lui rend aujourd'hui ses hommages respectueux. Que son estimable famille, que ses nombreux amis doivent être heureux en ce jour de tête, en voyant toute une population enthousiaste acclamer la mémoire du grand chansonnier, du poète enchanteur.
« C'est bien la récompense la plus honorable, la plus digne, celle qui doit aller au cœur de la famille, comme elle va au cœur de ses nombreux amis. Permettez à celui qui fut son ami, au sénateur, de proclamer bien haut, devant cette brillante réunion et devant la famille Nadaud, ces paroles de reconnaissance : Nadaud, la ville de Roubaix n'oublie pas son enfant ; elle te voue à l'éternelle admiration de tes concitoyens. »
Les applaudissements de l'assistance retentissent quand M. Scrépel a terminé.
Un cri de « Vive le sénateur » se mêle aux bravos.
La parole est ensuite donnée par le président à M. Félix de Monnecove, président des « Rosati », qui prononce le discours suivant :
Discours de M. Félix de Monnecove.
« Les Rosati ont à cœur d'apporter à Gustave Nadaud le tribut de leur admiration et de leur sympathie, le jour où la ville de Roubaix décerne un
éclatant hommage à l'un de ses enfants les plus illustres parmi ceux qui l'honorent et qui flattent son légitime orgueil, et où le statuaire Cordonnier, l'un des nôtres, et Lefehvre, architecte du gouvernement, dévoilent devant tous l'œuvre resplendissante que nous saluons aujourd'hui.
« Né dans une cité laborieuse entre toutes, Nadaud devait débuter dans la vie comme on y débute généralement parmi vous; il fut d'abord travailleur et commerçant. Mais sa vocation l'entraîna, et, dès qu'il se sentit inspiré, il ouvrit se ailes et se mit à chanter.
« Poète avant tout et poète aux conceptions ingénieuses, il s'adonna presque exclusivement à la chanson, et, dans ce pays où la chanson a partout un droit de cité dont tant d'hommes de talent maintiennent la tradition, il fut vraiment le chansonnier populaire.
« A ce titre, Nadaud devait être des nôtres, car, si nos devanciers d'Artois chantaient sous des berceaux enguirlandés de roses, c'est sous les houblons de Flandre que Nadaud aimait à chanter, et nous lui réservions notre plus haute distinction, I année même OÙ la mort nous l'a pris.
La chanson, n'est-ce pas l'âme de la nation qui s incarne à chaque instant dans l'œuvre que le patriotisme enflamme ou que l'actualité inspire?
N'est-ce pas souvent aussi létincclante fantaisie ou l'élégie plaintive qui captive le porte?
« La lyre de Nadaud avait toutes ces cordes. Que de fois n'ont-elles pas vibré sous ses doigts pour notre plus grand plaisir, à nous dont l'oreille et le cœur ont retenu tant de ses refrains !
« J'ai beaucoup aimé Nadaud, j'étais fier de la sympathie qu'il me témoignait ; j'aurais voulu vous dire toute mon admiration pour son œuvre vraiment considérable, mais elle a trouvé devant vous des interprètes si distingués et si complets que je ne saurais essayer d'ajouter quelque chose à ce qu'ils viennent de vous faire entendre.
« Tous ceux qui aiment les lettres, et qui portent avec vous le deuil de l'homme excellent qui n'est plus, sont heureux de le voir glorifier comme vous savez le faire, dans cette cité reconnaissante qui se lève en son honneur et qui remplit ses rues de pavois et d'acclamations.
« Le poète si délicat, le lettré si fin, parmi tant de doutes amers, et tant de tristes défaillances, n'a jamais cessé de croire à la fantaisie, à la jeunesse, à l'amour, à la patrie ; et nous qui pensons comme Nadaud, que s'il est bon d'égayer ses contemporains, il est doux de les réconforter aussi, nous répéterons après lui : Non, non, tous les dieux ne sont pas partis! »
Ce discours a été également très applaudi et l'auteur félicité.
M. l'inspecteur des Beaux-Arts annonce que la parole est donnée à M. Manso, président des « Fils
des Trouvères ». Le poète lillois, ne se trouvant pas sur l'estrade, n'a pu prononcer le discours qu'il avait préparé pour la circonstance, et que, grâce à la communication qu'il a bien voulu nous en donner, nous pouvons faire connaître à nos lecteurs. En voici le texte :
Discours de M. Ch. Manso.
u En honorant et en perpétuant le souvenir de leurs dignes fils, les villes s'honorent elles-mêmes. Roubaix accomplit aujourd'hui un acte de justice bien cher à son cœur. 11 était juste que Nadaud ait un monument dans sa ville natale.
« Il était juste que le bronze perpétuât le souvenir de ce délicat et spirituel poète.
« Nous venons nous associer à cette touchante manifestation.
« Au nom de la société des « Fils des Trouvères », j( viens déposer cette couronne coin me un hommage reconnaissant et saluer celui qui fut noire ; ni. Je n'entreprendrai pas l'historique de son q uvre. des voix plus autorisées l'ont l'ait et viennent de le faire encore. Je viens saluer celui qui lut un homme de talent, un homme d'esprit, un
homme «le cœur. Cette trilogie dans un seul être
esj chose plus rare qu'on ae le suppose, surtout
Je tempe présent.Je salue le poète avec admi-
GUSTAVE NADAUD ET I. A CHANSON FRANÇAISE 2 1 ."i
ration, riiomme d'esprit avec un sourire, l'homme de cœur avec émotion. Nadaud est resté le fidèle amant de la chanson française, aimable et spirituelle, émue parfois et toujours distinguée et de bonne compagnie, cette chanson qui faisait les délices de nos pères, cette chanson qui déride les fronts sans choquer le bon goût, qui vient à la fin de tout repas joyeux tremper le bout de son aile aux coupes de Champagne avec un franc éclat de rire.
« Si Nadaud fut moins chanté dans ses dernières années, c'est que nous avons changé tout cela, mais je crains fort que nous sommes en train de gaspiller cet héritage gaîment et spirituellement amassé par nos aïeux. Etre resté fidèle à la sainte tradition malgré l'entraînement de notre époque, n'est pas un de tes moindres titres de gloire, cher Maître !
« Quant à ton cœur, tous ceux qui ont eu le bonheur de t'approcher l'ont senti battre. Il était à la hauteur de ton talent. Nous, humbles trouvères lillois, avons connu ta bienveillante indulgence, la délicatesse de tes conseils et nous n'avions pas moins d'admiration pour le caractère de l'homme que pour le talent du poète.
« Voilà pourquoi en cejour solennel où la ville de Roubaix inaugure ce monument en l'honneur de son glorieux fils, Lillois, nous venons joindre notre émotion à la sienne et saluer celui qui l'a
tant aimée, celui qui était heureux de déposer à ses pieds les lauriers et les fleurs qu'il récoltait loin d'elle.
« Heureuses les villes qui donnent le jour à des natures d'élite qui, avec les rayons de gloire acquis, éclairent doucement le front de leurs mères; heureux ceux nés de ces mères jalouses de leur renommée, qui leur élèvent un souvenir durable et sauvent ainsi leurs noms de l'oubli !
« Aimable chansonnier, reste au milieu de cette grande et laborieuse cité qui, dans sa dévorante activité, trouve encore le temps d'honorer ses écrivains et ses artistes. Ici, au seuil de ce magnifique jardin, à chaque printemps les fleurs s'épanouiront et feront monter vers toi leurs enivrants parfums, la brise caressera ton front d'airain ; les oiseaux diront pour toi leurs plus douces chansons. La nature enfin, t'enverra la fraîcheur exquise de son premier sourire, te payant, elle aussi, son tribut de reconnaissance, à toi qui l'as chantée avec ton âme vibrante de poète I »
La parole a été donnée en dernier lieu à M. Chebroux, officier de l'Instruction publique et président de la u Lice Chansonnière n de Paris.
M. Chehrouxfut, comme on le sait, l'ami intime, le confident et L'exécuteur testamentaire littéraire de Nadaud. Aussi la plus grande attention a été prêtée a son discours ainsi conçu :
Discours de M. Chebroux.
« Mesdames, Messieurs. Après les inoubliables fêtes que Paris vient de donner aux souverains d'une puissance amie, c'est Roubaix, qui, à son tour, salue de ses acclamations enthousiastes, en la personne de son fils le plus cher, cette autre grande et aimable souveraine : la Chanson.
<( S'il est un spectacle dont nous puissions être fiers, s'il est une chose qui nous doive consoler des chants orduriers et ineptes dont nous sommes abreuvés en cette fin de siècle, où le sublime touche parfois le grotesque, c'est assurément la manifestation grandiose d'aujourd'hui : c'est cette même pensée de pieuse reconnaissance qui nous réunit autour de ce monument si gracieux, si harmonieux en sa conception.
« C'est la glorification par le bronze et le marbre de celui que nous devons mettre au premier rang des chansonniers français et à la meilleure place.
« Mais, avant de chanter la gloire du chansonnier roubaisien, permettez-moi de parler un peu de cette dixième muse, à laquelle il donna pendant plus d'un demi-siècle le plus pur de son esprit et de son cœur.
« La chanson est un produit intellectuel, essentiellement français, c'est une fleur qui ne pousse et ne se plaît que sur le sol béni de France.
« Comme la vigne, fille du soleil, elle a dû nous être apportée des pays latins ; elle compose, quoi qu'on en puisse dire, la plus grande partie de notre patrimoine littéraire.
« Tous les peuples peuvent avoir des poètes. La France seule a des chansonniers. En ces temps de nervosité, de fièvre, où nous obéissons à des poussées vigoureuses qui nous obligent à vivre rapidement, à jouir vite des choses, la chanson semble appelée à devenir l'unique poésie de l'avenir.
« Nous n'avons plus les loisirs de lire les longs poèmes, fussent-ils beaux comme ceux du divin Homère qui se composaient de vingt-quatre chants : combats titanesques, idylles amoureuses, drames ou comédies ; la chanson, celle qui mérite ce nom, celle qui ne se prête ni aux grimaces, ni aux contorsions ridicules, de pitres prétentieux et vains ; la bonne et saine chanson nous dit, nous joue tout cela en quelques couplets.
(i Nul long poème n'a fait pleurer les mères comme un seul quatrain du Nid abandonné. Aucun clin ut épique n'a électrisé un peuple comme la Marseillaise, lançant sur l'Europe coalisée quatorze années victorieuses !
< La grande poésie habite des sphères éthéréeset par cela même qu'elle plane dans le rêve et l'idéal,
il lui est difficile <!<• se pencher sur l'humaine foule et d'en connaître les besoins el les aspirations.
gustwe NADAUD et la chanson française 210
« La chanson est humaine ; elle est du peuple ; elle vit avec nous, au milieu de nous, disant nos bonheurs ou nos souffrances, joyeuse de nos rires, attristée de nos larmes.
a Elle s'assied au foyer familial où dort l'enfant dans sa hercelonnette, aide la jeune fille à pousser l'aiguille, l'aïeule à tourner le fuseau, môle ses ariettes au rythme des marteaux frappant l'enclume. C'est l'interprète de nos sentiments, la compagne aimante et consolante de nos labeurs quotidiens.
« C'est donc à tort qu'on traite assez souvent la chanson comme une petite chose, comme une partie infime de notre littérature.
« Nous devons à cette coupable indifférence, à cet injuste dédain, ce débordement de chansons malpropres et niaises, qui forment le fond du répertoire des cafés-concerts et d'ailleurs, versanl au peuple un breuvage empoisonné qui corrompt son goût, son esprit et son cœur.
c Sans vouloir remonter trop haut dans l'histoire de la chanson, disons que quatre astres chansonniers, quatre maîtres dont les œuvres laisseront un sillon lumineux à travers les âges futurs auront brillé sur ce siècle.
« Ces quatre rois du couplet, nous pourrions les dénommer ainsi :
« Désaugiers, le Rire ; Bérangcr, la Philosophie ; Dupont, l'Eglogue ; Nadaud, l'Esprit,
<i Disons que Nadaud qu'il faudrait dénommer aussi la Grâce et le Charme, résumait en lui ses trois devanciers ; je veux dire que sans leur emprunter rien il possédait leurs qualités maîtresses, car Gustave Nadaud n'était d'aucune d'école (si ce n'est de celle du bon sens). Ses vers sont bien à lui, sa note est absolument personnelle, ainsi que je l'ai dit ailleurs (si c'est le juvénal fin et railleur, piquant de son vers mordant, jamais agressif cependant, taquin plutôt) toutes les turpitudes et les abus qu'il rencontre en son chemin, c'est aussi le doux poète attentif aux moindres manifestations de la nature et du cœur humain, notant, pour le redire à la foule, tout ce qui se produit en lui et autour de lui : le grondement de l'Océan, le chant de la vague, une Heur qui s'ouvre, un battement d'ailes, tout intéresse et passionne le poète.
« Boileau a écrit :
< Il faut même en chanson du bon sens et de l'art, i
« Boileau est venu trop tôt pour lire les chansons de Béranger et de Nadaud, et c'est là son excuse d'avoir écrit une semblable énonnité, car c'est surtout dans ce petit poème tour à tour railleur, philosophique, amoureux, admirable en sa conception, qu'il est nécessaire d'avoir du bon sens et de l'art, el dans cet art-là, Gustave Nadaud est resté un maître incomparable.
" Je n'abuserai pas de vos moments en nous ci-
tant les œuvres du chansonnier-poète, nous les connaissons toutes. Toutes chantent sur nos lèvres et sont gravées dans nos cœurs.
« Nous savons également qu'il y avait en Nadaud, trinité charmante, un chansonnier, un musicien et un interprète admirable.
L'œuvre de Gustave Nadaud, sans parler de ses comédies, de ses contes et de ses récits, se compose de plus de 400 productions.
« Les couplets qu'il a semés par le monde sont aussi nombreux que les grains de blé recueillis en un vaste champ.
« C'est à croire que Nadaud avait la chanson dans le cœur.
«Après vous avoir dit un peu du bien que je pense du chansonnier-poète, j'aurais voulu vous montrer un peu de l'homme ; vous parler de sa modestie sans pose, de son inaltérable bonté, de sa bienveillance inépuisable pour les petits, pour les jeunes, pour les sociétés chansonnières dont il était la joie et la gloire: Le Caveau de Paris, la Lice Chansonnière, le Caveau Lyonnais, le Caveau Stéphanois, le Temple de la Chanson, et vingt autres sociétés artistiques et littéraires où il aimait à se faire entendre.
« Parlerai-je aussi de cette Petite Caisse des Chansonniers qu'il avait fondée, qu'il alimentait de ses modestes revenus et qui a rendu tant de services aux auteurs pauvres?
'l~lï GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE
« L'homme vaut l'artiste.
a L'artiste est à la hauteur de l'homme.
<( En voilà assez pour justifier l'hommage que nous rendons aujourd'hui à sa mémoire et à son génie de chansonnier-poète, en élevant dans sa ville nationale cet impérissable et artistique monument dû au talent du sculpteur Cordonnier.
« Qu'on me permette en terminant de remercier au nom de la Chanson les membres du comité et son honorable président, M. Henri Bossut, sous l'inspiration duquel s'est constitué ce comité et dont l'ardeur infatigable a si largement contribué à mener à bien cette œuvre de justice et de reconnaissance : La glorification de Gustave Nadaud. »
Plusieurs fois interrompu par des applaudissements, M. Chebroux a recueilli de chaleureux bravos à la fin de son discours.
Nous lisons au moment de terminer cette notice les lignes suivantes, dans le Grand Echu de Lille, sur le déplacement possible du monument de Nadaud :
« Nous avons exposé par le menu, il y a quelque temps, la question du déplacement du monument du chansonnier ronbaisien Gustave Nadaud, que beaucoup de bons esprits s'accordent à trouver trop
loin du centre de la ville.
€ A ce prOpOS, le poète-chansonnier qui fut l'ami
et l'exécuteur testamentaire de Gustave Nadaud, M. Ernesl Chebroux, président-fondateur de
GUSTAVE tfÀDÀUfi il LA CHANSON FRANÇAISE -23
l'Œuvre de la Chanson française, président d'honneur du « Caveau lyonnais » et de la « Muse de Nadaud », vient d'écrire à M. Delannoy, président de cette dernière société, la lettre suivante :
Paris, le 23 octobre 1909.
« Mon cher président et ami
« Je suis très heureux de recevoir de vos nou- « velles, et aussi de lire les articles concernant « notre chère institution chansonnière « La Muse de « Nadaud ». Je vous ai déjà dit ma iaçon dépenser « au sujet du monument de notre regretté Nadaud, « qui serait beaucoup mieux au centre de Roubaix.
« Je vous sais gré, à vous et à vos amis, des « efforts que vous faites pour tenter d'obtenir ce « résultat.
« Pour rendre notre culte plus fervent, ne plaie çons pas nos dieux trop loin de nous.
« Lejouroù Nadaud sera place Chevreul, je ie- « rai le voyage de Paris à Roubaix.
« Je vous charge de semer mes bons souvenirs a parmi nos collègues de la « Muse », et d'en réser- « ver une bonne part pour vous et les chers vôtres.
« Ernest Chebroux >.
Nous nous associons à ce vœu légitime des admirateurs de G. Nadaud et souhaitons la réalisa-
tion de ce déplacement du monument du chansonnier-poète pour un quartier plus fréquenté et plus au centre de cette cité.
Après ces belles pages exaltant le Maître disparu, nous publions un très beau poème de M. Georges Nazim, où vibre, dans un souffle puissant, une harmonie poétique, dont on goûtera, comme nous certainement, toute l'élévation, le respect et la beauté ! Elle fait grand honneur à son auteur, et cet hommage du poète, Georges Nazim, a sa place toute marquée ici, pour terminer cette notice, par la langue des dieux, en l'honneur du Maître.