UNF VISITE.—GUSTAVE AUX PRISES AVEC DES MINISTRES PROTESTANTS
Un soir, M. Dumont avait invité plusieurs ministres à prendre le soupei et à passer la veillée avec lui. On venait de se leèver de tablé et de se rendre au salon. Gustave, ne “oulant pas s'exposer à entendre quelque discussion religieuse, avait crû plus prudent de ne pas se montrer. Il avait pris un léger repas à la dérobée et s'était retiré dans sa chambre pour étudier ses leçons. Alice, ne le voyant pas, alla le rejoindre et lui dit :
Gustave, veux-tu réciter le chapelet avec moi?
—Mais, bonne petite sœur, répondit Gustave, papa et maman te l'ont déféndu ; ne penses-tu pas désobéir en agissant ainsi ?
—Oh non ! c’est bien le contraire d’une désobéissance, Je veux prier lé bon Dieu et la Sainte Vierge pour bien obéir 4 inés parents et les aimer d: plus en plus; ne me refuse pas, ce n’est pas un mal de prier ; viens, je t’en conjure.
—Qui pourrait se refuser à une demande si bonné et si louable, répondit Gustave attendri ; eh bien, commençons de suite.
Pendant que ces deux enfants priaient et faisaient monter vers Dieu les Suavés parfums du ‘‘ Pater ”’ et de ‘“l'Ave,’ M. Dumont et sa compagnie discutaient et condamnaient les érreurs de l'Eglise romaine, (Æomisk Church), comme ils la désignent. Entendez la conver-
sation de ces soi-disant ministres de l'Evangile, elle met au jour leur haine et leur mépris pour tout ce qui est catholique ; ils ne profèrent que des anathèmes et des malédictions contre cette église, la reiettent, méprisent ceux qui vivent dans son sein, et les regardant comrne des êtres inférieurs, ils leur jettent à la face la calomnie et le mensonge, et tout cela au nom du Christ, dont ils prétendent prêcher le pur Evangile. Du haut de la chaire, ils enseignent l’amour de Dieu et la charité envers le prochain ; maïs lorsqu'il s’agit des catholiques et de l'Eglise de Rome, ils n’ont plus que es injures et des outrages à la bouche, :
Est-ce ainsi, Messieurs les ministres, qu’il faut prati- = ]J quer cette charité chrétienne, que votre Bible vous commande ? Jésus-Christ, que vous prétendez suivre et imiter, %# vous a-t-il dit que le catholique n’était pas votre prochain : que vous pouviez l’injurier et le blesser dans ses M opinions par vos calomnies et vos mensonges ?... S'il est "4! ]J dans l'erreur, comme vous le prétendez, ne devez-vous pas le ramener à la vérité, en prenant les moyens que vous enseigne le Divin maître dans cette même Bible 1 que vous regardez comme votre unique moyen de salut ?... "! Voyez ces deux enfants agenouillés, ils appartiennent à "# < cette église que vous détestez ; ils sont là, comme deux 8 : tendres fleurs qui, tout agitées qu'elles sont par le vent et la tempête, n’en conservent pas moins leur fraîcheur et leur beauté ; leurs cœurs purs s'élèvent ensemble vers les choses célestes, Pendant que vous les maudissez et haïssez, ils prient et demandent des bénédictions pour vous, et répondent à vos invectives par l’amour et la prière. Dites-moi, où est la religion et la charité ?P à La discussion devenait très chaude, car ces ministres ## 1! de sectes différentes ne s’accordaient pas, Sans approu M | ver l’Zglise de Rome, l’Universaliste soutenait que le catholique était chrétien, il croyait en Jésus-Christ, et # cela suffisait pour être sauvé, Le Presbytérien disait [M tout le contraire et mêmè essayait de prouver que Dieu |! AVäit choisi ses élus de toute éternité, le nombre en ayant été compté, ceux-là seuls seraient sauvés. Le 5
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GUSTAVE 23 Méthodiste cherchait à démontrer que l'Eglise de Rome était la Babylone de l’Apocalypse ; le Pape, selon lui, était un vil charlatan qui vendait le ciel à prix d’or et d'argent. Enfin, l’un d’eux, voyant qu’une entente serait impossible, voulut changer la conversation et, s'adressant à M. Dumont :
—Votre fils est-il absent, monsieur ? Je ne l'ai pas encore vu.
—Mon fils est ici, répondit M. Dumont, je le crois dans sa chambre occupé à étudier.
—Alors, reprit le ministre, veuillez nous le présenter, j'aimerais à le voir, car j'ai su qu'il se distinguait à l’Université par ses talents et sa bonne conduite,
M. Dumont pria son épouse d’aller chercher son fils. Elle monte à la chambre de Gustave et aperçoit ses deux enfants agenouillés devant cette même image qu'elle avait jetée sur le sable du jardin. Alice, cette fois, tient le chapelet dans ses mains ; elle s'arrête ; la vue de cette image la saisit à un tel point qu’elle voudrait s'éloigner ; mais il faut qu’elle prévienne son fils que son père le demande au salon. (Comment faire? mes enfants se ditelle, ne m'ont pas aperçue et continuent leur prière sans se douter de ma présence ; si je ne me montre sévère, ils penseront que je les approuve... je ne veux pourtant pas faire ce que j'ai fait au jardin... non... je ne toucherai pas à cette image ; je vais me contenter de punir Alice qui m'a désol “i. Elie entre précipitamment dans la apercu et jetant un regard sévère sur sa fille, elle lui dit :
-- Comment ! ne sais-tu pas obéir Alice ? Ne t'ai-je pas défendu d'écouter davantage les folies de ton frère ? Mets-toi au lit tout de suite |
Alice sortit en pleurant pour se rendre à sa chambre.
— Et toi, Gustave, ajouta sèchement madame Dumont, refais un peu ta toilette, et descends au salon sans plus tarder ; surtout, fais en sorte que nous n’ayons pas honte de toi; puis sortant aussitôt elle desceñdit pour rejoindre la compagnie,
Gustave aurait bien désiré échapper à cette rencontre,
car c'était la première fois qu’il allait se trouver en face de ministres protestants, et la pe:spective d’une soirée passée en leur compagnie ne lui souriait guère. Néanmoins, par obéissance, quelques minutes plus tard, il entrait au salon le sourire sur les lèvres et s’inclinait avec grâce devant les messieurs auxquels il était présenté, M. Dumont et son épouse eurent un sentiment d’orgueil de le voir aussi gentil et si bien élevé.
— Mon cher ami, dit l’un des ministres en s'adressant à M. Dumont, je vous félicite d’avoir un fils aussi intéressant ; il paraît vraiment intelligent et je ne m'étonne pas qu'il fasse autant de progrès dans ses études. Il est aisé de comprendre pourquoi vous n’épargnez ni soins, ni peines pour le bien élever, et lui, de son côté, vous en réccmpense sans doute, en suivant vos conseils.
Ne m'attribuez pas le succès obtenu dans la personne de mon fils, répondit M. Dumont, car il a été élevé par ses grand’parents qui demeurent à Montréal ; je n’ai rien à lui reprocher sinon qu’il est catholique. Il v a près d’un an qu’il est avec moi, et il refuse obstinément de rétracter ses erreurs.
— Fi! Fi donc! s’écria le ministre, il est pénible de voir un jeune homme si accompli demeurer catholique ! mais il faut espérer qu'avant peu il renoncera à ses erreurs. Vous lui faites lire la Bible, n’est-ce pas ?
— Certes, oui ! répondit M. Dumont, de plus je m’aperçois qu’il prend plaisir non seulement à la lecture de la Bible, mais aussi à celle de plusieurs autres ouvrages, qui ne serviront qu’à l’éclairer.
— Bien ! bien ! reprit 12 ministre en se frottant les mains, c'est un bon signe ; vous verrez que bientôt il rejettera cette Eglise corrompue. N’est-il pas vrai? jeune homme, ajouta-t-il, en s'adressant à Gustave.
— Veuillez me dire, monsieur, pourquoi je renoncerais à l’Eglise catholique, dit Gustave avec calme.
— Parce que l'Eglise de Rome est rœuvre de Satan, reprit le ministre d'un ton solennel ; c’est la Babylone de l’Apocalypse, elle nourrit dans son sein la haine, l’hypocrisie et l’impureté ; elle excite les guerres et c'est elle
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GUSTAVE 25 qui est la cause de la plupart des maux qui abondent sur cette terre.
—Je n’oserais contredire ce que vous venez d'avancer, monsieur, mais me serait-il pe:.ais de vous demander quelles sont les raisons qui vous font parler de la sorte ?
— Je m’appuie sur la Bible et l’histoire, les écrivains, en général, sont d'accord sur ce que je viens de dire ; tous condamnent et rejettent cette secte impie.
/ — Une secte impie, dit Gustave avec fermeté, n’enseigne pas à aimer Dieuet àle: - ‘*; l’impie ne connaît pas de Dieu.
#7 — Vous voulez dire, je suppose, reprit le ministre avec «) ironie, que l'Eglise romaine enseigne à aimer Dieu et à «1 le servir?
L —- Certainement, c’est ce que m’ont appris les instructions de nos pasteurs, et celles de mes bons vieux parents de Montréal.
— Et moi, je répète que c’est une secte impie, l'Eglise romaine enseigne à aimer et à servir le Pape et les prêtres, et tous les auteurs de l’histoire de l’Eglise le démontrent
clairement, Pas un ne diffère de l’autre sur ce point. 7 — Alors, dit Gustave avec un sourire moqu'ur, mes #) compagnons de classe, même les plus jeunes, sont très |instruits sur la Bible et sur l’histoire de l’Eglise, car tout ce que vous venez de dire, n’est qu’une répétition de ce 1qu'ils me disent eux-mêmes tous les jours.
| — Et ils disent ce qui est vrai, reprit le ministre irrité des réponses de Gustave, Non, l'Eglise romaine ne devrait pas exister. Sans elle le monde serait heureux ; 0) elle devrait être anéantie, exterminée ainsi que tous ceux «7 qui voudraient persister à rester dans son sein. #7 — Monsieur, dit Gustave d’une voix émue, souvent chez mon grand'père, des amis venaient passer la soirée ; parmi eux, il y avait parfois des protestants, cependant je n’ai jamais entendu mon grand’père ou les catholiques de la société vilipender la religion de leurs frères séparés ; 4) jamais ils n’ont parlé d’anéantissement ou d’extermina- Jtion comme vous venez de le faire. C’est que notre religion, que vous taxez de haine et d’hypocrisie, r'en- | 2
> seigne et n’approuve pas ces choses ; elle est toute d'amour pour Dieu et de charité envers le prochain. Au# lieu de calomnier et de détester, elle plaint nos frères L séparés et prie Dieu pour eux. ÆExcusez-moi, messieurs, si jai dit quelque chose qui puisse vous offenser. Papa, pourrais-je me retirer ? 4 M. Dumont, rouge de colère, lui ordonna de monter à ! sa chambre. Plusieurs des ministres avaient ressenti #4 vivement toute la justesse de la réplique de Gustave, et M ils étaient forcés de s’avouer à eux-mêmes que cet enfant avait raison ; cepenuant, lorsqu'une heure plus tard, M. Dumont, qui faisait la prière avant le départ de ses amis, méprisait cette Eglise et demandait à Dieu d'éclairer son M fils qui se trainait dans la fange et les égoûts de Rome, " ils s’écrièrent tous ; amen ! amen! Mais vous aurez beau 8 vous exclamer, messieurs, de telles prières, entremêlées ! de mensonges et de calomnies, ne montent jamais plus haut que le plafond de l’appartement où elles se font, et M elles se perdent avec l’écho que produit le son de si M vaines paroles. ë
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