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CHAPITRE QUATORZIEME

LA STE. COMMUNION ADMINISTRÉE A UNE MOURANTE SUR LE BATEAU.—DÉÈFENSE DE L'EUCHARISTIE.

Le prêtre dont il a été fait mention dans le chapitre précédent, se rendait à une mission lointaine avec quelqués canadiens qui le suivaient pour s’y établir, et malgré la loi qui existe aux Etats-Unis, défendant zu prêtre de porter la soutane en public, celui-ci n’avait pu se résoudre à ôter l’emhième de sa mission, bravant ainsi la loi et les mrqueries.

Une des dames qu’on avait tirée hors de l’eau et qui était catholique, n’avait pas encore repris connaissance, et lorsqu’après beaucoup d'efforts le médecin du bord l’eut fait revenir à elle, il reconnut qu’elle était en danger de mort prochaine. Cette dame le savait et en avertit ceux qui l’entouraient ; le capitaine, homme affable et bienveillant, lui avait fait faire un bon lit au milieu du saion et les dames s'empressaient de lui prodigver tous les soins possibles. Se voyant affaiblir, elle pria le prêtre de la confesser et de lui donner la sainte communion ; le prêtre y consentit avec joie, et là, en face de tous, elle fit sa confession. Les passagers regardaient tour à tour et le prêtre et la mourante ; la curiosité était le mobile de quelques-uns ; d’autres, parmi lesquels on distinguait M. Dumont, haussaient les épaules de pitié ou souriaient d’un air sarcastique, plusieurs cependant ne laissaient pas d’être émus et édifiés.

Les circonstances, le lieu et la cause de cet événement avaient attendri le confesseur et de grosses larmes coulaient de ses yeux quand ïil donna l’absolution à la mourante ; à ce moment solennel, tous s’aperçurent qu’une grande joie se peignait sur la figure de la malade ; alors les sourires cessèrent et tous les regards demeu-

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raient fixés sur cette scène que la plupr"* %’entre les spectateurs voyaient pour la première fois. Qui donc ose dire que les cérémonies du prêtre ne sont pas imposantes, et qu’elles n’inspirent pas le respect ? La confession finie, le prêtre exhorte sa chère malade en lui disant : ‘‘ Préparez-vous dignement, chère sœur, à rece- “ voir la Ste. Communion que je vous donnerai de bonne ‘heure demain matin. Vous allez recevoir Notre ‘“ Seigneur Jésus-Christ ; c’est peut-être la dernière fois ‘ que vous aurez ce bonheur, car vous allez mourir ; si ‘{ vous le recevez avec confiance et amour, soyez certaine ‘ que votre âme le suivra en paradis, là vous reverrez les “ chers petits êtres que vous venez de perdre, oui, ayez ‘ confiance et réjouissez-vous, votre âme, cruellement ‘ éprouvée, doit recevoir bientôt sa récompense et elle ‘ sera éternelle.” La malade, lui répond par un sourire de bonheur.

Gustave éprouve aussi le désir de communier en une circonstance aussi solennelle ; il va trouver le prêtre dans sa cabine et lui communique son désir en français.

—Vous me surprenez, dit le prêtre étonné ; j'étais bien loin de penser que vous étiez canadien, et surtout catholique, car j'ai cru m’apercevoir que votre père était un de ceux qui, par leurs sourires moqueurs, tournaient en dérision la confession de la dame mourante.

—Mon père a été catholique, monsieur, dit Gustave avec hésitation et en baissant la vue, mais...veuillez me confesser, moi je suis catholique et, avec la grâce de Dieu, je le serai toujours.

— Faites votre confession, brave jeune homme, reprit le prêtre avec émotion, et que l’exemple que vous allez donner demain matin vous porte bonheur.

Le lendemain matin, le prêtre, qui en avait obtenu la permission du capitaine, avait dressé une table près du lit de la malade ; une nappe blanche comme la neige la couvrait, deux cierges allumés étaient placés dans des chandeliers d'argent de chaque côté d’un crucifix du même métal ; une dame américaine venait d’y déposer un magnifique borquet dont les fleurs conservaient encore toute leur fraîcheur et leur beauté.

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Quätre heures venaient de sonner, le prêtre avait choisi cette heure afin de ne pas être dérangé par la curiosité ou les indiscrétions des passagers, mais malgré sa vigilance, ils écaient tous debout, y compris M. et Mad. Dumont, attendant avec impatiencé que la cérémonie commençât.

Le prêtre, revêtu de ses nrnements sacerdotaux célébre la Ste. Messe sur un autél improvisé. Gustave, vêtu de ses plus beaux habits l’assiste dans la célébration du St. Sacrifice. Le moment de la Communion arrivé, tous s’aperÇoivert qu'ii se passe quelque chosé de surnaturel en lui ; sa figure reflète la joie et le bonheur ; on admire sa tenue respectueuse, et lorsque le prêtre s’avance et lui présente l’hostie, il jette la vue au ciel, il pleure de bonheur et jouit de délices ineffables...il communie, sa bouche se ferme...sa tête s’incline...un murmure sourd parcourt le salon.

Le prêtre se tourne alors du côté de la malade, qui laisse entrevoir ses ardents désirs jusque dans ses traits; Gustave se lève, prend un des cierges et suit le prêtre jusqu’au lit de la mourante ; tous les regards se tournent de ce côté, la malade se soulève sur sa couche et fait effort pour prendre une position réspectueuse ; on dirait par la joie qui se lit sur sa figure, qu’elle va recevoir le remède qui doit la rameñer à ia vie, Elle a communié.. elle se retourne et dit d’une voix émüe ‘‘ merci, merci ‘ mon Dieu, Jésus-Christ mon sauveur, faites que mon ‘âme vous suive en paradis,’” et sans aucun effort elle TE rend le dernier soupir, mais le sourire et la joie restent L Hi imprimés sur sa figure ; ses bras en retombant se croisè-

rent sur sa poitrine, comme pour conserver le précieux dépôt que le prêtre venait de lui confier ; sa vue resta toujours fixée vers les régions célestes et tout indiquait en elle que déjà elle jouissait dans la gloire ; le prêtre : PANE) ému, la contemplait en souriant, et Gustave, les yeux FAE | baissés, priait avéc ardeur.

EMA C’en était trop ; toutes les dames fondent en larmes, NT lune d'elles s’écrie ; je n'ai jamais vu une personne mourir avec autart de joie et de bonheur ; une autre

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disait . Oui, cette darne ess heureuse ! quelle mort. édifiante ! Mad. Dumont, qui ne cessait de pleurer s'écria à son tour: Une religion qui prépare aussi bien le fidèle à son lit de mort doit être bonne, et une communion qui procure autant de bonheur ne saurait être que celle que Jésus-Christ a établie, Un monsieur à figure vénérable disait à ceux qui l’entouraient, j'ai toujours regardé la communion des catholiques comme un acte d’idolatrie, mais je suis forcé d’avouer que je suis confondu. C’est vraiment beau et édifiant, disait un autre ; tout ce que je demande, c’est de mourir comme cette dame, ajoutait un troisième ; et chacun s’en retournait à sa cabine l’âme remplie des plus salutaires émotions. Seul M, Dumont, qui imitait en cela quelques jeunes étourdis, avait conservé son air sceptique, un sourire de dédain effleurait ses lèvres ; il était aisé de voir que la colère le rongeait, et pourquoi ? Parceque, pour iui, c'était une honte que son fils lui avait fait subir. Que diront les passagers qui ont vu son fils recevoir la communion du catholique ? De sa mère qui n’a pas condamné sa conduite ? Dans sa fureur, il se disait, oui, je ferai voir à Gustave l’odieux de sa conduite ; à la première allusion qui me sera faite de cette affaire, je me laverai les mains (comme Pilate je suppose) en faisant connaître à ceux qui m'en parleront, que j'ai fait tout en mon pouvoir pour convertir cet endurci. Le prêtre et Gustave récitèrent le ‘ De profundis'’ et quelques autres prières auprès du lit de la défunte ; puis s’éloignèrent l’âme ravie de bonheur. Sur le soir, le vapeur accostait à Jefferson City, capitale de l’Etat du Missouri. Le capitaine fit débarquer le corps de la défunte suivi des parents et amis. Je dois ici rendre justice à ce capitaine, et je dirai : Honneur à lui ! Qu'il serait beau de voir toute la marine commandée par des hommes semblables, qui mettant de côté leurs préjugés ou leurs caprices, ne voient et.ne cherchent dans la posi

tion qu’ils occupent que le bien-être de leurs passagers et de leurs matelots, c’est.le devoir de tous ceux qui commandent. Le vapeur continua sa route, mais comme la nuit menaçait d’être très sombre et que la rivière était

130 GUSTAVE dangereuse à cet endroit, le capitaine fit accoster à un petit village non loin de la ville qu’on venait de quitter.

Les passagers, voyant ae rien ne pouvait plus attirer L leur attention au dehors, rentrèrent au salon, où ils formérent des groupes, les uns pour s'amuser au jeu de # cartes, dominos, etc., les autres pour parler de politique SA ou discuter sur ce qui s’était passé le matin. re

Le plus nombreux de ces groupes s'était placé dans le L salon des dames, ét se composait de dames et messieurs paraissant appartenir à la classe riche et influente. La : conversation roulait sur la cérémonie et la communion ne du matin ; chacun interprétait cet acte à sa manière. vil Les uns n’y trouvaient pas de mal, c'était simplement hé matière de forme ; d’autres ne l’approuvaient pas, parceque cela n’était pas conforme à l’Evangile. La plus Jol grande partie cependant condamnaient ces actes ouverte- l cui ment et les taxaient d’idolatrie. M. Dumont se rangeait d'a avec ces derniers, sa voix dominait toutes les autres et il mé ne faisait que commencer l’attaque, lorsque plusieurs blé passagers des autres groupes, attirés par le ton de sa voix Fe et la chaleur qu’il mettait dans ses paroles s’approchèrent P pour mieux entendre. Gustave, qu’il voulait punir, fut di obligé de s'asseoir près .e lui ; le monsieur à figure véné- : rable que nous avons vu parler le matin était près de lui ; naf son nom était Johnson.

M. Dumont avait pendant plus d’une demi-heure dé- dé noncé et condamné cé qui était, selon lui, une infamie, dird un sacrilège, lorsqu'il s’écria en se tournant du côté de Fe “ Gustave : Et dire qu’il me faut avouer à ma honte que es mon fils est esclave de cette Eglise qui enseigne et fait dei croire des doctrines si damnables ; que je suis réduit à le voir suivre le chemin qui conduit à la perdition et au feu A

éternel ; que malgré mes avis et mes conseils il persiste pa À dans son obstination. Ah ! mesdames et messieurs, cette sde | pensée me déchire le cœur : Mais je conserve toujours mas ill l'espérance que si Dieu, dans sa bonté, n’a pas permis

LR A que je fusse l’instrument de la conversion de mon enfant, far

il permettra qu'un autre me remplace et accomplisse cette mission divine, | plu

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Tous les regards se portèrent sur Gustave ; tous pensaient que les paroles de son père avaient dû lui toucher le cœur ; mais le jeune homme causait à voix basse avec sa sœur et paraissait ne rien entendre de la conversation ; il savait bien cependant ce qui se disait quoique ne le faisant pas voir. M. Johnson, voyant que Gustave ne prêtait aucune attention à ce qui.se passait, lui dit :—-Jeune homme, n’avez-vous pas entendu ce que votre père vient de dire ?

— J'ai tout entendu, monsieur, répondit Gustave, et je vous assure que ce n’est pas la première fois que j'entends vilipender l’Eglise catholique ; je commence à m'y habituer.

—Votre conduite n’en est que plus étrange, reprit M. Johnson, qui voulait le forcer de prendre part à la discussion ; il me semble au moins que si vous agissez d'après vos convictions, vous devriez essayer de prendre la défense de votre croyance ; n’en n’êtes-vous pas capable, ou reconnaissez-vous, par votre silence, que votre père dit la vérité ?

—Mon âge, répondit Gustave, ne me permet pas de discuter avec lui ou avec vous. D'ailleurs, à quoi servirait de me défendre, après avoir reçu une telle condamnation de mon père ?

—Mais, reprit M. Johnson, ne pensez-vous pas avoir mérité cette condamnation, qui ne s'applique pas à vous directement, mais aux principes et croyances que vous avez adoptés et auxquels vous tenez encore, malgré les nobles efforts que fait votre digne père pour vous retirer de l’erreur et vous convertir à Dieu ?

—Et votre père ne vient-il pas de vous prouver, dit un autre passager des plus acharnës contre le catholicisme, que vous avez commis un acte d’idolatrie en adorant cette... que le prêtre vous a donnée ce matin ?

—Fi ! “Honte ! dirent plusieurs autres personnes, il ne faut pas insulter ainsi !

—Monsieur, répondit Gustave avec dignité, je suis plus jeune que vous, il est vrai, mais j'ai déjà appris ce

que vous ne paraissez pas connaître encore ; c’est de respecter l’opinion où la croyance de‘toute personne, quelque soit son rang, son âge, ou sa position,: Moi, à votre placé, je n'aurais certainement pas usé d'expressions semblables, lors même que jé mé serais adressé au dernier des esclaves. Ne croyez pas, néanmoins, m'avoir offensé en parlant ainsi, non ; mais vous avez méprisé un sacrement divin et sacré, et que tout honnête protestant respecte.

— Il ne faut insulter personne, dit M. Johnson avec chaleur, discutons, très-bien ; maïs pas d’injures ni de moqueries, l'opinion de ce jeune homme, quoiqu’erronée, ne doit pas être raillée ou méprisé= ; ce n’est pas ainsi qué nous lui démontrerons son erreur.

—Je conviens, dit le passager confus et humilié en s'adressant à Gustave, que ma qualification de... pour l’hostié était de nature à vous offenser ; mais répondez ici, devant toute cette honorable société, croyez-vous réellement que cette hostié contenait le corps et le sang de Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant ?

—Oui ! répondit Gustave, et pourquoi ne le croirais-je pas?

—Dites donc plutôt pourquoi vous le croyez, dirent plusieurs assistants.

—La tâche que vous m'imposez est difficile, répondit Gustave, je suis encore trop jeune pour vous donner

l'explication des textes de l’Evangile qui: prouvent la’

présénce réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Il me suffit de considérer le grand amour que nous porte Notre- Seigneur, lui qui ne s’ést pas contenté de donner son corps ét Son sang pour le rachat de nos âmes, mais qui veut encore perpétuer ce sacrifice, quoiqué d’une manière mystique et non sanglante, jusqu’à la fin des temps, afin de ne pas nous séparer de lui. A là vue d’une telle bonté et d’un si grand amour, on ne devrait pas se permettre de doter ou de discuter, maïs se jeter à genoux et adorer Notre. Seigneur dañs ce grand mystère,

—Ceci n’est pas une réponse à la quéstion qui vous a été adressée, dit M. Johnson, nous aussi, protestants,

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nous adorons Jésus-Christ, mais non pas le pain ét le vin comme vous le faites. L’hostie que vous avez mangée ce matin a été faite par l4 maïîn des hommes, ainsi elle ne peut être le Dieu que nous dévons adorer. Vous faites donc: un acte d’idclâtrie en l’adorant.

—Nous n’adorons pas l’hostie parce que c'ést une hostie, répondit Gustave, nous adorons Jésus-Christ, qui y est renfermé réeilemeñt en corps et en âme.

—Ne blasphémez pas ainsi, dit M. Dumont ; comment pouvéz-vous parler de la sorte et faire preuve d’autant d’ignorance et de superstition ?

—Si adorer Jésus-Christ dans l’Eucharistie est ignorance êt superstition, dit Gustave, nous pourrons en faire le reproche à Notre-Seigneur lui-même, qui l'a voulu ainsi,

—Ne blasphêmes pas ainsi contre Notre-Seigneur, ni ne pervertis pas le sens de ses paroles, reprit M. Dumont, Jésus-Christ a voulu, dans cé sacrement, nous laissér une mémoire de sa passion, ét non pas son corps et son sang, qui, une fois sacrifiés, ne pouvaient plus l’être.

— C'est cela, dit: M. Johnson, nous communions en mémoire de Celui qui a été sacrifié pour nous, et qui a fait le sacrifice de son corps et de son sang sur la croix, une fois pour toutes. Je ne puis €oncevoir comment vous, catholiques, vous ne comprériez pas celà, et que vous puissiez voir dans le pain’et levin le corps et le sang d'un Lieu.

—Nous y voyons le corps et le sang d'un Dieu, rér ondit Gustave, à cause des paroles mêmes de notre divin Sauveur ; mais pour mieux m’expliquer, veuillez ouvrir l'Evangile avec moi et suivre Nôtre-Seignéur au Cénacle où il doit manger la Pâque avec ses Apôtres. Que faitiil > Il fait asseoir ses apôtres, leur lave les pieds et les embrasse. Pourquoi, pensons-nous; en agit-il ainsi? Pourquoi, lui, un Dieu, s’abaiïsser de la sorte ? Pourquoi tant de cérémonies pouf un simple répas? Il se retourne vers. nous, qui le voyons faire, il est Dieu et connaît le fond de nos cœurs; de son regard il nous fait comprendre qu’il va s’opérér uhe grande merveille, que les apôtres,

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