‹ Gustave Nadaud et la chanson françaiseChapitre 6 sur 31 · LE PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LE PALAIS-ROYAL

Aih de la Sauteuse

Du Palais-Royal Comme je peindrais bien l'image,

Si de Juvénal J'avais le trait original!

Mais tant bien que mal, Muse, entamons ce grand ouvrage.

Quel homme, au total, Mieux que moi connaît le local ?

Entrepôt central De tous les objets en usage ;

Jardin sans rival, Qui du {,'oût est le tribunal...

L'homme matinal Peut, à raison d'un liard la pa#e,

■)'l GUSTAVE VADADD ET LA CHANSON NlAM WSK

De chaque journal S'y donner le petit régal,

D'un air virginal, Une belle au gentil corsage

Vous mène à son bal, Nommé Panorama moral...

Sortant de ce bal, Si de l'or vous avez la rage.

Un râteau fatal Sous vos yeux roule ce métal ;

Et par ce canal L'homme de tout rang, de tout Age,

Va d'un pas égal A la fortune, à l'hôpital.

Le Palais-Royal Est l'écueil du meilleur ménage ;

Le nœud conjugal S'y brise net comme un cristal.

Le provincial, Exprès pour l'objet qui l'engage,

Y vient d'un beau schall Faire l'achat sentimental ;

Mais l'original A vu certain premier étage...

Heureux si son mal Se borne à la perte du schall!...

Dans un temps fatal, Si maint politique orage

Le Palais-Royal Devint h* théâtre infernal,

Du gai carnaval Il tst aujourd'hui l'héritage.

GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSOU FRATH MSF. 33

Jeu, spectacle, bal, Y sont dans leur pays natal,

Flamand, Provençal, Turc, Africain, Chinois, Sauvage,

Au moindre signal.

Tout se trouve au Palais-Royal ;

Bref, séjour banal Du grand, du sot, du fou, du sage,

Le Palais-Royal Est le rendez-vous général.

Ces chants de genre (car il faut lire : Paris en Miniature, Tableau de Paris à cinq heures du matin et cinq heures, du soir et d'autres), ne sont pas, pour notre part, les moins attrayants dans l'œuvre du chansonnier, car il se montre ici observateur spirituel, et d'une finesse remarquable. Mais il fallait entendre l'auteur chanter ses œuvres, disent les biographes ; a excellent compositeur et doué d'une voix agréable, il charmait absolument son public car il jouait, dit-on, ses chansons.

Désaugiers était un homme gai (quoique Béranger nous ait dit que cette gaîté n'était pas le fond de son caractère) (1), il appliquait dans sa vie la devise qu'il avait choisie pour la Société Littéraire du Caveau Moderne, savoir :

« Aime, ris, chante et bois, « Tu ne vivras qu'une fois.

(1 ) Voir Ma Biographie.

34 GUSTAVE \\i»Wb il LA CHÀNSOfl PHAlfÇAlSll

Par ses chants pleins de verve, de vitalité, de la gaîté pétillait avec la mousse du Champagne, Désaugiers fut un chansonnier recherché de toutes les sociétés gastronomiques et bachiques ; de 1806 à 1815 il fut le chantre populaire de la gaîté sous l'Empire, comme il le sera sous Louis XVIII et sous Charles X ; son cœur était bon et malgré le Jlon flou et le pan pan bachique, cet Epicurien était capable d'écrire des chants philosophiques, et nous ne pouvons résister au plaisir de citer : La Philùêôphie (F un se.vac/rnaire :

A soixante ans, on ne doit pas remettre L'instant heureux qui promet un plaisir; Plus tard, le sort voudra t-il nous permettre De le rejoindre et de le ressaisir? (bis) Sur l'avenir je ne compte plus guère : Le présent seul à mon âge est certain ; (bis) Mon plus beau jour est celui qui m'éclaire, Car les vieillards n'ont pas de lendemain, (bis)

Si le destin veut prolonger ma vie,

Je me résigne à ces sages décrets ;

Mais mourir vieux, n'est pas ee que j envie:

L'âge souvent amène des regrets (his)

Chacun son tour est la règle du sage ;

Contentons-nous d'égayer nos instants. (Mt)

Celui qui p le A soixante uns Dlgtge,

S'il Vécu! bien, vécut assez, longtemps, {bit

i strophes sont vécues et humaines et cette

i.imwi. winih ET LA UUANSOS PHANÇAISB oT»

mélancolie, qui monte ainsi aux lèvres de Désaugiers, pourrait donner raison à Béranger, si l'auteur de .1/. et A/,nt Dénis n'avait, pendant plus de trente ans, été le boute-en-train de toutes les réunions épicuriennes :

Lorsque le Champagne Fait en s'échappant

Pan pan, Ce doux bruit nie gagne L'âme et le tympan !

Vivat à Désaugiers qui relit épanouir le rire sur les lèvres closes par la terreur sanglante. Président du Caveau, il fut LOmmé par deux fois Directeur du Vaudeville; cet homme aimable n'avait pas, autant dire, d'opinions politiques, peut-être un penchant pour la ileur de lys!... mais il s'ac commodait fort bien de tous les régimes pourvu que ceux de la table fussent bons l II chanta pour l'Empire, pour Louis XVIII et Charles X qui le lit chevalier de la légion d'honneur et reçut une pension sur la Cassette de ce Roi, et dans nos recherches sur rAnacréon Français nous avons découvert eette note que nous croyons inédite dans ses biographies :

« Le Grand Orient pouvait citer avec orgueil parmi les maçons qui appartenaient à son atelier: XXI Désaugiers XX ».

Comme tous les méridionaux, Désaugiers avai

un extérieur charmant, une gaieté inépuisable ; ce bon et joyeux compagnon mourut de la pierre le 9 avril 1822, âgé de 54 ans, il fut profondément regretté et fit lui-même cette originale et facétieuse épitaphe :

Ci-gît hélas, sous cette pierre, Un bon vivant mort de la pierre Passant, que tu sois Paul ou Pierre.

Ne va pas lui jeter la pierre.

Il avait peu d'ennemis, mais il en avait néanmoins dans les admirateurs deBéranger; du reste, on a toujours des ennemis, et l'on connaît cette phrase d'Elysée Reclus: « Garde-toi de réussir... ou bien tu n'éviteras pas la haine des jaloux », et l'on pourrait ajouter : ...la haine, surtout, de ceux auxquels tu auras rendu service.

La lettre autographe que nous publions prouve la bonté du chansonnier et sa bienveillance, et l'anecdote ci-dessous nous montrera son bon cœur et son insouciance de l'argent :

<(Un jour qu'il rentrait chez lui avec un sac rempli d'écUS (1.200 francs), qu'il venait de toucher, il rencontra un de ses amis à qui il conta s;i bonne fortune. « Tu es bien heureux de toucher tant d'argent, et je suis loin de ta position. - Eh bien ! dit Désaugiers, veux-tu partager? » le partage lui lait sur une borne et Désaugiers

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1^ (^ D'^orvaty-.

38 GU6TAYE tiADAÙD ET i.\ CHANSON FRANÇAISE

rentra chez lui avec 600 francs de moins et le plaisir d'avoir obligé un ami (1). »

Parmi les contemporains de Désaugiers, nous voyons le Barde national Bêranger, tous deux de caractère et de pensers différents. Comme nous avons consacré une Etude au chansonnier Patriote et Républicain, nous y renverrons le lecteur (2).

Aucune comparaison à faire entre ces deux chansonniers. Bêranger peu à peu est devenu un véritable apôtre du progrès social, sa vie fut désintéressée et ses chants élevés, d'un ardent et sincère patriotisme, laissant sur le front de ce grand penseur la clarté, toujours vive, d'une auréole glorieuse et de génie !

Il aima passionnément la France, lutta fièrement contre le régime despotique pour le triomphe des idées démocratiques.

Et nous saluons respectueusement à nouveau, eu Bêranger, non seulement le grand Maître de la chanson, mais aussi et surtout, le patriote el démocrate citoyen, qui fut surnommé le Père du Prnj>lc.

Par son caractère, par sa vie toute de boulé, par

(1) in Grande Encyclopédie>

(2) Etude sur Bêranger le chansonnier, Patriote ri Ré pubiii a//i, Préface de Jules Claretii <i<- L'Académie Fran-

e i. Edition : rue <!<■ Furstenberg, Paris .

GtSTAVE NADAUD ET LA CÈÎANS0H FRANÇAISE 39

ses œuvres d'un esprit éclairé sur les questions sociales, Béranger demeure le plus grand chansonnier de son époque, et j'ajoute, qu'aucun autre n'est parvenu jusqu'à ce jour à le surpasser en lalent, en patriotisme, en bonté et surtout en désintéressement.

Honneur donc àBérangerlqui appartient incontestablement à l'histoire de la France et dont l'œuvre sociale est immortelle!

Nous arrivons bientôt à Gustave Nadaud, mais il nous paraît impossible, en suivant l'histoire de la Chanson Française, de ne pas consacrer quelques pages au Poète-Chansonnier Lyonnais Pierre Dupont. L'œuvre de ce merveilleux chantre de |la nature est assez puissante, pour que le lecteur nous permette de saluer l'inoubliable auteur des Sapins, des Bœufs, et de tant d'autres œuvres grandioses qui placent cet amoureux de la nature au premier rang des Poètes de l'Eglogue et de la poésie humaine.

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