‹ Guy de Chauliac et la bataille de BrignaisChapitre 3 sur 5 · III · texte numérisé non relu

III

Bataille de Brignais. — Examen critique des historiens qui en ont parlé, Froissart, Denis Sauvage, Clapasson, Allut. — Topographie raisonnée des lieux où elle a été livrée. — Exactitude du récit de de Froissart. — Changements opérés dans l’art de la guerre par les Routiers au xive siècle. — Conclusions.

On a beaucoup écrit sur la bataille de Brignais et je ne me serais certainement pas avisé de prendre la plume à mon tour, s’il ne m’avait semblé que ceux qui l’ont tenue avant moi avaient laissé de nombreuses lacunes qu’il n’était pas impossible de combler. Depuis plusieurs années, j’ai eu à différentes reprises l’occasion de voir de divers points des hauteurs voisines, la plaine où s’est déroulé l’événement tragique de la lutte de l’armée royale contre les Tard-Venus. Me reportant aux écrivains qui ont disserté sur ce sujet, j’ai cru que les déductions qu’ils avaient tirées de la lecture des documents anciens n’étaient pas suffisamment claires; aussi, ai-je cru bien faire en reprenant la question au point de vue topographique si je puis m’exprimer ainsi, car il ne nous reste que peu de renseignements écrits sur la manière dont cette bataille a été livrée.

M. Allut (i) qui publia, il y a trente ans, le livre fort intéressant dont nous avons parlé, déplore amèrement l’existence d’une lacune dans les actes du chapitre de Saint- Just, correspondant précisément aux années qui nous occupent. Je ne la crois pas aussi regrettable qu’il le pense, en ce qui concerne le point que j’étudie, car le rédacteur ecclésiastique n’eût certainement pas fourni les renseignements stratégiques qui nous font défaut et se fût probablement contenté de gémir sur un si grand désastre, en insistant sur les noms et qualités des grands personnages qui y trouvèrent la mort.

Il n’y avait certainement ni chroniqueurs, ni historiens dans l’armée des Tard-Venus, et celle de la couronne, où il pouvait en exister peut-être, fut quasi exterminée dans la lutte. Comme le fait très judicieusement remarquer M. Guigue, les récits des principaux chroniqueurs ne sont que « des échos lointains de narrations d’officiers en sous-ordre : il y a donc du vrai et de l’inexact dans leurs récits. »

Le premier et en même temps le plus célèbre, Jean Froissart (2), a surtout puisé ses renseignemente auprès d’un ancien chef de bandes le bascot ou bâtard de Mauléon qu’il avait rencontré à Orthez : « bon homme d’armes pour le présent et bon capitaine », il avait assisté à la bataille de Brignais et commandait 40 lances dans la même campagne.

« Ceste bataille deBrinay, disait-il, fist moult grant prouffit aux compaignons, car par avant ils estoient tous povres...,

(1) P. Allut. — Les Routiers au XIVe siècle. Les Tard-Venus et la bataille de Brignais. Lyon, MDCCCLIX, page 50.

(2) Froissait (Chronique de J.), édition de la Société de l’Histoire de France publiée par Siméon Luce. — Paris, 1876.

et raenchonnions tout le pays. » Il avait donc bien vu le malheureux ! (i).

Pendant plusieurs siècles, l’autorité du grand chroniqueur flamand n’avait jamais été contestée, mais aujourd’hui que de nombreux documents originaux enfouis dans nos archives, ont été mis au jour et publiés, il est impossible de ne pas reconnaître qu’il a commis des erreurs assez fréquentes et qu’il doit toujours être consulté avec prudence. Il ne faudrait pas non plus pousser trop loin la défiance à son égard, car, ainsi que l’a établi un juge des plus compétents, Froissart égale néanmoins, s’il ne surpasse au point de vue de l’exactitude, la plupart des chroniqueurs contemporains (2).

Le second, Matteo Villani (3), a écrit vers la même époque à Florence la continuation de la grande histoire commencée par son frère. Ce livre très apprécié en Italie, donne de nombreux détails sur l’histoire des Grandes Compagnies, en même temps qu’un récit sommaire de la bataille devant Brignais, sans indiquer les sources auxquelles l’auteur a puisé ses renseignements, ni fournir le nom des témoins qui les lui avaient procurés. Nous discuterons plus loin la valeur de son témoignage.

Nous citerons en troisième lieu comme document contemporain le Thalamus Parvus de Montpellier, vieille chro-

(1) Froissart, édition de Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1870* T. XI, p. 107, 108, ni, 112.

(2) Voir dans l’édition de Siméon Luce, déjà citée, à l’introduction du tome Ier. Paris, 1869, le ch. 11, intitulé : De l'exactitude relative de Froissart.

(3) Matteo Villani. — Istoria 1. X, ch. lxxxxv dans les Rerum Italicarum Scriptores de Muratori. T. XIV, p. 680, Milano, 1723-1754, in-f°.

nique écrite au jour le jour en guise d’éphémérides. Les principaux événements y sont consignés avec beaucoup de précision bien que sommairement : on est toutefois certain de la parfaite authenticité du récit. Le Petit Thalamus fut rédigé en langue romane de 1088 à 1502 et depuis en français, jusqu’en 1774, époque à laquelle il fut interrompu après avoir été continué sans lacunes pendant près de 700 ans (1).

En se basant sur l’étude des textes comme sur la topographie des lieux, M. Allut croit devoir contester la véracité du récit de Froissart. Suivant son habitude le grand annaliste flamand donne un tableau très imagé et très vivant de la bataille. Comme à Crécy et à Poitiers, l’armée française vint attaquer sans s’être convenablement éclairée, l’ennemi solidement retranché sur une colline boisée au devant de Brignais (2). Les Routiers y avaient mis en évidence leurs troupes les moins bien armées et dissimulé soigneusement en arrière leurs meilleurs soldats. La chevalerie française entreprit témérairement l’assaut de ces retranchements et fut repoussée par deux fois avec des pertes considérables. Des points élevés qu’ils occupaient, les Routiers faisaient pleuvoir sur elle une grêle de pierres et de cailloux qui, effondrant les bassinets, blessaient et tuaient les assaillants. A ce moment critique la seconde moitié de leur

(1) Le Petit Thalamus a été publié, pour la première fois, dans le tome Ier des Mémoires de la Société archéologique de Montpellier. Montpellier, 1840, in-40.

(2) J. Froissart (Chronique de J.), édition de la Société de l’Histoire de France, par Siméon Luce. — Paris, 1876. La description de la bataille de Brignais se trouve dans le tome VI, pages 65 à 69, les variantes, p. 236 et suivantes. Nous ne croyons pas devoir la reproduire ici in extenso. — Voir aussi G. Guigue, loc. laud. p. 69.

armée, qui s’était dérobée jusqu’alors après avoir contourné la colline, apparut tout à coup sur la droite de l’armée française que cette attaque de flanc très énergiquement conduite acheva de mettre en déroute.

M. Allut trouve ce récit peu conforme à la disposition des lieux et au caractère des belligérants. Le comte de la Marche, dit-il, rompu aux difficultés de la guerre, l’Archiprêtre de Cervolles, parfaitement au courant des ruses des Tard-Venus, ses anciens compagnons d’armes, ne se seraient pas jetés imprudemment dans une pareille aventure. Il préfère donc le récit de Villani qui soutient que le prince français, général en chef de l’armée royale, ne fit pas assez de cas de ces brigands et ne se tint pas suffisamment sur ses gardes. Pendant qu’il cherchait à reprendre Brignais, un chef de bandes, le petit Meschin, qui commandait plusieurs compagnies, surtout composées d’Italiens et s’était éloigné de quelques journées pour aller piller le Forez revint en toute hâte et attaqua de nuit l’armée française qui, surprise en plein sommeil, fut pour ainsi dire anéantie (i).

M. Allut rejette ainsi complètement le récit de Froissart : il n’admet ni la bataille dans la plaine, ni les divers assauts

(i) Telle est aussi l’opinion de T. de Loray, qui bien certainement ne s’est pas rendu compte par lui-même de la configuration des lieux. Les Grandes Compagnies et V Archi prêtre en Bourgogne , 1360-136 6 in Revue des Questions Historiques , tome XXIX, p. 272. Siméon Luce, t. VI de son Froissart, sommaire du premier livre, pp. 25, 26 et 27, pense que les Compagnies dissimulèrent le gros de leurs forces derrière les hautes collines des Barolles et ne firent montre que de cinq à six mille hommes postés sur un mamelon appuyé à ces collines et surplombant le chemin que suivaient les Français. Il y a là une confusion que nous aurons à relever plus loin.

exécutés contre la colline. Il pense qu’après avoir occupé les hauteurs des Barolles, dont nous parlerons plus loin, les Tard-Venus attaquèrent pendant la nuit le camp ennemi, qu’ils criblèrent d’une grêle de pierres pour augmenter la confusion.

Il nous est impossible de partager l’opinion de M. Allut sur ces divers points d’histoire et de topographie. Nous ferons remarquer que Froissart, toujours si partial vis-à-vis des princes et des grands seigneurs, reconnaît qu’à Brignais ils ont fait preuve de la même imprudence que dans les précédentes batailles. Il nous 'montre FArchiprêtre de Cervolles, conjurant le duc de Bourbon de ne pas attaquer les Routiers dans des positions aussi fortes, et ce dernier ne tenant aucun compte de ses avis. On n’a envoyé qu’un petit nombre d’éclaireurs qui n'ont point fouillé les bois ni contourné les collines. Comme un paladin de l’époque des croisades, le général en chef profite de l'occasion pour armer de nouveaux chevaliers et les Routiers du haut de leurs retranchements assistent impassibles à cette cérémonie bizarre et surannée. Le savant biographe d'Arnaud de Cervolles, M. Cherest, ne peut s’empêcher d’insister sur l'extrême ressemblance entre cette bataille et celle de Poitiers (i). Nous trouvons signalées, dans l’une comme dans l'autre, la même imprudence du côté de l’armée royale, la même sagesse, le même sang-froid du côté de ses adversaires.

Quant au témoignage de Villani, nous ne saurions en cela, d’accord avec M. Cherest, lui attribuer autant

(i) L Archiprêtre. — Episodes de la guerre de Cent ans au XI VQ siècle, par Aimé Cherest. — Paris, Claudin, 1879. Ch. vi, p. 156. V Archiprêtre à la bataille de Brignais (1362).

de valeur que M. Allut (i). Il est évident que le chroniqueur Florentin parle seulement d’après des récits de seconde main. Avec son orgueil national habituel, il insiste tout particulièrement sur le rôle joué par ses compatriotes, qui certainement n’étaient pas aussi nombreux dans les Grandes Compagnies qu’il veut bien le dire. De plus, des documents de la plus grande valeur récemment publiés prouvent que le petit Meschin, qui suivant Villani commandait ces Italiens, n’était qu’un simple chef de bande, comme huit ou dix autres de ses collègues à Brignais, et qu’il ne doit en aucune façon être considéré comme le stratégiste habile qui exécuta le mouvement tournant décisif.

En présence de telles divergences, j’ai pensé qu’il était indispensable de reprendre l’étude de cet intéressant problème d’histoire locale et conformément à la méthode suivie par les critiques et les historiens de nos jours, je suis allé plusieurs fois sur les lieux pour me rendre compte de la manière dont les choses s’étaient passées.

Parmi les écrivains qui avant moi se sont occupés du même sujet, trois seulement ont eu l’idée de recourir à ce mode d’information pourtant si simple, et deux seulement me semblent l’avoir fait avec une autorité suffisante.

Le premier, Denis Sauvage, l’éditeur bien connu du beau Froissart, publié à Lyon au xvie siècle, nous dit très positivement dans ses notes explicatives, que le 27 juillet 1558, il se rendit à Saint-Genis-Laval, pour reconnaître l’état des lieux qui avoisinent Brignais (2).

Il décrit fort bien les replis de terrain, combes et

(1) Idem, Ibidem, p. 206-207.

(2) Le premier (2e 3e et 4e) volume de Y Histoire et Chronique de messire Jehan Froissart, reveu et corrigé sur divers exemplaires et

éminences qui se trouvent en face du village à un kilomètre et demi environ à l’est, et reconnaît dans un tertre boisé, situé au pied de la dernière colline des Barolles, qu’il appelle le bois Goyet ou du Goyet (voir la fig. /), la position formidable occupée par les Routiers au commencement de la bataille. Il croit même reconnaître sur cette éminence qu’il désigne aussi sous le nom de grand Montrond ou Montraud, par corruption, des traces de retranchements presque disparues, et cette topographie est pour lui confirmative du récit de Froissart. A côté du grand Montrond, Sauvage nous montre encore une autre élévation de terrain qu’il nomme le petit Montrond, séparée de la précédente par un vallonnement assez profond, sur laquelle les Routiers s’étaient également installés au début de la bataille. Dans les combes situées plus en arrière, était caché le second corps qui devait prendre en flanc l’armée royale. Actuellement ces hauteurs encore boisées et qui regardent face à face le village de Brignais, sont toujours désignées par les habitants du pays, sous le nom de Balmes de Mont-Rond ou Mouron et considérées par eux, comme le lieu où fut livrée la bataille. (Voir la fig. 2 et la carte .)

Comme on le voit, le témoignage du savant historiographe du xvie siècle [tend bien à faire admettre que l’action principale s’est déroulée près des collines situées à l’est de la grande plaine et non sur la petite montagne des Barolles ou du côté du nord, ainsi que quelques-uns l’ont prétendu.

suyuant les bons autheurs, par Denis Sauvage de Fontenailles en Brie, historiographe du très crestien roy Henri II, de ce nom.

A Lyon, par Jean de Tournes, MDLIX et LX, 4 t. en 2 vol., in-fol.

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Vu de profil du 10e kilomètre de la grande route nationale de Lyon à Brignais.

Les remarques judicieuses de Denis Sauvage ne paraissent pas avoir été du goût du Père Ménestrier.

« C’est ainsi, dit-il, que Polybe pour écrire Phistoire d’Hannibal suivit exactement tous les lieux par où il avait passé pour en faire la description ; mais Denis Sauvage n’a pas eu en toutes choses la même exactitude et on a eu raison de dire qu’il a plus gâté l’histoire de Froissart qu’il ne l’a illustrée par les changements qu’il y a Dits. »

Après quoi il ajoute ce second paragraphe qui mérite d’être cité d’un bout à l’autre :

« Les Routiers se saisirent de la petite ville de Brignais à deux lieues de Lyon où ils firent leur retraite et leur place d’armes parce qu’elle est en lieux dont les avenues sont difficiles entre des vallons. Ce fut l’occasion de la ruine de nos aqueducs et du pont de Francheville que les Romains avaient construits, tant pour continuer les voies militaires qu’ils avaient faites pour la facilité du passage de leurs armées que pour servir à la conduite de leurs aqueducs. Ceux de Lyon, pour leur ôter la commodité de passer pour venir à eux, rompirent le pont de Francheville comme on le voit à présent et eux, pour se fortifier, ruinèrent les aqueducs de Brignais et en firent plus de deux mille charretées de pierres pour en accabler les soldats de l’armée de Jacques de Bourbon, — car ces Tard-Venus assez mal armés s’étaient portés sur une hauteur d’ou ils pouvaient facilement à coups de pierres se défendre (i). »

De cette dernière citation il résulte clairement pour nous que le savant Jésuite n’avait probablement jamais visité les

(i) Le P. Ménestrier. Histoire civile ou consulaire de la ville de Lyon . Lyon, MDCXCVI, chez Jean-Baptiste et Nicolas de Ville, in-folio, p. 490-91.

Vus de face d’après une photographie prise du bas de la plaine en avant de Brignais. Cette figure comprend la plus grande partie du champ de bataille.

lieux dont il parle, car il y a une distance d’environ cinq kilomètres des aqueducs aux Barolles et de plus ces hauteurs étant, comme nous le verrons plus loin, d’un accès difficile, il eût fallu transporter ces deux mille charretées de pierres à dos d’homme, ce qui est parfaitement inadmissible. Au reste, cette précaution eût été absolument inutile, car, ainsi que nous le . dit très bien Froissart, les cailloux étaient alors comme aujourd’hui très abondants sur toutes ces collines où ils font le désespoir des cultivateurs et les Routiers n’avaient qu’à se baisser pour s’en procurer en quantité suffisante pour cribler les assaillants d’une véritable grêle de projectiles.

M. Allut est tout aussi sévère que le Père Ménestrier à l’égard de Denis Sauvage. Ce bonhomme, qui s’entendait mieux, dit-il, à éplucher et à gâter le vieux français de Froissart qu’à décrire des fortifications de campagne fut frappé de l’existence de prétendus restes de fossés et il ne lui en fallut pas davantage pour reconnaître dans cette position du Montrond le lieu occupé par les Compagnies pendant la bataille. M. Allut ne peut admettre qu’une armée de douze mille hommes ait pu prendre place sur un si petit espace et cet argument lui paraît suffisant pour mettre en doute la valeur du commentaire de Sauvage. Nous verrons plus loin le cas qu’il convient de faire de cette opinion.

Pour mon compte je ne saurais reconnaître de valeur aux critiques de mes deux savants prédécesseurs. Je ferai remarquer que Denis Sauvage n’invente rien et qu’il s’appuie sur la tradition du pays. Il a bien soin de nous dire en parlant du Montrond et du bois Goyet que « c’est là où les plus anciens hommes du pays selon le rapport des aïeuls aux pères et des pères aux fils, disent qu’étaient campées les Compagnies. »

Or, en 1558, il n'y avait pas deux siècles écoulés depuis la bataille, espace de temps durant lequel la tradition locale pouvait très bien s’être conservée surtout dans une petite localité où aucun autre événement mémorable ne s’était produit depuis lors.

En 1760, un architecte lyonnais, ci-devant avocat au Parlement, bon écrivain et érudit, André Clapasson, lisait quelques jours avant sa mort, devant notre Académie, un mémoire sur la bataille des Tard-Venus (1). Il avait, disait-il, longtemps vécu dans le pays où il possédait des propriétés et y était retourné récemment pour rédiger son travail. Nous l’avons lu plusieurs fois et n’y avons trouvé aucun renseignement qui pût nous être de quelque utilité. Il paraît avoir été écrit avec une grande légèreté et dans le seul but d’insister sur l’importance de la bataille. L’itinéraire suivi par l’armée royale au sortir de Lyon n’est même pas exactement indiqué, puisqu’il fait passer la même route à la fois parChaponost et par Saint-Genis-Laval ! î II semble admettre aussi que la bataille fut livrée au pied des deux collines situées au nord de Briguais, ce qui est impossible, la cavalerie ne pouvant manoeuvrer sur un terrain aussi accidenté : comme plusieurs, il croit qu’elle s’est terminée près de la ferme des Saignes, où l’on a trouvé, en labourant, des débris d’armures et des fers de lances.

(i) Archives historiques et statistiques du département du Rhône. T. III, pages 413-424. Lyon, 1825. Histoire de Lyon. Recherches (inédites) sur la bataille de Briguais , par André Clapasson. Il naquit en 1708 et mourut en 1760. On le connaît sous le pseudonyme de Paul Rivière de Brinais, ingénieur. C’est ainsi qu’il a signé un petit ouvrage sur Lyon, qui a pour titre : Description de la ville de Lyon , avec des recherches sur les hommes célèbres quelle a produits. Lyon, Aimé Delaroche, 1741 et Bruyset, MDCCLXI, in-12. Voir Pernetti. Les Lyonnais dignes de mémoire. T. II, page 98.

M. Allât, sans contredit le plus compétent des trois, a rédigé son travail dans le voisinage de Brignais, où était sa maison de campagne. Il a comparé sur les lieux les récits de Froissart et de Villani, son historien de prédilection. Durant plusieurs années, il a étudié minutieusement les contours et les ondulations de terrain. Ancien officier dans l’armée française, M. Allut avait fait en 1823, la campagne d’Espagne, ce qui le rendait doublement compétent pour juger une question d’archéologie militaire. Esprit sérieux et historien très précis, M. Allut ne pouvait faire autrement que de se défier de Froissart, souvent coupable d’inexactitudes, et peu soucieux dans ses descriptions pittoresques, des dates précises sur lesquelles repose l’histoire. Sans vouloir trop prendre sa défense contre les juges compétents qui l’ont accusé, nous croyons que dans le cas présent, son récit renferme un fond de vérité beaucoup plus sérieux que ne le croit M. Allut, malgré les quelques détails puérils qui s’y trouvent consignés (1).

Depuis longtemps, en inspectant la plaine des hauteurs de Vourles et des Barolles, je m’étais demandé quelle était cette montagne sur laquelle il insiste tant, et finalement,

(1) L'abbé A. Mellier, dans un travail publié peu de mois après le livre de M. Allut, qu’il ne cite pas, semble avoir eu aussi une connaissance directe des lieux où fut livrée la bataille : mais il les décrit sommairement et dans le seul but de confirmer le récit de Froissart. Néanmoins sa topographie reste confuse. Il semble croire qu’on se battit aux Barolles. Il commet aussi des erreurs historiques. Cf. L’abbé A. Mellier. La Bataille de Brignais et les Grandes Compagnies , in Revue du Lyonnais, année 1860. T. XX, pages 152 et 197.

Le récit de la bataille qui se trouve pages 8 à 14, dans l’ouvrage intitulé : Les bords du Rhône de Lyon à la mer par Alphonse B***< Chroniques et légendes avec cartes et gravures, Paris, 1843, in-8, n’est qu’un pur roman; on n’y trouve pas le moindre détail de topographie.

comme à M. Allut, son récit me paraissait évidemment erroné. En effet, lorsqu’en venant de Saint-Genis-Laval on se dirige vers les hauteurs qui bordent le Rhône, du côté d’Irigny et de Vourles, on croit apercevoir en avant et sur la droite une colline couverte d’arbres, mais, à mesure qu’on s’éloigne, elle paraît s’aplanir, et l’on en vient à douter qu’elle ait pu être le théâtre de la lutte si tragiquement décrite par Froissart. Or, ainsi que nous allons le voir, un examen attentif de la région semble démontrer que la somme la plus grande de probabilités est de son côté et que véritablement la bataille a dû se livrer à peu près comme il nous le dit.

Le village de Brignais est situé à douze kilomètres de Lyon, dans une petite plaine entourée de hauteurs, au débouché de la vallée du Garon, cours d’eau de peu d’importance, affluent du Rhône. Deux routes y conduisent actuellement : l’une, passant par Oullins et Saint- Genis-Laval ; l’autre par Baunan, en suivant le bas des collines sur l’autre versant. Il n’en était pas tout à fait de même au xive siècle.

Ainsi que l’a parfaitement établi M. Allut, la première, à partir de la porte Saint-Irénée, suivait les hauteurs de Sainte-Foy, descendait vers le pont aqueduc de Baunan, traversait la petite rivière de l’Izeron, et rejoignait la route qui conduisait alors comme aujourd’hui de Francheville à Brignais. La seconde, qui avait pour point de départ la Quarantaine, se dirigeait à mi-coteau par Fontanières, audessous de Sainte-Foy et allait aboutir au vieux pont d’Oullins. De là elle continuait un peu sur la droite de la route actuelle, passait près de l’église de cette localité et remontait à Saint-Genis-Laval, d’où elle ressortait en deçà du village, pour longer le pied des collines des Barolles.

Vers le neuvième kilomètre, elle croisait la route actuelle en diagonale, comme le prouve l’existence de quelques restes de murs de clôture qui furent laissés lors des travaux de rectification de cette dernière, qui avaient été reconnus dès 1859 Par M. Allut et que j’ai retrouvés moi-même cette année-ci. Puis, continuant à se diriger sur la gauche, elle passait au pied du mamelon boisé dont nous venons de parler, qui se relie à d’autres élévations de terrain faisant face au village lui-même, qui se trouve à une demi-lieue plus bas dans la plaine. Après avoir traversé obliquement cette dernière, la route ancienne pénétrait dans Brignais, un peu sur la gauche de celle qui y conduit aujourd’hui.

Ce mamelon encore couvert, comme à l’époque où le visita Denis Sauvage, par une végétation très dense « de jeunes chesnes et de redageons de chesneaux en forme de taillis », n’est autre que le bois Goyet ou du Goyet, que cet écrivain, fidèle au texte de Froissart, considérait déjà comme la position de choix d’où les Tard-Venus avaient repoussé les attaques de l’armée royale.

J’ai vérifié moi-même tous ces détails avec la plus scrupuleuse exactitude, pendant de longues heures consacrées à l’exploration méthodique de la région toute entière où a dû se livrer la bataille et dont la surface n’a pas plus de trois kilomètres carrés environ.

Plusieurs fois je suis parti d’Oullins par de belles journées d’automne : monté sur le siège d’une voiture élevée, conduite par un habitant du pays, j’avais à la main le livre de M. Allut et mon carnet d’observations. Je m’arrêtais fréquemment pour aller visiter les points les plus importants ou faire prendre par les amis qui m’accompagnaient, des croquis et des photographies. Non loin de

la dixième borne kilométrique, j’ai reconnu parfaitement le petit chemin dont parle M. Allut et qui conduit en quelques minutes au mamelon boisé, qui se nommait encore il y a quelques années, le bois Goyet (i), et que côtoyait la route au xive siècle. Cette éminence, de forme arrondie et que j’ai parcourue dans toute son étendue, mesure encore environ 50 à 60 mètres de diamètre, quoique sur son pourtour, le défrichement paraisse chaque année gagner du terrain et menace de la niveler (2). Il est meme à craindre que le monticule ne soit bientôt complètement déboisé, et que ce précieux point de repère ne devienne ainsi tout à fait méconnaissable. Comme autrefois, le sol renferme toujours une quantité considérable de cailloux et tout porte à croire que les soldats des Compagnies (c’étaient, dit Froissart, les moins bien armés qu’on avait mis en avant), s’en servirent contre les chevaliers de l’armée royale. Ce tertre domine complètement la plaine qui s’incline en pente douce et l’on a directement devant les yeux le clocher de Briguais, situé à environ deux kilomètres plus bas. En arrière, la pente est assez abrupte et dans la dépression qu’elle cache, toute une armée pouvait prendre place sans être vue de la plaine. A gauche et en arrière, une sorte de ravin de quelques mètres de profondeur, permettait de le contourner aisément et le séparait d’autres élévations de terrain qui certainement à

(1) Ce nom est inconnu aujourd’hui. Il est simplement désigné sous celui du petit bois de chênes. Il 11e faut pas confondre le bois Goyet avec une propriété désignée sur quelques cartes sous le nom de Gayet au pied de Barolles, à droite de la grande route.

(2) Au temps de Denis Sauvage le bois Goyet avait 50 grands pas de diamètre et environ sept vingt en contour. Allut, loc. cil., p. 205.

cette époque devaient être également couvertes d’arbres et d’épais taillis.

Ces hauteurs, qu’avait très bien reconnues Denis Sauvage et qui se continuent dans la direction d’Irigny, se dressent comme je l’ai dit plus haut au-devant de Brignais du côté de l’est, à une demi-lieue avant d’arriver au village situé beaucoup plus bas dans la plaine, qui s’abaisse graduellement jusqu'aux premières maisons. C’est évidemment par le ravin du côté gauche que déboucha le second corps d’armée des Tard-Venus pour la manœuvre décisive.

Au seul bois Goyet peut convenir cette expression de « tertre » que Froissart met dans la bouche des éclaireurs de l’armée royale et que Paradin a bien soin de conserver (i). Un historien du xvne siècle, pour l’ordinaire bien renseigné, qui a décrit la bataille avec un soin tout particulier sans doute d’après des documents que nous ne possédons plus aujourd'hui, J.-M. de la Mure (2) dit positivement que cette éminence sur laquelle les Routiers étaient établis regardait Lyon. Or cette désignation ne

(1) Froissart, loc. cil., édition de Siméon Luce, page 261. Variante du manuscrit d’Amiens.

G. Paradin. Mémoires de VHisloire de Lyon. Lyon, 1573, in-f°, chez Sébastien Gryphe. Livre II, chap. lxxxi, p. 216, ligne 6.

(2) J.-M. de la Mure. Histoire des ducs de Bourbon et des comtes de Forez, publiée par R. Chantelauze. Lyon, 1860-1868. T. Ier, pp. 440-442 et les notes très intéressantes de M. Steyert pour ce premier volume.

La bataille de Brignais est célèbre dans les annales du Forez, car le dernier héritier de la deuxième dynastie de ses comtes y fut tué et son frère en perdit la raison. La couronne passa après eux à la maison de Bourbon. La Mure, toc. cit.

Voir aussi Broutin. Histoire de la ville de Feurs et de ses environs. Saint-Étienne, 1867, in-8°.

saurait être appliquée qu’au tertre du Goyet, le dernier plateau des Barolles étant incliné vers le sud-ouest et par conséquent n’étant pas dans la direction de la ville.

S’il paraît difficile de croire avec le grand chroniqueur qu’un emplacement aussi étroit ait pu être occupé par cinq à six mille combattants, il est rationnel d’admettre qu’un tel nombre d’hommes pouvait largement trouver place sur les élévations de terrain qui s’y reliaient et sur l’importance desquelles j’ai cru devoir insister plus qu’il ne l’a fait lui-même. On ne doit donc pas attacher de valeur à l’expression de montagne dont Froissart se sert aussi plusieurs fois pour désigner cette même position ; elle est évidemment fautive, car elle ferait supposer que la bataille fut livrée sur le coteau des Barolles, ce qui, comme nous le verrons plus loin eût été chose matériellement impossible. Je crois donc que, sur ce point de topographie, il ne saurait y avoir de doutes et qu’il s’agit bien du fameux tertre si bien spécifié au début de la narration de Froissart.

Du haut du clocher de Brignais, grâce aux indications obligeantes de M. le curé Chambeyron, j’ai parfaitement pu me rendre compte de tous ces détails car, de là seulement on peut juger de l’importance de la position stratégique du bois Goyet qui apparaît, vu à l’horizon, comme une vaste redoute se reliant d’un côté aux pentes des Barolles, de l’autre aux collines de Vourles et d’Irigny, assez élevée pour dominer toute la plaine, puisque les toits des maisons directement situées à ses pieds et sur ses côtés n’atteignent pas le niveau du plateau d’où émergent les arbres et les taillis. A l’objection de M. Allut qui pense que la présence de cette végétation sur le mamelon devait empêcher la concentration du premier corps des Tard- Venus, nous répondrons qu’ils occupaient également les

hauteurs voisines, que rien ne les empêchait de s’aligner sur la lisière même du bois qui leur avait permis de se cacher et de se fortifier et pouvait au besoin leur servir de retraite.

Sur la droite en venant de Saint-Genis et vis-à-vis du bois Goyet s’arrête brusquement la petite chaîne des Barolles que longe maintenant la route venant de Lyon et la dernière colline atteint à ce niveau sa plus haute élévation surplombant la plaine dite des Aiguiers (i) en avant de Brignais. En haut de cette plaine du côté du nord se trouve le domaine de Sacuny; un peu plus bas, le cimetière et derrière lui la ferme des Saignes où suivant la tradition, la mêlée aurait été si terrible. Enfin et tout près de la route de Baunan le pénitencier de l’abbé Bancillon bâtiment d’origine toute moderne que nous signalons seulement comme point de repère. Sur la droite et un peu en avant de cette vaste construction se dresse une petite colline boisée qui commande à la fois la plaine des Aiguiers et la route de Baunan (voir la figure 4, page jj et la carte). Elle fut sans doute occupée par les Routiers pendant la nuit qui précéda la bataille. Un peu plus haut la pente atteint le pied du dernier coteau des Barolles, pour aboutira la route de Baunan dont nous venons de parler.

Au nord de Brignais se dresse la colline de Janicu, mamelon escarpé, et en arrière les hauteurs du Bonnet couvertes de vignes. Comme le dit fort bien cette seule fois Glapasson, plusieurs coteaux plus ou moins élevés entourent cette plaine et cachent presque entièrement le village

(1) Elle est traversée obliquement par un petit cours d’eau, affluent du Garon, aujourd’hui presque tari, qui l’inondait autrefois, d’où ce nom d’Aiguiers dérivé du latin aqua et du patois aigue.

vers le nord, de sorte qu’en y venant par cet endroit, « il faut y être en quelque manière pour s’en apercevoir. »

Ainsi que nous l’avons vu plus haut, l’armée royale partie de Lyon arriva devant Brignais après avoir suivi l’une des deux routes dont nous avons parlé, probablement celle qui passe par Baunan. Suivant M. Allut, elle vint camper en haut de la plaine des Aiguiers sur le domaine de Sacuny (i) au pied des Barolles et en travers de la route, conservant ainsi d’un côté ses communications avec Lyon. Je croirais plutôt que l’assiette du camp fut établie sur un point plus rapproché de la petite ville qu’on assiégeait, par exemple au niveau du cimetière actuel, car il ne faut pas oublier qu’à cette époque, où l’artillerie de siège n’était pas encore employée, il était de règle de se placer très près des remparts qu’cn cherchait à escalader. Malheureusement le général en chef négligea de faire garder les hauteurs qui entourent la plaine comme un vaste demi-cercle, commençant vers les collines boisées du côté d’Irigny, pour se continuer par le Mont Rond et le bois Goyet, à l’est, jusqu’à la dernière élévation des Barolles, au nord, se reliant aux collines de Janicu et du Bonnet dans la direction de l’ouest (2).

Comme nous l’avons déjà dit, l’armée royale ne put s’emparer de Brignais et M. Guigue nous montre peu

(1) Sur les cartes de géographie, on trouve une autre terre du même nom, à Francheville. Toutes deux appartenaient au Moyen Age, à une famille de Saconnins (par corruption Sacuny), qui résidait à Chaponost. Le Laboureur. Masures de Vile Barbe , t. Ier, p. 608 de la réimpression de M. G. Guigue. — Lyon, 1887.

(2) Récits de la guerre de Cent ans. Les Tard- Venus en Lyonnais , Fore\ et Beaujolais. — Lyon, 1886, in-8, p. 66.

avant la bataille le général en chef en discussion avec ses soldats qu'il ne pouvait payer et qui le menaçaient de se retirer. De plus, la correspondance des principaux officiers de cette armée avec les préposés royaux demeurés à Dijon nous montre qu’ils s’occupaient exclusivement du siège et ne se doutaient pas de la possibilité d’une surprise (i). Quand la deuxième portion de l’armée des Routiers qui s’était écartée pour le pillage, fut avertie' du danger que couraient les défenseurs de Brignais, elle se hâta de faire sa jonction avec la garnison de Saugues (2) qui venait de capituler avec les honneurs de la guerre et revint à marches forcées pour les secourir.

En un clin d’œil, une dizaine de bandes formant un effectif d’environ 10,000 hommes se concentrèrent à la hâte « et la gravité des circonstances commanda cette discipline et cette cohésion. » Elles suivirent très probable-

(1) Cherest, loc. cit ., pages 168 et 177. Indications prises dans les archives de la Côte-d’Or. — Projets de siège. — Plusieurs lettres au siège devant Brignais. — T. de Loray. Mémoire cité. — Revue, des questions historiques , t. XXIX.

(2) Les Routiers qui occupaient la petite ville de Saugues, dans le Gévaudan, capitulèrent le 25 mars 1362. Le maréchal d’Audrehem les laissa sortir avec armes et bagages. Immédiatement ils se dirigèrent du côté de Lyon, pour rejoindre les deux tronçons de la grande armée et arrivèrent avant lui. On possède l’état détaillé de toutes ces bandes, avec les noms de leurs chefs. Voir: Cherest, Y Archiprètre. Episodes de la guerre de Cent ans , au XIVQ siècle. — Paris, 1879, ch. vi, p. 156 et 184.

« La Compagnie qui s’était emparée de Saugues, avait pour commandant en chef un nommé Pacembourg ou Perrin Boias, d’après Dom Vaissette ( Histoire du Languedoc), ou Penin Bora, selon le Parvus Thalamus. Elle joua un grand rôle à la bataille de Brignais.» Maurice Chanson, Séguin de Badefol , loc. cil., p 12, et le récit de Froissart, loc. cit.

ment les hauteurs qui bordent le Rhône et dominent la plaine au sud-est. Des crêtes boisées de Vourles et des environs qui dissimulaient leur présence, les Tard-Venus purent facilement se rendre compte des positions ennemies. Il est certaines pentes que j’ai explorées moi-même, au bas de la propriété du Coin par exemple (voir notre carte), où en descendant à travers les taillis, on se trouve tout à coup directement en face du village de Brignais qui, quelques instants auparavant était caché par la courbe de la vallée ; conditions excellentes soit pour une attaque inopinée, soit pour un examen complet du terrain sans que l’ennemi ait pu s’en apercevoir.

Il est donc probable qu’une fois renseignées, ces bandes vinrent occuper à la faveur de la nuit toutes les hauteurs qui commandaient la plaine, exécutant de la sorte un mouvement enveloppant qui ne devait pas permettre à l’armée royale de leur échapper.

Bien entendu, ce fut au bois Goyet et dans les replis de terrain situés en arrière qu’ils massèrent la plus grande partie de leurs forces, et sur ce point le combat dut être engagé dès la première heure. Le récit de la charge furieuse de l’Archiprêtre, si tragiquement narré par Froissart, trouve évidemment ici sa place. On comprend alors très bien comment deux généraux expérimentés purent tenter d’une façon rationnelle, l’attaque de ce tertre du côté de Brignais, où il s’incline en pente douce, tandis que du côté opposé, où d’autres ont pu croire qu’elle avait été dirigée, l’accès en est abrupt et tout à fait impraticable pour la cavalerie (i). Les récits les plus authentiques nous montrent,

(i) J. M. de La Mure, loc. cit. — Clapasson. Idem , ibid.

en effet, l’armée royale tournant le dos à Brignais pour cette attaque du bois Goyet et des hauteurs voisines, si bien disposés pour la défensive, surtout contre une armée presque exclusivement composée d’hommes à cheval.

Ainsi s’explique dans ses principaux détails le récit donné par Froissart et pour quiconque a vu les lieux, il ne saurait y avoir d’hésitation à en admettre l’exactitude. Il est impossible en effet de songer à une attaque contre les hauteurs des Barolles, car au niveau de la plaine devant Brignais, elles sont tout à fait inaccessibles à la cavalerie qui, comme nous le disent les historiens, joua du côté de l’armée royale, le principal rôle dans cette terrible journée. La configuration des lieux ne permet pas non plus d’admettre que la lutte ait pu avoir lieu près de la route deBaunan, là où la colline s’incline en pente douce vers la plaine. L’espace n’eût pas été convenable pour se développer en lignes de bataille comme on les disposait alors, car il faudrait supposer une attaque exécutée obliquement par de la cavalerie sur une pente continue contre un plateau boisé et escarpé, ce qui eût été le comble de l’imprudence et de l’impéritie.

D’autre part, les chroniqueurs de l’époque et les principaux historiens étant d’accord à attribuer la défaite de l’armée royale à l’apparition soudaine d’un second corps de Tard-Venus, cachés derrière une colline, on ne voit pas bien de quelle manière il aurait pu exécuter sur les hauteurs des Barolles la surprise qui devait décider du sort de la journée ( i ).

On ne saurait non plus admettre l’hypothèse défendue

(i) Froissart. — le Petit Thalamus. — Villani, moins affirmatif.

par M. Allut (r) d’après laquelle les Routiers, profitant de l’obscurité de la nuit, auraient attaqué le camp après y avoir lancé une grêle de cailloux pour accroître la confusion. Car si la pente des Barolles est trop roide pour être accessible à la cavalerie, elle ne surplombe pas assez la plaine pour qu’il fût possible, du petit plateau qui la couronne, de cribler de pierres le camp établi au dessous de lui. Nous nous sommes d’ailleurs expliqué plus haut sur le peu de probabilité de l’emplacement que lui assigne M. Allut au pied même de la colline (2).

Il est donc certain que la bataille eut lieu au bois Goyet, et ce n’est point à tort que les contemporains ont comparé ce nouveau désastre à celui que venait d’éprouver le roi Jean, au plain de Maupertuis devant Poitiers.

Une fois culbutée dans la plaine, l’armée royale se trouve cernée de toutes parts. Elle est attaquée de flanc par les réserves, en queue par la garnison de Brignais, et comme toutes les hauteurs voisines sont occupées et gardées par l’ennemi, elle est prise ou détruite jusqu’au dernier homme. Personne ne put échapper (3).

Les détails de topographie, sur lesquels nous venons d’insister, permettent de tout expliquer, et le récit de Frois-

(1) Allut, loc. cit., page 21 1-227, et notre carte.

(2) Ces collines étaient alors plus boisées qu’elles ne le sont aujourd’hui, et de plus les côtes les mieux exposées avaient dû être défrichées de bonne heure pour y planter de la vigne, car au xvie siècle, l’histo-, rien Cl. de Rubys (Hist. vèrit. de Lyon , livre 1. page 124), nous parle déjà de la vieille célébrité du vin des Barolles. Dans de telles conditions, elles étaient absolument impraticables pour les troupes pesamment armées, comme elles l’étaient alors et surtout pour la cavalerie.

(3) Allut, loc, cit. page 228. G. Giùguç. Idem, ibid., p. 71.

sart et les traditions locales qui toutes font mention des diverses positions dont nous venons de parler.

Il n’est donc point nécessaire de voir avec quelques écrivains modernes, dans le conflit deBrignais, une surprise nocturne, parce que l’armée fut complètement anéantie (i). Une telle opinion ne saurait être admise, d’abord parce qu’aucun historien n’y fait allusion, sauf Villani, qui comme nous l’avons déjà dit, ne nous donne qu’un récit de seconde main, et ensuite parce qu’un document de l’époque, le petit Thalamus de Montpellier assigne positivement à l’heure de rïone (c’est-à-dire à trois heures de l’après-midi), l’événement de la bataille.

En se rapportant aux données que nous venons de fournir, on voit se dérouler toutes les péripéties du drame, en même temps qu’il est possible de les faire accorder avec les traditions locales, dont jusqu’à présent on avait tenu trop peu de compte, parce qu’elles paraissaient en désaccord avec les données fournies par l’histoire. Ainsi, l’une veut que la bataille ait eu lieu au bas de la colline de Janicu, dans la direction du nord-ouest ; une autre, un peu en avant, vers la ferme des Saignes, où suivant M. Allut, on aurait trouvé dans le sol, des débris d’armures. D’après M. Guigue, une troisième voudrait qu’un général ait été tué au Bonnet ; « ce qui semble bien certain, ajoute-t-il, c’est que la lutte dut avoir lieu sur plusieurs points à la fois. »

Un peu plus au nord, en suivant la route qui rejoint celle de Baunan, à main gauche et en face du domaine de

(i) La bataille de Briguais fut loin d’être une défaite honteuse et tout le monde ht son devoir. C’est bien injustement que quelques contemporains lui donnèrent l’épithète infamante de « Virecul » .

Barolles, et au milieu, le bois Goyet

la Jomarière, on voit sur une petite colline, une pyramide construite en pierres, avec soubassement, ayant trois mètres de hauteur et surmontée d'une croix. C’est bien à tort que quelques habitants du pays prétendent qu’elle fut élevée à la mémoire des soldats tués à la bataille des Tard-Venus. Il résulte, au contraire, de l’enquête à laquelle je me suis livré, qu’il s’agit simplement d’un de ces poteaux en pierres qui soutenaient nos anciens télégraphes aériens et que la croix qui le surmonte a été placée il y a peu d’années, par un propriétaire.

Il suffit de se reporter à la carte que nous avons dressée pour reconnaître au premier coup d’œil de quelle manière les événements ont dû se dérouler, à l’issue des attaques infructueuses de la chevalerie française contre les hauteurs boisées du Goyet, quand la garnison de Brignais prenant à son tour l’offensive, se porta sur les derrières de l’armée à demi vaincue, qui tout à l’heure la contenait.

A ce moment, les Tard-Venus descendent des hauteurs des Barolles qu’ils avaient occupées pendant la nuit et s’établissent entre les pentes de la colline et un petit mamelon boisé, qui commande la plaine sur l’emplacement où se trouve actuellement le Pénitencier, gardant ainsi la route de Baunan, sur le point le plus rapproché du champ de bataille. Comme toutes les hauteurs du nord-ouest sont également en leur pouvoir, l’armée royale se trouve de la sorte complètement enveloppée. Il est permis de croire que sur plusieurs points, diverses fractions de cette armée cherchèrent à se créer un passage de vive force, mais qu’elles ne purent y réussir à cause de l’importance des positions qu’avaient su prendre les ennemis.

Il est aussi probable que les groupes qui tentèrent de se faire jour vers le Bonnet et le Janicu, n’étaient pas bien

où l’armée royale fut poursuivie et anéantie après l'attaque infructueuse du Goyet; dans le fond on voit les bâtiments du pénitencier de l’abbé Bancillon.

nombreux et qu’ils formaient sans doute l’arrière-garde de l’armée qui combattait en avant du bois Goyet. La situation excentrique de ces positions autorise à admettre que sur ces points éloignés, la lutte ne put avoir une bien grande importance (i).

Lorsque l’armée que commandait Jacques de Bourbon, après avoir été par deux fois repoussée devant le tertre et les hauteurs voisines, se vit attaquée subitement sur son flanc droit et sur ses dernières, elle chercha à gagner au plus vite la seule ligne de retraite qui lui restait du côté de Lyon, c’est-à-dire la route qui conduit à Baunan, sur le revers des Barolles. Comme, à ce niveau, la pente est assez accentuée, condition éminemment défavorable pour une cavalerie en désordre, les Routiers placés comme nous l’avons vu plus haut, purent facilement lui barrer la route en se portant vigoureusement en avant, depuis les derniers contreforts qui, du côté du nord, sont beaucoup moins élevés, jusqu’à la plaine des Aiguiers, légèrement inclinée du côté du sud, que gravissait en ce moment l’armée vaincue.

Poursuivie avec vigueur par les troupes ennemies du

(i) Le Baron Raverat prétend que le combat ou un de ses épisodes eut lieu dans le pré des Troques (?) situé entre le bourg et la Côte (dans la vallée du Garon et sur sa rive droite). « On y trouve, dit-il, des débris d’armes et des ossements en quantité, chaque fois que l’on ouvre un fossé. » Autour de Lyon. Excursions historiques , pittoresques et artistiques (2e édition), 2e série. Extrait de Lyon-Revue , pages 37 et 38. Cette assertion aurait besoin d’être confirmée par de sérieux témoignages, car on a peine à croire à une telle conservation des ossements dans des champs cultivés pendant une période de plus de cinq siècles ! Il est cependant possible qu’une partie des fuyards cherchant un refuge dans la vallée du Garon, ait été exterminée sur ce point?

côté de son camp placé à un kilomètre plus bas sur les ondulations de terrain où se trouve actuellement le cimetière, elle y est bientôt forcée et anéantie dans la petite plaine des Aiguiers.

Là eut lieu le grand carnage dont la tradition nous a gardé le souvenir. Elle est constante à nous dire que le domaine dépendant de la ferme des Saignes, derrière le cimetière (voir la carte et la troisième figure), fut le véritable théâtre de l’extermination de l’armée royale. Telle est aussi l’opinion de plusieurs écrivains compétents qui tous insistent sur le fait qu’à cette place on a trouvé des débris d’armures et des fers de lances. Nous la partageons aussi, avec la différence, que fidèle au récit de Froissart, nous n’admettons pas que la bataille ait commencé sur ce point. Mais, comme le fait très judicieusement remarquer M. Guigue, ce mot de Saignes ne saurait dériver du latin « a sanguine »; il n’a donc aucun rapport avec l’événement et son étymologie encore inconnue doit être recherchée bien avant le xive siècle.

Je ne saurais terminer cet examen des lieux, sans dire quelques mots d’une autre tradition qui me paraît bien avoir aussi son importance.

Sur le plateau qui couronne la dernière élévation des Barolles, se trouve un énorme bloc erratique présentant vaguement la forme d’un lit (i). De temps immémorial,

(i) « Le terrain erratique alpin a conservé sur les collines d’alluvions anciennes de Millery, de Saint-Genis-Laval, des Barolles, de Sainte-Foy ses caractères les plus distinctifs. Il existe de gros blocs erratiques au milieu des débris de ces moraines frontales, mais la plupart des volumineux fragments de roches des Alpes ont été exploités comme matériaux de construction et détruits. Cependant quelques-uns ont été

les habitants du pays le désignent sous le nom de Pierre Souveraine, parce que, disent-ils, c’est sur elle que furent déposés le duc de Bourbon et son fils, mortellement blessés pendant la bataille. Je me suis rendu moi-même auprès de ce singulier monument historique, aujourd’hui renfermé dans une propriété particulière. J’ai vérifié la parfaite exactitude de la description qu’en donnent les géologues et en ai fait prendre la photographie. Comme on le voit, d’après le dessin que nous reproduisons, il ressemble à la plupart de ces blocs qu’on rencontre si fréquemment sur toutes ces collines et qu’aimait à représenter dans de charmants paysages, notre peintre lyonnais Duclaux. Or, il est un détail sur lequel je crois devoir insister. Sur la partie verticale de la pierre, il existe une croix de fer. Cette croix, nous a-t-on dit, en a remplacé une beaucoup plus ancienne, dont on voit encore les débris, et la tradition prétend qu’on n’a cessé d’en entretenir de semblables, depuis la bataille jusqu’à nos jours, en souvenir des illustres personnages qui avaient souffert à cette place. Cependant M. Allut se refuse à accorder aucune valeur à cette tradition (i).

respectés et de ce nombre est la pierre Souveraine des Barolles.» A. Faisan. Esquisse géologique du terrain erratique et des anciens glaciers de la région centrale du bassin du Rhône , in Bulletin de la Société de Géoçrablne de Lyon. T. IV, 1881, § m, p. 396.

(1) Une d’entre elles veut que plusieurs chevaliers aient été enterrés dans le voisinage. Cf. Autour de Lyon (édition illustrée), 1893, par M. Josse. D’autres soutiennent que son nom vient de ce que le roi Henry IV pendant son séjour au château de Beauregard y aurait donné des rendez-vous amoureux. Raverat, loc. cit. Cette version est tout à fait inadmissible. Lorsqu'en 1564, Catherine de Médicis vint y rendre visite à la famille de Gadagne, avec ses trois fils et le jeune prince de Béarn, personne ne pouvait songer que ce dernier serait un jour le souverain de la France.

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(D’après une photographie de M. Ph. Gen'OJd, interne des Hôpitaux de Lyon).

Ce bloc, dit-il, n’a de singulier que son nom et il ne peut avoir de rapport avec le comte de la Marche, qui n'était qu’un des grands vassaux de la couronne et point souverain. A cette objection du savant écrivain, nous répondrons que le pays étant depuis peu réuni à la couronne, la présence de ces deux membres de la dynastie régnante devait sans doute avoir frappé l’esprit des populations qui les considéraient comme les représentants directs de l’autorité souveraine. Il devait en être de même des Routiers, dont beaucoup appartenaient à des nations étrangères et se savaient p ertinemment en guerre ouverte avec le roi.

M. Allut pense, en outre, qu’il est peu probable que les deux blessés aient été transportés sur cette pierre, ne fût-ce qu’à cause de son éloignement du théâtre du conflit, soit qu’il ait eu lieu au bois Goyet, soit qu’on ne doive pas le chercher ailleurs que dans la plaine des Aiguiers, au pied des Barolles.

Les détails minutieux de topographie dans lesquels nous venons d’entrer, réfutent complètement cette seconde objection. Nous avons expliqué comment ces hauteurs furent occupées probablement de nuit, dès son arrivée, par le deuxième corps des Routiers, dans le but de couper la retraite de leur ennemi, du côté de la route de Baunan. Rien donc de surprenant, qu’une fois blessés et pris dans la plaine, les deux malheureux princes aient été conduits en lieu sûr, sur un point relativement éloigné du champ de bataille, à l’abri d’un retour offensif ou d’un coup de main.

Dès qu’il fut constaté qu’ils ne devaient pas survivre à leurs blessures, et qu’on ne pouvait compter sur une rançon, les généraux vainqueurs permirent à leurs serviteurs de les reconduire à Lyon par cette même route de

Baunan, qu’ils parcouraient naguère pleins d’espoir et de confiance dans la victoire.

Après avoir langui quelques jours, ils moururent de leurs blessures et furent inhumés provisoirement dans l’église des Dominicains de la place Confort à Lyon; une inscription funéraire qui les concerne existe encore et se trouve actuellement au Musée Saint-Pierre. C’est donc bien à tort que S. Luce a écrit qu’ils furent enterrés à droite du grand autel de l’église des Dominicains de Confort, commune de Collonges, arrondissement de Gex, département de l’Ain! (i).

Ainsi décrit d'après les documents de l’époque, les traditions locales et l’inspection minutieuse des lieux, le conflit de Briguais présente un intérêt tout particulier pour l’histoire militaire du xive siècle. Ce n’est plus cette échauffourée nocturne dans laquelle, selon certains historiens modernes, une armée de quinze mille hommes composée d’excellentes troupes aurait été anéantie par quelques bandes d’aventuriers. Il s’agit au contraire d’une grande bataille livrée dans des conditions tout à fait spéciales en dehors des règles suivies jusqu’à ce jour.

Depuis l’invasion des Barbares et pendant toute la durée du Moyen Age, la manière de combattre consistait à suivre exclusivement l’ordre tactique, sans exécuter ni manœuvres ni évolutions d’ordre stratégique. Les progrès dans l’art de la guerre portaient principalement sur l’armement et le développement des forces physiques nécessaires pour le bien manier. Les armées combattaient ainsi que les anciens preux en champ clos comme dans de véritables tournois : au plus fort, au plus brave appartenait la victoire. C’est

(i) Siméon Luce. Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époque. Paris, 1876, ch. xi, page 366. Allut, loc.cit p. 239.

pourquoi les stratagèmes et ruses de guerre étaient sévèrement bannis du code de la chevalerie comme indignes de vaillants soldats. Au temps des Croisades les Musulmans eux-mêmes auraient eu honte d'y avoir recours.

Il en était encore ainsi au début de la guerre de Cent ans. Français et Anglais suivaient les mêmes errements.

Seulement ces derniers avaient un armement supérieur au nôtre (i), une infanterie parfaitement organisée munie d’arcs excellents.

A Crécy comme à Poitiers, la chevalerie française vint se briser contre ces fantassins retranchés et abrités derrière des pieux et des palissades, qui décochaient sur elle une grêle de traits acérés.

L’infanterie française médiocrement armée et mal

exercée ne put rendre aucun service. Dans ces deux mémorables journées, il n'y eut à proprement parler ni mouvements tournants ni évolutions d'aucune espèce. Le succès fut la récompense du bon ordre et de l’excellente discipline des troupes anglaises.

Toute autre fut, dès le début, la manière de combattre des Routiers et des Tard-Venus. Peu leur importaient les

(i) Prosper Mérimée. Histoire de Don Pèdre. Paris, 1865, p. 403 et suiv. L’auteur de Y Histoire Générale (publiée sous la direction de Lavisse et Rambaud), t. III, page 77, Paris 1893, qui traite delà guerre de Cent ans, exagère la supériorité de l'armement des Anglais. Il critique à tort les lances énormes des Chevaliers français, ignorant que pour l’ordinaire au moment du combat les hommes d’armes mettaient pied à terre pour les raccourcir : Froissart appelait cette opération retailler les lances. Cf. André Steyert. Aperçu sur les variations du costume militaire dans V Antiquité et au Moyen Age. Lyon. Louis Perrin, 1857, figures 21, 22, 23, et la belle gravure du même auteur représentant la bataille de Brignais dans Allut, loc. cit., page 189.

moyens pourvu que le but fût atteint. Suivant M. G. Guigue, 1 historien distingué des grandes compagnies que j’ai cité si souvent, « il est à remarquer que ces bandes refusaient presque toujours le combat, se contentant de résister lorsqu’elles étaient à l’abri derrière de bonnes murailles et encore traitant volontiers. Elles n’opéraient guère que par surprise, poussant vivement, d’un centre de ralliement convenu des pointes à de grandes distances pour s’éclairer, piller, rançonner et s’assurer des places de repère de façon à rester toujours en communication, puis converger par compagnies ou tous ensemble, s’il y avait lieu, sur un point déterminé pour tenter de hardis coups de main. »

Comme ils étaient toujours en pays ennemi, les Tard- Venus ne tenaient qu’un très petit nombre de places fortes et n’avaient pas de magasins, le ravitaillement leur était fort difficile et ils étaient forcés de se fractionner pour pouvoir vivre dans la campagne sans en épuiser trop rapidement les ressources.

Ainsi divisés il leur fallait à tout prix conserver leurs communications afin de pouvoir se concentrer à un moment donné quand des forces sérieuses leur étaient opposées.

G est ce qu ils firent à Brignais. En quelques semaines ils purent se réunir en une véritable armée alors que les généraux du roi ne croyaient avoir affaire qu’à des bandes dispersées. De points très éloignés les uns des autres les diverses compagnies convergèrent toutes vers le même champ de bataille où elles arrivèrent au jour fixé, exécutant de la sorte le magnifique mouvement tournant que nous avons décrit plus haut dans ses détails. Suivant le thème favori de certains stratégistes modernes, elles se concentrèrent pour la bataille sans laisser à leur adversaire le temps

de les voir prendre leurs positions (i). Telle est la seule explication de la victoire qu'elles remportèrent.

Les Tard-Venus avaient ainsi fait de la grande stratégie, sans s’en douter, par le seul instinct du danger qui les menaçait, mais l’exemple était donné et la méthode qu’ils avaient inaugurée allait bientôt prévaloir, d’autant plus qu’un grand nombre de capitaines célèbres dans la suite avaient fait leurs premières armes à côté d’eux.

En effet, deux années plus tard, du Guesclin à la tête d’une armée composée en grande partie d’anciennes bandes, grâce à une ruse de guerre du même genre, gagnait sur les Anglais la célèbre bataille de Cocherel (2).

Un changement complet dans les pratiques de l’art militaire venait ainsi d’être inauguré en France, et désormais, toutes les fois qu’on reviendra aux anciens errements, ce sont d’effroyables défaites qu’on aura à enregistrer.

Nous avons parlé plus haut des dangers que Lyon avait courus au moment de la bataille de Brignais. Près d’un siècle plus tard, en 1430, sous le règne de Charles VII, nos murs furent de nouveau menacés. Profitant des désastres de la France, un grand seigneur félon, Louis de Châlon, prince d’Orange, avait eu l’idée de se tailler une principauté indépendante dans nos contrées. Naturellement, Lyon devait

(1) Baron Colmar von der Goltz. La nation armée , trad. [E. Jaeglé. Paris 1884, page 274.

(2) Collection de chroniques, mémoires et autres documents , par Jean Yanoski : Froissart. Paris, Didot, 1853. IXe Récit, Bataille de Cocherel (1364), p. 142, voir le ch. clxx (p. 1 5 1 ) . Comment par le conseil de messire Bertran les Français firent semblant de fuir, etc. Voir surtout Simeon Luce. Bertrand du Guesclin. Paris, 1876, ch. xiv, pp. 445, 6, 7.

être la capitale, aussi tous ses efforts avaient-ils pour but de s’en rendre maître le plus rapidement possible. On le vit bientôt s’avancer jusqu’à nos portes, suivi d’une nombreuse armée de Bourguignons et de Savoyards.

Cette fois il n’y avait plus à compter sur l’appui de la couronne, car les Anglais étaient maîtres de plus de la moitié du Royaume. Le sénéchal de Lyon, Humbert de Grôlée, qui y commandait pour le roi avait à peine quelques soldats à opposera cette invasion. Mais les Lyonnais étaient décidés à ne point se soumettre à un méchant prince : ils mirent sur pieds leurs milices « quinze à seize cents compagnons, gens d’élite et de choix » et achetèrent à prix d’or le concours de Rodriguez de Villandrando, célèbre chef de bandes, qui amenait avec lui plusieurs centaines d’aventuriers bien équipés et parfaitement exercés.

La petite armée marcha immédiatement à l’ennemi qu’elle atteignit à quelques lieues de Lyon, non loin des bords du Rhône près du village d’Anthon. Le souvenir de Brignais était certainement présent à l’esprit du général en chef, car Humbert de Grôlée, malgré ses préjugés aristocratiques et l’intrépidité de son courage, eut la sagesse d’écouter les conseils du mercenaire et de le laisser manœuvrer à son aise. A la faveur d’une marche de flanc très hardie à travers bois, Villandrando attaqua l’ennemi en pleine formation et jeta

le désordre dans ses colonnes. Pendant que Louis de Châlon, à l’instar de Jacques de Bourbon, armait chevaliers de jeunes seigneurs sur le champ de bataille, ses troupes vigoureusement chargées sur tous les points par les Lyonnais étaient complètement mises en déroute et le prince vaincu dut traverser le Rhône à la nage pour échapper à ceux qui le poursuivaient.

Telle fut la célèbre bataille d’Anthon dont Paradin,

Rubys et Chorier nous ont donné le récit imagé, d’après les documents de l’époque (i).

Cependant le souvenir de cette victoire ne s’est point conservé parmi nous au même degré que celui de la défaite de Brignais. C’est qu’en 1430 on était seulement exposé à changer de maître, tandis que soixante-huit ans auparavant, l’armée des Tard-Venus menaçait la ville d’une ruine complète et irrémédiable.

(1) Paradin. Mémoires de VHistoire de Lyon. Antoine Gryphius, Lyon, 1573. L. II, ch. xcviiii (sic), p. 247. — Cl. de Rubys Histoire véritable de la ville de Lyon. Lyon, 1604. L. III, ch. xlviii, p. 335. — Chorier. Histoire générale du Dauphiné, p. 427. — Gollut .Mémoires des Bourgougnons de la Franche-Comté. Dole, 1592 in-f°, Livre X, ch. lxiv, p. 779, et parmi les modernes, J. Quicherat. Rodrigue de Villandrando l’un des combattants pour l'armée française au XV^ siècle. Paris 1879, et le récit si vivant et si animé de René Mouterde, intitulé : Un épisode lyonnais de la *fin de la guerre de Cent ans. — L'affaire des quatre coursiers du prince d'Orange. Revue du Lyonnais. 1891, cinquième série, tome XI, et tiré à part. Lyon, 1891, in-8°.

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