PIERRE DUPONT
Pierre Dupont se trouva orphelin dès l'âge de quatre ans et fut alors recueilli par son oncle, brave curé de Rochetaillée-sur-Saône à quelques lieues de Lyon. Le souvenir des spectacles riants de cette merveilleuse contrée laissèrent, dans l'esprit et le cœur de l'enfant, an inoubliable souvenir, dont plus tard le poète animera ses poèmes.
Vers l'âge de neuf ans, Pierre Dupont fut placé au petit séminaire de Largentière, son oncle désirant faire de son neveu un prêtre. Malheureusement pour le brave curé et heureusement pour la chanson), le jeune Dupont était de nature indépendante, il ne put se plier à la discipline du recueillement et quitta le séminaire, avant d'avoir achevé ses études. Quoique fort contrarié, son oncle s'occupa de lui faire apprendre un état qui lui permît de vivre plus tard.
Nous voyons donc, tristement, le jeune Dupont
passer success;vement, apprenti canut, clerc de notaire, employé de Banque avant de venir à Paris se faire un nom dans les lettres.
Il tant dire que Pierre Dupont avait déjà enfourche le cheval ailé! Quelques poèmes, dont celui du Nid de la Sainte Vierge, lui avaient conquis les encouragements des lettrés et, mieux encore, une jeune iille du meilleur inonde, Mlle Louise de Senneville, devint l'inspiratrice de ses premiers poèmes, qu'il rima en l'honneur de cette jeune Béatrice.
Dupont avait déjà commencé son poème des Deux Anges*, une fois terminé il vint à Paris, et sur le Conseil du grand poète Pierre Lebrun, auteur de Marie Stltart, déposa son manuscrit à l'Académie Française, rentrant ainsi en lice dans ce haut tournoi littéraire.
Ce poème des Deux Ange* fut couronné par l'Académie Française en 1842.
Qtte heureuse initiative de souscription, faite à Provins, dont la lamillc de Pierre Dupont était originaire, lui permit d'acheter un remplaçant et île s'exonérer du service militaire; libéré de cette obligation, notre poète avait toute liberté pour se parfaire dans la poésie, son prix Académique lui valut même une place d'aide au Dictionnaire de
cette compagnie, assurant ainsi sa vie matérielle.
Néanmoins, les aspirations poétiquesde Dupont
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n'étaient pas encouragées par les Editeurs. Un d'eux, dit-on, lui conseilla de publier cinq à six ouvrages, à ses frais, alors que le poète espérait le voir acheter son manuscrit !...
— Mais je ne suis pas riche, dit Dupont.
— Vous n'êtes pas riche... alors pourquoi écrivez-vous? (1)
Hélas ! nous savons tous les extraordinaires réponses de MM. les Editeurs aux jeunes talents, aussi Dupont partit navré de ce premier contact avec les hommes... d'impression !
Bien avant de déposer son manuscrit à L'Académie, notre lutur chansonnier, nouvellement débarqué à Paris, eut l'idée d'aller faire visite à Victor Hugo. Voici l'anecdote :
Dupont se présente chez le grand poète, lui lait passer son nom : Hugo l'ignore, ou à peu près, lui lait répondre par son domestique qu'il ne peut le recevoir.
Dupont redescendit l'escalier tristement et fut désappointé, on le comprend. Il lui vint alors la pensée d'écrire les vers ci-dessous sur une de ses cartes :
Si tu voyais une anémone.
Languissante et près de mourir, Te demander comme une aumône Une goutte d'eau pour ileurir;
(1) Les Contemporains, Pierre Dupont, par J.-M.-J, BOUILLAT.
'til GUSTAVE NADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE
Si tu voyais une hirondelle Un jour d'hiver te supplier, A tes vitres battre de l'aile Demander place à ton foyer ;
L'hirondelle aurait sa retraite, L'anémone sa goutte d'eau, Pour toi, que ne suis-je, ô poète, Ou l'humble fleur, ou l'humble oiseau.
(C'était une sorte de coquetterie du poète); les vers crayonnés, il remonte sonner à la porte de Victor Hugo, lui fait passer les vers et s'en va.
Mais à peine était-il dans la rue que le domestique de Victor Hugo le rejoint et lui dit que son maître veut le voir de suite.
Et voilà la connaissance faite. Victor Hugo avait reconnu, dans les quelques vers improvisés, un poète de race. Il va sans dire qu'il s'intéressa à Dupont et lui fit ouvrir bien des portes, quoiqu'on ait dit que l'auteur des Châtiments ne fit rien pour Dupont, cette opinion est fausse et les vers suivants, inoins connus que les premiers, témoignent de la reconnaissance du poète envers le maître.
Lors de L'apparition de son premier volume
de chansons, Pierre Dupont envoya, en forme
de dédicace, à Victor Hugo, ces trois qua-
t ra in s :
GUSTAVE NA.DAUD ET LA CHANSON iliw< USE 19
Sous ton regard, douce rosée, Depuis l'anémone a fleuri :
L'hirondelle a vu ta croisée Ouvrir à son aile un abri.
Ton foyer est plein d'étincelles, Ta vitre pleine de lueurs, L'hirondelle y chaullc ses ailes, L'anémone y dora ses fleurs.
En échange de cette aumône Reçois, à chaque renouveau, Toutes les fleurs de l'anémone, Toutes les chansons de l'oiseau î
Quelle grâce et quelle simplicité dans ces vers, quelle délicatesse dans la pensée du poète reconnaissant!
Victor Hugo encouragea donc, certainement, les efforts de Pierre Dupont, et c'est un point que nous tenions à fixer.
Quand il crut pouvoir vivre de son talent, lequel ne prit naissance qu'avec la Chanson des Bœufs, il quitta sa place à l'Académie (vers 1845).
Dupont était lié avec beaucoup d'artistes, et ce fut Gounod, le célèbre compositeur, qui, entendant Pierre Dupont chanter la Chanson des Bœufs, assura son succès en la faisant interpréter devant tous ses amis au théâtre des Variétés par Hoffmann, costumé en laboureur normand. Dès lors, Dupont
était lancé, et, pendant vingt ans, ses chants furent popularises dans toute la France.
Pierre Dupont chantait ses strophes en les écrivant, et un compositeur notait les airs du chansonnier, qui ne savait pas la musique. M. Flotard, dans la Renne du siècle, causerie d'autan (1), nous apprend que Pierre Dnponl, qui devait chanter des chants de Liberté en 1848, « fréquentait en 1S43 un cercle catholique où ses vers étaient goûtés et pratiquait Ozanam et discutait avec Lacordaire ».
Ceci n'est point surprenant, car nous savons qu'à son arrivée à Paris, Dupont lit passer quelques poèmes légitimistes dans la Gazette de France et le Quotidien, en souvenir probablement de sa noble et première petite muse, M11* Louise de Senneville ; mais, passons sur ces différentes couleurs !.. Nous pourrions, si nous le voulions, nous étendre bien davantage sur la vie du poète, mais nous esquissons à grands traits l'histoire littéraire de Dupont et nous renvoyons le lecteur, pour une étude plus approfondie, à la table bibliographique que nous avons établie, à la lin de ces notes, car nous ne devons oublier que l'étude principale de cet ouvrage est consacrée à Gustave Nadaud.
La Poétique de Pierre Dupont peut se diviser en trois s^rirs savoir : Les ('.liants rustiques, 1rs Chan
sons ouvrières, les Chansons politiques.
1, T. Mil, p. MO, 1890.
GUSTAVE NVDVID Et LA CHAXSOS FRANÇAISE
Nous donnerons une chanson de chaque série, à seule fin de faire revivre ces chants, malheureusement trop oubliés de nos jours, car, ainsi que l'écrivait un fin lettré, M. Jean (TArmor : « Non seulement Georges Sand, Musset, Lamartine, Karr, le bon Dumas, sont inconnus de nos générations », et dans la chanson, disait-il, on ne chante plus les refrains de Béranger; Désaugiers, Nadaud, Pierre Dupont sont d'illustres inconnus, et si l'on n'entend jamais prononcer le nom de la Lisette de Béranger, tous les gamins de Paris (et d'ailleurs), en revanche, connaissent Viens Ponpoule ! (1). C est malheureusement très exact, mais nous travaillons à la renaissance de la bonne Chanson Française et nous sommes assurés que le beau et le bien triompheront de Y argot et de Y inepte ; tous nos efforts tendent à cette réaction, et c'est dans cette idée que tut fondée, par le chansonnier Ernest Cliebroux, l'œuvre louable de la Chanson Française, dont les filiales de Lyon, Rouen et Toulouse, dirigées avec le plus grand dévouement et le ptus entier désintéressement, répandent leurs bienfaits parmi les jeunes tilles ouvrières de ces grandis cités. Nous avons du reste dans le Journal musical, dans la Revue des concerts à l'école et le Réveil de l'Eure exposé la genèse, le but phitanthropique
(1) Voir La Revue des concerts à l'école, août-septembre
<l -1AVE BADAUD ET LA CHANSON FRANÇAISE
et moral de cette œuvre populaire, cducatrice de l'esprit et du cœur. Et c'est dans ^cet espoir aussi, que nous avons entrepris ce travail. Voici les chants de Pierre Dupont :