‹ Gustave ou Un héros canadien [microforme]Chapitre 34 sur 70 · LA · texte numérisé non relu

LA

qui doivent y participer et en être les témoins doivent être exempts de toute souillure. Les pieds étant l’emblême de nos pas et de nes démasches, et comme les récipients des souillures de notre corps, Il les choisit pour les laver, afin de nous-montrer par là que notre âme, qui aussi reçoit la souillure de nos péchés, doit être lavée et nettoyée avant de participer à ce souper. Le baiser qu’Il leur applique après les avoir lavés, nous fait voir qu’Il s’est réconcilié avec eux, et nous fit comprendre qu'après que notre âme a été lavée par le sacrement de Pénitence, I] lui accorde le pardon et la reconcilie avec lui. Il les fait asseoir ensuite à la même table et partage avec eux le pain de l’amitié ; c’est encore parce que Jésus-Christ veut nous montrer qu’une fois notre âme reconciliée avec Lui, Il partage avec elle sa demeure, ses joies et ses délices ; enfin...

—Arrêtez, jeune homme, dit M. Johnson en l’interrompant, vous laissez monter votre imaginatior trop haut ; Tésus-Christ, en mangeant la Pâque 2 ses apôtres, ne faisait qu’imiter la coutume des Jui! ous savez que ces derniers mangeaient la Pâque tous les ans.

—En mémoire de quoi ? demanda Gustave.

—En mémoire de la délivrance du joug de Pharaon, et du passage à la terre promise, répondit M. Johnson.

—Que devait faire le peuple Juif pour célébrer cette mémoire ? reprit Gustave.

—Ïl devait immoler un agneau, faire des pains sans levain et les manger le jour indiqué par leur législateur

dE Moïse, répondit M. Johnson un peu embarrassé, 1 —Et qui a commandé ceia ? reprit Gustave.

Je. Dieu lui-même, par la voix de Moïse, répondit M. Et Johnson inquiet de savoir où ce jeune homme voulait en RAP à venir.

—Eh bien ! reprit Gustave, n'est-il pas. aisé de voir pour celui qui veut-réfléchir et comprendre, que cette délivrance du peuple de Dieu, l'agneau ou la victime Dot qu’il devait manger et son passage dans la terre promise ad <omposent une des nombreuses figures que l'on trouve dans l'Ancien Testament de ce qui devait arriver plus

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tard, lorsque le Messie, cet agneau sans tache, prédit de toute éternité, est descendu sur la terre pour délivrer tous les hommes de la damnation qu’Adam avait méritée par le péché et qui nous excluait tous de la présence de Dieu pour toujours. N’est-il pas aisé, dis-je, de voir én cette délivrance et le passage à la terre promise, le passage de l’état du péché, ét par conséquent de la damnanation à l’état de la grâce et dusalut. De plus, si Dieu a exigé que son peuple mangeât une victime, un agneau, remarquez-le bien, pour perpétuer la mémoire d’une délivrance et d’un passage purement matériels, pourquoi vous est-il si difficile de croire que ce même Dieu ait voulu que les chrétiens mangeassent une victime correspondant à la dignité de celui qui. en mourant pour nous, a obtenu la délivrance de tous les hommes et leur passage du péché à l’état de la grâce. Or, où trouver une victime digne de perpétuer sa mémoire ? Il n’y en avait pas, si ce n’est celle-là même qui s’est sac rifiée pour nous.

M. Johnson, frappé de la réponse de Gustave, ne savait que dire ; le digne prêtre dont nous avons parlé plus haut, s’était tenu un peu en arrière depuis le commencement de cette discussion, il s'approche pour venir en aide à notre héros .et lui dit en souriant : Très bien, jeune homme, Jésus-Christ a voulu perpétuer son sacrifice et son amour pour nous, en nous donnant dans l’Eucharistis, son corps et son sang à manger et à boire. C’est pour cela que nous, prêtres, célébrons tous les jours cette mémoire en disant la messe, car le pain et le vin que nous tenons se trouvent par les paroles de la consécration, changés au corps et au sang de Notre Divin Sauveur, et nous le donnons ensuite aux fidèles qui sont dignement préparés pue le recevoir.

—Oh ! la messe, dit M. Dumont avec ironie, encore une invention de Rome, un soi-disant sacrifice qui n’æ pas sa raison d’être, puisqu’étant sans effusion de sang, il n’est d'aucune utilité. Vous devez savoir qu’il n’y a que le sang d’un Dieu qui puisse laver le péché.

—TJe le sais, reprit le prêtre, mais il y a une diffé rence entre un sacrifice sans effusion de sang et un sacri-

fice non sanglant ; or, je dis que dans le sacrifice de la messe, le sang de Jésus-Christ est versé réellement quoique d’une manière non sanglante, c’est-à-dire non de la manière sanglante qu’il a été versé sur la croix.

—Je ne puis comprendre, dit M. Dumont, la diiférence entre les mots ;, ‘‘ sans effusion de sang ’” et ‘non sanglant.” Où est cette différence ?

—La différence est à peu près la même, répondit le nrêtre, que celle qui existe entre un soldat vivant, et un autre dont une balle a percé le cœur.

—Je ne vois pas. de similitude, dit M. Dumont. —Peut-être bien, reprit le prêtre, je vais m'expliquer. Vous savez que St. Paul dit au chap. XIe de sa rre Epitre aux Corinthiens, verset 26e. ‘! Cas toutes les fois que vous mangerez de ce pain, et que vous boirez de cctle coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne." Eh bien! rous jaisons ainsi dans le St. Sacrifice de la messe par la consécration séparée du corps et du sang de jésus-Christ sous deux espèces différentes, car en vertu des paroles de cette consécration le le pain est changé.en son corps et le vin en son sang ; mais comme note Sauveur ne cloit plus mourir, son corps et son sang ne sont pas séparés réellement, et Jésus- Christ est entier sous chaque espèce ; cependant par cette séparation mystique du corps et du sang, la mort de notre Seigneur, qui consistait en la séparation réèlle des deux, c’est-à-dire, du corps et du sang, nous éft représentée d’une manière frappante et presque visible. Comment pouvez-vous affirmer une telle erreur, dit M. Johnson. St. Paul ne dit-il pas dans le texte même que vous venez Ge citer, “ gue vous mangerez de ce pain et que vous boirez «e celle coupe.'' Il ne parle pas de corps ou de sang de Jésus-Christ comme vous le faites ; vous vous êtes placé dans une position critique en-.citant un texte qui ne peut que vous confondre.

—N'allez pas & vite, reprit le prêtre en souriant, lisons le verset suivant du même chapitre, le voici : ‘ Or, quiconque mangéra fe gain ou boira la coupe du Seigneur indignement sera coupable du crime contre le corps ét le

sang du Seigneur.” A présent, dites:moi, comment mager du pain et boire du vin indignement, peut rendre coupable d’un crime, d’un sacriiège aussi horrible ? —Cela est bien aisé à voir, répondit M. Dumont, le sacrilège existe dans l4 profanation d’une chosesacrée. —Certrinément, reprit Îe prêtre ; maïs supposons qu'un homme profane la parole de Diéu, le baptême ou toute autre chose sacrée, se rendra-t-il coupable du corps et du sang de Jésus-Christ ?’ —Non...répondit M. Durnont ävec embarras ; tout ceci cependant ne prouve pas la présence réelle de Jésus- Cürist dans l’Eucharistie. Dé plus, je dis que chaque fois que l’Eglisé romaine est obligée de défendre cette cause, elle né peut s'expliquer, et c’est pour cela que plusieurs de ses prêtres et de ses fidèles ne croient pas plus à la présence réelle que nous, protestants. —Vous mé surprenez vraiment, reprit le prêtre, cette assertion ést nouvelle pour moi, cependant, puisque vous étes si capable de vous expliquer vous-même, vous serez

assez bon, n’est-ce pas, de me dire cé que vous croyez. —Je crois en la présence Pre de Jésus-Christ

dans l’Eucharistie, répondit M. Dumont. Quand Il a distribué le pain à ses Apôtres, ce pain était séparé, ainsi Il ne pouvait parler qu’au figuré lorsqu'il a dit ‘ Ceci est mon corps," car son corps n'avait pas encore souffert et en conséquence la séparation réelle donc vous parlez n’avait pas encore eu lieu.

— Alors, reprit le prêtre, pourquoi n’avez-vous pas la présence spirituelle de Jésus-Christ lorsque vous communiez ? Jésus-Christ est Dieu et vous savez, que Dieu est adorable dans sés attributs, comme dans sa personne.

M. Dumont n’osait répondre.

—Pourquoi ne mé répondez-vous pas, continua le prêtre, craindriéz-vous qu'en adorant sa présence spirituellé, vous en véniez à adorer sa présence réelle ? Dieu est inséparable, là où est sa présence spirituelle, là aussi est sa personne. De plus, je dis que nous, catholiques, tous, remarquez bien, croyons en la présence réelle de Jésus-Chris:, c'est-à-dire, de son corps, de son sang et de

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sa divinité dans l’Eucharistie sous les apparences extérieures du pain et du vin.

—Vous êtes dans l’erreur, dit M. Johnson, en prenart ou adoptant ces paroles de Jésus-Christ dans leur sens littéral : Vous savez que Jésus-Christ a parlé souvent dans un sens figuré ; par exemple, ne se désigne-t-il pas comme l’agneau sacrifié dès le commencement du monde ?

— Je le sais, reprit le prêtre, mais il n’y a pasun dogme de foi qui soit révélé plus clairement et plus distinctement dans le Nouveau Testament que celui de la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie.

—Ah ! pour cela, par exemple, s’écria M. Dumont avec emphase, trouvez-moi un seul texte pour vous appuyer dans votre croyance, je suis certain que vous n’en trouverez pas un seul qui vous donnera raison.

[Il faudrait pour cela que vous, prêtres de l'Eglise romaine, eussiez le pouvoir de changer le pain en le corps d’un Dieu et le vin en son sang, dit M. Johnson ; et comme cela n’est pas possible, vous commettez un sacrilège er adorant et en faisant adorer une vile matière pour un Dieu. Je vous plains, réellement.

Et moi, reprit le prêtre, je vous affirme que nous, prêtres catholiques, nous avons reçu ce pouvoir de Jésus- Christ lui-même.

--Quelle abominable superstition ! s’écria M. Dumont. Quelle absurdité que de croire qu’un homme puisse faire un Dieu, avec un morceau de pain.

—Vous ne prouverez jamais ce que vousdites, continua M. Johnson,

—Ne chantez pas victoire si vite, car elle pourrait bien tourner en défaite, reprit le prêtre : Il y a quelques instants, je vous disais qu’en vertu des paroles de la consécration que nous prononçons, le pain et le vin que nous tenons se trouvent changés au corps et au sang de Jésus- Christ, Or, lorsque ie prêtre va consacrer, il cesse de parler en homme ; revêtu de la puissance de Jésus-Christ, il emprunte ses propres paroles, c'est Jésus-Christ qui parle par sa bouche, Pour vous prouver cette doctrine, Je vous ai cité St. Paul, mais puisque ce grand Apôtre

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n’est pas une assez grande autorité pour vous, nous prendrons le 6e chapitre de l'Evangile selon St. Jean, et si ce chapitre ne vous satisfait pas encore, je vous en citerai d’autres. Je commence par ce chapitre où Notre-Seigneur parle de l’Eucharistie pour la première fois, il nous restera à savoir ce qu’Il a dit lorsque ce sacrement a été institué : J'aimerais à avoir une bible, veuillez m’attendre un instant, je vais aller en chercher une.

—— J'ai ce chapitre ici, dit Gustave, tenez, le voici.

——Lisez-le vous-même, bon jeune homme, dit le prêtre, vous pourrez suspendre la lecture si l’un de nous désire parler sur - quelqu'un des versets ; commencez au cinquième,

—Gustave, joyeux, commença à lire l’histoire du miracle de la multiplication des pains avec lesquels J.-C. nourrit 5,000 personnes.

Arrêtez un instant, dit le prêtre, ce miracle est sur plusieurs points, une admirable figure de l’Eucharistie, et met à néant l’objection que vous, protestants, maintenez en disant que Jésus-Christ ne pouvait donner son corps à manger à des millions de Chrétiens en même temps. Continuez mon enfant au verset 16e ; et Gustave lut le miracle de Jésus marchant d’un pied ferme sur la mer agitée par la tempête ; miracle d’où le prêtre conclut que le corps de Jésus-Christ pouvait être exempt des lois universelles de la nature, lorsqu'il le voulait.

Gustave lut ces autres paroles de Jésus-Christ au peuple :

‘ Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour cel!+

qui demeure dans la vie éternelle et que le fils de l'homme vous donnera,

—Ah! voici, interrompit le prêtre, que Jésus-Christ promet une nourriture qui donnera la vie éternelle, commandant en même temps de travailler pour cette nourriture, Continue ta lecture :

‘ Nos pères ont mangé la manne du désert, ainsi qu’il est écrit ; il leur a donné à manger le pain du ciel. Jésus, donc, leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a point donné le pain du ciel; mais mon Père vous donne le pain du ciel. Car le

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pain de Dieu, c’est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde. Ils lui dirent donc : Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain. Et Jésus leur dit : Je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n'aura pas faim, et celui qui croit en moi, n’aur4 jamais soif.”

Bon ! s’écria M. Dumont avec triomphe, c’est le texte que j'attendais, et si je n’en ai pas encore parlé, c'était pour frapper plus fort. Que dites-vous de ceci, monsieur? Ne voyez-vous pas que Jésus-Christ ne parle pas de ce pain de vie dans un sens figuré et spirituel. Ne d't-il pas : ‘* Celui qui croit en moi n'aura jamais soif ? ” C’est donc par la foi et l’obéissance à sa doctrine que nous nous nourrissons de ce pain, et non par la chair et le sang de Jésus-Christ.

—C'est clair, dit M. Johnson joyeux, ces paroles démontrent que notre Sauveur parle de la foi que nous devons avoir pour participer À ce pain de vie, qu’il a promis de donner à ceux qui croient en lu.

—Attendez, messieurs, reprit le prêtre, Jésus-Christ lui-même, qui vient de nous promettre un pain nouveau

qui donnera la vie éternelle, va nous dire ce que c'est que ce pain. Remarquez bien, il y a déjà cinq ou six fois, dans ce chapitre, que ce divin Sauveur parle de ce pair. Voyons, jéune homme, dites-nous donc quel est ce pain ; lisez le verset 52me,

Le voici, dit Gustave :

‘ Si. quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai pour la vie du monde, c’est ma chair.”

Ah !: ce pain est la chair de Jésus-Christ, dit le prêtre. ‘Ce n’est donc pas la foi ét l’obéissance en lui ; que dites-vous de cela ?

M. Dumont, embarrassé, ne savait que répondre ; M, Johnson n’était guère plus à son aise; après avoir essayé longtemps de tourner cette expression, ‘‘c’es{ ma chair, '’ pour lui donner cette signification, “4 pain que je Wonnerai, c'est. le symbole de ma chair,’ ce dernier cerut devoir répondre :

— Jésus-Christ, dit-il,:a, depuis le commencement de ce chapitre, parlé dans un sens figuré ;: il parle encore

dans le même sens en employant le mot “ chaÿr,'' et en désignant la foi par le mot ‘* 2air,”" Il a voulu dire : pain que je donnerai est La foi en ma char, c'est-à-dire en mon incarnation.”

—Ainsi, reprit le prêtre, c’est la foi en son incarnation que Tésus-Christ a donnée sur la croix pour sauver le monce, et non sa chair ; et, d’après ce que vous dites, c'est cette foi que nous devons manger avec nos bouches, comme les Israëlites. ont mangé la manne ; mais continuez la lecture, M. Gustave, nous allons voir comment les Juifs ont compris les paroles de Notre-Seigneur.

Gustave continua :

‘Les Juifs disputaient donc entre eux et disaient : Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? ”

—Ah ! combien de fois ai-je entendu faire la même question, dit Madame Dumont, qui prêtait la plus grande attention à cêètte discussion.

—Oui, ma mère, dit Gustave, vous voyez qu’il y avait de bons protestants parmi les Juifs.

M. Johnson, piqué au vif, s’écria: —Nous savons que les Juifs comprirent les paroles de Jésus-Christ dans leur sens littéral; certes, nous n’avons pas besoin d’imiter une nation aussi sensuelle que sotte et ignorante.

—Admettons, reprit le prêtre, que ceux à qui Jésus- Christ s’adressait étaient des ignorants ; mäis ce bon Sauveur va corriger leur erreur et les avertir qu’ils ont mal compris, sinon par amour pour eux, au moins par amour pour les millions de croyants qui, dans l’avenir, prendraient ses paroles dans leur sens clair et littéral. Lui qui venait sauver lé monde, va-t-il laisser dans le doute ceux-là mêmes qu’il veut éclairer et racheter par sa mort ? Lui qui, à chaque fois qu’il s’est servi de paraboles ou du sens figuré, en a toujours donné l'explication. Si ce n'est pas réellement sa chair qu'il veut donner à mangér, il va certainement les avertir de ne pas commettre d'idolatrie en adorant simplement un symbole ou une figure. Voyons, vous conviendrez avec moi que cela était son devoir ; mais continuons notre lecture, nous allons voir ce qu’il a fait.

Gustave reprit sa lecture :

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‘6 Or, Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez point la vie en vous.”

Remarquez bien, Messieurs, dit le prêtre, avec quelle solennité Jésus prononce ces paroles, ‘‘en vérité, en vérité, je vous le dis, etc.” pour exprimer la vérité de ce qu'il doit dire. Eh bien! A:t-il modifié ses paroles ? Dit-il que ceux qui l’écoutaient se sont trompés dans l'interprétation ou le sens de ce qu'il vient d'affirmer ? Leur dit-il qu’en employant le mot ‘‘chair,’? il n’a pas voulu parler de son corps et de son sang, mais seulement de la foi en Lui ou en son Incarnation ? Les prévient-il de ne pas prendre ses paroles dans leur sens littéral, car ils commettraient des actes d’idolatrie, de superstition ou d’absurdité ? Pourquoi emploie-t-il le mot ‘‘chair”’ au lieu du mot ‘“‘foi’”” ou ‘‘obéissance ?’ ? Certes, que signifieraient ces paroles ‘‘ s7 vous ne mangez ma chair ow ne buvez mon sang,” S'il avait voulu seulement nous faire comprendre que nous lui devions la foi et l’obéissance ? Ces deux devoirs ne se mangent pas, ne se boivent pas, ils se pratiquent; et je suis surpris de voir que vous essayiez à détourner le sens de paroles aussi nettes, claires et précises. Non, Jésus-Christ, loin de modifier ses paroles, loin de faire comprendre à cette multitude qu’elle s’est trompée dans son interprétation, lui démontre qu’elle a bien compris, il répète avec plus de force que c’est sa chair qu’il donnera à manger, et ajoute de plus, qu'il donnera aussi son sang à boire. Ainsi, au lieu de faire disparaître cette objection, il l’e: gmente en leur commandant de boire son sang ; vous devez savoir que la loi de Moïse était très sévère contre l'usage du sang d’aucun animal, encore plus du sang humain.

—Nous pouvons peut-être prendre les mots ‘‘ manger et boire ”” dans leur sens littéral, dit M. Dumont, mais, je le répète, Jésus parle au figuré dans tout ce chapitre, lorsqu'il désigne sa chair et son sang ; et le pain et le vin que nous recevons en sont les symboles, car, après tout, ce divin Sauveur ne pouvait donner deux sens à ses paroles dans le même chapitre.

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—Je vais continuer, reprit le prêtre, la lecture de ce chapitre ; j'espère, cependant, que Dieu me pardonnera si, cette fois, je me permets d'interpréter son Evangile comme vous, Messieurs, et il commença à lire :

4 Si vous ne mangez le pain, ‘‘non ma chair,” et si vous ne buvez le vin, ‘non mon sang,” vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange le pain, “non ma chair ” et qui boit le vin, ‘‘ non mon sang,” a la vie éternelle et Je le ressusciterai au dernier jour. Car le pain, ‘ non ma chair” est vraiment une nourriture, et le vin, ‘ non mon sang ” est vraiment un breuvage. Celui qui mange le pain, ‘* non ma chair,” et qui boit le vin, “ non mon sang ” de-

meure en moi et moi en lui.”

— Ne profanez pas ainsi les saintes Ecritures, dit M. Dumont d’un ton indigné, c’est une impiété.

—Si lire ainsi les saintes Ecritures est une profanation et une impiété, dit le prêtre, que doit être votre interprétation ? car ma lecture correspond en tout point avec elle ; ma lecture n’a pas influencé ma foi, comme votre interprétation dirige la vôtre.

—Mais lisez donc ce que Jésus-Christ ajoute au 64e verset de ce même chapitre, dit M. Dumont vexé ; “€ C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien, les paroles que je vous dis sont esprit et vérité.” Ces paroles ne sont-elles pas assez, claires, ne disent-elles pas évidemment que Jésus voulait signifier que son discours devait être pris au figuré et non à la lettre, puisque la chair ne sert de rien et que les paroles qu’il dit sont esprit. | —Une question, s’il vous plait, reprit le prêtre ; Jésus parle-t-il ici de sa chair, ou de /a chair en général.

M. Dumont n’était pas préparé ou plutôt ne s'attendait pas à une question semblable ; après avoir rétléchi quelque temps, il répondit avec hésitation.

Il parle de sa propre chair ; mais qu’est-ce que cela fait ?

— Beaucoup, reprit le prêtre, si sa chair ne sert à rien, à quoi a servi la mort de celui qui possédait un corps composé de cette chair et du sang d’un Dieu.

—Que veut donc dire Jésus-Christ par ces paroles ?

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dit M. Johnson ; il faut convenir que sa chair nous a été d’une grande utilité, vu que par sa mort nous avons été rachetés ; il y aïci contradiction d’après moi, et il m'est diffici'e de comprendre comment une chair qui ne sert à rien puisse être utile en certains cas.

—Je pense comme vous, reprit le prêtre ou elle est utile, ou elle ne l’est pas ; je vous dirai cependant que vous voyez une contradiction où il n’en existe pas, car Jésus-Christ parle ici de la chair en général. Aussi nous comprenons que quand le mot chair est opposé au mot esprit dans le Nouveau Testament, le premier signifie le sens orgueilleux de l’homme, et le second la lumière du St. Esprit.

—Des preuves, s’il vous plait, dit M. Dumont.

—Autant que vous en voudrez, reprit le prêtre. Quand Notre-Seigneur dit à St. Pierre: ‘ Vous êtes heureux Simon, fils de Jonas, parceque ce n’est pas la chair ni le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père qui est

À dans les cieux ; ’” N'est-ce pas comme s’il disait ; ce ne

| À sont pas vos propres lumières, mais les lumières de mon ke Li Père qui vous ont révélé ceci ? Et quand le même la : Apôtre dit : ‘* La chair a des désirs contraires à ceux de cip

l’esprit etc.” Que veut-il signifier, sinon que le sens | corrompu de l’homme est opposé aux inspirations géné- D) etl reuses qui nous viennent d’en haut. Enfin quand St. Paul

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; ; « me] assure ‘‘ qu’il n’y a pas de condamnation pour ceux qui die sont en Jésus et qui ne marchent pas selon la chair,”? chr qu’enseigne-t-il, sinon que ceux qui obéissant à ce cel: même Jésus, n’écoutent pas la loi de leurs sens dépravés ses ne seront point condamnés. D'ailleurs les Juifs et les co? disciples incrédules comprirent que ces paroles ‘‘ C’est té l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien ” confirmaient tou ce que Notre-Seigneur avait dit. Ils comprirent que: mo

Jésus-Christ promettait de donner réellement un jour s& Chair à manger et son sang à boire ; et comme ils ne Ne croyaient pas cela possible, ils abandonnèrent Jésus: selon qu’il est dit au 67e verset de ce même chapit-e: Dès ce moment-là, plusieurs de ses disciples. l’abandonnèrent et ne marchèrent plus avec lui. ‘* Eh-bien:! mes-

sieurs, ne dites-vous pas vous aussi ‘ comment peut-il nous donner sa chair à manger ?” Ne vous éloignez-vous

pas de Jésus-Christ, en refusant de croire que dans l’Eu- Charisbe il donne réellement son corps et son sang à manger et à boire ?

He ne pensais pas rencontrer de bons protestants parmi les disciples de Notre-Seigneur, dit Gustave en souriant : Il y en a qui protestent même dans l’Evangile.

—-Ne soyez pas si sévère, jeune homme, dit M. Johnson avec chaleur, ces gens ont abandonné notre Sauveur, mais nous ne l’abandonnons pas ; nous croyons en Lui et faisons tout en notre pouvoir pour le bien servir.

Mais Jésus-Christ n’a jamais promis quelque chose, sans remplir sa promesse. Or, vous ne trouveréz nulle part dans l’Evangile que ce divin Sauveur ait à proprement parler, donné son corps à manger et son sang à boire.

— Vous ne pouvez pas être sérieux en parlant ainsi, dit le prêtre, ou vous ignorez complètement ce qui s’est passé le soir de la cène. Jésus célèbre la Paque avec ses disciples ; pour la dernière fois avant sa mort, il se trouve au milieu de tous ses Apôtres : Il leur parle avec amour et leur donne ses dernières recommandations. Le moment est venu où il va remplir sa promesse ; il se souvient qu’il a promis de leur donner à eux et à tous les chrétiens, son corps à manger et son sang à boire. Pour cela, il prend du pain, le bénit, le partage et le donne à ses Apôtres en disant: Prenez et mangez, ceci est mon corps qui sera livré pour vous. Prenant ensuite le calice rempli de vin, il le leur donne et ajoute ; Prenez et buvez tous de ceci, car ceci est mon sang. Faites ceci en mémoire de moi.

—Bien ! là je vous tiens, s’écria M. Dumont joyeux. Ne voyez-vous pas ‘dans ces paroles : ‘ Faites ceci en mémoire de moi ”’ que Jésus-Christ a voulu établir une mémoire perpétuelle de lui-même

—Oui, une mémoire seulement et non une réalité, continua M. Johnson.

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— Allons donc ! reprit le prêtre, au commencement de cette discussion vous y voyiez une présencespirituelle, à présent, ce n’est qu’une mémoire ; alors je vous dirai, adorez donc sa mémoire ; cependant vous vous hâtez trop d'arriver aux conclusions, avant réflexion faiteMcar il ya une grande différence entre une présence quelconque fut-elle même spirituelle et une simple mémoire. Terminons premièrement la question préalable ; Jésus-Christ a dit : ‘‘ Faites ceci.’ Que devons-nous faire ?

—KRien n’est plus clair, répondit M. Dumor: avec emphase ; nous devons faire ce que Jésus-Christ a fait, c'est de prendre du pain et du vin, le manger et le boire en mémoire de Lui.

— Nous devons certainement faire ce que Jésus-Christ a fait reprit le prêtre, mais je vous demanderai ; Qu'est-ce que Jésus-Christ a fait? A-t-il donné simplement à ses Apôtres du pain et du vin, comme vous, protestants, le prétendez, ou leur a-t-il donné sa chair et son sang, tel que ses paroles nous le font comprendre ? Lorsque vous aurez répondu à cette question d’une manière satisfaisante, il sera aisé de s'entendre ensuite.

—M. Johnson, embarrassé, ne savait que répondre ; de grosses sueurs inondaient la figure de M. Dumont. Ils essayaient tous deux à rassembler leurs idées confuses, et pour mieux réussir, il se portaient la main au front ; mais leurs efforts étaient inutiles, cette question ne leur avait pas encore été adressée, et ils ne trouvaient aucune réponse plausible. Les autres passagers, anxieux, les regardaient tour à tour avec l'espérance que l’un ou l’autre pourrait justifier la croyance à laquelle ils étaient attachés eux-mêmes. Enfin M. Dumont crut avoir trouvé la solution désirée et répondit :

.—Ce qui nous prouve que ‘Jésus-Christ n’a pas voulu donner son corps et son sang à manger et à boire, mais nous a laissé une mémoire ou figure seulement, c'est que les Apôtres, et avec eux les chrétiens de l'Eglise primitive ou des cinq premiers siècles, n’ont jamais cru ou enseigné qu’en communiant, nous prenions le corps et le sang de Jésus-Christ en réalité, ou que le pain et le vin, une

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fois consacrés, étaient changés au corps et au sang d’un Dieu. Ils n’ont jamais vu, en ce sacrement, autre chose qu'une mémoire ou un symbole ; et ils n’ont jamais adoré les espèces du pain et du vin comme vous le faites.

—Où avez-vous pris vos renseignements, reprit le prêtre ; vous ne devez pas avoir étudié l’histoire pour parler ainsi ; puis il prouva dans toute son évidence, 1° que les Apôtres, à qui Jésus-Christ a dit : Prenez, ceci est mon corps et mon sang, ont accepté ces paroles dans leur réalité, et qu’ils croyaient manger réellement le corps de Jésus-christ en communiant ; 29 que telle était la croyance et la foi des Pères et des chrétiens des cinq premiers siècles ; 3° que cette croyance et cette foi n’ont cessé d’exister depuis. Maintenant, ajouta-t-il, si vous désirez des témoignages je vais vous en donner.

J'ai ces témoignages dans ce livre dit Gustave, ils pourront peut-être aider votre mémoire.

J'en suis bien aise, reprit le prêtre, encore cette fois je te prierai d’en faire la lecture toi-même. Mais avant, ajouta-t-il en s'adressant aux passagers, je vous demanderai, messieurs, si vous accepterez les témoignages des pères de l’Eglise des cinq premiers siècles ?

— Oui, certainement, répondirent quelques-uns.

— Pourvu qu’ils correspondent avec ceux des Apôtres, dit M. Dumont ; je crains cependant qu’il y ait confusion et différence d'opinion entre eux.

—C'est ce que nous alions voir, mence ta lecture, mon enfant.

Voici leurs témoignages, dit Gustave, qui lut :

dif le prêtre, com-

St, Thomas d'Aquin 13e siècle. æe

‘ Or, afin que le souvenir d’un si grand bienfait demeurât éternellement gravé dans notre mémoire, Jésus-Christ a laissé aux fidèles, ‘sous les espèces du pain et du vin, son corps pour leur servir de viande, et son sang pour leur servir de breuvage,...

—Mais ce Thomas est du treizième siècle, interrompit M. Dumont, je ne m'étonne pas -qu’il ait écrit cela ; il voulait faire valoir sa nouvelle doctrine, l’adoration dans l’Eucharistie, qui fut une des principales causes de la grande réformation qui eut lieu deux cents ans après.

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