II. —L'Exil. Londres
Deux placards de l'empereur, de l'année 1550, du 13 avril et du 25 septembre, nécessitaient l'exil de Guy, s'il n'était pas déjcà poursuivi. Par le premier, la simple discussion des matières théologiques est punie de mort ; par le second, ceux qui logent des sectaires sans les dénoncer, sont eux-mêmes coupables d'hérésie (2). Il n'y a
{\) Btill.prot., mi, 366, (2) Hubert, p. 30.
donc plus à hésiter : Guy doit pai'tir, sa vie et celle des siens en dépendent. Oùva-t-il aller? Sans doute la France est le plus proche pays ; mais Henri II, au dehors l'ennemi des catholiques, est dans son royaume leur plus fidèle ami. Il n'y faut pas songer. Reste l'Angleterre, où l'on dit qu'Edouard VI, le jeune roi, accueille les réfugiés de tous pays. L'Angleterre est la vieille terre de refuge des divers persécutés des Pays-Bas. Dès le xii" siècle, sous le règne d'Henri pr, uue colonie de Flamands s'étahlit à Garlisle, au pays de Gower (Galles du Sud), et à Worstead, près de Norwich (1). L'émigration ne cesse pas sous ses successeurs, mais il faut arriver à Edouard III pour voir ce mouvement s'accentuer, d'une part à la suite des mesures prises en Flandre par le comte Louis de Nevers, d'autre part en raison des nomhreux privilèges accordés par le roi d'Angleterre auxémigrants. Cette politique utilitaire des rois d'Angleterre est poursuivie en particulier sous Henri VI et Edouard IV. Avec Edouard VI, l'Angleterre se trouve, à ce point de vue, dans une situation exceptionnelle qu'il nous faut examiner : elle est devenue, selon l'expression employée par Bucer, Alexandre et Fagius, dans une lettre du 3 août 1549, un asile de Christ (Christi asylumj (2). Ce fait est dû à trois liommes : le jeune roi, que Knox peint si hien par ces mots : « Ane King of so godlie disposition toivardis vertew^ and the treuth of God, that nane from the higinning passii Jmn (3) » : Edouard Seymuur, comte de Hertford, duc de Somerset, régent d'Angleterre, et Thomas (Iranmer, archevêque de Cantorbery, depuis le 30 mai 1533, précepteur
(1) Siiiiles, p, 3, ss.
(2) cq). Sfrype's Cranmcr. Ajjprndix, n" 405.
(3) M' Crie, p. 54, note.
d'Edouard VL Le roi laisse agir et soutient ces deux hommes qui se complètent l'un par l'autre. En effet, par la fermeté de sa politique, appuyée sur le parlement, le régent rend les réformes de Gi'anmer possibles.
A cette époque, le clergé anglican est dans une triste condition : les évoques sont attachés aux anciennes formes etentraventplutôt qu'ils ne secondent les efforts de Granmer, les prêtres ignorants ne savent que dire la messe et chanter des litanies, la prédication est tout à fait négligée, la cène se célèbre sans préparation, de discipline il n'en est plus question. Pour remédier à ce déplorable état de choses, Cranmer fait appel aux hommes de son pays et groupe autour de lui Aies, Ridley, Latimer, Parker, Hooper et Knox, tandis qu'il offre l'hospitalité à des savants étrangers tels que Bernardin Ochino et Pierre Martyr Vermigli (20 décembre 1547), Francesco Enzinas et Tremellio, puis Pierre Alexandre, Bucer, Fagius et Jean a Lasco (1). Entouré de ce savant état-major, il se met à l'œuvre. Dès 1547, il publie le « Book ofhomilies », destiné à suppléer à l'ignorance du clergé ; il fait traduire les paraphrases d'Erasme sur le Nouveau-Testament, le catéchisme de Nuremberg et publie, en 1548, avec le concours de Bucer et de Pierre Martyr, le « Book of common Prmjtr, suivi, quatre ans après, par les quarantedeux articles (2).
Cependant, il accueille les étrangers de toute nation, persécutés pour la foi. Ils viennent en si grand nombre que dans une lettre du 23 mai 1551, qu'écrit Francis Peyto au comte de Warwick, alors à Rome, nous voyons qu'après recensement, on compte à Londres quarante
(1) Bonet-Maury, p. 138 ss.
(2) Encycl. se. rel. : art. Cranmer, Knox, Latimer, Refuge.
mille étrangers, sans les femmes et les enfants, et pour la plupart hérétiques réfugiés (1).
Ce chiffre est exagéré, sans aucun doute, mais il montre quel grand courant d'exil il y avait alors vers l'Angleterre. On comprend maintenant que Guy choisisse ce pays comme refuge, peut-être y a-t-il déjà des connaissances. Du reste, il ne sera à la charge de personne, il sait travailler. Nous ne savons comment il s'y rend. Tous les ports qui regardent l'Angleterre, à cette époque, reçoivent et voient partir des exilés, depuis Boulogne jusqu'cà Emden, en passant par Calais, Gravelines, Dunkerque, Nieuport, Ostende, Anvers surtout et Flessingue. Toutefois, il est probable qu'il s'embarque dans l'un de ces derniers. Nous ne savons davantage ce qu'il fait en Angleterre, où il se fixe, mais nous lui faisons partager le sort de la colonie étrangère de Londres. Alors, comme aujourd'hui, Londres est un puissant centre d'attraction, l'ouvrier étranger en quête de travail s'imagine aisément qu'il y trouvera le nécessaire. Puis la colonie étrangère y est organisée, à supposer qu'il l'ignore, il ne manque pas de l'apprendre en voyage par d'autres exilés qui ont déjà des parents dans cette ville, ou à son arrivée en Angleterre. Le noble polonais Jean a Lasco est surintendant général des communautés allemande, française et italienne établies à Londres ; elles comptent trois à quatre mille personnes (2). La reconnaissance officielle de cette église remonte au 24 juillet 1550, il y est dit: « Volumus quod Jo. a Lasco sit primus et modernus superintendens dicta ecclesiœ et quod Gualterus Delœnus, Martinus Flandrus (Micronius), Franciscus Riverius, Richardus Gallus sint
(1) Calender of state papers, Foreign Séries, 1547-1553, p. 120.
(2) M' Crie. — Note S, 338.
quatuor primi et moderni ministri. » (1). Chaque communauté a son pasteur, ses anciens et ses diacres d'institution divine. Le surintendant les surveille toutes, mais « cestuy est appelé, au privilège du Ptoy, surintendant, lequel est glus grand que les auti'es, seulement en ce qu'il a plus de peine et de soing que tous les autres... » Pour a Lasco, c'est une charge d'origine divme qu'a remplie Pierre autrefois (2). Tel est le caractère de cette église, établie d'abord dans le temple d' « Austin Friars « pour les trois communautés, puis à partir du 16 octobre 1550 dans la chapelle de Saint- Anthony, Threadneelde Street, pour les seuls réfugiés de langue française. Les pasteurs de cette dernière communauté sont François Peruccel, dit la Rivière, et Fàchard Vauville ; Jean a Lasco dit à leur sujet: « Galli habent Riverium et Richm'dum, bene doctum utrumque et eloquentem. » (3). Guy, s'il est à Londres, doit rencontrer ces hommes. Peut-être leur vient-il en aide? En tout cas, il apprend beaucoup à leur contact, sinon en leur société ; et que de questions n'a-t-il pas à leur poser, lui qui lit si assidûment la Bible. Assiste-t-il aux conférences bibliques (pi'ophetiœj qui avaient lieu le mardi dans l'Eglise française et le jeudi dans l'Eglise flamande, et dans lesquelles on discutait les sermons de la semaine, on peut le supposer (4). Il y a plus, c'est là qu'il entend surtout parler de Calvin. Il y a dans l'Eglise de tels fanatiques, que ce dernier peut dire d'eux : « Ils vouloient faire ung idole de moy, et de Genève une Jérusalem. » (5). Dès lors, il doit désirer de
(1) Calvini opéra, XIV, lettre iG53, note.
(2) M' Crie, p. 339.
(3) Calvini opéra, XIV, lettre 143"2.
(4) Bonet-M;tury, p. 148.
(5) Calvini opéra, XIV, lettre 1G53. '
voir celui qui occupe une si grande place dans la pensée de tous.
Connut-il deux hommes dont l'un surtout est resté célèbre et qu'il renconti*a dans la suite, John Knox et Valéran Poulain? Guy a dû voir Knox à Londres. A celte époque, il y vint trois fois : en 1550, pour le a Book ot common Prayer », à la un de 1552, pour se disculper des accusations portées contre lui au Conseil par le duc de Northumberland , et au mois d'août 1553 , lorsque Edouard VI lui offrait un évêché. Il serait étonnant qu'il ne l'ait pas vu l'une des trois fois. Quant à Valéran Poulain, qui avait organisé une Eglise en 1550 à Glastonbury, c'est plus douteux, bien que rien n'aille absolument contre cette hypothèse.
Quoiqu'il en soit, l'influence qu'a dû exercer sur Guy ce séjour en Angleterre est considérable. Au point de vue religieux, la présence d'hommes aussi remarquables par leur science que par leur piété, la foule des étrangers de tous pays, exilés pour la foi, devaient à cette épocjue créer à Londres un milieu théologique de foi et de discussion, auquel Guy ne pouvait se soustraire, et en môme temps qu'il arrêtait les bases de sa foi, il pouvait faire connaissance avec toutes les nuances et toutes les formes de l'hérésie, ce qui ne devait pas manquer de lui donner une certaine largeur d'esprit. Au point de vue général, la grande ville était un champ d'expériences et d'enseignements dont Guy, avec les facultés que nous lui connaissons devait profiter dans une grande mesure. L'un des côtés les plus saillants de son esprit, c'est le sens pratique; nous ne craignons pas d'attribuer non pas sa formation, mais sa solidité, à l'usage des choses et du monde auquel le séjour de Guy en Angleterre a contribué.
La mort d'Edouard VI amène son départ. Le 7 juillet 1553, le jeune roi, qui déjà depuis quelque temps ne quittait plus ses appartements à cause de la toux, meui't âgé de 1(3 ans, laissant tous les amis de la religion, de la vertu et de la science, dans le plus profond cliagrin. Calvin, qui l'estimait fort, lui avait dédié deux de ses commentaires (1). Quelques jours après la mort du roi, Marie Tudor, fdle de Catherine d'Aragon, est proclamée reine (19 juillet 1553). Pour amener les protestants à reconnaître son autorité, elle promette respect des consciences. Mais, dès la fm du mois de novembre, le parlement annule toutes les lois en faveur des protestants, et rétablit le culte catholique romain, laissant aux protestants la faculté de suivre » encore leur culte jusqu'au 20 décembre 1553 ; cette hmite passée, ils seront considérés comme hérétiques. Les conséquences suivent aussitôt. Tandis que les arrestations commencent, avec celle de Cranmer, trois colonnes de persécutés prennent le chemin d'un autre exil. Lasco va fonder en Oost-Frise, à Emden, une des plus anciennes églises wallonnes du continent, la Rivière s'établit à Wesel, Valéran Poulain pénètre jusqu'à Francfort, quelques-uns, par bandes isolées, ou individuellement, se réfugient à Zurich, Bàle, Genève, Strasbourg et Duysbourg.
Il est profondément triste de voir ces victimes de l'intolérance religieuse poussées par les révolutions politiques dans des voies toujours nouvelles, mais il y a aussi quelque chose d'infiniment grand et instructif dans ce tragique spectacle, quand on les voit inébranlaljles dans leur confiance en Dieu, tout saci-iiier à leurs convictions !
(1) Commentarii in Isalam proplieta')'n. Commentaril in epistolas canonicas.
III, — Commencement du ministère de Guy de Brès à Lille. Sa fuite à Gand (1553-1556)
Guy quitte l'Angleterre à la tin de l'année 1553 ou au commencement de la suivante. Il ne va ni à Emden, ni à Wesel, ni à Francfort; il rentre dans son pays. Cette détermination est hardie, et ne s'explique que par l'ardeur de son zèle. Il sait à quels périls il s'expose par là ; suspect depuis son départ précipité de Mons, la moindre imprudence peut le trahir. Pourtant il n'hésite pas, sa seule précaution est de ne pas revenir directement à Mons; il s'arrête et se fixe pour un temps à Lille.
La Réforme avait pénétré de bonne heure dans cette partie de la Flandre, ditewahonne,et comme ailleurs sous la forme luthérienne. Bien des causes avaient contribué à une rapide propagation des idées nouvelles, celles que nous avons indiquées au commencement de cette étude pour- les Pays-Bas en général, s'appliquent particulièrement à cette région, qui, dès le xiv« siècle, est un foyer de vie matérielle et intellectuelle. La Flandre occidentale est conquise sur la mer, comme la Flandre orientale sur les marais, mais jusqu'à ce que la campagne soit enlevée aux eaux, le peuple se groupe autour de deux ou trois centres, Gand, Ypres et Bruges, où règne la plus grande activité. A la fin du xiv^ siècle, Œneas Silvius nous dit de Bruges qu'elle était l'une des trois plus belles villes du monde; unie à la mer par un canal de quatre lieues et demie, cent bâtiments y entraient par jour. Il faut voir aujourd'hui dans ces villes, à Ypres en particulier, ces halles immenses auquelles le peuple accourait pour le travail ou la proclamation des édits; on se fait ainsi une idée juste de ce qu'étaient autrefois ces puissantes cités de
commerce et d'industrie. Indiquer le caractère de ces villes, c'est en môme temps expliquer comment la réforme s'y est implantée. Les idées luthériennes, venues avec les voyageurs et les commerçants, ont trouvé un sol tout préparé dans des esprits ouverts à toutes les nouveautés, par un échange constant d'idées, et assez cultivés pour se sentir supérieurs à leurs anciens maîtres, les moines de toute robe. L'exemple suivant le montre clairement : en 1539, à Gand, une question est proposée aux chambres de rhétorique : Quelles sont les plus sottes gens du monde ? Sur dix-neuf chambres, onze répondent que ce sont les moines.
Lille, à cette époque, se trouve dans des conditions semblables à celle de ses voisines, Gand, Ypres et Bruges. Dès le 22 mars 1521, un placard de l'Empereur nous y révèle la présence de l'hérésie : le gouverneur a mission de rechercher et de détruire tous les livres hérétiques de Martin Luther et de ses adhérents (1). Les mesures prises encouragent la résistance, l'esprit d'examen, violemment comprimé, se replie sur lui-même, et donne libre cours dans le secret à ses brûlantes investigations. Les livres circulent en cachette, et chacun les veut posséder. En 1526, un contlit d'autorité entre l'officialité de Tournai et l'échevinage de Lille, nous offre le premier exemple de Lillois arrêtés pour luthéranisme. Jusqu'alors toutefois les condamnations sont légères, cène sont encore que réparations, amendes honoi'ables. En 1527, les peines s'aggravent : l'Empereur, par placard du 5 juillet, étend l'interdiction à toute espèce de prêche hérétique; enlui, en 1529, parait le 14 octobre le placard qui complète cette législation : la peine du feu sera appliquée aux hérétiques
(1) Frossard, p. 14G et 3 ss.
endurcis, les femmes seront enterrées vivantes, par laveur les hérétiques repentants seront décapités. En 1533, sept luthériens sont mis à mort ; désormais, d'une part les placards ne l'ont plus que se succéder pour répondre aux exigences, toujours nouvelles, de la poursuite des hérétiques, qui se dérobent de mille manières aux lois existantes, et d'autre part se déroule régulièrement à nos yeux le cortège des torturés, des stigmatisés, des décapités, des brûlés et des étouffés pour la foi !
Il n'est alors presque pas d'endroit qui n'ait ses martyrs. A Cambrai, en 1532, un homme convaincu de luthéranisme est fustigé à tous les carrefours de la ville par le bourreau, qui le marque ensuite à la joue (i). Dès 1527, Valenciennes juge cinq procès d'hérésie (2). A Douai, le 2(3 juillet 1538, le curé de la principale paroisse de la ville, l'église Saint-Pierre, M^ Jean Garcette, suspect d'hérésie, est brûlé sur la grande place (3). Toutes les locahtés qui avoisinent les grandes villes sont atteintes : Autour de Lille, c'est Béthune, Armentières, Quesnoy-sur-Deûle, Wasquehal, Lannoy, Orchies et Tournay, sans parler d'une multitude d'autres endroits. On se représente donc l'état de ces régions au moment de l'arrivée de Guy. Les bourreaux et les victimes se connaissent : les premiers sont armés de mille manières pour atteindre l'hérésie, tout d'abord ils sont le pouvoir, ils ont ensuite l'argent, la fortune par les grands en général et le clergé ; les seconds sont les petits, les artisans, les ouvriers des champs, tout au plus comptent-ils dans leurs rangs quelques bourgeois marchands, docteurs ou magistrats. Ils
(1) Dupont : II, 110.
(2) Bull, prot., 1878, 301 ss.
(3) Souv. de la Fland. loaL, II, 122 ss.
sont à peine organisés; Pierre Brully a été trop vite enlevé (1), Antoine, Staffni et Daniel Itère trop vite interrompus dans leurs travaux (2) ; quelques prêtres inconnus sortis des ordres, quelques laïques zélés, voilà leurs ministres. Ils s'assemblent de nuit, dans les lieux écartés, loin du bruit, loin des yeux de la police, souvent encore sont-ils trahis ! Ainsi grandit leur foi au milieu des périls et des dangers incessants; foi singulièrement tenace que celle de ces pauvres persécutés qui, dès leur enfance, s'attendent après chacun de leurs actes religieux, au fer, à la corde, au feu ou à la fosse !
Cependant, Guy de Brès croit devoir tout braver. S'il s'est retiré, il y a quelques années, en Angleterre, devant la persécution, désormais en s'établissant à Lille il va au devant d'elle. Son ministère y dure environ deux ans, il y vient au commencement de l'année 1554, et ne quitte la ville que vers le mois de mars 155G (3). Il se consacre à trois œuvres principales : l'organisation de l'église de Lille, la propagation de l'Evangile, la lutte contre les anabaptistes. Il avait choisi Lille, nous dit Crespin, de préférence à toute autre ville, à cause « de la multitude des croyants qui ne désiroient que de s'assembler publiquement pour ouyr la prédication de l'Evangile ». Il trouve donc là un chaleureux accueil auquel il répond généreusement. Quel ministère alors que le sien ! Quand on réfléchit aujourd'hui à ce qu'il était, on ne peut assez admirer son dévouement et sa foi. Ce sont des visites fré quentes chez les divers membres de l'église, ici il faut affermir la foi qui est faible, là il faut consoler les veuves
(1) Paillard, le Procès de Pierre Brully, p. 13 ss. R.od Reuss.
(2) Ici, p. 52.
(3) Crespin, fol. 417 et 749.
ou les orphelins des témoins de la vérité, partout il faut préparer au martyr ; ce sont encore ces réunions qu'il faut organiser longtemps à l'avance pour que le peuple puisse s'y rendre, et qu'il faut tenir soigneusement cachées pour qu'elles aient lieu. Or voici, d'après l'interrogatoire d'un martyr, Baudechon Aughier, les choses épouvantables qui s'y passaient au dire des catholiques : « Quand nous sommes assemblés au nom de notre Seigneur pour ouïr sa sainte parole, nous nous prosternons tous ensemble à deux genoux en terre, et, en humilité de cœur, nous confessons nos péchés devant la majesté de Dieu; après, nous faisons tous prière afin que la parole de Dieu soit j)urement prèchée, nous faisons aussi des prières pour notre sire et pour tout son conseil, afm que la chose publique soit gouvernée en paix à la gloire de Dieu, et vous aussi vous n'y êtes pas oubliés, messieurs (les échevins), comme nos supérieurs, priant notre Dieu pour vous et pour toute la ville, afm qu'il nous maintienne en tout bien » (1). Ce récit est si touchant, et empreint d'un tel accent de vérité, que nous n'avons pas craint de le reproduire en entier, il nous fait bien sentir ce qu'était ce petit troupeau.
C'est donc pour Guy une action incessante qui doit passer inaperçue aux yeux de l'autorité. Il n'est jamais question de repos, à peine a-t-il rempli sa tâche à Lille qu'il part pour les environs : au Quesnoy, à Lannoy, et surtout à Armentières il y a des âmes qui l'appellent. Précisément, pendant l'année 1555, le petit groupe d'Armentières est fort éprouvé : huit personnes accusées d'hérésie sont arrêtées, deux sont condamnées à la fustigation et au bannissement à perpétuité, une a la tète tranchée, c'est Ilerculles Dambrin, sergent delà ville d' Armentières,
(1) Grespin, loi. 418.
qui, dans l'exercice de ses fonctions, s'est oublié au point d'encourager un martyr à persévérer dans la foi (1). Quelles consola lions ne fallait-il pas apporter à ceux qui étaient ainsi frappés! Parfois même il va plus loin, à Orchies, à Douai, à Tournai, jusqu'à Valenciennes. Prendil du repos chez sa sœur la drapière ? nous ne le croyons pas. Car il n'a pas seulement à lutter contre les efforts réunis de l'autorité et du clergé, « contre les dissimulateurs qui enseignent si honteusement à renier Dieu, contre ceux qui enseignent le chemin large » (i), mais encore contre les sectes de toutes sortes, en particulier contre les anabaptistes, qui, comme toujours, selonl'expression de Crespin, se mêlent parmi le bon grain. Secte vivace que celle-ci qui persiste malgré la terrible persécution qu'ordonne contre elle Charles V le iO juin 1535, en dépit des efforts des réformés eux-mêmes.
Durant ce ministère de dévouement deux choses le frappent : la pénurie des ministres ou l'insuffisance de leur instruction et l'ardent désir d'entendre prêcher, qu'ont des populations toujours exposées aux attaques des catholiques et des sectaires. Saisi par cette double exigence, et ne voyant pas autour de lui les moyens de la satisfaire, il songe à porter remède dans une certaine mesure à cet état de choses en écrivant un livre. Alors se dit-il, si imparfaite que soit mon œuvre, l'ouvrier isolé dansla campagne, l'obscur artisan des villes et des bourgs, aura tout à la fois un livre d'édification et d'instruction sur les vérités de la religion chrétienne et les erreurs de l'Eglise catholique romaine, ce sera tout ensemble un appui et une arme, ce sera un bâton armé, le bâton de
(1) Frossard, p. 33.
(i) Crespin, fol. 419.
la loi. Il se met donc à l'œuvre, réunit et groupe les passages des Ecritures sur les grandes questions de la religion : Dieu, Jésus-Christ, le Saint-Esprit, la Loi, le franc arbitre, l'Eglise, etc., recueille les avis des anciens docteurs de l'église d'Orient et de l'église d'Occident sur ces divers points, étudie les conciles, en retient les décisions capitales, et compose son premier ouvrage : Le baston de la foi chrétienne (1).
Ainsi se poursuit pendant deux ans le ministère de Guy, mais ce n'est pas sans fruit, et nous aimons à relire ces lignes d'un de ses fidèles, Baudeclion Augiiier, prisonnier pour l'Evangile, écrivant à l'église de Lille : « Je sens maintenant en moy les fruits que j'ai cueillis aux assemblées : et le Seigneur me remet en mémoire (selon sa promesse) la bonne doctrine que j'ay ouie, maintenant
elle me profite beaucoup contre mes ennemis Ayez en
réyérence ceux qui vous enseignent la voye droite; car
elle vous mènera à salut, comme jusques à présent très
iidèlement vous a esté annoncé en grande diligence par
notre frère G., qui est de vous tous bien connu et
approuvé (2) ». Voilà la récompense! nous y attachons un
grand prix, car au moment de la mort d'un homme
comme Baudechon, chacune de ses paroles porte. Nous
touchons par là au couronnement môme de l'œuvre de
Guy à Lille : les quatre martyrs Aughier, Robert le père
et Baudechon le fils aîné les premiers, Jeanne la mère et
Martin les derniers, au mois de mars 1556. Ils périrent
tous les quatre, à huit jours d'intervalle, mui-murant ces
mots : « Seigneur Jésus, entre tes mains nous remettons
nos esprits. »
(1) L'édition de 1355 est à Leide dans une collection privée. Crespin se trompe donc en plaçant la composition de l'ouvraye à Gund en 1l56.
(2) Grespin, fol. 419, v.