‹ Guy de BrèsChapitre 7 sur 11 · DD · texte numérisé non relu

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Cet événement désorganisa l'Eglise pour un temps, en amenant sans doute la découverte de son régime intérieur, quoique les Aughier n'aient rien voulu révéler. Les membres du troupeau se dispersèrent, et Guy, cédant devant devant la tempête, se retira à Gand. Le vœu du pauvre Baudechon écrivant aux fidèles de Lille ne fut pas réalisé. « Davantage, mes frères, instamment et de tout mon cœur je vous supplie au nom de nostre Seigneur, pour lequel nous sommes prisonniers, que preniez garde de ne point laisser nos saintes assemblées pour la crainte de vos ennemis. » (1)

Le séjour de Guy de Brès à Gand est de courte durée. Il ne s'est pas livré récemment à des études leligieuses tans s'apercevoir de tout ce qui lui manque encore, de toutes les lacunes de ses connaissances. En particulier, il ne connaît pas bien le latin, or, nombre d'ouvi'ages qu'il voudrait lire et méditer lui sont par là feirnésCi). Son œuvre sera-t-elle donc incomplète, ne donnera-t-il pas aux fidèles tout ce qu'il pourrait, et peut-être |jar sa faute d'aucuns ne seront-ils pas gagnés ou affermis? En cœur vaillant, qui souffre d'ignoré/- le nécessaire, il ne peut s'y résoudre et prend une prompte résolution. Il ira donc où il faut, jusqu'à Lausanne et Genève, demander aux illustres réformateurs les connaissances qui lui font encore défaut.

IV. Second exil. — P'iaiictbrl. — Ses études à Lausanne et à Genève. (1556-1557).

Quelle voie va-t-il prendre? Sera-ce celle de la France ou ceUe de l'Allemagne ? Comme par cette dernière, Fi'anc-

(1) Crespin, fol. 419.

(2) Crespin, fol. 749.

fort se trouve s>ur son passage, il la choisit. Peut-être y at-il des connaissances, peut-être conduit-il une troupe de réfLigiés(l). En tout cas, l'Eglise qui s'y trouve n'est pas étrangère à celle de Lille, soit par ses membres, soit par l'un de ses pasteurs, Valéran Poulain, originaire de Lille. Ceci nous amène à dire quelques mots de l'état religieux de Francfort vers i556. Ce n'était en aucune façon une ville luthérienne, ses sympathies étaient bien plutôt pour Zwingie. Toutefois, les idées luthériennes y avaient trouvé un zélé défenseur en Hartmann Beyer, soutenu par l'infatigable luthérien de Ilambourg,A^estphal(2). Dès la Noël de 1553, ou plutôt au commencement de l'année 1554, Valéran Poulain était venu à Francfort à la tète de vingtquatre chefs de famille. Ils avaient tous ensemble quitté leur colonie de Glastonbury du Somersetshire, leurs ateliers, leurs églises, leurs écoles pour fuir la persécution de Marie Tudor. Le 15 mars 1554, ils adressaient au magistrat une requête afin d'obtenir le droit d'asile, et dès le 18 mars, non seulement on l'avait accordé, mais on leur avait concédé l'usage de l'église des sœurs blanches (Wéissfrauenkirche). Dans l'été de la même année, arriva à Francfort une autre trouije d'exilés; ils étaient anglais. Il y avait donc dans la ville deux communautés étrangères, l'une wallonne et l'autre anglaise, qui vivaient en bonne harmonie (3). La conduite du magistrat de Francfort à leur égard excita l'admiration de Calvin qui lui écrivit : « ces nouvelles, certes, m'ont été de grande consolation., quand j'ay entendu que les bons fidelles etenfansdeDieu, lesquels estans fugitifs d'Angleterre et d'autres lieux,

(1) Rahleiibeck, Gui, p. 10.

(2) Bartds, p. GO.

(3)Dalton, p. 462, ss.

estaient arrivez en vostre ville, y ont esté humainement receus el logez, et que non seulement vous avez oltroyé part à leur triste exil, mais aiissy fait homieur convenal)Ie au Fils de Dieu, en voulant que son Évangile résonne haut et cler dans vostre ville en langues estranges » (1) Environ six semaines après l'élection de John Knox comme pasteur de la communauté anglaise (24 Sept. 1554), Lasco se rendit à Francfort. (2). Or, dans le courant de l'hiver, d'autres exilés vinrent demander asile, mais ne comprenant ni le wallon ni l'anglais ils étaient sans culte . Lasco intervint; en attendant que Pierre Dathenusd'Emden put venir, il appela Micron de Norden. (3) A la nouvelle de ces envahissements successifs d'étrangers sacramentaires, Westphal par l'intermédiaire de son intime Beyer intrigue auprès des magistrats. Lasco fait tout pour prévenir une rupture, mais Beyer et son collègue Ritter ne veulent rien entendre, et c'est tout juste si la défense de Lasco amène une paix momentanée.

De leur côté les communautés anglaise et française ne jouissaient rien moins que du calme. Le magistrat de Francfort n'avait autorisé la première, qui allait sans cesse en augmentant, qu'à la condition qu'elle partagerait le sort de la communauté wallonne déjà établie. Et voici que des réfugiés suivant la liturgie d'Edouard VI, venus avec le docteur Gox, l'ancien précepteur du roi (lo Marsl555), protestèrent contre le culte calviniste suivi dans l'église. Des luttes s'engagèrent et aboutirent au départ de Knox, à la tranf .rmation violente de l'P^ghse, et bientôt à sa désorganisation (4).

(1) J. Bonnet, II, 82, note.

(2)Dalton, p. 473.

{3)Id.. p, 464, ss.

(4) Dalton, p. 474. M' Crie, 69, ss. 79.

Dans la seconde, deux partis s'étaient fermes à la suite de la mort de Richard Vauviile, l'un des deux pasteui-s. (Décembre 1555). Les uns demandaient la destitution de Valéran Poulain, irrégulièrement élu, les autres réclamnient son maintien : de là, rnnarcliie. Calvin qui ne cessait de s'intéress(ir à cette église, remit au successeur de Vauville, Guillaume Olbrac, un double message pour les surveillants et les membres de l'Eglise. (23 juin 1556). A la même date, il écrivait à Valéran Poulain pour l'engager à se démettre librement de ses fonctions, si la majorité lui était hostile. Rien ne faisait. Calvin vint alors en personne, il quitta Genève le 2G août 1556, passa le 29 à Râle et arriva à Francfort le 7 septembre. Sa présence amena d'excellents résultats, Poulain se retira volontairement, et d'un commun accord, François Perucel dit la Piivière, pasteur à Wesel fut élu pour son remplaçant; il ne vint toutefois qu'au mois de janvier 1557.

C'est dans ses circonstances que Guy de Près vient à Francfort. En effet dans la a Racine, source et fondement des Anal)aptistes » il nous rapporte une discussion qu'il eut avec un anabaptiste, disciple de Bastion Franque, en présence de Monsieur Alasco. (i) Or, nous savons d'une pai't que Guy n'a quitté Lille qu'au mois de mars 1556, et qu'il a passé quelque temps à Gand, c'est-ià-dire deux ou trois mois sans doute. D'autre part, Lasco reste à Franclort jusqu'au 21 octobre 1556, époque à laquelle il part en compagnie de Jan Utenhove. (2) Si donc Guy a vu Lasco, c'est dans l'été ou au commencement de l'automne de l'année

(1) Bacinr,, source H fondcmcnf...,, Gli., X. 91.

(2) Dalton, p. 4K3, Bariels, p. 03, Tijpor, p. 144.

Il arrive à un momentde troubles. Toutes les égUsessont divisées : les flamands sont en lutte avec les luthériens les Anglais ne peuvent s'entendre, les Français enfin sont partagés en deux camps aussi obstinés l'un que l'autre. De plus il y a des Anabaptistes, et Là comme partout, Guy a maille à partir avec eux. Il nous conte la querelle de la meilleure manière : » Mesmc quelque temps y a que l'un des principaux de la secte (1) du nom duquel je me déporte, en présence de plusieurs gens de bien en la ville de Francfort me dit et maintint fort et ferme avec plusieurs de ses disciples que jamais la terre n'avait soustenu ni porté idole plus abominable que ce qu'on appelle la Bible, et que tout le monde s'estoitlà amusé, cerchant là dedans la parole de Dieu, là où il la fallait cercher dedans notre cœur. Et l'un d'eux redoubla, et dist enlaprésence de Monsieur Alasco et de nous tous, que voulez-vous tant parler de l'Écriture? je vous asseure, quant à moy, j'ay plus aprins à voir tuer une poule ou un chapon, que jamais je n'ay fait en tous les presches et lecture des livres que j'ay jamais leus. » Guy nous dit que ces anabaptistes entendaient par là faire allusion à l'obéissance de Jésus- Christ, jusqu'à la mort de la croix. Il leur répondit avec beaucoup de sens : Soit, j'y consens, la lecture de l'Écriture ne suffit pas, on a pu abuser de la Bible, « il faut qu'en l'intérieur l'Esprit de Dieu besongne pour engendrer la foy en nous », mais de là à la supprimer entièrement,il y a loin, elle est très nécessaire; au reste rappelezvous ce que dit l'apôtre Paul et tirez en conclusion : «La foi vient de ce que l'on entend. » (Rom. X, 17). Si Guy se trouve à Francfort à une époque troublée, il

(1) Secte anabaptiste qui avai t pour chef BastienFranque. Racine, etc, X, p. 91.

arrive aussi au moment de la réconciliation, du moins dans l'église française. Il voit à l'œuvre, et de près, le grand homme de ses rêves, le grand réformateur Calvin : et il apprend comment dans les situations les plus tendues, un homme animé d'un esprit de justice et de paix peut calmer les âmes agitées. Il voit Poulain finir par céder à ses instances et les menaces d'excommunication remplacées par des promesses d'union. Combien ne doit-il pas être confirmé dans son intention d'aller à Genève, et de vivre quelque temps auprès de Calvin?

Francfort, du reste, n'était qu'un lieu de halte pour Guy de Brès. Quels que soient les liens d'amitié ou les causes d'intérêt peut-être qui l'y retiennent, il poursuit sa route, ou selon l'expression de Crespin, qui peint bien ces temps de longs voyages , « il s'achemine vers Lausanne et Genève. » (1). Les fugitifs de tous pays ne manquent pas sur les routes gui conduisent à Genève. Fait-il le voyage seul, ou en compagnie d'amis? Nous l'ignorons. Quoiqu'il en soit, Calvin est revenu de Francfort vers le l!2 octobre (2), ce qui suppose qu'il a quitté cette ville tout au commencement du mois, et nous ne croyons pas que Guy ait prolongé son séjour après le départ de Calvin. Il ne voyage pas pour son agrément, « il est studieux de savoir plus amplement ce qui est requis au ministère », en particulier, il désire d'apprendre la langue latine (3).

Nous ne savons dans quelle ville Guy de Brès se fixe tout d'abord et dans laquelle il fait le plus long séjour, mais tout nous porte à penser qu'il s'arrête à Lausanne.

(1) Crespin, fol. 749.

(2) Calvini opéra, t. XXI, p.GoO.

(3) Crespin, fol. 749.

Que vient-il, en effet, chercher en Suisse? La science encore phis que la pratique. Or, à ce moment, Lausanne jouit incontestahlement d'une plus grande renommée scientifique que Genève; rAcadémie de cette dernière ville ne date que du 5 juin 1550, et le collège a perdu de son éclat du xv^ siècle (i). A Lausanne, au contraire, grâce à l'influence et à l'activité de Pierre Viret, l'Académie est formée par une pléiade de réfugiés érudits et savants. A leur tète est le vieux Mathurin Cordier, le célèhre grammairien et pédagogue, que Calvin désigne dans son commentaire aux Epitres aux Thessaloniciens, comme « Lausannensis scholœ moderator », et que va l)icntôt remplacer François Bérauld (1557). C'est ensuite l'illustre Théodore de Bèze qui, en dehors de ses cours de grec à l'Académie, explique pour les nombreux réfugiés qui affluent à Lausanne l'Epître aux Piomains et la première épître de Pierre ; ce sont enfin : François Hotman, précisément chargé de la chaire de latin, mais que Guy de Brès connut à peine, si toutefois il en a été ainsi, puisqu'il se retire en 1550 ; Jean Raimond Merlin, professeur d'hébreu de 1537-1558 ; Jean Ribbit, successivement professeur de grec et de morale, d'hébreu et de théologie de 1541-1559, et Jean Tagaut, qui enseigne la philosophie et les mathématiques (2).

Guy de Brès a donc pu beaucoup apprendre dans cette ville, et à supposer qu'il n'eut pas de recommandations, nous ne doutons pas que ses maîtres n'aient promptement reconnu en lui « un de ces bois dont on fait des flèches. » Du reste, l'œuvre de Guy est là pour attester qu'il n'a point assisté d'une oreille distraite aux leçons de pareils

(l)Gaberel,I, 498.

(2) France jirotestante . — Encycl. des se. rel.

docteurs . Nous aimons à u ous représeul e»^ les sentiments qui àcette époque doivent animer le jeune liomme. Quelle joie pour cet enfant du peuple, qui n'a jamaistravaillé que péniblement, en cachette ou en exil, d'entendre ainsi parler de tout ce qui le préoccupe et le passionne, et d'autre part, de quel senlimont de L;ratitudo n'est-il pa.^ animé envers Dieu ! Combien aussi ne doit-il pas être confirmé dans sa vocation, lui qui s'est formé tout seul, par l'action qu'exercent des hommes tels que Bèze ! Une seule question nous inquiète : comment vivait-il ? Etait-il assisté, mais il y en avait tant à secourir? Puis, l'aurait- il accepté? Nous en doutons, il savait trop bien travailler de ses mains.

Nous icfnorons combien de temps a duré ce séjour à Lausanne ; le moins possible évidemment, eu égard à l'ardeur missionnaire qui l'animait, le plus possible, quand on réiléchit aux satisfactions qu'il lui devait procurer. Mais, s'il a été heureux d'étendre ses connaissances à l'Académie, il doit lui tarder de voir de ses propres yeux la Genève de ses rêves. Tous ceux qui la voient, à cette époque, s'accordent pour la louer : Knox en particulier, le grand réformateur écossais, qui n'était pas facile en pareille matière, à la fin de l'année 1556 écrit à son ami M. TiOcke : « Je ne crains en aucune manière de dire que Genève est l'école la plus parfaite de Christ qu'il y ait jamais eu sur la terre, depuis les temps apostoliques. Ailleurs, je le reconnais, Christ est prêché en toute vérité, mais de ville où les mœurs et la religion soient si profondément réformées, je n'en connais pas. » (1). Sous d'autres rapports, le marquis Vergerio, évangélique italien, n'en fait pas un moins grand éloge : « Quant aux

{\) M' Crie, p. 96.

pauvres, dit-il, je n'ai pas vu un seul mendiant dans les rues. J'ai parcouru l'hôpital... j'ai compris que les malheureux n'avaient pas besoin d'implorer publit|uement la charité pour être secourus par les bons Genevois... Genève ! béni soit Dieu qui t'a tait passer des ténèbres à son admirable lumièi'e. » (i). Ces citatitms montrent combien l'action de Calvin avait été profonde, aux points de vue moral et religieux, pour transformer d'une manière si complète et dans l'espace de quelques années le peuple genevois. Du reste, depuis la nuit du 16 mai 1555, ou, en d'autres termes, depuis la défaite du parti d'Ami Perrin, le grand réformateur exerçait une pleine influence. Pour s'en faire une idée, il faut lire les Annales des Calvini opéra ; c'est là qu'avec un peu d'àme et de cœur , on saisit entièrement l'action extraordinaire de Calvin. Il est consulté sur tout ce qui se fait ou doit se faire dans la ville, sans en excepter les soins les plus ordinaires de la vie. Et cependant, il n'en trouve pas moins le temps, au-dedans, de remplir toutes les fonctions de son ministère, baptêmes, mariages, visites de malades, prédication, enseignement, au-dehors, d'entretenir une correspondance étonnante avec tous ceux qui s'adressent à lui, et de composer ses ouvrages ! A voir l'homme à l'œuvre, on est frappé de la situation qu'il garde. Son autorité morale devait être bien grande pour que les Genevois n'en aient pas fait un roi ! Il l'était, dites-vous ! Aucunement, ou plutôt il ne l'était que dans ce sens « qu'il exerçait désormais un ascendant moral irrésistible. » (2).

Guy ne pouvait donc trouver de milieu plus favorable à son instruction pratique. Il n'avait qu'à regarder, par-

(1) Enoycl. des se. rel., art. Genève.

(2) A. Roget, p. 87.

tout autour de lui étaient les fruits des convictions chrétiennes. Il n'îivaiL qu'à écouter, le maître et ses disciples annonçaient l'Evnngile de la manière la plus propre à saisir et toucher. Chaque dimanche, il avait à choisir entre les dix prédications des ti'ois temples, faites par les huit ministres, et chaque jour de la semaine, il pouvait entendre une des trois prédications régulières. Quelle école n'était-ce pas que celle de Calvin à Genève pour ce jeune homme grandi dans les périls et les privations? Quelle joie ne devait-il pas éprouver dans les grandes assemblées, en chantant librement les psaumes de David qu'il avait murmurés en secret? Quel zèle ne devait-il pas l'animer, au milieu de tous ces jeunes hommes que Calvin représente à Bullinger comme « assiégeant sa porte pour obtenir une partie du champ cultivé. » Puis, combien n'avait-il pas à apprendre dans une ville où affluaient sans cesse de toutes les parties de l'Europe ceux que leur grandeur d'âme, leur noblesse de convictions ou quelquefois la force même des circonstances avait conduits à l'exil. C'est pourquoi , si revenant sur les conséquences de ce voyage à Lausanne et à Genève nous disons que dans la première de ces villes, Guy, en étendant son savoir , a élargi ses idées, nous croyons aussi que dans la seconde il a affermi sa foi.

Cependant, d'importants événements se sont accomplis en Europe. Philippe II a succédé à son père Charles V, et poursuivant sa politique ambitieuse, particulièrement dirigée contre la France, est entré en lutte avec Henri II. Saint-Quentin est tombé aux mains d'Emmanuel Philibert, duc de Savoie (1557), après la défaite de Montmorency et la résistance acharnée de Coligny. L'attention du roi étant appliquée à la guerre, les réformés des Pays-

Bas ont quelque répit, Guy de Brès peut songer à y retourner, l'occasion est favorable. Un double sentiment doit l'y pousser : le désir de revoir ces églises de son cœur, ces pauvres troujieaux perdus, et celui d'utiliser les connaissances qu'il vient d'acquérir à la propagation du pur Evangile de Christ. La préparation a été longue, exceptionnelle : désormais, il est prêt pour la lutte, il doit frémir d'ardeur à sa simple pensée.

Nous allons le suivre dans l'action, mais auparavant, il est nécessaire de nous rendre compte des nouvelles conditions politiques et religieuses qui sont laites aux Pays- Bas.

DEUXIEME PAHTIE

l'action (1557-4507).

I. — l'hiljpjje II. Les Pays-Bas. Second séjour de Guy de Biès à Lille. Sa fuite à Anvers, puis en France (1557-1560).

Le vendredi 25 octobre 1555, en pi'ésence des Etats- Généraux des 17 provinces, des membres du conseil d'Etat, du conseil privé, du conseil des linances, des chevaliers de la Toison d'Or, des grands de sa cour, des ambassadeurs étrangers et du peuple réunis dans le palais de Bruxelles, Cliarles-Quint abdiquait le pouvoir entre les mains de son fils Philippe II. Quarante ans auparavant, dans le même lieu, le 5 février 1515, l'empereur Maximilien l'avait émanci])é. Quarante années assez remplies pour expliquer la retraite de Charles V ; il le rappela, il était allé neid'fois en Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, dix fois en Flandre, quatre fois en France, deux fois en Angleterre et en Afrique, cette fois, pensait-il (Charles V se trompait!), il allait s'ensevelir en Espagne. Le 13 septembre lo56, il s'embarquait à Flessingue, laissant à Philippe II le gouvernement. De fait, ce dernier était donc roi de toutes les provinces espagnoles et des Deux-Siciles, il dominait en maître sur l'Asie, l'Afrique et l'Amérique, était duc de Milan, des deux Bourgognes, et souverain héréditaire des 17 provinces ; de nom, il était roi d'Angleterre, de France et de Jérusalem. Quehe avait été sa vie? L'infant Philippe était né le 21 mai 1527, dans le vieux palais des rois de Castille, à Valladolid. Sa mère, Isabelle de Portugal, m tiiste et

destinée à mourir jeune, comme tous les reines d'Espagne », éleva l'enfant suivant toutes les règles de l'éliquette ; il resta cliétif et morose. Du reste, elle ne vécut pas assez pour voir les résultats de son éducation ; à douze ans, Philippe II était orphelm. Charles V vint [)oui' enterrer Isabelle, vit l'enfant, et songea à lui donnée pour femme Jeanne d'Albret ; le mariage lui vaudrait peut-être le Béarn. On sait ce que fit François 1er. j^^n 15/^,3^ ^i^,,^ ,1^ nouveaux embarras fmanciers, Charles V conclut le mariage de son lils avec Marie de Portugal, fille du roi Jean III. Deux ans après, Philippe II se consolait de la mort de Marie avec Isabelle Osorio.

Cependant, déjà à cette époque, il domiait des signes évidents de ses aptitudes comme « éciivassier ! » Pour l'initier plus complètement aux affaires, Charles le fit venir en Flandre (15i8) par Gènes, la Lombai-die, le Tyi-ol, la Bavière et l'Alsace. Il ne sut plaire à ses futurs sujets. Suriano dit à cet égard : Fupoco grato ad Italiani, ingratissimo a Fiamenghi et a Tedeschi odioso (i) ». Il avait le regard hautain de l'Espagnol et était mahngi-e, il semblait vouloir beaucoup et pouvait peu. Décidément, sa place était bien au fond d'un fauteuil de bureau. Mais, en attendant que Philippe aille s'enfermer dans soii cabinet de travail en Espagne, Charles V, qui depuis Metz est surtout préoccupé de porter atteinte à la France, négocie le mariage de son fils avec Marie Tudor. La chose lui tient si fort au cœur qu'il écrit à son rusé Franc- Comtois, Simon Renard, le 20 septembre 1553 : « Si nous étions en aage et disposition, nous ne voudrions cfioysir autre parti en ce monde plus tost que de nous alher nous mesmeavec elle ». Aussi, malgré les complications poli-

(1) Motley, p. 73, note.

tiques el les répugnances de Philippe, l'union est bénie à Winchester, le 25 juillet 1554. Philippe passe une année auprès d'elle, encore plu s occupé de politique que d'amour', puis s'empresse de quitter l'Angleterre, à l'occasion de l'abdication, le 29 août 1555.

Nous avons vu la nouvelle situation qui lui était faite, il en profite pour poursuivre trois grandes entreprises : le rétablissement de son pouvoir auprès du Saint-Siège, le maintien de l'alliance anglaise, l'intervention dans les affaires de France. Dans la première, Paul IV dut céder, en dépit de l'appui de la France et du Grand Turc; le duc d'Albe entra dans Piome. Pour la seconde, il consentit à faire un court séjour auprès de sa femme Marie Tudor, et obtint 8,000 soldats et de l'argent. Enfin, dans la troisième, sans doute ses alliés les Anglais perdirent Calais, il est vrai que par sa mort Marie tira son époux d'une position difficile, mais deux défaites terribles, celles de Saint- Quentin et de Gravelines, amenèrent Henri II, après les conférences de Gercamp, à signer la paix désastreuse de Cateau-Gambrésis. « Les Français, ditGabrera, ont perdu d'un seul trait tout ce que Henri II et son père avaient gagné à grands elYorts, et ont rendu manifestes la puissance et la fortune de l'Espagne (1) ». La France rendait au duc de Savoie ses Etats, sauf Pignerol et Saluées, aux Médicis Sienne, aux Génois la Gorse, et peixlait deux cents places fortes (2 avril 1559).

Gomme on le voit, la politique avait ti'op occupé le jeune roi pour qu'il pût s'attacher à persécuter les hérétiques. Toutefois, avant de partir, il prit des mesures, la question religieuse tenait de trop près à la question politique, il le savait fort bien : « L'expérience nous a montré, écrivait-

(1) Formeron, Philippe II, I, H5.

il à Maximilien II, bien clairement, et la raison nous fait comprendre que ces dissimulations, ces diflerences de religion, non-seulement ne procurent point la conservation de l'Etat, mais en entraînent au contraire la ruine totale (1) ». Dès le 20 août 1556, il avait fait publier l'édit perpétuel, qui confirmait tous les placards dirigés contre les hérétiques, en particulier celui du 27 avril 1550, et le 7 août 1559, dans l'assemblée générale des provinces à Gand, il annonça qu'il avait chargé la régente Marguerite de Parme, d'exécuter dans toute leur étendue les édits contre l'hérésie, qu'avait publiés son père et qu'il avait renouvelés. Tous les gouverneurs et les conseillers devaient réunir leurs efforts dans ce but. Dans une lettre adressée au grand conseil de Matines le même jour, il s'exprimait ainsi : « Que vous soyez curieulx pour vous enquérir si à tous costelz l'exécution se fera contre ceulx qui y contreviendront, laquelle exécution nous entendons et voulons se face avec toute rigueur et sans y respecter personne qui que ce soit, et de procéder non seuUement contre les transgresseui"s, mais aussi contre les juges qui vouldroient user de dissimulation et connivence (2) ». Quinze jours après il s'embarquait àFlessingue pour l'Espagne, et le 8 septembre 1559, il abordait à Laredo.

A la tête du gouvernement des provinces Philippe avait placé la duchesse Marguerite de Parme, fille naturelle de Charles V. C'était une femme jeune encore, de 37 ans environ, énergique et hautaine, catholique enthousiaste, élève de Loyola et de Machiavel. Pour l'assister, il lui laissait trois conseils : l'un pour les affaires d'Etat, l'autre pour les affaires judiciaires, le troisième pour les finances,

(i) Hubert, p. 36.

(2) Motley, The lise, p. 113.

ces deux derniers étaient respectivement présidés par le frison Viglius et le baron Berlaymont. Le conseil d'Etat, de beaucoup le plus important, comptait au début dans son sein l'évêque d'Arras, Viglius, Berlaymont, le prince d'Orange, le comte d'Egmont; mais, en réalité, le gouvernement appartenait auconseil des trois, Granvelle^ Vigiius, Berlaymont, incarnés en Granvelle. Les provinces avaient des conseils particuliers et des gouverneurs, mais deux ou trois provinces pouvaient avoir le même gouverneur. Les Flandres et l'Artois, en particulier, avaient à leur tête le comte d'Egmont ; le Hainaut, Valenciennes et Cambrai, le marquis de Berghen ; Tournai et le Tournésis, le baron Montigny ; les chàtellenies de Lille, Douai et Orcliies, le baron Courières.

Il y avait alors aux Pays-Bas deux grands partis, celui du roi et celui de la noblesse, ils se supportaient difficilement l'un l'autre. Le parti du roi était représenté par Berlaymont, brave et fidèle soldat, catholique ardent; par Vigiius, littérateur érudit, très étroit dans ses idées : enfin et surtout par Antoine Perrenot, évéque d'Arras, plus connu sous le titre qu'il aura bientôt, cardinal Granvelle. A des connaissances étendues et solides, il joignait une intelligence vive et souple ; il savait dissimuler pour régner, espèce de caméléon extraordinaire.

Du côté de la noblesse, nous ne distinguerons que celui qui jouera un rôle capital dans les événements des Pays- Bas, le prince d'Orange, Guillaume le Taciturne. Taciturne, il ne l'était certes pas à cette épocjue, nous sommes encore loin du « pater 'patrise ! ». Alors âgé de vingt-sept ans, veuf de sa première femme Anne d'Egmont (1558), il prenait la vie assez joyeusement. C'était un catholique aimable, riche et généreux, quoique grevé de huit à neuf

cent raille lloriiis de dettes. On s'accordait toutefois à reconnaître en lui un homme d'une grande intelligence. Autour de lui évoluent les nobles à tous les degrés, légers et dissipés ; enti'e lesquels, nous citerons le comte d'Egmont et de Bréderode. Au-dessous de ces grands, d'un parti ou de l'autre, le peuple dense, actif, industrieux, jaloux de ses libo'rtés, la fortune et la richesse môme du pays.

C'est dans ce milieu que la Réforme avait pénétré. Placés entre l'Allemagne et la France, les Pays-Bas avaient ressenti son influence sous une double forme. Au nord, dans les provinces plus voisines de l'Allemagne, et rapprochées encore par la langue, l'inlluence luthérienne dominait. x\u midi, par contre, dans celles qui touchaient à la France, l'influence calviniste était prépondérante. Le passage suivant, extrait d'une relation du temps, explique bien la propagation rapide du calvinisme : « Notez, dit l'auteur, que la doctrine de Luther et de Calvin, qu'ils appelaient la parole de Dieu, se preschoit, du commenchement, par des courreurs de cuirs, tainturiers, trincheurs et charlatans qui ne sçavoient pas ung mot de latin, qui perdoient crédit à la venue des prédicants franchoys, qui estoient assez bien versés en latin, aux bonnes lettres, et quant à la théologie, en sçavoient autant qu'ilz en avoient puisé aux œuvres de M*^ Jehan Calvin, Melanchton, Luther et de ce parangon de chasteté Théodore de Bèze... (i) ». Voilà notre héros, Guy de Brès, tout désigné. Il a appartenu, en effet, à ces deux, classes de prédicants. Nous l'avons vu ouvrier verrier dans les Flandres, nous le retrouvons maintenant, sachant du latin, assez versé aux bonnes lettres, et connaissant de la

(I) Gucluu-d, Con'eapotidance de Guill. le Tacit., préf. I, p. 58.

théologie ce qu'il en a puisé aux œuvres de Calvin et de Théodore de Bèze, pour ne parler- que des deux plus certains.

La Flandre française et le Hainaut étaient fort entamés. Philippe II, inquiet des progrès qu'y fait l'hérésie, écrit à ce sujet, avant son départ, à M. de Courières, gouverneur de Lille, Douai et Orchies (8 août 1559). Il reconnaît deux causes principales au mal. D'abord, les baillis, prévôts et autres officiers de justice, sont négligents, puis la guerre passée a servi d'occasion pour semer les erreurs. Mais, à tous les abus, il veut un terme. 11 faut « extirper entièrement les liérétiques, autant que faire se pourra ». Et par hérétiques, il entend aussi bien les luthériens et sacramentaires que les anabaptistes. Comme l'hérésie se réfugiait jusque dans les farces, ballades et chansons, il enjoignait au gouverneur d'y veiller (I). Quelques mois après, le 31 octobre 1560, il envoie une lettre circulaire sur l'hérésie à l'adresse des gouverneurs et des conseils de province, sur laquelle Marguerite insiste particulièrement. Ces détails étaient nécessaires, car comme le dit fort bien M. Groen van Prinsterer, dans les premiers temps « on ne s'apercevait des progrès de la vérité que par le renforcement des placards et la multiplication des supplices (:2) ». En effet, les supplices suivent de près le renforcement des placards, et c'est un supplice qui nous ramène à notre héros.

Le 29 ou 30 janvier 1560, on arrête à Lille un homme et sa femme, Jacques de Los et Jehenne de la Malle, ils sont accusés d'héiésie et emprisonnés. C'est de cette prison, grande « en quarrure quati'e pas, n'ayant autre

(1) Frossard, 234 ss.

(2) Groen van Prinsterer, II, préf., 6.

clarté que par deux petites fentes estroites pour y bouter le bout de son doigt, » en attendant d'être brûlé vif, que Jacques de Los écrit les précieuses lettres que Grespin nous a conservées. (I) Grâce à elles, nous pourrons nous faire une idée du ministère de Guy à cette époque. 11 est donc revenu à Lille à la faveur des troubles, et reprend en secret ce ministère que la persécution lui a fait abandonner en 1556. Mais cette fois, à l'ardeur du converti il joint l'autorité du docteur, il est de ceux qui ont étudié. Le troupeau dut se reformer promptement, puisque dans l'interrogatoire du 3 février 1560, les magistrats s'informant du ministre des Lillois et Jacques de Los pour ne pas le compromettre répondant simplement qu'il a été quelquefois en sa compagnie : Gomment, s'écrient-ils, quelquefois ! « il a été plusieurs fois en cette ville, faisant grosse assemblée de gens, » Il y a de plus, dans la lettre, un petit mot qui confirme le fait que nous verrons plus tard, à savoir que Guy avait différents noms : « Ils s'enquirent de notre frère Guy, est-il dit, l'appellant comme vous savez. » Guy avait donc un nom pour le public, que les fidèles employaient pour ne point le traliir, et quand peut-être à l'issue d'une de ces grosses assemblées, que n'ignorait aucunement le magistrat de Lille, un faux frère demandait le nom de Guy, on donnait celui qui était convenu. Ge détail nous fait entrer dans la réalité poignante de ce ministère sous la croix ! Quel courage et quelle force de volonté ne fallait-il pas aux ministres ! G'est tout ce que les juges peuvent tirer de Jacques de Los sur Guy deBrès, car notre homme élude adroitement les questions embarrassantes. Il dit lui-même dans sa lettre du 5 Février : » Que nul de nous ne craigne, car je me (-1) Grespin, fol. 571, ss.

dispose, moyennant l'aide de mon Dieu sanslaquelle jene puis rien, et avec laquelle je poux tout, de me faire plutôt déchirer que de mettre personne en danger •». Il fnit évidemment ici allusion à la torture. Les juges qui n'ol)tiennent rien de lui dans les interrogatoires, n'en apprendront pas davantage, « en l'estendant sur la géhenne comme un parchemin », suivant sa tragique expression.

Guy, du reste, était en sûreté; il se trouvait alors à Anvers. Gela ressort pour nous de deux témoignages, auxquels on peut joindre un troisième peut-être. En jiremier lieu, dans la lettre du 5 février, les juges produisent un petit papier qu'ils avaient sans doute saisi, et dans lequel Guy exposait à Jacques de Los un passage du chapitre V de la première à Timothée. Interrogé sur sa provenance, il répond Anvers, et dans la lettre qu'il adresse à Guy, le 8 février, nous relevons deux traits qui nous semblent confirmer ce fait. Voici, du reste, la partie de cette lettre qui nous intéresse, nous jugerons plus aisément ensuite. Jacques de Los exhorte Guy de Brès à remplir fidèlement son devoir et ajoute : «Je ne dis point ces choses par ce que je doute de vostre constance et dihgence, car je vous porte tesmoignage, que depuis que vous ai fréquenté, vous vous estes porté comme il apartient au milieu des combats: mais le soin que j'ai de vous m'incite à vous admonester comme mon bien aimé. Et combien que soyez confirmé en la vérité présente, j'estime que c'est chose juste, tandis (jue je suis en ce tabernacle, de vous inciter par admonition. Sus donc, mon frère, prenez courage et soyez fortifié d'esprit, et le Seigneur vous suscitera quelque coadjuteur en vostre ministère, et fera prospéi^er son œuvre par vous, comme vous en avez eu assez d'expérience. Ne vous retirez donc du Pays-Bas

et ne regardez pas à ceux qui cerchent les lieux pour demeurer à leur aise. Regardez à ce que dit Christ à ses apoti^es ; je vous envoie comme brebis au milieu des loups, et telles semblables sentences. Je ne di point ces choses pour blasmer ni mépriser les vrais ministres, qui sont es lieux de seureté : mais je parle pour ces couards, qui ne cerchent que leur aise. Au reste, mon frère, prenez garde à vous mesme, et à tout le troupeau, auquel le Seigneur vous a mis évesque et surveillant, pour conduire sa famille à sa gloire et à l'édification de son troupeau. Je vous ai escrit briefvement conoissant que ce n'est à moi à vous escrire : mais plustost de vous escouter. Saluez en mon nom tous ceux qui sont au ministère, et leur dites qu'ils se consolent et prennent courage. Priez pour moi, afin que Dieu me face la grâce d'achever ma course à sa gloire, et à l'édification de l'Eglise. La lumière du jour me faut ; parquoi je fai fin y>.

De cette lettre qui est fort belle nous retenons d'abord deux traits. Jacques de Los attaque les ministres « couards », mais aussitôt après, il apporte une restriction pour les « vrais ministres, qui sont es lieux de seureté », Il nous semble que ce mouvement de pensée est un peu pour Guy de Brès ; il est à Anvers, en lieu de seureté, c'est bien. Jacques ne lui en veut pas, ce n'est pas à lui que la réflexion s'adresse. En second lieu, il lui recommande de saluer en son nom « tous ceux qui sont au ministère » ; si Guy avait été à J^ille, il ne se serait probablement pas exprimé ainsi ; à Anvers, au contraire, il y avait plusieurs pasteurs. D'une manière générale, il nous semble ressortir de cette lettre qu'elle renferme un conseil pressant pour Guy de Brès. Jacques de Los se défend trop de ne pas vouloir donner d'avis pour n'en pas glisser

un. Evidemment, Guy est pai ti, jusque-là tout va bien, mais Jacques craint qu'il ne revienne pas ; de là sa lettre, et l'insistance qu'il met d'une pai't à lui montrer le danger qui le menace, la défaillance^ d'autre part à lui rappeler que c'est le Seigneur qui l'a mis à Lille » évesque et surveillant » du troupeau. «Prenez garde à vous mesme,et à tout le troupeau ! » Guy serait-il donc suspect ? Aucunement, nous écrivons précisément ce vilain mot pour fixer notre pensée à cet égard et arrêter les conséquences que d'aucuns seraient peut-être tentés de tirer. Ah ! sans doute il y a un conseil, mais c'est celui d'une âme qui regarde Guy comme son « bien aimé » . Jacques s'attend à être brûlé vif. Il sait, il sent l'impression terrible que va faire son supplice sur la communauté à peine reformée de Lille. Dès lors, craignant pour le troupeau, il craint aussi pour le pasteur, et comme il connaît tout le bien qu'il y fait, il va au devant des circonstances possibles, parle en toute sincérité. N'y aura-t-il pas là, pour Guy de Brès, comme la dernière volonté d'un mourant !

Le troisième témoignage est tiré de l'interrogatoire de Philippe Mallart, de Valenciennes, du 17 janvier 1562 (1). Le 15 janvier, la gouvernante le signalait au prévôt comme ami de Guy de Brès. C'était au lendemain des événements de Tournai, que nous verrons plus loin. Le 17 il est arrêté. « Interroghié s'il avait cogneu Ghuydu Bray, dist d'avoir heu ses devises en Anvers et en chemin, y peuit avoir Il à III ans, le ayant hanté. Tient qu'il soit de Mons ». Cette indication nous reporte précisément à l'époque où nous sommes, et vient confirmer notre pensée que Guy, fuyant Lille, avait gagné Anvers par Valenciennes, sans doute pour rendre la poursuite plus difficile. Sa sœur

(1) Paillard, II, 122.

était mariée, comme nous savons, à Valenciennes, il était assuré de trouver chez elle au moins un asile. Mais, par contre, Valenciennes était trop près de Lille, et il y était trop connu pour y séjourner. Tandis qu'à Anvers, il trouverait une ville beaucoup plus grande où il se cacherait aisément, et il y avait son frère (Christophe, ouvrier verrier comme lui ; ils travailleraient ensemble. Ce dernier, menacé d'arrestation et d'emprisonnement à Mons, deux années auparavant, s'était réfugié à Anvers. La police de la gouvernante n'avait pu saisir à Mons qu'un tonneau renfermant ses meubles, déposé chez son frère Jean (1).

Cependant, Guy ne reste pas longtemps à Anvers et fait sans doute ce que nous dit Crespin (2). « Il aida et subvint aux églises de Dieppe, Mondidier et Amiens, lorsque les persécutions extrêmes de son pays ne lui permirent de continuer sa charge ». Ce n'est pas sa première visite à ces églises : dès 1557, on signale sa présence à Dieppe, qui avait accueilli des fugitifs des Pays- Bas, à Amiens et à Montdidier (3). Il est donc certain d'y trouver un asile sûr et un champ momentané d'activité. Ces églises n'étaient pas absolument sans pasteurs; ainsi, en ce qui concerne Dieppe, par exemple, nous savons qu'elle eut six ou sept fois, de 1554 à 1559^, la visite du célèbre Knox (4), et successivement de 1557 à 1559, celles de Jean Venable, Jean Segur et François du Buisson (5). Du reste, Guy, croyons-nous, n'y va pas comme pasteur,

(1) Bull, prot., 1877, p. 366,

(2) Crespin, fol. 749.

(3) Rahlenbeck, Gui, p. 1-2.

(4) M' Crie, p. 65, 67, 85, 92,97, 116.

(5) Calvini opéra, t. XVII, no 2,787.

il y est avant tout comme réfugié temporaire. S'il exerce son ministère, c'est qu'il est sollicité de le faire, car nous imaginons que Guy de Brès, qui compte des concitoyens dans le pays et vient de ces villes où plusieurs ont des parents, est particulièrement l)ien vu (I).

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