‹ Guy de MaupassantChapitre 4 sur 12 · FRANZ LISZT A RICHARD WAGNER · texte numérisé non relu

FRANZ LISZT A RICHARD WAGNER

Sublime cher ami,

Profondément ému par ta lettre, je ne puis te remercier par des paroles. Mais je soupire après le moment 011 toutes les sombres considérations qui me retiennent au loin se dissiperont — et nous nous reverrons bientôt. Car je dois aussi t'expliquer comment mon âme reste inséparable de vous — ranimée intimement dans « ta seconde plus haute vie, dans laquelle tu pourras ce que tu n'aurais pu tout seul ». J'y vois la bénédiction du ciel ! La grâce de Dieu soit avec \ ous comme tout mon amour !

20 ]\Iai 1872 (i). F. L.

La réconciliation tant désirée de part et d'autre, fut bientôt un fait accompli et le 2 septembre, Wagner et sa femme arrivèrent à Weimar; le mois suivant, Liszt faisait son premier voyage à Bayreuth.

Désormais, Rome sera de plus en plus délaissé par le maître; l'irrésistible enchanteur dont les Niebelungen vont bientôt vivre sur la scène qui leur est destinée, l'attire à sa suite, dans la petite ville de Franconie où il a fait édifier le temple de son art.

Pendant cette dernière période de sa vie, Liszt partage l'année entre Budapest, — où ses compatriotes l'on nommé président de l'Académie de musique en 1871 (il y passe les mois d'hiver) — Weimar, d'avril à juillet, — et la villa d'Esté, à Tivoli, « où Son Emi-

(i) Briefe an die Fiirstin, III, pp. 349-350 (Weimar, 1872), « 21 juin ».

nence le Cardinal Hohenlobe lui fait l'accueil le plus aimable (i) ». Mais, c'est « l'immense événement de l'art contemporain : Les Niehclungen à Bayreuth )), qui retient surtout son attention, et lorsque <( la grande merveille de l'art germanique s'accomplit (2) », en août 1876, il est un des premiers à la célébrer sans réticence. Chaque « c}xle » de représentations le ramène dans la petite ville franconienne et, lorsque Parsifal paraît, le 26 juillet 1882, son admiration n'a plus de bornes :

Œuvre sublime, sublimissime — sans précédent quelconque ! L'immense génie de Wagner domine l'art dramatique en la deuxième moitié du xix' siècle. Le Parsifal est plus qu'im chef-d'œuvre, c'est une révélation dans le drame musical ! On a dit justement qu'après le cantique des cantiques de l'amour terrestre, de Tristan et Isolde, Wagner a glorieusement tracé dans Parsifal le suprême cantique de l'amour divin, selon l'étroite possibilité du théâtre. C'est l'œuvre miracle de ce siècle! (3).

Mais l'admiration, cbez Liszt, ne fut jamais exclusive, et celle que provoquait chez lui l'incomparable IVorttondichter de Bayreuth ne pouvait lui faire oublier son frère ennemi, Berlioz, auquel Paris projetait alors d'élever une statue.

Quoique Berlioz m'ait tristement renié en 1866 à Paris, j'affirme constamment mon admiration pour son génie, écrit-il de Weimar avant la reprise prochaine de Benvcnuto Cellini à Leipzig. Son prénom, Hector, ne lui a pas porté bonheur, dit-il une autre fois — l'Achille Wagner étant survenu en dominateur du drame musical contemporain.

Et après avoir dit à la princesse qu'il contribue personnellement pour 300 francs au monument de Berlioz, il ajoute :

Si vous voulez gracieusement participer à la souscription, un peu maigre, pour le monument de Berlioz — ce sera bien, 100 francs suffisent de votre part. Dans les quelques lignes qui accompagneront votre envoi, je vous engage à rappeler que Berlioz vous a dédié les Troycns.

Sans interruption, la correspondance avec la princesse Wittgenstein se continue, mais le ton change parfois : il y a ici et là des traces de désaccord qu'il n'est d'ailleurs pas très facile de préciser.

(i) Td., ib., Lisst's Briefe, II, à Marie Lipsius.

12) Briefe an die Fiirstin, IV.

(3) Déjà, lors de la première représentation des Meistersinger, il écrivait : « Si j'avais un livre à faire sur Wagner, je prendrais volontiers pour épigraphe ce mot de Victor Hugo : « J'admire tout, j'admire comme une 1)rute. » {Lettres à une aiuie, p. 201, « 13 juin 68 ».)

FRANZ LISZT

Il est évident que Liszt, ayant repris peu à peu sa vie nomade et mondaine, quoique beaucoup moins active qu'autrefois, l'influence de la princesse, n'étant plus immédiate, est moins prépondérante.

Le grand accablement de mes vieux jours est de me trouver en contradition avec vous, avoue-t-il une fois. Il n'en était pas ainsi de 1847 à 1862. Sauf quelques querelles sur les exigences littéraires et mes sottises, nous étions de plein accord sur toutes les questions essentielles. Rome et vos transcendances d'esprit ont changé tout cela — mais encore maintenant je n'admets que les différences d'opinion, non le dissentiment du cœur — auquel jamais je ne souscrirai, dussé-je vous opposer les plus formels démentis. Bavarder davantage sur nos oppositions à Rome me semble superflu et même fâcheux... Au fond, et très douloureusement pour moi — quatre points cardinaux m'éloignent de Rome. Les nommerai-je? Oui — ils sont vous et moi, votre fille et la mienne. Là-dessus, je n'ai qu'à me résigner à distance, à la dévotion de la croix du bon larron! F. L. (i).

Le baptême m'a donné pour patron Saint François de Paule, d'origine obscure, et fondateur de l'ordre des Minimes. Il jeûnait et se macérait, n'écrivait pas ses sermons, et ne s'occupait guère de littérature. Votre patron. Saint Charles Boroméc, d'illustre famille, était de bonne heure cardinal et participait ainsi au gouvernement de l'Eglise. Il s'intéressait même à la musique, et protégeait la réforme alors permise de la Chapelle Sixtine, dans le sens de Palestrina. Tout en jeûnant et se macérant, comme Saint François de Paule, et prenant pour devise Humilitas, — il restait archevêque de Milan et Porporato. Nos deux patrons expliquent au mieux nos différences d'opinions. Vous planez en haut, et je barbotte en bas. Je m'attache au Minime — et vous vous accordez avec le Grand, qui doit régner et gouverner! Pourquoi discuter? Vous devez nécessairement avoir raison. Pardonnez-moi seulement de ne pas m'émerveiller de la ménagerie symbolique des lions, aigles, ours, loups, renards et serpents. Les rugissements et fausses notes des tms et des autres ne me charment pas plus que les hurlements et sifflements des autres ! Soit dit en toute soumission catholique : la prudence des serpents pourrait se passer de venin et la simplicité des colombes de fiel! (2).

Au cours de ces dix dernières années de sa vie, Liszt, qui jouissait de la plus grande popularité, dont le nom, entouré de légendes, était connu de toute l'Europe, fit deux voyages à Paris : l'un en 1878, lors de l'Exposition (il était membre du jury de la classe 13), ne dura que dix jours; l'autre, quelques semiaines avant sa mort, fut

(i) Briefe an die Fiirstin, IV.

• (2) Briefe an die Fi'irstein, IV, p. 170, du « 10 janvier 77, Budapesth ». Cette lettre ne partit que le lendemain, après que Liszt l'eût écrite et abrégée, « tâchant d'éviter les arguments de la passion «.

coupé par un voyage à Londres, en mars et avril 1886. La Messe de Gr.an « désormais réhabilitée, malgré l'opinion contraire de Berlioz en 1866, et de son scribe d'Ortigue, bon catholique et mon ami de jeunesse », fut exécutée à Saint-Eustache, on se rappelle encore aujourd'hui avec quel succès, sous la direction d'Edouard Colonne, qui inscrivait en «même temps, au programme de ses concerts Les Préludes, Orphée et la Rhapsodie hongroise. A Saint-James Hall, à Londres, Mackensie dirigeait VElisabeth; le 8 mai, le même oratorio était exécuté au Trocadéro, dont la salle était « convenablement remplie de tout Paris » (i). Le succès artistique, il faut le constater, ne répondit pas au succès de curiosité; les temps n'étaient pas encore venus.

De retour à Weimar le 17 mai, Liszt se rendait deux mois plus tard à Bayreuth, assister aux représentations wagnériennes. Atteint d'un catarrhe pulmonaire qui l'inquiétait assez sérieusement depuis quelque temps, il s'éteignait, le 31 juillet, dans la petite maison qu'il occupait à Bayreuth. Il avait assisté à la dernière représentation de Tristan et Iseult, le 25 juillet. Ses dernières paroles furent : « Adieu, Tristan ! (2) ».

Selon sa volonté d'être enterré « là où la volonté de Dieu l'a fait mourir », les obsèques de Liszt eurent lieu à Bayreuth, le 2 aoîit. Le kronprinz Frédéric, venu à Bayreuth pour les Festspiele y assista, et dans la ville en fête par la présence de l'héritier de l'Empire allemand, l'événement revêtit une solennité grandiose.

La princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein ne survécut que peu de mois à celui qui pendant quarante ans lui avait voué la passion la plus noble, et dont les lettres, suivant l'expression de Mme La Mara, sont comme « une apothéose de l'amour ». Elle s'éteignit à Rome le 9 mars 1887 (3).

Après Wagner, après l'infortuné Louis II de Bavière, Liszt disparaissait, au milieu de l'apothéose qu'il avait prévue et préparée de longue date, avec sa clairvoyance de prophète et d'artiste, et avec lui, l'incarnation d'une génération qui, succédant à la période romantique, avait donné un nouvel idéal à notre humanité. Décembre içio.

J.-G. Prud'homme.

(i) Id., ib., pp. 172-173, du « 14 janvier yy, Budapesth ».

(2) La dernière lettre de Liszt à la princesse Wittgenstein est datée de « Colpach, Luxembourg, 6 juillet ». Liszt parut pour la dernière fois en public le 19, à Luxembourg.

(3) Voir Une Amie de Liszt, par M. Melegari {Revue de Paris, i" sept. 1897).

Le Gérant : Ernest Reynaud.

I"- Janvier 1911

Portraits d'Hier

Gérard de Nerval

Par Henri STRENTZ

GERARD de NERVAL d'abrès une eau-forte

Portraits d'hier

N" 44. — / Janvier 1911

Gérard de Nerval

Les hommes ne sont mystérieusement sensibles qu'aux poètes qui n'oublièrent pas qu'en pleine détresse de vivre, parfois, des heures merveilleuses s'allument. Un poète toujours heureux ne les émeut guère; un poète sans cesse larmoyant les excède. Peut-on suggérer ainsi la séduction toujours vive de la personnalité souriante et tragique de Gérard de Nerval ?

La vie de cet attachant écrivain passa tour à tour du ravissement à une doitleur voilée, presque pudique. A lire son œuvre surtout faite de fragments, on a l'émotion d'aller dans un cimetière plein de stèles brisées honorant des adolescents qui moururent sans donner leurs fruits. Gérard de Nerval ne fut-il pas en effet l'un de nos plus touchants tresseurs de guirlandes printanières ?

Rares sont parmi les poètes, ceux qui accédèrent comme lui dan? les domaines privilégiés du Rêve. Il fut le plus libre des hommes en croyant à toutes l'es fois. Curieux et enthousiaste, rien ne l'enchaîna que l'Amour. Sans défiance, il commit toutes les imprudences de l'être qu'aucun avertissement ne peut retenir et son existence s'écoula à respirer les fleurs des champs, en souvenir d'une enfance idyllique vécue sous le ciel le plus nuancé de notre pays, et les tubéreuses des jardins défendus oti s'empoisonna son intelligence avide de tant de secrets.

Souvenons-nous du dangereux empressement avec lequel, à dixhuit ans, il accourut se mettre au service du Merveilleux, sous la conduite de Méphistophélès ! Il nous semble lui entendre dire avec la soumission heureuse d'Ariel à Prospéro :

« Pardon! Maitre ! Je me conformerai aux commandements et je ferai gentiment mon métier d'esprit ! »

Son métier d'esprit ! Il l'accomplit avec un zèle infatigable. Toute sa vie est une obéissance aux désirs d'une imagination jamais au repos

et à deux passions qui n'en font qu'une : sa fidélité à une terre unique et l'adoration d'une âme intangible.

Si Chopin eut la révélation de son génie, suivant ce que nous en rapporte Liszt, d'avoir vu danser, enfant, les belles Polonaises endiamantées sous les lustres des salons de Varsovie, ce fut en assistant aux rondes des jeunes villageoises de l'Ile-de-Franoe que Gérard de Nerval sentit sa vie s'emparer du charme qui le rendra immortel

La noblesse de la douleur le saore diavantage à nos yeux. Cet artiste, au coeur délicat d'où émane un rayon de si tendre joie, fut un grand mélancolique. L'éternel'le damnation de Prométhée pèse sur son destin :

Un point noir est resté dans mon regard avide.

Cri de malheur de celui qui, d'un œil trop frais

Contemple impunément le Soleil et la Gloire.

Toujours entre ce maudit et le Bonheur apparaîtra l'ineffaçable point noir. Il entachera ses plus aimables visions.

De plus, la Femme, sans le vouloir, sera cruelle pour cette âme trop candide. Aussi, toujours la verra-t-il empreinte d'une sorte de grandeur mythique et lui inspirera-t-elle une instinctive « terreur secrète ».

« Vous l'avez aperçue sans doute avec sa tête au col flexible qui se dresse sur son corps penché... — nous confie-t-il de la fée du Rhin : la Lorely. — Sa longue chevelure blonde tombe à droite sur ses blanches épaules comme un fleuve d'or qui s'épancherait dans les eaux verdâtres... Son sourire est doué d'une grâce invincible et sa bouche entr'ouverte laisse échapper les chants de l'antique syrène. »

Pour avoir trop regardé le sourire d'une « ondine fatale » qui, bien que charmeuse de foule, ne pouv-ait atteindre à la hauteur de ses rêves trop purs, une flamme embrasa son rêve et sa lueur grandissante l'entraîna de plus en plus hors de la vie...

Il n'était pas de son temps, quand il passa parmi les hommes : d'aucuns le trouvaient suranné; aujourd'hui il est un des rares écrivains qui apparaissent vraimenit jeunes parmi de bru>'aiits contemporains déjà couverts de rides et de poussière. On le trouvait périmé : il annonçait l'avenir.

Tout en lui respirait la poésie, l'esclavage confiant de la Beauté. Ses amis les plus sceptiques s'attendrissaient devant son déchirement mystérieux. « Il avait dans la voix des inflexions si douces qu'on se prenait à l'écouter comme on écoute un chant. Tous ceux qui ont

entendu cette voix ne l'oublieront jamais », nous apprend un témoin die sa vie (i).

Une ferveur captivante, faite d'une sorte de souffrance heureuse, monte à jamais du souvenir de cet ange terrestre dont l'amour malheureux fut l'aliment presque absolu et qui, sous l'égide des fées bonnes et mauvaises, fut un très pur poète en même temps qu'un homme simple et bon.

Il y aura cent-deux ans, le vingt-et-un mai prochain, que naquit à Paris, rue Saint-Martin, 96, Gérard de Nerval. Son père, Gérard Labrunie — de Nerval fut un pseudonyme pris par son fils dans la vie littéraire — était chirurgien dans l'armée de Napoléon. Gérard de Nerval connut à peine sa mère. Celle-ci, pour accompagner son époux vers les steppes de la Russie où l'Empereur entraînait ses soldats, le confia, âgé de dix-huit mois, aux soins d'un de ses frères qui habitait Montagny, petit village du Valois..

On imagine l'influence providentielle que dut exercer sur la sensibilité de cet enfant quasi-o^rphelin, la contemplation d'une campagne aux fins paysages de prairies et de bois sillonnés de clairs ruisseaux chanteurs, sous un ciel délicat parsemé d'agiles nuages, et quelle dut être sa vie parmi une population à l'image heureuse de cette province encore fidèle aux coutimies de la \neille France.

Gérard atteignit sa septième année... On connaît ce récit de sa première entrevue avec son père; on ne résiste jamais à l'émotion de le reproduire :

« Je jouais, insoucieux sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldats. Le premier m'embrassa avec une telle effusion que je m'écriais: «Mon père!... tu me fais mal ! )) L'étreinte lui avait révélé la qualité de l'étranger (2).

« Tu me fais mal ! » N'est-ce pas déjà le cri de douleur que devait si particulièrement lui arracher la Vie ?

« De ce jour, mon destin changea )), ajoute-t-il.

Sa mère était morte à vingt-cinq ans, là-bas, « d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres où sa voiture manqua d'être renversée ». Elle reposait dans un cimetière de la Silésie.

(i) M. Georges Bell. — Gérard de Nerval.

(2) Toutes les citations entre guillemets sont extraites des œuvres de Gérard de Nerval ou de l'Histoire du Romantisme de Théophile Gautier.

Deux soldats accompagnaient son père :

« Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m'apprendre ce qu'on appelait mes devoirs... Le soldat qui les servait eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes ou dans les laiteries. »

Sin^lière éducation, bien capable d'avoir imprimé à cette âme fraîche le plus inguérissable des penchants : la Poésie !

Bientôt, Gérard quitta le A'alois pour entrer comme externe libre au collège Charlemagne. Il y fut un élève des plus brillants. Sous la direction paternelle sa culture classique se compléta de l'étude de l'italien et de l'allemand et, quelque peu, de celle de l'arabe et du persan. Mais toutes ses vacances d'écolier, il venait les passer chez son oncle, à Montagny ; là il reprenait sa vie rustique d'autrefois avec ses amis les petits paysans, parmi l'affection de jeunes tantes et d'adolescentes cousines. C'étaient des courses sans fin parmi les champs et les bois, des équipées en bandes joyeuses, chansons aux lèvres, parmi ces localités aux noms délicieux : Eve, A^er, Othys, Loisy, Châalis, Ermenonville, avec des arrêts aux bals villageois où il faisait danser ses compagnes. LTne fois, il y fut témoin d'une fête de jeunes gens qui devait lui laisser dans le cœur un immortel souvenir que nous évoquerons bientôt.

De 1826 datent ses premiers poèmes, deux élégies : Napoléon et la France guerrière, et La Mort de Talnm. vers qu'il réunira à ceux de son prochain recueil, puis une comédie en un acte : L'Acadcmic et les membres introuvables. En cette dernière œuvre, pleine d'une juvénilité frondeuse, notre adolescent rompt ses premières lances contre la vieille institution du Pont-des-Arts.

Il y témoigne, d'une façon assez mordante, de son tempérament spirituel, éminemment français. Il est vrai que notre poète de dixsept ans épanche là sa jeune rancune : l'Académie n'a-t-elle pas commis l'injustice de ne pas ccuronner un mémoire qu'il lui a adressé sur la Poésie du xvi^ siècle!... Mais le sang qui lui vient d'un soldat de la Grande-Armée est épique. Enfant ébloui, il a assisté, au champ de Mai, à la distribution des Aigles!... L'année suiv'^nte, paraissent Les Elégies Nationales et Satires politiques. Imitée de Casimir Delavigne, de Béranger, cette œuvre se compose de poèmes à la gloire de Napoléon et de satires contre les Jésuites. Poèmes rapidement écrits, remarquables seulement par la précoce facilité de leur auteur et le culte passionné que celui-ci vouait au grand capitaine. L'œuvre eut une belle presse. En quelques jours, trois éditions furent épuisées. Quelle

gloire pour un écrivain qui usait encore ses culottes sur les bancs du collège !

Ses études sont terminées ; Gérard a dix-huit ans et vit au matin de ce siècle qui jouit de la divulgation de l'œuvre poétique d'André Chénier et fête, en même temps, la résurrection de Ronsard dédaigné depuis presque deux siècles ! La possession complète de l'allemand incite Gérard à traduire, pour une édition populaire, moitié prose, moitié vers, le Faust de Gœthe. Il y réussit d'une façon si intelligente que son immortel auteur lui envoie de \\'eimar un billet enthousiaste.

Cette descente, en pleine adolescence, aux arcanes du génie germanique, l'imprégnera pour toute sa vie d'une sorte de dangereux vertige. La limpidité de son esprit s'y teintera des fumées du rêve allemand, mais son style n'y perdra aucune de ses qualités natives de finesse et d'élégance.

1830 le trouve aux côtés d'Hugo à la première cV H ernani. Il est un des organisateurs de cette soirée épique du 25 février où toute une jeunesse bigarrée et farouche proclama, au cri insolent et naïf, mille fois répété de : « Mort aux perruques ! » la naissance d'un esprit nouveau. C'est lui qui distribue le fameux petit carré rouge, griffé par le maître du mot de passe : Hierro, qui permettra l'accès du parterre à la claque belliqueuse d'écrivains et de peintres qu'il a été chargé de recruter. Il fréquente les plus excentriques compagnons littéraires. Les truculences ou les singularités d'un Pétrus Borel, d'un Augustus Mac-Keat, d'un Philothée O'Neddy, d'un Napoléon Tom, ne l'effarent point. Et cependant il n'a rien d'un Jeune-France, ni d'un Bousingot. C'est une jeune homme modeste et timide, aux cheveux blonds, un peu clairsemés, au beau front pâle, « au nez fin, de forme légèrement aquiline, à la bouche gracieuse avec la lèvre inférieure un peu épaisse, signe de bonté ». Facilement, il rougit. Ni les redingotes soutachées, les polonaises à brandebourgs, les pourpoints chatoyants, les manteaux à l'espagnole de son pittoresque entourage, pas même le gilet de satin écarlate et les longs cheveux de Théo, son meilleur ami, n'en imposent à sa nature « plus subjective qu'objective ». Il va par la vie vêtu d'un simple paletot bleu foncé ou « d'une sorte de redingote d'étoffe noire brillante aux vastes poches où il enfouit une bibliothèque de bouquins récoltés çà et là, cinq ou six carnets de notes et tout un monde de petits papiers sur lesquels il écrit d'une écriture fine et serrée les idées qu'il prend au vol pendant ses longues promenades ». De quel prestige jouit donc ce jeune homme pour mériter l'absolution de ses excessifs compagnons si intransigeants sur la question du costume et des allures ; eux, qui sévèrement osent reprocher à Hugo, leur dieu, ses vêtements bourgeois. C'est qu'ils sentent brûler en lui la flamme du plus pur lyrisme et qu'il est le seul vrai lettré de leur bande. En outre, il annonce déjà celui qu'on appellera pour la délica-

tesse et la loyauté de son caractère, son dévouement à l'amitié : le bon Gérard. Sa conversation est éblouissante, quoiqu'il commence à vivre dans un presque constant état d'absence qui oblige l'ami qui lé rencontre dans la rue à ne pas « l'aborder brusquement de peur de le faire tomber du haut de son rêve comme un somnambule qu'on réveillerait en sursaut, se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d'un toit ». Une irrésistible inclination le pousse depuis longtemps vers l'étude des sciences occultes ; il s'y abandonne avec une inquiétante ardeur. Son âme est pleine de superstitions : croyance à la métempsycose, à la transmigration des âmes, aux signes fatidiques... « Il était de ceux qui, en hiver, raconte Théophile Gautier, mettent leur paletot en gage pour acheter une épingle en turquoise ou un anneau cabalistique. » Aussi doit-il suivre d'un œil amusé, lui qui a toutes les curiosités et toutes les indulgences, les fantaisies les plus extravagantes de ses amis et boire sans étonnement avec eux dans un crâne humain que l'on se passe à la ronde en guise de coupe et que d'ailleurs, lui-même, Gérard, a dérobe à la collection anatomique de son père k chirurgien-major; lequel crâne avait fait partie intégrante, assure Gautier, d'un tambour-major tué â lia Moskowa.

Déjà chez Gérard l'écrivain est accompli. Aussi pourra-t-il traverser le Romantismie sans que son œuvre s'y entache des marques indiélébiles de cette intempérante école. Alors que ses compagnons abuseront, des clairs-obscurs et des couleurs les plus outrées, lui de plus en plus se plaira « dans les gammes tendres, les pâleuirs délicates, et les gris de perle chers à l'école française de l'autre siècle ».

1830, c'est aussi l'année où il fait paraître sa traduction en prose de Poésies allemandes. Il y révélait, en France, les morceaux les plus populaires des œuvres de Gœthe, Schiller, Klopstock, Bûrger, Uhland, Kœrner, Jean-Paul Richter, Hofifmann, auxquelles plus tard il joindra ceux d'un poète qui deviendra un ami très cher et dont le fin génie ne sera pas sans affinités avec le sien : Henri Heine.

L'ambition de la plupart de ces poètes, qui allaient jusqu'à réclamer comme patrimoine national : « les rêves de la fièvre et le royaume des esprits », selon l'expression de l'un d'eux, était bien faite pour séduire la nature mystique de Gérard, déjà si profondément inféodé au rêve allemand.

Enfin, 1830, c'est l'année où il vit pour la première fois Jenny Colon.

Pour se rendre compte de la surprise profonde qu'apportait, dans lia vie de Gérard cette rencontre, il est nécessaire de revenir une demidouzaine d'années en arrière et placer ici la féerique anecdote, toujours redite avec émotion, car il n'est pas de plus virginal conte d'amour, que tout biographe pieux de Gérard de Nerval ne peut se

dispenser de reprendre, puisqu'elle est le centre merveilleux autour duquel doit tourner la vie de notre héros.

C'était durant la période des vacances, dans son bien-aimé Valois. Chaque fois il y retrouvait de tendres compagnes, car, toujours, en garçon timide et doux, il avait préféré la société des filles à celle des garçons. Là, tantôt l'une, tantôt l'autre, par une chanson, une expression de terroir, voire même un attrape-nigaud, initiait gaiement « le Parisien » aux coutumes de leur aimable pays. Alais parmi toutes ses petites amies, il avait toujours eu une prédilection marquée pour l'une d'elles, nommée Sylvie. Chaque année il la retrouvait plus charmante, « si vive et si fraîche avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée ». Et c'était surtout en sa sentimentale et rieuse société qu'il faisait ses promenades les plus chères. Or, un soir, probablement vers la mi-septembre, à l'orée de ces longs crépuscules qui rendent l'âme si sensible dans la nature si émouvante, tous deux s'arrêtèrent devant la griMe de ce

château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs...

château qui deviendra immortel par la fidélité du souvenir du poète. Comme dans les villages aux seigneurs accueillants de nos plus aimables légendes : « des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du A'alois. où. pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France ». La main dans la main, ils allèrent se mêler à cette ronde. Gérard était toute tendresse pour sa petite amie : « Je n'aimais qu'elle, je ne voyais qu'elle — jusque-là! » C'est à peine s'il avait remarqué parmi les danseuses une belle et grande jeune fille blonde dont il allait apprendre le nom volant respectueusement sur les lèvres des jeunes villageoises : Adrienne. Gérard était le seul garçon de cette assemblée : e Tout à coup, suivant les règles de la danse, Adrieruie se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser... En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empare de moi. — La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle et aussitôt, d'une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d'amour qui racontent les malheurs d'une princesse

enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit d'avoir aimé. » Cette belle jeune fille, Gérard croyait la reconnaître; où donc Tavait-il déjà rencontrée ? Dans une autre vie ? Peut-être. « A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées qui déroulaient leurs blancs fiocons sur la pointe des herbes. Notis pensions être au paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château où se trouvaient des lauriers... « Il y confectionne une couronne qu'il revient poser sur les cheveux d'or d'Adrienne. Elle ressemblait ainsi, sous les rayons pâles de la lune, « à la Béatrice du Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures ». En ouitre, on la disait n la petite-filie de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France. Le sang des Valois coulait dans ses veines ». Comment résister à de tels prestiges quand on a quinze ans et l'âme émerveillée d'un poète ? En un instant, la hantise d'un bonheur extra-terrestre avait pris la place de la tendresse qu'il nourrissait pouir sa petite amie d'enfance. La demoiselle du château qui s'était mêlée d'uue façon si charmante aux jeux des humbles filles du village avait salué l'assemblée puis était partie, laissant le jeune rêveur sous le coup de la plus affolante apparition. Quand Gérard revint près de Sylvie, celle-ci pleurait. Il lui offrit d'aller aussi lui cueillir une couronne; elle refusa et il s'aperçut qu'il lui avait déchiré le cœur. C'étaiit la fin des vacances ; rappelé à Paris par ses études, Gérard y remportait « cette double image d'une amitié tendre tristement rompue, puis d'un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie de collège était impuissante à calmer. La figure d'Adrienne reste seule triomphante. » Aux vacances suivantes, il sut que l'aristocratique et belle jeune fille, qu'il lui semblait de plus en plus avoir connue dans une vie antérieure, avait pris le voile et vivait recluse au fond de quelque couvent. Gérard ne devait plus en entendre parler que pour, longtemps après, apprendre sa mort.

Jenny Colon était une comédienne qui, plus tard, mue par une irrésistible vocation pour le chant, entra à l'Opéra-Comique où elle eut quelques succès. Elle était la séduction même par sa beauté de blonde aux yeux bleus et sa voi.x d'une grande douceur. Gérard ne perçut pas tout de suite la raison qui le poussait vers cette femme et qui ne se traduisait que ])ar une sorte d'admiration extasiée. Enfin, dans un accord faiit un peu de ressemblance physique, mais beaucoup de concordances mystérieuses entre l'inoubliable chanteuse du château et la belle comédienne, il comprit la raison profonde de cette

attirance invincible; sa foi en la transmigration des âmes ne lui permit pas d'hésiter : « Tout m'était expliqué... Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre qui, tous les soirs, me prenait à l'heure du spectacle pour ne me quitter qu'à l'heure du sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne... Aimer un€ religieuse :?ous la forme d'une actrice!... Et si c'était la même!... Il y a de quoi devenir fou ! C'est un entrainement fatal où l'amour vous attire comme le feu-follet fuyant sur les joncs d'une eau morte... » Et chaque soir, au théâtre, la contemplation de son idole lui apportait une nouvelle contîrmation de sa croyance. Mais il s'en tenait à une admiration distante : « Vue de près, la femme révoltait notre ingénuité. Il fallait qu'elle appariât reine ou déesse et surtout n'en pas approcher. » Et ce n'était pas une attitude empruntée à î'époque où il vivait de mépriser les amours charnels ; son tempérament était tendre et platonique. En outre, qui pouvait mieux apparaître à Gérard « reine ou déesse » qu'une femme de théâtre ! A un de ses amis qui, à le voir fréquenter depuis des semaines la même salle de spectacle, avait cru le surprendre en flagrant délit d'infraction à ses principes, gravement il avait répondu : « ]Moi ? c'est une image que je poursuis et rien de plus.. » Expression pure de sa siPicérité ; c'était une image qu'il poursuivait en cette femme, l'image de l'ange intangible seule capable de lui donner la dilection suprême ; il la recherchait vainement depuis que s'était évanouie l'apparition qui lui en avait donné la notion impérissable ; une image devant laquelle il devra rester en contemplation jalouse sans jamais essayer de l'approcher.

Aussi, lorsque d'ir.conséquents amis l'auront, malgré ses résistances, présenté â la belle actrice, commenceront les désordres que la réalité app<:>rte immanquablement à un amour planant trop audessus des humaines contingences. Et il n'en sera pas seul victime : l'aimable actrice, à qui on ne peut faire un crime de n'avoir pas compris l'exaltation mystique d'une telle passion, et qui n'aura pas toujours le sens qu'elle doit sans cesse se refuser, y laissera quelques années de sa plus belle jeunesse. Aussi comment qualifier, sinon d'incomparable, la patience dont elle fît preuve pour supporter si longtemps la manière étrange que Gérard avait de lui faire sa cour ?

Un soir, il est au théâtre, tout au plaisir de contemipler celle qui, en cette pièce se révèle grande artiste : « Pendant le quatrième acte, où die ne paraissait- pas, j'allai acheter un bouquet... j'y msérai une lettre fort tendre signée : un inconnu. Je me dis : voilà quelque chose de fixé pour l'avenir. — et le lendemain j'étais sur la route d'Allemagne )).

Une hésitation constante à prendre pied dans la réalité toujours le tourmente et ruine ce qui aurait pu, avec plus de détermination, être son bonheur. Il sentait, au fond, l'impossibilité pratique de dualité de sa

passion : u Si j'écrivais un roman, nous confiera-t-il un jour, jamais je ne pourrais faire accepter l'histoire d'un cœur épris de deux amours simultanées. » C'est cependant ce qu'il s'acharne à poursuivre.

Le culte de son idole ne le soustrait pas toutefois aux devoirs de l'art et de l'amitié. En 1835, sortant de Sainte-Pélagie, oti il a subi un emprisonnement pour rire, de quelques jours, à cause d'un délit déclaré politique bien qu'il ne fût que de tapage nocturne et dû à l'inconvénient de fraterniser, après ripaille, avec des compagnons excités et par trop bruyants un soir d'émeute, Gérard, qui venait de recueillir un petit héritage, loua en commun avec Arsène Houssaye et le peintre Camille Rogier, impasse dn Doyenné, le vaste salon d^un vieil hôtel. Ce quartier était alors l'endroit de Paris le mieux fait pour ravir un amateur de pittoresque. En face de la grandiose harmonie du Louvre, non loin du Carroussel, puUulaient, dans le désordre le plus fou, de minables maisons, véritables débris du ]\Ioyen âge, parmi des chantiers de pierres, des terrains vagues, où chaque jour affluait tout un peuple de sac et de corde autour de prestidigitateurs, d'arracheurs de dents, de banquistes de toutes sortes dont le futur auteur de La Main Enchantée dut faire son profit. Gérard consacra la meilleure partie de son héritage à décorer de lampas, de défroques Renaissance, à garnir de lustres, de bahuts, de consoJes, leur nouveau local. Des amis peintres rafraîchirent de leur juvénile pinceau les murailles de la vétusté maison. Corot y brossa deux paysages, Vattier un Watteau, Nanteuil des dessus de portes, de Châtillon un moine rouge, Chasseriau deux bacchantes. Théophile Gautier lut en cet endroit ses premiers vers, « pendant que Cydalise P^ ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalemment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense saJon ». Il y fut donné des bals costumés, des soupers, des fêtes, on y joua la comédie. Ce furent les temps dorés de la Bohème romantique, ceux où Gérard, cependant que scintillait au ciel de son amour l'étoile d'e l'espoir, vécut les meilleures heures de sa jeunesse.

Ses amis se gardaient bien d'interroger sur ses spéculations sentimentales cette « âme discrète et pudique, rougissant comme Psyché et, à la moindre approche de l'Amour, se renfermant sous ses voiles ». A Arsène Houssaye qui lui avait rimé ces vers badins :

D'où vous vient, ô Gérard, cet air académique ? Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique S'allumeraient ailleurs ? La Reine du Sabbat Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat, Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère ? I Et Gérard répondait : « Que la femme est amère ! »

l'amant respectueux avait répliqué vivement : « Pourquoi du Sabbat... mon cher ami ? Et pourquoi jeter maintenant de l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein ? » Et le mélancolique adorateur lui rappelait certains vers de lui-même, Arsène Houssaye, dans lesquels celui-ci avouait pareillement sa volupté à aimer une belle chimère. « La reine de Saba, c'était bien celle en effet qui me préoccupait alors, nous a confié Gérard, et doublement. — Le fantôme éclatant die la fi'lile des Hémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté (i) acheté en Touraine et qui n'était pas encore garni de sa brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François P'" me versaient leurs flammes du haut des corniches où se Jouaient des amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Elle venait me proposer l'éternelle énigme c|ue le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'Amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. — Qu'elle était belle ! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont l'image tourmentait mes journées. Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. »

C'est pour faire débuter à l'Opéra l'obscure comédienne devenue une célèbre cantatrice qu'il va porter à Meyerbeer un livret, nécessairement intitulé : La Reine de Saba (2). « J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les deux moitiés de mon double amour », nous explique-t-il.

Gérard vit inquiet et malheureux au milieu de scrupules, d'à perpétuelles hésitations, où le plonge sans cesse sa passion incompréhensible. A plusieurs reprises, au moment d'être agréé, il est pris d'une terreur qui le force à fuir sa belle actrice pour revenir vers elle soumis et repentant; tout est à reconiimencer. C'est durant nn de ces exils volontaires qu'il parcourt l'Allemagne une première fois. Il y promène ses rêves étranges et trop purs, son âme blessée, sous les tilleuls, non loin de la rive où le vieux fleuve roule ses flots légendaires. Mais « le Rhin est perfide ; il y a trop de Lorelys qui chantent le soir dans les ruines des vieux châteaux ». Il descend alors vers l'Italie promener son infortune. Ces voyages ne font qu'aggraver sa douleur. Un soir le trouve inopinément réinstallé dans un fauteuil dui théâtre

(i) Un Ht somptueux où avait couché, dit-on, Marguerite de Valois, au château de Tours, et acheté, d'après E. de Mirecourt, 8.000 francs par Gérard. Il fallut démolir quelque peu les murs du logement du poète pour l'y introduire. Royalement restaure, il prit place sur une estrade. Gérard devait attendre vainement que celle pour qui il en avait fait l'acquisition vint l'y rejoindre.

(2) Meyerbeer tardant trop à en écrire la musique, la Reine de Saba sera transformée en roman pour le National, puis, finalement, ira prendre place, sous une dernière forme, dans les Nuits du Ramazan.

de son idole. Et plusieurs années se passent à fuir et à revenir sans arrêt vers l'objet de ce qu'il appelle « un amiour contrarié », pour ne pas oser dire impossibk. « J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait montrer — écrit-il un jour d'Italie à Jenn\- Colon, — j'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni une fois déjà, que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse et que vous avez pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté im jour important pour vous; j'ai contenu des émotions à briser l'âme et je me suis couvert d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et briilait. D'autres n'auront pas eu tant de ménagements, mais aussi nul ne vous a peutêtre prouvé tant d'affection vraie et n'a si bien senti tout ce que vous valez. » Protestations d'amour aussi compliquées que les méandres du cœur d'un noble poète timide !

Malgré ses perplexités et ses exils sur les routes étrangères, Gérard produisait des œuvres nombreuses. En 1837 il fait représenter un opéra-comique : PiquiUo, en collaboration avec Alexandre Dumas, musique de Monpou, Deux ans plus tard, un drame : L'Alchimiste, encore avec Dumas, et cette même année, à un retour des pa3's rhénans, un autre drame : Léo Burckart.

Cette pièce méritait mieux que les trente représentations qu'elle eut au théâtre de l'Odéon. L'acte où Léo Burckart assiste à sa propre condamnation à mort par défaut, sous le masque et le costume d'un conjuré, est d'une œuvre qui aurait dii plaire au public friand des mœurs des sociétés secrètes, vers cette époque. Il fallut vraiment, malgré la qualité de ses interprètes et leurs efforts, que la mauvaise volonté d'un directeur s'alliât à une mise en scène déplorable, pour ne pas assurer à cette pièce un succès certain. En tous les cas, c'est le meilleur ouvrage dramatique de Gérard, et si on le reprenait aujourd'hui, il serait loin de faire mauvaise figure. Cette année vit également la représentation au même théâtre d'une comédie charmante : Tartufe chea Molière, trois actes qui furent très applaudis (i).

Depuis sept années bientôt dure sa servitude à la beauté qui lui semble détenir l'âme mystérieuse qu'il adore depuis .son adolescence

(i) Le théâtre de Gérard de Nerval porte à peine les marques de son brillant esprit. Léo Burckart mis à part, les différentes pièces qu'il écrivit, toujours en collaboration et accommodées au goût du jour, auraient difficilement suffi à sauver son nom de l'oubli. Indépendamment des œuvres déjà citées, il convient de rappeler: les Monténégrins (184g), opéra-comique avec Alboize ; le Chariot d'enfant (1850), drame avec Méry ; Vlniagicr de Harlem (1851), drame avec Méry et Lopez ; Misanthropie et repentir, traduction d'un drame de Kotzebue qui fut joué à la Comédie-Française peu de temps après la mort de Gérard de Ner\al (1855). En outre, il avait écrit pour la scène d'autres œuvres qui ont été perdues ou dont il ne reste que des débris : le Prince des sots, la Dame de Carougc, h^icolas Flamel.

sans qu'il ait fait un pas de plus que le premier jour vers d'enchaînantes réalités. L'actrice est lasse de ce rebutant adorateur au culte bizarre et sans issue. Gérard va se vaincre, mais avant il veut tenter une concluante épreuve.

Un jour, la troupe à laquelle appartient Jenny Colon et que Gérard a suivie en qualité de « seigneur poète )) va jouer à Chantilly. Sur ses instances, les acteurs consentent à donner une représentation à Senlis et à Dammartin. Un après-midi, il loue deux chevaux de selle et, à la tombée de la nuit, entraîne l'actrice, vêtue d'une amazone et « belle comme une reine d'autrefois », avec ses cheveux d'or dénoués au vent, sur les lieux même où Adrienne s'est révélée à ses yeux, et la supplie enfin de se démasquer.

« Nulle émotion ne parut en elle. Alors je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit : — Vous ne m'aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : la comédienne est la même que la religieuse; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus. » Ainsi la trop patiente fille se délivrait des interminables tergiversations d'un soupirant par trop indécis. Le poète, lui, sentait se déchirer le voile qui l'avait si longtemps séparé de la réalité et finissait par s'avouer que « ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses n'étaient pas de l'amour », mais la poursuite maladive d'un absolu qu'il ne pourrait jamais étreindre.

Jenny Colon finit en 1838 par épouser un flûtiste et par vivre dans un monde de contingences plus matérielles mais moins déconcertantes.

L'actrice fut-elle vraiment insensible au culte inlassable que lui voua son adorateur ? Certaines lettres, dont quelques-unes publiées dans Le Rêve et la Vie, pourraient faire supposer le contraire. Cependant, le doute, à cet égard, de Théophile Gauthier, qui eut avec Gérard « une de ces amités d'enfance que la mort seule dénoue )), porte un coup à cette assertion : « Gérard de Nerval franchissait en idée toutes les phases intermédiaires d'une liaison qui n'était pas même commencée... Il n'avait pas encore adressé la parole à l'objet de sa flamrrie » qu'il regardait « son désir comme accompli déjà ». Le même témoin ajoute : « L'histoire de ses amours restera toujours obscure ; il fonda un journal, il fit des pièces pour se rapprocher de son idole, il écrivit des lettres passionnées et charmantes qu'il mit sans doute à la poste dans sa poche, car celle à qui elles s'adressaient en eût été touchée. Déclara-t-il jamais formellement sa flamme ? Nous l'ignorons. » Qu'importe d'ailleurs la vérité sur cet amour. Par lui, Gérard porte au cœur une blessure dont il ne guérira jamais ; le traA'-ail de cette passion a remué profondément la nature si sensible

48 PORTRAITS d'hier

de notre héros ; tout a changé dans sa vie depuis la rencontre de cette femime. Le traducteur, le poète livresque est devenu poète de ses propres émotions ; ses œuvres maintenant se mêleront intimement à sa vie. Le charme qui fera notre enchantement est né.

Gérard ne peut se remettre d'avoir été si cruellement déçu par une déité à laquelle il s'est de toute son. âme si loyatement abandonné. Il n'a plus qu'à oublier; mais la pratique des sciences occultes dans laquelle il se rejette comme dérivatif est un remède pire que le mal.

vSa foi en les plus étranges superstitions s'accroît encore dans cette période de repliement sur M-même, elle s'aggrave de visions. L"n jour il voit son « double ». Gérard cède à la croyance allemande qui veut qu'une pareille manifestation révèle la mort prochaine de celui qui en est l'objet, toutefois il ne meurt point. De nouveau et à plusieurs reprises il revoit ce fantôme, « ce frère mystique », qui est lui et vit en dehors de lui. C'est à partir de cette époque que la volonté de Gérard de Nerval sera, alternativement et de plus en plus, possédée par deux « moi », l'un lucide, doux et serein, l'autre trouble, douloureux, parfois prophétique. Cette dualité, cas pathologique peut-être uinique dans notre littérature, explique le mystère attachant, le caractère si particulier, que prendront jusqu'à sa mort les créations de ce poète.

Ces préoccupations intenses n'ont pas chassé de sa pensée le souvenir de Jenny Colon. Paris lui devient insupportable. Il retourne en Italie. Sa bourse est peu garnie, mais il a appris des compagnons rencontrés sur les routes à voyager à peu de frais, d'auberge à auberge. Il revient dans sa ville natale pour repartir vers l'Alsace, les Flandres et la Hollande, envoyant ses impressions de voyage à quelques journaux. Ils les narre à la façon d'une époque où il était de bon ton de faire de l'esprit et d'avoir toujours le cœur gai. Des croquis de villes, notamment Weiniar, où il entend le Lohcngrin de Wagner, sur lequel il établit une assez heureuse prophétie, s'y mêlent en une suite de pages pittoresques, d'une saveur exquise de plein air et révélatrices déjà de cette jouissance intime de la nature qui atteste que, pour les avoir écrites, coinme celles de la plupart de l'œuvre de Gérard de Nei-val, il faut avoir marché l'âme à vif sur les routes, salué l'aurore et contemplé, loin des villes, le ciel de minuit.

L''année 1840, il la passe en Autriche; « Tâchez d'aimer le plus de femmes possible : il n'y a que ce moyen de vous guérir », lui ont prescrit les médecins. Gérard obéit, sans anéantir l'obsession de celle qui le poursuivra jusqu'à ses derniers jours. Et pendant plusieurs

(i) Paul Henry, peintre illustrateur, graveur et céramiste, avait connu Gérard de Nerval par Théophile Gautier, dont il était le protégé et Tami. Il se lia avec Gérard et lui proposa de composer et d'exécuter les illustrations de sa traduction de Faust. — II y eut même une collaboration étroite pendant quelque temps entre les deux hommes. Puis Gérard pensa à autre chose. Et Paul Henry abandonna son idôc. Mais il gardait à Gérard une affection fraternelle. Et quand il apprit sa mort tragique il courut à la \'ieille-Lanterne et y exécuta en souvenir de son ami l'aquarelle reproduite ici et qu'il nous donna quelque temps avant sa mort survenue en 1902.

Paul Henry était l'inventeur d'un procédé de décoration du verre qu'il ne put jamais exploiter. Il a laissé quelques bonnes toiles — des vues du vieux Paris, principalement — mais il fut surtout un graveur de métier, un artisan honnête et probe, plus qu'un artiste. (Note de M. Gaston Ch. Richard que nous ne saurions trop remercier pour l'aimable prêt de ce précieux document jusqu'ici inédit.

années, c'est une âme désemparée qui court les chemins en quête de l'introuvable oubli.

On est en 1841. Le poète a 32 ans. Aux assauts répétés de sa douleur, au tumulte de ses sentiments contradictoires qui le tiennent sans cesse en haleine entre le rêve et la vie, une sorte d'apaisement est venu. A force de vouloir vaincre les forces hostiles auxquelles il attribue son malheur, peu à peu la réalité s'est soumise à son désir, trop soumise : elle s'est effacée. Ses yeux ne semblent plus prendre pairt qu'à des visions triomphantes. Et cela se passe à une telle profondeur de son être et dans un mystère si intime, que ses plus proches amis sont loin de soupçonner l'exaltation qui le consume, tant ses dehors sont pondérés, ses manières douces, son raisonnement clair et brillantes ses improvisations. Bientôt les erreurs commencent. Un jour, on le rencontre au Palais-Royal, traînant un homard vivant à l'aide d'un ruban bleu: « En quoi un homard est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? » s'écrie-t-il, les yeux égarés, à ceux qui le regardent avec étonnement. Ses amis le conduisent à la maison de santé du docteur Blanche, malgré ses protestations. Il y reste huit mois. Sa crise fut toute de béatitude. Il quitta cette maison avec regret, au point que, peu après, au souvenir des esprits qu'il y fréquenta sous la forme de belles jeunes filles, il écrira : « Je me mis à pleurer à chaiidies larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement que j'étais un passant dans un monde à la fois étranger et chéri et je frémis à la pensée cjue je devais retourner dans la Vie. » Sa folie, il en entretient tout le monde comme d'un rêve, s'étonnant d'ailleurs qu'on ait vu de la démence là où il n'y avait qu'un cas de lucidité extrême. « J'ai rencontré hier Dumas, écrit-il à Mme Alexandre Dumas; il vous dira que j'ai recouvré ce que l'on est convenu d'appeler la raison, mais n'en croyez rien. Je suis toujours et j'ai toujours été le même, et je m'étonne seulement que l'on m'ait trouvé changé pendant quelques jours de printemps dernier. » Et plus loin : « J'ai fait un rêve très amusant et je le regrette; et j'en suis même à me demander s'il n'était pas plus îrai que tout ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd'hui... Je me trouve tout désorienté et tout confus en retombant du ciel où je marchais de plain-pied il y a quelques mois. Quel malheur qu'à défaut de gloire, la société actuelle ne veuille pas toujours nous permettre l'illusion d'un rêve continuel. » Ainsi, nulle trace de déchéance, au contraire : sa sérénité y est devenue extra-terrestre ; son retour à la vie est la retombée d'un beau songe. Est-ce de la folie cela ? C'est cependant un cas que les aliénistes n'hésitent pas à qualifier de folie avec conscience. L'obsession d'une idée y accapare toute l'activité psj'chique du malade. Nulle incohérence dans ses pensées, mais simplement oubli

de l'ambiance et transformation de tout ce qu'il voit et ressent au bénéfice de son incurable hantise. C'est l'abandon absolu d'une âme à son rêve.

Une tare native existait au cerveau de Gérard de Nerval. Trop jeune, la lecture d'une foule d'ouvrages d'occultistes du xviii* siècle, entassés dans le grenier de son oncle à Montagny, lui avait fait absorber « beaucoup de cette nourriture indigeste et malsaine pour l'âme » en augmentant sa propension au rêve le plus aigu. L'entreprise hardie, en pleine adolescence, de la traduction du Faust, poursuivit l'œuvre néfaste. L'amour malheureux fit le reste.

Jamais son intelligence ne fut plus lumineuse qu'en cet état. Il y écrira quelques-unes de ses pages les plus vives, son mystérieux génie y sera le plus scintillant. C'est l'époque des premiers sonnets mystagogiques dont l'obscurité mangée d'or telle une -atmosphère à la Turner « s'illumine de soudains éclats comme une idole constellée d'escarboucles et de rubis dans l'ombre d'une crypte » ; fleurs d'abime, aussi dangereuses à cueillir que la rose des Alpes sur le bord du précipice et que leur auteur évoquera, plus tard, lorsqu'il sanglotera cet aveu déchirant : « La Muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées ; elle s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. »

Le i^"" janvier 1843, Cérard de Xerval s'embarque pour l'Orient. Comme tous ceux que passionnent l'étude des religions vivantes et mortes, depuis longtemps le tourmentait la curiosité de ce berceau de la Reine de Saba, du Christ et de Mahomet. Une raison plus captivante l'y attirait encore. Enrichi de nouvelles certitudes spirituelles, il allait y recommencer la poursuite de « l'uniquement aimée ». Jenny Colon étant morte l'année précédente, il pensait s'initer en ce pays à de nouvelles pratiques qui lui permettraient de se mettre en communication efficace avec l'âme de la disparue.

Il visite l'Egypte, y est témoin de marchés d'esclaves, de mœurs de fellahs et de mangeurs d'opium, assiste à des noces arabes et à la cophte, entrevoit des harems, se gave l'esprit de religions et de légendes, bref y contracte une superstition toute orientale. L'atrention avec laquelle il observée le corbeau de ce pauvre ménage grec rencontré sur le bateau qui fait route vers Saint-Jean d'Acre nous en avertit.

II atteint le Liban, s'installe quelque temps chez les Maronites et les Druses. Cliez ces derniers, il rencontre la fille d'un cheick, une jeune beauté aux traits aquilins, blanche comme une européenne, et dont les manières décèlent la haute naissance : « Un air de fierté. tempéré par la grâce, répandait sur son visage quelque chose d'intelligent, et son sérieux habituel donnait du prix au sourire qu'elle

m'adressa lorsque je l'eus saluée. » Le Liban n'est-il pas l'un des rares pays où l'on croit à la transmigration? Voilà Gérard parti à trouver en cette jeune fille une incarnation nouvelle de l'aristocratique Adrienne: « La femme idéale que chacun poursuit dans ses rêves s'était réalisée ». L'hésitation n'est plus possible ; cette fois, il ne perdra plus sa vie en d'interminables poursuites. C'est le bonheur : il faut le cueillir promptement. Il va demander au cheik sa fille en mariage. Après bien des difficultés, résultant des différences de religions — la religion Kurde est la seule qui ne se recrute pas, — Gérard aplanit tout en produisant un diplôme abondamment garni de signes cabalistiques, par lequel il établit sa qualité de fils de francmaçon français et par conséquent de descendant direct des Templiers qui occupèrent jadis le Liban ; le cheik consent. Au dernier moment Gérard se ravise. Le souvenir d'un escarbot rencontré sur le sol du chemin qu'il foulait « d'un pied superbe », au lendemain du jour où il sentit son cœur s'enflammer pour la jeune Druse, et dans lequel il vit un mauvais signe augurai, n'est pas sans avoir eu un peu de part dans l'abandon de ses projets matrimoniaux. Pris d'un accès de fièvre, il gagne Constantinople, d'où il rend sa parole à sa fiancée et rentre bientôt en France.

Des longues pérégrinations de l'écrivain en ces pays, est née la suite d/impressions qui parurent d'abord en 1848 et 1850, sous le titre de Scènes de la Vie orientale et de Nuits du Ranmsan, et qui formèrent plus tard les deux volumes du Voyage en Orient.

Mieux que dans n'importe quelle autre de ses œuvres, se signalent ici, en plein épanouissement, les qualités de fantaisie et de bonne humeur qui valurent à Gérard de Nerval le surnom de « Sterne français ». On y est séduit à la fois par « ce ton modeste, cette naïveté enjouée », l'entrain de ce style parlé délicat et charmant et la façon adroite avec laquelle ce pudique sait, à l'occasion, gazer, tel un conteur léger du xviii^ siècle, les observations les plus Hcencienses qu'entraîne nécessairement un reportage sincère des mœurs de l'Orient : témoin ce chapitre consacré à Caraguez.

A lire aujourd'hui ces pages révélatrices, d'un esprit clair et dégagé de tout souci, on pourrait croire Gérard définitivement guéri, n'était, de temps à autre, une phrase de trouble ferveur, une allusion mystérieuse venant nous renseigner sur le mal latent qui mine notre poète.

Son absence avait duré un an. « Il revint de ces voyages, raconte Théophile Gauthier, plus imbu encore d'idées de cabale, de magisme, d'initiations mystiques ; il but de longs traits à ces coupes vertigineuses que vous présentent les sphinx, dont l'indéfinissable sourire de granit rose semble railler la sagesse moderne. Les cosmogonies et les théogonies, la symbolique des sciences occultes, occupèrent son cerveau

plus qu'il ue l'aurait fallu, et souvent les esprits les plus compréhensifs ne purent le suivre au faîte des Babels qu'il escaladait, ou descendre avec lui dans les syringes à plusieurs étages où il s'enfonçait. » A partir de cette époque, le pittoresque de sa vie s'accroît encore. Gérard possède plusieurs logis, dont l'un à Montmartre; il n'habite pas plus les uns que les autres. Atteint de cette manie ambulatoire, qui harcèlera plus tard le poète Arthur Rimbaud, sans arrêt il sillonne de ses courses Paris et la campagne environnante. Son, noctambulisme devient constant. Il vit afifamé de plein air, de solitude, sous la voûte des belles nuits : « Quelle bonne promenade en effet que celle des Buttes Montmartre à minuit quand les étoiles scintillent ! » On devine aussi dans cette exclamation que les carrières de ce quartier, toujours aimé des poètes, durent souvent lui fournir le lit que rien ne l'obligeait à descendre chercher plus loin. N'est-ce pas lui-même, ce vagabond qu'il surprend « du côté de Clichy », prenant un honnête repos allongé dans un énorme tuyau à gaz ? Et cette vie, il ne la menait pas par misère, car toujours il put compter sur son travail et la bourse de ses amis, mais pour complaire à sa fantaisie d'homme sans besoins matériels et de vrai poète ne sachant bien vivre que seul en la compagnie jalouse de ses chimères. Durant des semaines, ses amis ne savaient ce qu'il était devenu, jusqu'à l'aube où, frappant à la porte de l'un d'eux, il venait lui raconter, avec son inoubliable voix douce et en le fixant de ses yeux « étoiles de lueurs bleues », le récit embelli de ses solitaires pérégrinations. — <( Qui de nous, écrit Théophile Gautier, n'a arrangé dix fois une chambre avec l'espoir que Gérard y viendrait passer quelques jours ; ca.r nul n'osait se flatter de quelques mois, tant on lui savait le caprice errant et libre ! Comme les hirondelles, quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien et tout charmant et s'envolait pour continuer son rêve dans la rue. » Parfois consent-il à se reposer quelques heures en plein jour sur le divan d'un ami. Mais il est bientôt reparti. Le but que poursuit cet infatigable itinérant n'a pas changé. C'est toujours l'âme idéale dont la fugitive Adrienne lui a fourni le type terrestre qu'il recherche. Sa hantise le possède au milieu des plus vulgaires contingences. Un soir, dans une goguette de faubourg où des amateurs chantent de leurs œuvres, la voix pure d'une jeune fille le fera profondément tressaillir : c'est Elle, la Syrcne ! « Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda », murmuret-il dans la joie de son ravissement. Mais la pensée que cette adorable voix native et sans doute destinée aux mortifiantes leçons d'un maître de chant l'accable d'un désespoir sincère : « Tu ressembles au séraphin doré du Dante, rêve-t-il, qui répand un dernier éclair de poésie -ur les cercles ténébreux — dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jus-

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qu'au jour du jugement dernier ». Et il quitte l'endroit, accablé, sentant se rouvrir la blessure de son cœur malade d'absolu. « Adieu, adieu, et pour jamais adieu ! »

A aucun moment de sa vie, plus qu'en cette période vagabonde, la production littéraire de Gérard de Nerval ne fut aussi abondante et variée. Goiité du public, il est vraiment maître à cette heure d'C la « renoonmée honnête et loyale » dont nous entretient Jules Janin. Incapable de la moindre discipline, de la plus petite opération financière, il ne sait ou ne pense guère à en profiter ; car. ainsi que nous l'a confié Théophile Gautier, « jamais l'amour de l'or ne troubla cette âme pure qui voltigea toujours comme un oiseau sur les réalités de la vie sans s'y poser jamais... Les louis lui causaient une sorte de malaise et semblaient lui brûler les mains ; il ne redevenait tranquille qu'à la dernière pièce de cinq francs ». Sans parler de nombreux articles de fantaisie qu'insèrent divers journaux et revues, il réunit en vo'lumes son œuvre éparpillée.

Les Faux Saulniers. qu'il publie en 185 1, sont une sorte d'essai de roman historique, une concession au goût du jour et se ressentent de la fréquentation amicale de Dumas.

Les Illianinés, parus l'année suivante, forment une suite d'études sur les plus célèbres pratiquants des sciences occultes au xviii* siècle- Rien d'original ne frapperait en cette œuvre, dont la plupart des pages ne sont pas supérieures aux compilations de nos ordinaires polygraphes, si eMe ne nous rappelait l'inclination toujours active de Gérard pour tout ce qui touche au merveilleux. Cependant l'étude de Cazotte qui, à un dîner fameux, prophétisa, suivant La Harpe, les plus tragiques événements de la Révolution imminente, est empreinte d'une certaine grandeur lugubre. Et le cas de Ouintus Haucler. cet avocat d'Argenton qui célébrait chez lui les rite? anciens et, par la publication de sa Thréicie, invita à une restauration nationale du paganisme au moment où la Révolution avait fait en notre pays table rase de tous les cultes, était bien venu pour séduire celui qui, un soir, chez Hugo, affirmait avoir foi en plus de dix-sept religions. De même, l'histoire sensuelle de l'adolescence et de la jeunesse de Restif de la Bretonne devait tenter cet admirateur de Rousseau et de ses disciples que Gérard fut toute sa vie. Alais la partie la plus attachante du volume n'est-elle pas. en ce qui regarde la personnalité étrange de Gérard, celle intitulée : Le Roi de Bieêtre. étude d'un double du roi de France Henri II qui dut particulièrement passionner son auteur ?

Gérard fréquente les lieux les plus sinistres ; à force de l'y rencontrer, la police le surveille et ses amis craignent pour lui un mauvais coup de la part de ses patibulaires compagnons, très capables de

prendre pour un « mouchard » cet inoffensif poète qui porte une redingote et sans cesse crayonne sur de petits morceaux de papier.

Le quartier des Halles est celui de sa prédilection. Le grouillement de sa vie nocturne l'y attire. Là, souvent, se passent ses nuits, et l'aurore le surprend tantôt chez Baratte, tantôt chez Paul Niquet, ou plus simplement devant l'éventaire fumant d'une marchande de soupe. Le carreau des Halles, à cette heure, n'est-il pas vraiment représentatif de la personnalité bucolique et mystique de Gérard de Nerval, avec son assemblée de paysans et de revendeuses, dominée par le sombre vaisseau de Saint-Eustache et la colonne cabalistique construite pour Ruggieri, l'astrologue de Catherine de Médicis? Là. il réentend les locutions familières du terroir aimé, il subodore avec le parfum des fleurs qu'on y apix)rte les senteurs des légumes et des fruits potagers; ses meilleurs souvenirs renaissent à écouter les paysannes qui, sous la lueur dorée des lanternes, apprêtent leurs étalages « en chantant de vieilles chansons ». Parfois il y tressaille : la marchande de pommes qui psalmodie la complainte de sa profession n'est-elle pas encore une <( syrène d ?

Le jour, il est fréquemment l'hôte de Montmartre; non d'un Montmartre hérissé de laides bâtisses et coiffé de la lourde égHseforteresse à multiples tiares qui pèse agressivement sur Paris, mais d'un Montmartre idyllique, à jamais perdu, plein de haies « que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes et de ses baies pourprées » ; d'un Montmartre de moulins, de cabarets, de tonnelles, d'élysées champêtres, de jardins touffus ; d'un Montmartre « où les sources filtrent dans la glaise » et où « s'ébattent des chèvres qui broutent l'acanthe suspendue aux rochers » et que surveillent, sans abandonner leurs jeux. (( des petites filles à l'œil fier, au pied montagnard » ; d'un iMontmartre encore possesseur d'une vigne que Gérard regrette amèrement ne pas avoir achetée du temps qu'il était riche ! et où il eût fait construire « une petite villa dans le goût de Pompéï, avec un impluvium et une cella ». Gérard de Nerval est le dernier poète des rusticités parisiennes.

Mais, le regard toujours tourné vers un passé captivant, le plus qu'il peut il s'évade de la cité. Par la route de Flandre, par Pantin, il gagne les lieux qui lui tiennent tant au cœur : Dammartin, Ermenonville, IMortefontaine, Senlis... Les chemins de la grande banlieue n'ont pas de secrets pour cet inlassable marcheur. Il y fait de temps à autre la rencontre de la maréchaussée « cette terrible Némésis au chapeau brodé d'argent ». L'Ile-de-France le tient, prisonnier enchanté, dans le réseau de ses routes adorables ; aussi, qu'il parte pour l'Italie, les Pays-Bas ou l'Allemagne, voire même l'Orient, toujours son retour s'eft'ectuera par le Valois, avec l'accomplissement d'un pèlerinage pieux au tombeau vide de « l'Ile aux Peupliers ». A Meaux, un

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certain soir, sous les effets des excitants — bière de Mars et punch — des gnomes lui travaillent le cerveau à la manière allemande. Cela nous vaut une inquiétante page hoffmanesque. Un beau jour, il finit par se faire arrêter, faute de papiers, à Crespy-en- Valois, « pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré ». Troubadourisme exagéré! n'est-ce pas là, providentiellement sous sa plume, l'exacte qualification de la vie de Gérard de Nerval !

Et ce sont toutes ces heures vécues à l'aventure qui nous légueront l'inimitable et savoureuse fantaisie des Nuits d'Octobre, des Petits Châteaux de la Bohême, des Promenades et Souvenirs et de tant d'autres exquises impressions formant les pages souvent relues de La Bohème Galante.

Mais, de plus en plus, Gérard de Nerval est possédé par cette inquiétude, ce désir de changer de place, de fuir les hommes et de se fuir lui-même qui harcèle les grands mélancoliques et tint si fort Watteau. cet autre enchanteur au génie si frère du sien, vers la fin de sa vie. — L'ardeur étrange de son regard révèle l'intensité de sa combustion cérébrale. En dépit de ses allures extravagantes, il tient toujours ses amis sous le charme de sa douceur et l'intérêt de sa conversation transcendante et lucide. Un soir, dans la rue, marchant depuis quelques instants les yeux fixés vers une étoile, il s'arrête, se déshabille, disperse ses vêtements autour de lui, puis étendant les biras, attend, immobile, le moment où son âme se séparera de son corps, « attirée magnétiquement dans le rayon de l'étoile ». Une patrouille le cueille à son extase et le mène au violon. Sa vie devient frénétique. On le voit « courir à ras du sol, agitant ses bras comme des ailes ». Sa raison se trouble encore. Le jour, il est en proie à des hallucinations; des cauchemars peuplent ses nuits. Le travail lui devient difficile. A plusieurs reprises il veut se suicider. Par deux fois, en 1853, il est contraint d'aller faire un séjour chez le D"" Blanche, puis à la maison Dubois. C'est au sortir de cette dernière qu'il compose Sylvie, son chef-d'œuvre, ce miracle si clair d'élégiaque et émouvante sensibilité française. Quelques jours après sa publication dans la Revue des Deu.v-Moiidcs, Gérard est pris, en pleine rue, d'une crise si furieuse qu'on le mène à l'hôpital le plus proche pour lui passer la camisole de force ; on le conduit ensuite chez le D"" Blanche. Ce n'est plus la démence heuireuse de sa première crise ; une douleur sombre le consume. Une fois remis, il part pour l'Allemagne. Il ne rentre à Paris que pour aller faire un nouveau séjour à la maison de Passy; bientôt, à ses supplications, on lui rend la liberté. Il repart encore pour l'Allemagne. D'une lettre adressée à un ami, il ressort que malgré les dérivatifs joyeux qu'il cherche en ce pays, ses souffrances cérébrales n'ont pas cessé et que l'inquiétude sur ses facultés créatrices l'obsède.

En 1854 paraissent les Filles du Feu. Le désordre de la vie du poète est à son comble. Il n'a plus de domicile connu, travaille sur des tables de cabarets ; des bouges l'hébergent. C'est dans cet état d'angoisse morale que, s'aidant des visions douloureuses ou enchanteresses entrevues dans ses divers accès de démence, des sensations de ce qu'il appelle « sa deuxième vie », il compose Aurélia, où le Rêve et la Vie, sorte d'autobiographie où il essaiera, dit-il, de « transcrire les impressions d'une longue maladie qui s'est passée tout entière dans les mystères de mon esprit ». Ouvrage singulier, serein et déchirant,

Maquette du i>ioiini?;ent à élever

à Gérard de Nerval.

(Œuvre du statuaire Jules Desbois.;

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Autographe de Gérard de Nerval

(Les Cydalises.)

que Gérard de Nerval appelle lui-même, avec une stupéfiante tranquillité : l'épanchement du songe dans la vie réelle, mais que Théophile Gautier a plus véridiquement qualifié : la Raison écrivant les mémoires de la Folie sous sa dictée. Journal impitoyable du dernier conflit du moi réel et du moi mystique de Gérard de Nerval parmi les circonstances malheureuses de la passion qui l'a tué. La première partie en parut dans la Revue de Paris, le i^'' janvier 1855.

=^8 PORTRAITS d'hier

L'existence la plus tragique occupe les derniers jours du poète. C'est l'hiver, un hiver dur; presque constamment la neige tombe. Des glaçons heurtent avec fracas les piles des ponts de la Seine. Seulement vêtu d'un mince habit noir, Gérard de Nerval, livré à une exaltation qui seule l'empêche de trembler de froid, erre par la ville, fuyant le mat qui veut enfin le vaincre. Devant ses amis au désespoir, en d'étranges improvisations, sa belle intelligence jette ses derniers éclats.

Le 20 janvier, il tire de sa poche, devant Théophi'le Gautier et Maxime Du Camp, le cordon d'un tablier de cuisine : « C'est la ceinture que portait Mme de Maintenon quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr )\, leur assure-t-il. Le 24, il écrit à un de ses amis : (( Viens me réclamer au Châtelet ». Il avait passé la nuit dans un bouge des Halles et s'y était fait prendre dans une rafle de vagabonds. — (( C'est à peine, confesse-t-il dans une autre lettre, si je peux écrire vingt lignes par jour tant les ténèbres m'envahissent... » Aveu terrible qui éclaire à jamais le mystère de sa fin.

Dans la nuit du 25 jan^'ier, vers trois heures du matin, il s'engage, tout près du Châtelet, dans l'horrible et fétide petite rue de la Vieille Lanterne, depuis démolie, qui conduisait par un escalier de douze gluantes marches à une autre voie non moins épouvantable : la rue de la Tuerie. Le froid est intense, la solitude afïreuse, la neige couvre le sol. Gérard, comme de coutume peu vêtu, s'arrête devant un asile de nuit où il a souvent trouvé un gîte. Longtemps il frappe à la ix)rte. Dort-on au refuge? N'y a-t-il plus de place? On ne lui répond pas.

Quelques heures plus tard, à l'aube, des maraîchers revenant des Halles le découvrent pendu. Un lacet — le cordon de tablier qu'il exhibait comime étant la ceinture de Mme de Maintenon - — liait sa douce tête chimérique à un barreau de soupirail, presque au-dessous de la clef qui servait d'enseigne à un serrurier et tout à côté la grille d'un égout. Ses pieds effleuraient le sol. Et pour que rien de « nervalien » ne manquât à cette mise en scène afïreuse, on se rappela qu'un corbeau, qui semblait le « double » de celui qu'avait rencontré le poète sur le pont du bateau le conduisant vers la Syrie, sautillait habituelllement sur les degrés de l'escalier boueux en croassant, sinistre, les deux seuls mots qu'il eiit pu retenir : j'ai soif!

Un érudit (i) a établi que la boîte du souffleur du théâtre Sarah- Bernhardt occupe à peu près l'endroit où s'évada de la vie une des ]>lus belles âmes nuancées que notre race ait vu naître.

(i) M. Georges Gain.

Plus de cinquante ans se sont écoulés depuis la mort lamentable de Gérard de Nerval et, si la légende douloureuse du poète s'est transmise religieusement, rien n'a diminué l'attirance de son œuvre.

Certes, de nombreuses pages faciles, les unes témoignant, de la part de leur auteur, d'un certain penchant à la polygraphie, d'autres de ses efforts à faire la grimace spirituelle de son époque, y abondent ; parfois, même, une grande négligence dépare ses plus captivantes productions ; mais, lorsqu'on sait que Gérard de Nerval, plus qu'aucun de ses contemporains, autant, peut-être, que beaucoup d'écrivains de la présente génération, dut, à la fois, s'astreindre pour vivre et servir l'amitié à toutes sortes de besognes journalistiques, lutter contre le joug de malheur qui accablait sa vie, et se mêler à une société de rhéteurs dont les bruyants succès durent souvent paralyser l'essor de son génie timide €t délicat, la sévérité du pire des censeurs ne peut guère s'exercer.

Cherchons donc à isoler en cette oeuvre abondante ce qui nous semble le plus capable de durer autant que notre langue et fait, en quelque sorte, de Gérard de Nerval, sinon un des plus grands, pour ceux qui s'en laissent imposer par les mises en scène de la rhétorique, ■du moins le plus sincère, le plus pur et le plus natif des poètes de son temps.

Gérard de Nerval est une écrivain de plein air; son style est d'un touriste. Il note sur le vif, naïvement et ingénieusement à la fois, cède d'abord à une inoffensive manie de folkloriste ou d'historien, mais bientôt, sous l'effet d'une correspondance qui s'établit entre lui et le paysage, nous livre son âme, s'attendrit, s'arrête, se redresse et repart avec un trait dont une touche malicieuse relève parfois la candeur, pour s'abandonner encore et malgré lui à un besoin de confidence dont peu d'écrivains connurent l'inclination. Il va ; tous ses sens collaborent en aimable harmonie et ses pensées ont le rythme qui anime celles du compagnon allongeant le pas, lyrique, sur la route. En outre, comme notre La Fontaine, il possède toutes qualités « d'absence » qui le font se mêler à ce qui l'entoure. Aucune préoccupation sociale n'existe dans son oeuvre. Ce poète sentimental ignore les hommes tout en les chérissant ; il ne semble bien connaître que les esprits de l'air. Il aime les ruines du Passé, les lieux chargés de souvenirs, le pittoresque et les gens simples. Un enjouement fait de sincérité et d'intime grâce, voilà le prestige dont tous ses amis subirent l'enchantement. Keats familier, Heine sans ironie, Gérard de Nerval est le dernier troubadour ■de la doiilce France.

Comme il doit à l'influence allemande d'avoir, parfois, aiguillé sa pensée vers des préoccupations métaphysiques, bien de ses nuances sont d'emprunt ; elles lui viennent de la fréquentation passionnée de

6o PORTRAITS d'hier

certains conteurs du xviii® siècle; elles n'influent pas sur le fonds de sa propre nature. Les deux maîtres de sa sensibilité sont irrécusablement Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Les Rêveries du Promeneur solitaire lui donnèrent le timbre ému de ses « concertos » (i); les Etudes de la Nature, son penchant à une sorte de religiosité attendrie; mais des paysages de l'Ile-de-France lui vint la grâce essentielle de son « style fin et doux d'une nuance argentée ». Tout le charme nervalien est inclus en des phrases mélodieusement évocatrices ou discrètement empreintes de bonhomie ou d'insinuant mystère :

« Un vieillard passe : il m'a semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix; — cette jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une plus jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait son petit mari, — qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. »

De temps à autre, une constatation ingénue éclaire ce grand coureur de tous les chemins :

(( Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens... »

Mais ce n'est pas seulement à lire Jean-Jacques ou Bernardin qu'il s'est imprégné de tant de grâce occidentale :

« En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur les marches de la porte. — Elles chantaient sous la direction de la p'ius grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure. »

C'est surtout par son affection fidèle pour la terre faite de ses meilleurs souvenirs qu'il nous gagne :

« Je ne sais si je suis victime d'une illusion : je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis. »

Rousseau, dans son aveuglement, n'en disait-il pas autant des filles de Chambéry Parfois une odeur le fait tressaillir pour des raisons profondes qu'il nous laisse le soin émouvant de découvrir :

(' Nous sommes partis de Senlis à pied, à travers lx)is. aspirant avec bonheur la brume d'automne. »

Il faudrait citer tout Sylvie! Et des observations comme celle-ci. qui ne peuvent éclore qu'en une sensibilité aiguë et cultivée, raviront toujours des âmes artistes :

(i) Cette expression si justement caractérisante de certaines proses de Nerval est empruntée à M. Georges Folti.

« Le Voyage à Cythère, de Watteau, a été conçu dans les bruines transparentes et colorées de ce pays. C'est une Cythère calquée sur quelque îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise et de l'Aisne, — ces rivières si calmes et si paisibles en été. »

Hélas ! vouloir isoler la grâce nervalienne, cette chose subtile qui réside autant dans le sourire du mot que dans le tour de la phrase, cet état d'âme de fiancé, cette fantaisie dorée, cet esprit, ce cœur! est peine perdue! C'est le secret des grands écrivains : la satisfaction du mystère atteint, le rayonnement de leur sincérité.

Enfin le plus beau titre de la gloire de Gérard de Nerval est de nous avoir laissé les Vers dorés et Les Chimères.

Déjà, en de ronsardisantes odelettes, chansons et rondeaux, avaient préludé ses pipeaux^ frais et attristés. Plus subtilement allait nous solliciter l'accent séraphique des Cydalises et celui de quelques petits poèmes aux inflexions révélatrices d'un mode nouveau. Ecoutez si dans l'évocation de cette

Blonde aux yeux noirs en ses habits anciens... Que, dans une autre existence peut-être, J'ai déjà A'ue — et dont je me souviens !

ne sonne déjà pas, profond et nostalgique, le cor dont nous enchantera le poète des Romances sans paroles... Mais c'est en des vers de mélancolie, en la trouble somptuosité de sa fièvre de poète, d'amant incompris, que s'épanouira la fleur la plus rare de son inquiétant génie. Des qualités de grandeur et de véhémence inconnues jusque-là chez Gérard de Nerval s'y déploieront suprêmes et fugitives. Quel poème de malédiction est comparable à El Desdichado, ce blason de haute noblesse lyrique et de destin accablé?

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l'inconsolé. Le prince d'Aquitaine à la tour abolie ; Ma seule étoile est morte, — - et mon luth constellé Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans l'étonnement de son infortune, avec un cœur si bien fait pour l'adoration, il soupirera :

Suis-je Amour ou Phébua.?... Lusignan ou Biron ? Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ; J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...

D'autres vers signifieront sa croyance aux anciens mythes. Cris de douleur, de passion, même de blasphème. Les symboles s'y uniront aux oracles, aux nombres fatidiques. Son verbe s'y allumera des couleurs du soufre et de l'azur ; et, de nuages sombres, aux appels de sa lyre apollonienne ressusciteront, lumineuses, les présences farouches de Mvrtho, d'Antéros. de Delfica et d'Artémis.

02 PORTRAITS d'hier

D'antres témoigneront d'une foi panthéiste que, vingt ans plus tard. Baudelaire exprimera peut-être avec plus de relief mais non avec plus de ferveur :

Respecte dans la bête un esprit agissant;

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

Un mystère d'amour dans le métal repose ;

« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.

Insistons particulièrem'ent sur TélociLience orageuse et sybilline des cinq addnirables sonnets du prométhéen Christ aux OUv-iers.

Enfin la mystérieuse exaltation de son âme éclatera parfois dans une féerie de sentiments obscurs et de brûlantes couleurs où d'Humbles vocables se transfigureront comme s'ils avaient été placés par des doigts de phosphore :

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux, Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule : As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ? Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux : Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle : — ■ La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux !

Vers de fièvre, d'énigme captivante et dont les seules lueurs capiteuses importent pour nous. Mais rare fut chez Gérard de Nerval l'intensité de pareilles strophes où l'on sent passer, dans l'illumination de l'âme et des sens du poète, un frisson sacré. Vers de visionnaire écrits dans « la langue d'un état de crise » que réclamera un jour le p>oète d'Hcrodiade pour les plus souveraines créations de la Poésie.

Ne l'oublions pas, nous sommes en 1841 : Poë n'a pas encore été introduit en France ; l'auteur des Fleurs du Mal a vingt ans ; Mallarmé, A'erlaine, sont à peine nés : Rimbaud ne verra le jour qu'en

Et nous ne pouvons que rappeler les anxieux poèmes en prose qui composent son œuvre la plus suggestive : Aurélia ou le Rci'e et la Vie — cette ruine d'un temple merveilleux d'où se retirent les derniers feux d'un soleil jaloux.

D'autres raisons rendent Gérard de NervaJ non moins cher aux écrivains de l'heure présente. A travers sa douceur on le découvre le seul vrai révolutionnaire de sa génération. Très jeune, il dénia la vie à ceux des écrivains qui s'enfermaient dans les contours stricts d'une forme involontaire. Il s'insurgea contre cette « sévère rime française » — elle qui devait avoir encore après lui une si longue suite de mortifiants disciples ! — loua tout ce qui peut restreindre sa tyrannie :

« La rime riche est une grâce sans doute, mais elle ramène trop

souvent les mêmes formules, constate-t-il. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus souvent et est un grand obstacle à la popularité des poèmes. »

En opposition, il croit aux ressources inépuisables de l'assonnance, prétend même qu'il est possible de ne pas rimer en ppésie et préconise l'emploi des longues et des brèves à la manière antique. Aussi, dé?igne-t-il la chanson populaire comme notre unique source de renouveau. Il déplore que nos séculaires complaintes issues de la langue du berger, du charretier, du marinier, ne soient pas reprises par un grand poète et menées jusqu'au chef-d'œuvre, ainsi que le firent pour celles de leurs pays quelques poètes allemands et anglais :

« Est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui manque à ce peuple pour produire des chants dignes d'être comparés à ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne? » s'écrie-t-il. Et il met le doigt sur la plaie :

« Xon, certes, mais il est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au niveau de la grande foule; les poètes académiques des XVII* et xviii® siècles n'avaient pas plus compris de telles aspirations (les chansons populaires) que les paysans n'eussent admiré leurs odes, leurs épitres et leurs poésies fugitives, si incolores, si surannées. »

En outre, il se révolte que l'on ait perdu tant de siècles à chanter, sur une lyre issue d'autres mains que les nôtres, des légendes étrangères, alors que nous n'avions qu'à nous pencher sur notre âme et les fleurs abondantes et merveilleuses de notre terroir :

« On ne s'est pas contenté d'introduire le poème antique, on a voulu qu'il dise l'histoire des anciens et non la nôtre ; la tragédie, on a voulu qu'elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d'Œpide et d'Agamemnon : on a amené la poésie â ne reconnaître et à n'invoquer d'autres dieux que ceux de la mythologie... En un mot, cette expédition présentée comme une conquête sur les étrangers n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos murs ; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation, à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit de l'antiquité. »

Paroles pourtant si justes et sur lesquelles tant d'esprits sont encore divisés aujourd'hui !

On comprend après cela pourquoi tant de poètes de la génération nouvelle ont choisi, avec la sûre divination de la jeunesse, Gérard de Nerval comme un de leurs plus indéniables précurseurs. Il fallut qu'une longue suite de rimeurs virtuoses épuisât les dernières ressources des veilles lois pour que se montrassent les vrais fiis de ce merveilleux artiste qui, bien qu'amant du Passé eut la perception de l'Avenir.

Tant de lucidité l'ennoblisse à jamais à nos yeux. Et de plus il

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souffrit. D'aucuns diront que sa souffrance fut dorée par les mirages calmeurs d'un inlassable optimisme, qu'il eut la consolation de son art. Désabusons-les en leur rappelant cet aveu qu'il grava pour son tombeau, ce cri ultime de sa grande âme désolée :

Il voulut tout savoir, mais il n'a rien connu, Et quand vint le moment où, las de cette vie. Un soir d'hiver, enfin, l'âme lui fut ravie. Il s'en alla, disant : « Pourquoi suis-je venu ? »

Qu'il dorme en paix. Pour nous, il est venu, « riche de ses seul? yeux tranquilles », vers un monde indigne de ses rêves ; et si quelquesuns « des hommes des grandes villes » ne l'ont pas trouvé « malin », dans le sens que ces positifs attribuent à ceux qui s'écartent de leurs grossières aspirations, il représente pour notre culte une des plus émouvantes images du Poète : une intelligence pure unie à une âme pleine de noblesse, de fantaisie et de bonté sanctifiée par la Douleur.

Ne le plaignons plus : si Gérard de Nerval ne rencontra pas le bonheur en son rapide passage sur la terre, il put transcrire immortellement la plupart de ses adorables visions. Couronnée d'ancolies. d'églantines et de violettes des bois de sa petite patrie, le Valois, sa douce figure s'éclaire de plus en plus et, pendant que d'autres renommées plus brillantes disparaissent dans l'oubli, nous assistons, pieux, au grandissement, pour lui, de cette gloire qui • — ainsi qu'il l'exprimait un jour au sujet du poète de V Intermezzo — « pour la plupart des poètes ne fleurit que sur leur tombeau (i) )).

Henri Strentz.

(i) Sur l'initiative d'écrivains, d'artistes, d'admirateurs de Gérard de Nerval, un comité s'est constitué récemment pour lui élever un monument. Ce comité se compose ainsi: M. P.-N. Roinard, président; M. Stuart Merrill, vice-président; M. Paul Gallimard, trésorier; M. de Royaumont, archiviste; M. Henri Strentz, secrétaire ; MM. André Salmon et Jean Clary, secrétaires adjoints. Membres : MM. Guillaume Apollinaire, Paterne Berrichon, Edouard Dujardin, Gauthier- Ferrières, Alexandre Mercereau, Victor-Emile Michelet, Adrien Mithouard, Georges Polti, Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Ary René d'Yvermont.

Le statuaire Jules Desbois a été chargé de l'exécution du monument, qu'il compte terminer pour le 22 mai 1912, 104"' anniversaire de la naissance du Poète. L'emplacement choisi est le square Saint-Pierre à Montmartre.

Les souscriptions devront être adressées chez le trésorier, M. Paul Gallimard, 79, rue Saint-Lazare (Paris-gO- Les noms des souscripteurs seront prochainement publiés dans le Mercure de France.

CDDPEFATivE^^Ci3fe.ouvm*^Rn ^^ Gérant : Ernest Reynaud.

15 Janvier 1911

Portraits d'Hier

Henri Heine

Par Amédée DUNOIS

Henri Heine

Portraits d'hier

N» 45. — 15 Janvier 19 U

Henri Heine

Les biographes de Heine ne peuvent vraiment pas dire que ce qu'ils savent le mieux, « c'est leur commencement » ! Un voile d'incertitude que toute la patience allemande des Heinc-Forschcr n'a pu parvenir à déchirer, recouvre encore l'enfance et l'adolescence du poète. Peut-être ignorerons-nous toujours la date réelle de sa naissance, — cas probablement unique dans la littérature contemporaine. Heine se plaisait à la dissimuler, ce qui lui était facile, ses archives de famille ayant péri dans un incendie. Sur la foi d'une de ses lettres, les biographes avaient adopté la date du 13 décembre 1799, — qui faisait de lui, soit dit en passant, non pas « l'un des premiers hommes du dix-neuvième siècle », comme l'affirment les Rcisebildci^ mais le Benjamin du dix-neuvième, du siècle de Swift, de Sterne et de Voltaire. Or cette date est aujourd'hui à peu près abandonnée pour celle du 13 décembre 1797, plus vraisemblable en effet (i), mais plus authentique non pas.

Harry Heine (2) vit le jour en pays rhénan, à Dûsseldorf, qui n'était en 1797, malgré son titre de capitale du grand-duché de Berg, qu'une petite ville de neuf à dix mille âmes. Les Français qui l'occupaient depuis deux ans ne l'évacuèrent qu'en 1802. Mais il arriva qu'en mars 1806, le grand-duché de Berg, étant passé sous la souve-

(i) C'est en 181 6, lors de son départ pour Hambourg, que Heine aurait été rajeuni de deux ans par ses parents. Pour pouvoir quitter le territoire prussien, il lui fallait une autorisation que l'administration était en droit de lui refuser, du fait qu'il était âgé de plus de dix-sept ans. On jugea donc prudent de le rajeunir de deux ans.

(2) Heine ne prit le prénom de Heinrich (Henri) qu'en 1825, lors de son baptême.

68 PORTRAITS d'hier

raineté napoléonienne (i), fut admis à connaître, durant plusieurs années, le double bienfait d'un droit privé qui n'était autre que celui Code Napoléon et d'une administration réparatrice qui fit aimer le nom français (2). — Ce ne sont pas là des détails négligeables : que, d'une part, Heine soit né au confluent de deux siècles aussi contradictoires que le siècle de l'Encyclopédie et celui du Romantisme ; qu'il ait, d'autre part, vécu son enfance en une ville allemande momentanément soumise à la France révolutionnaire, si cela ne nous l'explique pas tout entier, cela peut aider à nous faire comprendre les singuliers contrastes de son caractère et de son génie. Heine fut un Allemand épris d'idées françaises, voire à demi francisé, qui, dans l'enivrante atmosphère de l'époque romantique, sut se garder la tête libre et la langue républicaine.

Ajoutez qu'il naquit Juif, en un temps où le Juif était encore un maudit. Le cosmopolitisme humanitaire, l'audace des négations philosophiques et sociales sont bien dans l'atavisme de cette race puissante. Négateur de frontières et négateur de dieux, Henri Heine l'a été avec l'éclat d'un virtuose, et nul n'a prophétisé d'une voix plus inspirée l'écroulement des hiérarchies et l'avènement des temps nouveaux.

Samson Heine, son père, Hanovrien d'origine, faisait à Dùsseldorf le commerce des velours. C'était un homme aimable, spirituel, passablement frivole : « Une joie de vivre sans borne, tel était le trait principal du caractère de mon père. » Il ne fit pas fortune et dut en prendre aisément son parti. Mme Heine sem-ble, au défaut de son mari, avoir été tout ensemble la tête et le bras du ménage. Fille d'un médecin du pays, ayant fait de sérieuses études, c'était une femme distinguée. Elle avait lu Rousseau, ainsi qu'il convenait à une personne de sa condition et de son temps. Cependant son cœur était calme ; la raison, en elle, l'emportait sur les sens. Indulgente et bonne, elle dirigea elle-même l'éducation de ses quatre enfants. Celle du poète, qui était l'aîné, parait avoir été, non pas négligée, mais

(i) V. Charles Schmidt : Le Grand-Duché de Berg {1806-13) (Paris, 1905). — Le projet de Napoléon était de former entre la France et la Prusse un « Etat intermédiaire » dont les duchés de Clèves et de Berg eussent formé le noyau. Murât fut nommé grand duc, mais tout le travail d'administration et de réforme fut accompli directement par les bureaux de Paris. Le 15 juillet 1808, (traité de Bayonne), Murât, devenant roi de Naples, cédait à Napoléon sa souveraineté sur Berg. Le duché ne fut pas réuni à l'Empire, mais administré par un agent, Beugnot. Puis, le 3 mars 1809, il fut attribué au fils aîné du roi de Hollande (frère du futur Napoléon III) : mais rien ne fut changé, et Beugnot demeura commissaire impérial, jusqu'à l'arrivée des Alliés (10 novembre 181 3).

(2) Aujourd'hui encore, sur les rives du Rhin, on parle de Napoléon « comme d'un être tout puissant, comme d'un personnage de légende ». (Ch. Schmidt, op. cit., p. 477.)

décousue : l'enfant n'était pas la docilité même, mais surtout l'époque était à la guerre plus qu'à la pédagogie.

Du moins, Aime Heine sut-elle inspirer à son fils un sentiment profond et tendre : la religion de sa mère fut la seule, pourrait-on dire, que ce cœur mobile ne renia jamais. Les deux plus beaux sonnets du Livre des Chants sont dédiés : « A ma mère, née Betty V. Geldern. » Et plus tard, lorsque, dans l'exil, le poète songeait à la bonne vieille, il sentait son âme se gonfler d'inquiétude :

La bonne vieille m'aime tant, et dans les lettres qu'elle cerit, je vois comme sa main tremble, combien son cœur de mère est profondément agité !

Ma mère ne me sort pas de l'esprit. Douce années ont passé, douze longues années se sont éz'anouies. depuis que je ne l'ai pressée dessus mon cœur.

L'Allemagne est assurée de l'éternité : c'est une terre vigoureuse ! Avec ses chênes, ses tilleuls, je la retrouverai toujours.

Je ne brûlerais pas tant pour l'Allemagne, si ma mère ne s'y trouvait pas. La patrie est impérissable, mais la vieille femme peut mourir (i).

Le jeune Heine grandit dans la religion juive, que ses parents pratiquaient non sans un peu de nonchalance, — encore un effet des temps ! La conquête française avait afifranchi les Israélites, dont les enfants pouvaient, dans les écoles, se mêler aux enfants chrétiens. Quand donc, au couvent des Franciscains de Diisseldorf, Heine eut appris à lire, à écrire et à « dem.eurer assis en silence », il fut mis au lycée, qui venait d'être réorganisé. Il y passa, dit-il, « par toutes les classes où l'on enseignait les Humamora », se distinguant surtout dans celle de philosophie où un prêtre catholique ami de sa famille, le recteur Schallmeyer, prit de lui un soin particulier, tandis qu'un autre prêtre, l'abbé Daulnoie, l'initiait à la rhétorique et à la poétique française (2). Mais, si nous en croyons les Reisehilder, c'est un pauvre soldat français qu'hébergea longtemps Samson Heine, c'est le tainhoiir Legrand qui, mieux que les professeurs du lycée, fit de l'enfant un homme passionnément moderne. Ce vieux de la vieille lui enseigna la Marseillaise, et, grâce à lui, grâce à son tambour, l'épopée républicaine et l'épopée impériale se logèrent, toutes ronflantes, dans son enthousiaste petite cervelle. Les leçons héroïques de l'humble briscard, Heine ne les oubliera pas. Elles lui inspireront.

(i) Nouvelles Poésies, IV, 29. — Mme Heine survécut deux ans à son fils, qui s'était toujours efforcé de lui cacher la marche de sa terrible maladie. Veuve depuis 1828, elle vivait retirée à Hambourg.

(2) Lettre à Ph. Chasles (Paris, 15 janvier 1835). Heine fit sa philosophie en l'année 1813. (Schmidt, op. cit., p. 265.)

•yo PORTRAITS D HIER

dès 1816, le lied fameux des Deux Grenadiers, ce chef-d'œuvre émouvant et simple de la littérature napoléonienne, et lui conféreront plus tard la force d'opposer la « Légende de l'Aigle » à cette « Légende du Moyen âge » que les romantiques et les hobereaux tâchaient d'accréditer en Allemagne.

Au cours de l'année 181 3, Heine est retiré du lycée et placé, à Wahrenkampf, dans un institut commercial (i). Il entre ensuite, à Francfort, chez un banquier, puis chez un épicier en gros. Mais il ne réussit ni chez l'un ni chez l'autre et, au printemps de 1815, il regagne Dùsseldorf. Lin moment, cédant à l'entraînement patriotique qui dresse contre la France l'Allemagne tout entière, il songe à se joindre à l'armée de Blùcher, qui va partir pour Waterloo. Mais il est jugé impropre au service, et reste donc à Dùsseldorf.

Cette année 181 5 s'écoule pour lui dans l'inaction et le rêve. C'est d'elle, sans nul doute, que datent les plus anciens poèmes des Jeunes Souffrances, — ces « visions » (Trauiubilder) d'une couleur si naïvement romantique, avec des cimetières sous la lune, des tombeaux qui s'entr'ouvrent, des gesticulations de spectres, et de fantastiques amours : visions de jeune homme dont la tête est toute pleine des fumées de Hoffmann et de Bùrger. Il se pourrait aussi que cette année fiât celle de ses amours avec l'étrange Joséfa, fîlle de bourreau et nièce de sorcière, à laquelle il attribuait plus tard « la plus grande influence sur son développement lyrique ». Joséfa, ses cheveux roux noués sous le menton, avait l'air « d'un décapité dont le sang coulait à torrents », et elle chantait d'une voix passionnée de vieux lieder d'amour et de mort, dont le lugubre écho résonne au long des TrauinbUder.

« Mais cette passion [n'était] que le prélude de la grande tragédie qui allait se jouer » peu longtemps après dans la vie sentimentale du jeune poète. Au printemps de 1816, il se rendit à Hambourg auprès du frère de son père, le richissime banquier Salomon Heine, — cet « oncle Salomon » qui ne cessera d'être, pour son « sot garçon » de neveu, un Mécène parcimonieux, bougon, mais, à tout prendre, utile. II commença par le prendre chez lui, dans sa banque et, l'initiation terminée, le mit à la tête d'une maison de commission sous la raison sociale Harry Heine et O^. Mais Harry Heine avait trop l'esprit aux lieder et aux ronianzen pour l'avoir beaucoup aux affaires : la maison périclita et disparut au début de 1819. Quelques mois après, Heine quittait Hambourg, emportant dans son cœur le désespoir d'amour qui allait faire de lui, négociant incapable, un poète de génie."

Elle est restée longtemps mystérieuse, celle qui causa ce désespoir. Heine ne l'a jamais nommément désignée; sa famille a gardé une

(i) LiCHTENBERGER, Hcnri Heine penseur (Paris, 1905), p. 20.

discrétion égale. Nous en sommes donc réduits là-dessus à des renseignements « purement inductifs », mais « néanmoins précis » (i).

Celle qui, bien involontairement sans doute, voire bien inconsciemment, tortura le cœur du poète, était sa propre cousine et s'appelait Aimélie Heine. C'est elle la « bien-aimée délicieuse », V a exquise' bien-aimée » dont l'adorable visage illumine Vlnterme^zo. Elle était jeune, belle et riche; et elle dédaigna l'amour du rimeur sans argent et sans gloire pour épouser le plus bourgeoisement du monde un grand propriétaire de la Prusse orientale ; - — • « vieille histoire toujours nouvelle, et celui à qui el'e vient d'arriver en le cœur brisé » ; mais quelquefois aussi — et c'est le cas de Heine — la vieille histoire met aux lèvres de celui à qui elle arrive des chants d'une sublime désolation.

Heine porta jusqu'à la lin la blessure de son amour déçu. Trente ans plus tard, il avouait à G. de Nerval que cet amour sans espoir sommeillait toujours dans son cœur : u Rien que d'y penser il pleure encore ou retient ses larmes avec colère. » (2).

Pourtant ce grand amour ne fut pas un amour unique. Si cruelle qu'ait été l'expérience, Heine devait la renouveler bien des fois. Il n'était pas né pour être « l'homme d'une seule femme ». Et sans parler des nombreuses verschiedene dont les Nouvelles Poésies nous ont complaisamment transmis le nom de baptême, sans parler de Mathilde Mirât, sa femme légitime, qu'il aima en mari jaloux, il y eut dans la vie de Heine une autre grande passion, un autre grand désespoir.

Cette seconde épreuve fut, à trois ou quatre ans de distance, l'exacte répétition de la première. i\mélie Heine avait une sœur cadette qui n'était encore qu'une fillette quand, en 1819, le poète avait quitté Hambourg : « Cette petite, notait-il un jour, ressemble à ma bienaimée : ce sont les mêmes yeux qui m'ont rendu si malheureux ». Or, quand, en mai 1823, il revint à Hambourg, Thérèse Heine était une jeune fille dans toute la fleur de sa beauté juive. Il l'aima. En fut-il aimé ? On ne saurait trop dire : mais après s'être vu, dit-on, permettre l'espérance, il fut finalement dédaigné; Thérèse se maria 'en février 1828, peu après l'apparition de ce Livre des Chants qu'elle avait en partie inspiré.

(i) Jules Legras, Henri Heine poète (Paris, 1897), p. 4.

(2) Louis Ducros, Henri Heine et son temps (Paris, 1886), p. 67. Livre agréable, bien qu'un peu vieilli.

Revenons sur nos pas. — A Hambourg comme à Francfort, Heine avait fait la preuve de la plus rare incapacité commerciale. On décida donc de clore l'expérience et de faire de lui un homme de loi. A l'automne de 1819, il s'inscrit à l'Université de Bonn, fondée l'année précédente par le roi de Prusse pour implanter sur les bords du Rhin la culture allemande ou, plus exactement, prussienne. C'est l'oncle Salomon qui s'est chargé des frais d'études. A tout dire, Heine n'éprouve qu'une médiocre inclination pour les sciences juridiques. Ce qui le passionne bien autrement, ce sont les antiquités allemandes, ia littérature, la langue, l'architecture, les institutions du lointain passé. On le voit plus souvent aux cours de W. Schlegel et d'Arndt qu'à la Faculté de jurisprudence. Mais l'amour de la patrie germanique n'allait pas en 1819 dans les jeunes cœurs d'outre-Rhin sans l'amour de la liberté. Heine, avec toute la Burschenschaft, est l'adepte de ce nationalisme libéral un peu fumeux et parfaitement impuissant dont M. de Metternich fait semblant d'avoir peur. Et c'est comme tel que, presque au lendemain de son arrivée à Bonn, le 18 octobre 1819, il assiste, sur la cime du Drachenfels, à une cérémonie aux flambeaux imitée de la manifestation célèbre qui, deux ans plus tôt jour pour jour, s'était déroulée à la Wartbourg (i).

Un romantique en littérature, un patriote libéral en politique, tel apparaît Heine à vingt ans. Mais romantisme et nationalisme ne sont pour lui que des points de départ, dont nous le verrons s'éloigner progressivement.

En septembre 1820, il passe à l'Université de Gœttingen. Mais de même qu'à Bonn, il y néglige le jus civile pour un cours d'ancienne poésie germanique dont il est l'un des neuf auditeurs, et il se laisse aller librement à sa passion pour l'histoire (2). Il s'ennuie d'ailleurs à mort dans la rébarbative petite ville. Ce n'est pas, il est vrai, l'ennui seul qui l'en chasse : c'est le sénat, c'est-à-dire l'autorité académique, qui pour une infraction aux règlements sur le duel, lui inflige un consilium abeundî l'excluant pour un semestre de la docte Université. Heine décide alors de s'exclure lui-même tout à fait et d'aller planter sa tente à Berlin. Il y arrive en mars-avril 1821, ayant en poche le manuscrit

(i) Plusieurs étudiants de Bonn furent traduits pour ce fait devant le tribunal académique, et Heine y fut appelé lui-même en qualité de témoin.

(2) C'est de Gôttingen qu'était parti, à la fin du xviii* siècle « le grand mouvement de rénovation des études histùric|ues ». (E. Denis, L'Allemagne, 1810-1852, Paris, s. d., p. 16.

iXAlmansor et celui de ses premières poésies. Une nouvelle période de sa vie va commencer.

L'Université de la capitale prussienne jouissait d'une réputation sans égale. C'est là qu'avaient grandi « dans l'amour de la patrie et dans la haine du tyran étranger les volontaires de 1813. » (i). — La prédiction de Schleiermacher se réalisait : par son Université auK maîtres incomparables, Berlin, devenu la métropole intellectuelle de l'Allemagne septentrionale et protestante, préparait « un terrain solide pour l'accomplissement de la mission réservée à l'Etat prussien ».

C'est dans cette atmosphère de haute culture que notre jeune provincial se trouva brusquement transféré. Il n'y fut pas un isolé, loin de là. Par la publication, dans les revues, de quelques bonnes études, puis par l'apparition, dès 1821, d'un petit volume de vers, il eiit tôt fait de s'ouvrir les cercles littéraires de la capitale prussienne et de se lier avec les hommes les plus en vue. Mais surtout il lui fut donné de pouvoir approcher une femme merveilleusement douée, qui exerçait sur son entourage une fascination invincible et que Gœthe luimême admira : î\Ime Varnhagen d'Ense, née Rahel Levin.

L'étudiant c malade, aigri, boudeur, poétique et insupix)rtable », le « pauvre houx épineux » qu'était Heine, Rahel l'accueillit avec grâce et bonté. Par sa protection délicate, il eut ses premiers pas facilités, d'où le nom de patronne qu'il lui donna affectueusement. C'est dans le salon de Rahel, fameux dans l'histoire des mœurs et des lettres allemandes, que Heine connut Hegel, Humboldt, Schleiermacher, Grabbe et Chamisso, toutes les illustrations berlinoises. Rahel joignait à une rare intelligence spéculative un goût littéraire très pur, et Heine, à son contact, affina sa pensée et son style. Elle avait la passion, le culte, on pourrait dire le fanatisme de la sincérité dans la vie, de la vérité dans l'art. Elle lui apprit à regarder avec ses propres yeux, à sentir avec son propre cœur, à parler avec sa propre langue. « Les chétifs imitateurs, disait-elle, s'oublient eux-mêmes et veulent représenter un monde sans eux : un tel monde n'existe pas (2). » Si Heine trouva la force de rompre ses entraves romantiques, Rahel, n'en doutons pas, fut pour quelque chose dans sa libération.

Le mince cahier de vers publié par lui en 1821, sous le titre insignifiant de Gedichte (Poésies), forme dans le Livre des Chants le cycle des Jeunes Souffrances. Quatre parties bien tranchées le composent : les Visions, toutes pénétrées d'influences romantiques ; les amoureux Lieder, esquisse charmante de V Intermezzo ; les Romances, qui sont de merveilleuses « ballades » ; les Sonnets enfin. 011 le? eft'u-

(i) E. Denis, op. cit., p. 16.

(2) I DucROS, op. cit., p. 179.

sions de l'amitié et de l'amour filial se mêlent à de véhémentes satire-, premier cri du rebelle que Heine sera bientôt.

A deux ans d'intervalle (mai 1823), V Intermezzo suivit, Hanqué des deux tragédies d'Almansor et de IVilliaiii RatcUff, qui sont à elles deux tout le théâtre de Heine (i ). — Ahnansor est une suite de Lieder négligemment dramatisée, une grande fresque dont la persécution des Maures par l'Espagne catholique forme le fond. William RatcUff est un de ces « drames de la fatalité » qui jadis enchantèrent T Allemagne : œuvre violente et sombre, de mécanisme et de psychologie sommaires, et où le pessimisme du poète s'exhale avec une sorte de fureur; un drame non pas, mais un poème, l'éruption lyrique d'une âme exaspérée : « J'ai cherché le doux amour, dit la dédicace, et j'ai trouvé la haine amère; j'ai soupiré, j'ai maudit, j'ai saigné par mille blessures. » Ecrit en janvier 1822, RatcUff est en effet l'enfant du désespoir : la « trahison » d'Amélie Heine, autrement dit son mariage, remontait à cinq mois à peine.

Rien ne ressemble moins à RatcUff que Vlntermezzo lyrique. Tout a été dit sur ce petit poème, et la louange est ici épuisée. Il place son auteur à la tête des minnesingcr de son siècle et peut-être de tous les siècles : l'art mystérieux et divin de « faire une perle d'une larme » ne saurait être poussé à plus de perfection. 'L'Intermezzo est l'histoire, transfigurée jusqu'à la légende, de l'amour de Heine pour sa belle et riche cousine : « Ma misère et mes doléances, je les ai mises dans ce livre, et lorsque tu l'as ouvert, tu as pu lire dans mon cœur ». Ainsi s'exprime l'épigraphe. En, soixante menus poèmes, l'aventure se déroule, l'éternelle aventure de la déception amoureuse. Le poète la conte à mi-voix, simplement, sans imprécations aiguës, avec une sorte d'objectivité d'autant plus touchante qu'elle n'est pas indifférence, mais résignation et pardon :

Je ne t'en veux pas; et si mon cœur se brise, bien-aimée que j'ai perdue pour toujours, je ne t'en veux pas ! Tu brilles de tout l'éclat de ta parure de noces, mais nul rayon de tes diamants ne tombe dans la nuit de ton cœur.

Je le sais depuis longtemps. Naguère je t'ai z'ue en rêve; j'ai vu la nuit qui remplit ton âme et les vipères qui rampent dans cette nuit. J'ai vu, ma bien-aimée, combien au fond tu es malheureuse !

Oui, tu es malheureuse et je ne t'en veux pas; ma chère bien-ainiée. nous devons être malheureux tous les deux. Jusqu'à ce que la mort brise notre cœur, ma chère bien-aimée. nous devons être malheureux...

(i) RatcUff n'a jamais été représenté ; Almansor l'a été, sans succès, à Bruns- /ick, en 1824. et rarement depuis.

Ulntermeszo atteint ainsi, par les moyens les moins apprêtés, au plus haut degré de l'émotion humaine. Depuis longtemps, en 1823, la poésie allemande ne parlait plus cette langue à la fois précieuse et populaire ; surtout, elle s'était déshabituée de l'expression des sentiments intimes, elle était philosophique ou guerrière. Heine lui refit une originalité en la retrempant à la source profonde du lyrisme : la vie du cœur, et toute l'Allemagne lettrée comprit qu'un grand poète était né.

Quelques semaines après cette publication, Heine quitta Berlin, probablement rappelé par son oncle, impatient de la manière dont le « sot garçon » entendait ses études et que la dédicace de V Intermezzo n'avait point désarmé. Le poète rejoignit ses parents dans leur retraite de Liinebourg. Puis il alla à Hambourg. Il revit la « grande ville pleine de mystère où vivait autrefois sa bien-aimée » ; un instant, l'afïreux désespoir, « qui jadis à cette même place [l'avait] torturé tant et tant de nuits » réapparut. Mais seulement un instant : bientôt la vieille douleur s'apaisa tout à fait, tandis qu'un nouvel amour prenait possession de son cœur. Il venait de retrouver, jeune fille, cette Thérèse Heine qu'il avait quittée enfant. Ce fut comme une renaissance, et « un nouveau printemps de lieder » lui monta aux lèvres. Que d'exquises chansons datent de ces jours fleuris !

Tu es telle qu'une fleur, si charmante, si belle et si pure! Je regarde, et la tristesse s'insinue dans mon eœur.

Je devrais, je pense, étendre mes mains sur ta tête et prier Dieu qu'il te conserve si pure, si belle, si charmante !

Quand, la nuit, je gis sur ma couche, une douce, suave et chère image vient flotter devant mes yeux.

A peine un paisible sommeil a-f-il fermé mes paupières que l'image, toute légère, se glisse dedans mon rêve.

Mais, le matin, jamais elle ne disparait avec lui, et toute la journée, je la porte dans mon eœur.

La neige peut s'amonceler au dehors; il peut grêler, la tempête peut faire rage et fouetter la vitre à grand bruit : on ne m'entendra pas me plaindre, car je porte dans ma poitrine l'image de l'aimée et la joie du printemps.

Ce qu'il advint de ce nouvel amour, je l'ai dit plus haut. Dédaigné, après avoir été peut-être \^guement encouragé, Heine cette fois encore vit s'effondrer son rêve. Et de nouveau, ce fut dans « un petit livre » qu'il « enferma les cendres » de son amour déçu : il écrivit

76 PORTRAITS d'hier

le Retour (i), et l'on put constater combien, sans changer de thème, il était capable de varier sa chanson.

Ulnterineszo était d'un homme dont l'amour absorbait toutes les forces de l'âme, d'un homme qui, retranché volontairement du monde, ne voulait connaitre que sa bien-aimée et pour qui le ciel et la terre semblaient ne plus exister que comme d'inertes décors. Combien plus riche de sensations et d'images est le Retour ! Combien plus normal et plus sain ! Le poète n'est plus l'adolescent timide et accablé de naguère. C'est maintenant un homme, conscient de qu'il vaut et de ce qu'on lui doit. L'iamour n'interrompt plus en lui tout autre mouvement de l'âme. Même, il est capable de s'en détacher tout à coup, pour aiguiser quelque boutade, brosser un paysage ou un intérieur, conter une amourette, un souvenir d'enfance. Et cela confère au Retour un charme de diversité et d'imprévu qui manquait à Vlntermezzo. Le Retour marque, dans le développement intérieur de Heine, non pas sans doute un recul de la sensibilité, mais un progrès de l'intelligence qui, affranchie de la sensibilité, ose enfin la considérer en face et en juge les écarts de toute son ironie.

Heine, ses vacances terminées, ne retourna pas à Berlin. Il se rendit à Gœttingen, bien résolu â mener à bonne fin ses études pour se créer ensuite une position indépendante. — « Je ne veux plus vivre des miettes de la table de son oncle », écrit-il bravement à son ami Moser. Sans abandonner complètement les lettres (2), il s'efforce de rattraper le temps perdu, et le 20 juillet 1825 obtient son diplôme de docteur en droit, « après un exajnen privé et une thèse publique où le célèbre Hugo, alors doyen de la Faculté de jurisprudence, ne me fit pas grâce de la formalité scolastique. »

Trois semaines plus tôt, dans la petite église d'Heiligenstadt. Heine avait abjuré la religion de ses pères et reçu le baptême luthérien. La foi n'était pour rien dans cette conversion, uniquement dictée par la nécessité. En abjurant une religion qu'il ne pratiquait pas pour en prendre une autre qu'il comptait bien ne pas pratiquer davantage, Heine n'avait voulu qu'échapper aux édits qui excluaient les Juifs des carrières publiques. Ce ne fut d'ailleurs pas sans répugnance qu'il consentit à cette comédie, trouvant « au-dessous de sa dignité et contraire à son honneur de se faire baptiser pour obtenir un emploi en Prusse ». Les instances de ses proches vinrent à bout de ses hésitations ; mais dans la suite, il éprouva vivement le regret d'un acte que les meilleurs de ses frères de race tenaient pour une trahison.

(i) Composé en 1823-24, mais publié seulement en 1826, en tête du premier \oIume des Reisebildcr.

(2) C'est à Gôttingen que furent écrits la majeure partie du Retour et l'étincelant Voyage au Har,': qui ouvre les Rciscbihier.

HEXRI HEINE 77

Le voilà donc docteur en droit et, par dessus le marché, protestant. Qu'allait-il faire ? Serait-il avocat, professeur, diplomate ? Ou, tout naïvement, poète ? En attendant de résoudre la question, il alla faire toujours aux frais de 'son oncle, un assez long séjour dans l'ile de Norderney. « La mer, entrevue deux ans auparavant, lui apparut cette fois avec une splendeur victorieuse ; sa nouvelle inspiration était trouvée : il résolut de chanter la mer (i).

La Mer du Nord fut le fruit de ce séjour et de cette résolution. Ce recueil marque le culmen de l'ascension poétique de Heine, qui pourra élargir encore sa sphère d'inspiration, mais ne s'élèvera pas plus haut. Déjà les poésies enclavées dans le Voyage au Harz, et surtout cette radieuse Idylle sur la Montagne, qui est un chant de victoire et de domination, attestaient que le jeune poète s'était enfin reconquis sur les ténèbres, les larves et les fantômes, et que la métamorphose était en voie de s'accomplir qui, du chantre mélancolique des maux d'amour et des clairs de lune allemands, allait faire un chevalier du Saint-Esl^rit, autrement dit un soldat de la révolution universelle :

(Le Saint-Esprit) a fait les plus grands miracles : il en fait de plus grands encore; il a jeté bas les Bastilles et brisé le Joug de l'esclave.

Il guérit les vieilles blessures mortelles et régénère le vieux Droit : tous les hommes étant nés égaux sont une race de nobles.

Il dissipe les maussades nuées et les sinistres fautônics qui nous gâtaient l'amour et le plaisir de leurs ricanements sans fin.

Mille chevaliers bien harnachés ont été élus par le Saint-Esprit pour accomplir sa z'olonté; et il les a doués de courage.

Leurs fidèles épées étincellcnt, leurs bonnes bannières flottent au vent! N'est-ce pas que tu z-oiidrais bien, mon enfant, voir de ces vaillants chevaliers?

Eh bien, regarde-moi, mon enfant, embrassc-nioi et regarde-moi hardiment; car je suis moi-même un de ces chevaliers de l'Esprit sacré!

Avec la Mer du Nord, la métamorphose est complète. Ce n'est plus seulement le monde de l'action, c'est la nature dans ses aspects les plus grandioses que Heine a découvert. On a dit que cette Nordsee était « le plus splendide chapitre de son oeuvre », et de fait, il ne retrouvera plus, même au temps du Romancero, cette souplesse dans le rythme, cette puissance dans le souffle, cette sérénité dans la pensée. La Mer du Nord est d'un bout à l'autre le poème de la <( purification », la page unique où « l'âme délivrée pousse des cris

(i) J. Legras, op. cit., p. 69.

78 PORTRAITS d'hier

de joie )), où l'esprit, inondé de lumière et maître de lui-même, acclame bruyamment la mer, « la mer bienfaisante et libératrice... Thalatta ! Thalatta ! ».

Tout en célébrant les divinités marines, Heine préparait une œuvre de prose : le premier volume des Reiscbilder parut en mai 1826 (i). Evénement décisif dans sa vie : tous ses beaux projets d'établissement bourgeois en furent dérangés et finalement anéantis. Mais du inême coup, son nom vola de bouche en bouche à travers toute l'Allemagne.

Les Reisehilder (Tableaux de voyage) étaient un livre tel que nul littérateur allemand n'en avait encore écrit : un livre étrange et pourtant simple, romantique et pourtant humain, disparate et pourtant harmonieux, un surprenant amalgame de souvenirs, de confidences, de rêveries, de boutades et de paysages, de prose et de poésie, où l'imagination pittoresque, la sensibilité fine et profonde, l'ironie mélancolique de Heine s'épanouissent en toute licence. Un livre qui mettait son auteur à l'avant-garde, non seulement de la jeune littérature allemande, mais de la Jeune Allemagne aussi, parce que chacune de ses pages était un défi aux puissances constituées de la Vieille Germanie et comme un appel à l'émancipation.

« Je veux montrer au monde, s'écriait Heine dans une lettre de cette époque, que je suis autre chose qu'un poète à sonnets, un poète d'almanachs ! » Et de. fait, il le montra. Le temps était passé où un Goethe, indifférent et superbe pouvait, au milieu de l'Europe en feu, « à Weimar s'isoler des choses (2) ». A l'horizon des empires et des royaumes, montaient des nuées redoutables ; dans l'atmosphère alourdie, passaient des souffles de tempêtes ; tout présageait un retour offensif des peuples opprimés contre le régime de compression mortelle imposé par la Sainte-Alliance. Comment un homme tel que Heine, violenté dans sa race, souffleté dans sa foi sensualiste à un bonheur immédiatement réalisable, eut-il pu se désintéresser de cette « guerre d'indépendance » que « l'humanité » allait déclarer à ses oppresseurs ?

Les années qui suivirent furent les plus mouvementées de sa carrière. De 1827 à 1831, véritable Juif errant, il court incessamment le monde, sans trouver à se fixer nulle part. A I-ondres, où il passe quatre mois, l'ennui le harcèle, encore avivé par ses préjugés napoléo-

(i) Le second volume parut onze mois plus tard (avril 1827). (2) Th. Gautier, Emaux et Camées.

niens et français. De retour en Allemagne, il met le sceau à sa réputation poétique en publiant le Livre des Chants (automne 1827). Ce n'était pas pourtant une œuvre nouvelle, mais le recueil de ses recueils antérieurs, où le lecteur retrouva, sans modifications sensibles, les Jeunes Souffrances (1816-21), Vlntermesso (1822-23), Le Retour (1823-24), les six poésies enchâssées dans le Voyage au Hars (1824) et les deux cycles de la Mer du Nord (1825-26)

A la fin de novembre, Heine était à Munich où, le' i" janvier 1828, avec son ami Lindner, il prenait la direction d'une revue mensuelle Les Annales politiques, qu'il ne conserva que sept mois. Un moment, il pensa obtenir une chaire de littérature à l'Université ; sa nomination semblait décidée, quand le roi de Bavière, sur l'opposition des Jésuites, refusa sa signature. Heine partit pour l'Italie, visita Gênes, Florence, Bologne, Venise. La mort de son père, en décembre, le rappela soudain à Hambourg. On le retrouve ensuite à Berlin et à Postdam où il passe plusieurs mois, puis de nouveau à Hambourg, où il songe à s'installer de façon définitive (septembre 1829). A Taide de ses carnets de route d'Italie, il y prépare les deux derniers volumes des Reisehilder, qui contiendront en outre quelques études sur l'Angleterre, écrites pour les Annales politiques. Ces études se terminaient par une solennelle profession de foi : « La liberté est une religion nouvelle, la religion de notre temps... Les Français sont le peuple élu de la nouvelle religion, c'est dans leur langue qu'en ont été formulés les premiers évangiles et les premiers dogmes ; Paris est la nouvelle Jérusalem, et le Rhin est le Jourdain qui sépare du pays des Philistins la terre consacrée de la liberté. »

Il prenait les bains de mer à l'île d'Héligoland quand, le 6 août 1830, les journaux lui apportèrent la nouvelle de la révolution de Juillet. Il en éprouva « un enthousiasme sauvage, une joie délirante », il en fut « comme enivré ». L'Allemagne entière partagea cet état d'âme : « Tous les arbres de l'espérance refleurirent, et même tous les troncs les plus rabougris et qui étaient séchés depuis longtemps poussèrent de nouveaux bourgeons. Depuis que Luther avait défendu ses thèses à la diète de Worms devant tout l'Empire rassemblé, aucun événement n'agita ma patrie allemande aussi profondément que la révolution de Juillet (i). »

Il y avait longtemps que l'idée d'aller vivre en France hantait le cerveau de Heine. Dès 1823, il en avait fait part à Immermann : « Je serai cet automne à Paris ; je compte y rester plusieurs années,

(i) HeinEj Louis Borne, livre IT. (Dans l'édition française des œuvres de Heine, ce livre II a été transporté dans De l'Allemagne, dont il forme la sixième partie : Réveil de la vie politique.)

8o PORTRAITS D'"hIER

travailler, comme un ermite, à la Bibliothèque royale et contribuer activement à faire connaître la littérature allemande, qui commence à ])rendre pied en France ». L'insurrection parisienne réveilla ce projet mal éteint. Au reste, Heine était toujours sans situation en Allemagne, dont, par surcroît d'infortune, sa propagande révolutionnaire commençait à lui rendre le sol assez brûlant, u x'Vprès quelques hésitations ». il se décida à partir. Le 3 mai 1831, il arrivait à Paris : il devait y finir ses jours.

La société parisienne ou, plus exactement, la fraction libérale et lettrée de cette société si diverse d'aspect, fit le meilleur accueil au poète exilé. Jusqu'au jour où un mal implacable le cloua sur son lit, il eut à Paris des relations aussi nombreuses que variées; on goûtait son humour exotique, on répétait les bons mots de cet Allemand dont Thiers disait en riant qu'il était le Français le plus spirituel depuis Voltaire. Il fut longtemps dans les salons de la rive droite, quelque chose comme un article d'exhibition. Mais — et j'en suis d'accord avec M. Legras — ce n'étaient là, pour Heine, que des relations mondaines, toutes de surface. L'amitié, l'amitié profonde où tout le cœur se donne, il ne la connut point: « 11 ignora jusqu'à sa mort ce qu'est l'intimité d'une famille française. » Quelle ne dut pas être souvent sa solitude morale, au milieu de ce monde frivole et mentalement distant, et de combien d'amertumes secrètes ne dut-elle pas aggraver pour lui la peine de l'exil ! Il y a dans le Louis Bœrnc quelques pages poignantes qui révèlent amplement tout ce que Heine eut parfois à souffrir dans ces vingt-cinq années d'exil :

Heureux ceux qui pourrissent lentement dans les cachots de la patrie..., car ces cachots sont une patrie avec des barreaux de fer, et l'air allemand souffle au travers, et le porte-clefs, quand il n'est pas tout-à-fait muet, parle la langue allemande !... Vous avez peut-être une idée de l'exil fin corps, mais il n'y a qu'un poète allemand... qui puisse se faire une représentation de l'exil de l'esprit !...

Heureux ceux (|ui, à l'étranger, n'ont à combattre qu'avec la pauvreté, avec la faim et le froid !... O souffrances dorées, en gants glacés, combien vos tourments sont plus cruels !... La tête désespérée doit se faire friser, parfumer peut-être, et les lèvres irritées, qui voudraient maudire ciel et terre, doivent sourire, et toujours sourire...

Heureux ceux auxquels leurs souffrances ont fini par ôter un dernier reste de raison... La cellule de leur folie leur paraît une patrie aimée...

Mais les plus heureux encore sont les morts, qui gisent dans leurs tombes, au Père-Lachaise, comme toi, pauvre Bœrne !

(i) J. Legras, op. cit., p. 175.

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Nous reproduisons ce billet de Heine à Mme Jaubert d'après la Revue francoallemande qui le publia dans son numéro du 13 décembre 1899- La Revue francoallemande', dont notre confrère et ami J.-G. Prod'homme fut l'un des directeurs, en tenait l'original d'un collectionneur de Munich, M. Emil Hirsch.

Une étroite amitié ne cessa d'unir Heine à M™^ Caroline Jaubert, qu il avait connue à Paris en 1835. Cette aimable femme, que Musset, familièrement, nommait «la petite fée», était l'épouse de M. Maxime Jaubert, qui fut conseiller a la Cour de cassation et dont Heine fit son exécuteur testamentaire. Elle a publie, en 1881, des Souvenirs où il est beaucoup question du poète.

La date du billet est inconnue : mais il fut certainement écrit avant 1 immobilisation de Heine, c'est-à-dire avant le mois de mai 1848.

82 PORTRAITS d'iIIER

... Croyez-moi, quand même je chemine le jour, frais et riant par les rues étincclantes de Babylone, aussitôt que descend le soir, les harpes mélancoliques résonnent dans mon cœur, les trombones et les cymbales de la douleur y éclatent, toute la musique de janissaires des soutïrances humaines...

Heine n'était pas venu à Paris dans l'unique dessein d'y écouler ses jours « tranquille et content, en Prussien libéré » ; il se croyait appelé à y remplir une sorte de devoir social. Il voulait servir d'intermédiaire entre la culture allemande et la culture française, entre le peuple allemand et le peuple français, et préparer ainsi, à sa manière, « la grande confédération des peuples, la Sainte Alliance des nations ». Par ses correspondances de la Gaj:ctte d'Augsbourg (décembre 1831-juin 1832), il s'efforça d'abord de tenir l'Allemagne ati courant des choses françaises. Ces articles, immédiatement réunis en volume (i), sont encore attjourd'hui attachants: il y a là un tableau extrêmement animé des débuts -de la monarchie bourgeoise. Bien que Heine y pousse la prudence jusqu'à se déclarer monarchiste, il ne dissimule guère où vont ses réelles sympathies : elles vont à ce parti du mouvement qui proteste contre la confiscation bourgeoise de la révolution populaire. Aux jours tragiques où les républicains se jettent dans la révolte armée, il a peine, dans ses bulletins, à contenir l'indignation que lui cause la vue de la répression militaire.

Parallèlement, reprenant, pour la « redresser », l'œuvre de Mme de Staël, « cette grand'mère des doctrinaires », il se préoccupait d'initier le public français à la philosophie et à la littérature allemande, de la Réforme au Romantisme. Il donna d'abord à l'Europe littéraire de Victor Bohain, de copieuses études sur la littérature allemande jusqu'à la mort de Gœthe et sur les poètes romantiques d'outre-Rhin. Puis Buloz, dès 1832. lui ouvrit la Revue des Deux- Mondes, et enfin l'éditeur Renduel publia coup sur coup trois ouvrages de lui : De la France, en 1833, les Reisebilder, en 1834, De l'Allemagne, en 1835 (2). Ce sont ces trois ouvrages qui ont fondé chez nous la réputation de Heine, et non ses poésies qui ne furent traduites qtie plus tard. Au cours de la même période, il publiait en langue allemande, outre les Fransœsischc Zustœndc, déjà citées (3), deux volumes con-

(i) Franzôsische Zustànde (Hambourj», 1832), avec cette épigraphe : Vive la France! Quand même... Trad. française : De la France (Paris, 1833).

(2) De l'Allemagne comprenait les études de la Revue des Deux-Mondes et de l'Europe littéraire.

(3) Etat des choses eu France.

tenant ses études de l'Europe littéraire : Zur Geschichte der neueren scluvv.en Litteratur in Deutschland (i), et surtout les quatre volumes de mélanges qui, sous le titre de Salon (2), s'espacèrent de 1833 à 1840.

On le voit : la polémique et la vulgarisation philosophique absorbèrent, durant ces années, le plus clair des forces de Heine. Qu'il était loin le temps naïf des Jeunes Souffrances et de V Intermezzo! Le poète était maintenant en pleine mêlée : comment eiît-il trouvé le loisir de rêver ? Sans cloute, il n'avait pas rompu complètement avec la « muse allemande », et il demeurait capable d'écrire, à l'occasion, des ballades telles que le Taunhœuser ou des poésies galantes comme celles qui forment la série des Vcrschicdcnc. Alais, en général, de 183 1 à 1839, sa production poétique est, en qualité comme en quantité, sensiblement au-dessous de ce qu'elle avait été précédemment, comme aussi de ce qu'elle sera par la suite.

Du moins, la valeur de son action sociale compense-t-elle cette défaillance de son art ? Hélas ! il faut le reconnaître : Heine ne donne pas le spectacle d'une activité politique bien cohérente et bien égale. Certes, il s'était jeté dans la bataille sans arrière-pensée ni réserve, et sa sincérité n'est pas en cause. Alais il n'était pas l'homme de l'action ; et partout et toujours, il demeurait poète. Il manquait suprêmement de discipline, d'endurance et d'abnégation : c'était un partisan, ce n'était pas un soldat. Son individualisme irréductible répugnait aux embrigadements. Frondeur, nerveux, excessif, irritable jusqu'à l'injustice, il s'attira des inimitiés qui n'étaient pas toutes imméritées. Les radicaux, hommes d'une seule pièce, lui reprochaient la prudence et le modérantisme de son attitude, la tiédeur de sa foi en l'imminence d'une révolution allemande, son dédain pour les phrases dont ils se gargarisaient volontiers, son éloignement de tout fanatisme, et l'impiété d'une ironie qui n'épargnait rien ni personne (3). On lui reprochait encore ses relations mondaines, son besoin aristocratique d'élégance, de confort, de vie facile, et cette théorie qu'il mettait si bien en pratique, que

(i) iContributions'l à l'histoire des Belles-Lettres modernes en Allemagne. Ces études devinrent, en 1836, Der roniantische Schule (l'Ecole romantique), et plus tard, précédées des études philosophiques et religieuses parues dans la Revue des Deux-Mondes, et suivies (je cite en français pour plus de commodité) des Aveux. des Esprits élémentaires, du Docteur Faust, des Dieux en exil et de la Déesse Diane entrèrent dans la composition de Deutschland. équivalent allemand de De l'Allemagne.

(2) Ce titre {Der Salon) a disparu des œuvres de Heine, où il n'est plus rappelé que par deux préfaces, et les morceaux qu'il recouvrait ont été classés ailleurs. C'étaient, outre des poésies et des ballades : Sur les Peintres français. Mémoires de M. de Sclmabelewopski, Sur l'histoire de la Religion et de la philosophie e^'^ Allemagne, Nuits florentines, les Esprits élémentaires, les Dieu.v en exil, le Rabbin de Bacharach, Sur le Théâtre en France.

(3) Par exemple, il s'amusait d'entendre un cordonnier contrefait et boiteux déclarer que tous les hommes sont égaux.

84 PORTRAITS d'hier

génie et vertu sont inaccordables, théorie qui le faisait taxer d'immoralité. Mais ce qui acheva de le brouiller avec ses compatriotes radicaux, alors si nombreux à Paris, ce fut le livre qu'il crut pouvoir écrire, en 1840, sur l'homme qui avait été leur chef, Ludwig Bœrne, le tribun à l'éloquence biblique, le Lamennais allemand.

Pourtant ce livre, intempestif peut-être, n'est point odieux. C'est un des plus curieux qu'ait produit Heine. Il montre jusqu'à l'évidenice que la rupture entre Bœrne et lui eut sa cause première dans l'irrémédiable divergence de leurs natures morales. Avant d'être libéraux ou même révolutionnaires, les hommes, selon Heine, sont nazaréens ou hellènes, « les uns avec des tendances ascétiques, inconoclastiques, spiritualistes, — les autres avec une nature réaliste, tournée vers les joies de la vie et s'épanouissant avec fierté ». Or Bœrne était l'incarnation parfaite de la « petitesse nazaréenne », tandis que Heine mettait la vie haut au-dessus de tous les dogmes et voulait voir en elle la vertu essentielle, le principe des principes.

A l'incompatibilité des humeurs, ajoutez celle des opinions. Démocrate, Heine croyait l'être assurément, et jusqu'à la fin de sa vie il en acceptera le nom. Il l'était en ce sens qu'il ne cessait de combattre les privilèges de naissance et de proclamer l'égalité en droit de tous les hommes. Pourtant il redoutait en secret l'avènement de la démocratie : il craignait qu'elle ne mit en question tout ce qu'il aimait : l'art, la poésie, le rêve, les biens immatériels. Je ne vois pas qu'il ait jamais réclamé ni le suffrage universel ni la république, ces deux nécessaires attributs de la démocratie, et c'est sans doute pourquoi quelqu'un qui l'a bien connu, Alexandre Weil, le traite de libéral vulgaire, « dont le libéralisme n'allait, au fond, pas plus loin que la monarchie constitutionnelle )) (i). L'opinion n'est pas insoutenable; je la crois pourtant inexacte.

En réalité, Heine n'était ni en deçà du radicalisme révolutionnaire de Bœrne, ni au delà, — pour cette raison qu'il se plaçait sur un autre terrain. Ce que Bœrne prêchait, « dans un langage digne du sermon sur la montagne (2) », c'était le républicanisme humanitaire le plus vague, le plus inopérant, c'était la pure réforme constitutionnelle. Or Heine visait plus haut et plus loin,. Elevé à l'école de la philosophie allemande, il « attendait dans le monde des faits la même révolution qui s'était opérée dans le monde de l'esprit '^ c'est-à-dire que, d'un bouleversement total de l'ordre séculaire, il attendait la régénération religieuse et sociale de l'humanité.

Cette conception d'une régénération complète des cadres sociaux et

(i) Alexandre Weill : Ludovic Bocrnc, sa vie, sa mort... (Paris, 1878). (2) Ch. Andler, Le Manifeste communiste, introd. hist., p. 7.

des rapports humains, Heine la tenait des saint-simoniens avec lesquels il s'était lié dès son arrivée en France. C'est à une interprétation large du saint-simonisme que se rattachent, à dater de 1831, toutes ses idées sur l'émancipation. Cette adhésion à la « Doctrine » ne saurait faire un doute. Après s'être longtemps satisfait « de la terminologie de 1789 », après avoir étalé « un grand luxe de tirades... contre la prêtrise et l'aristocratie », Heine avait fini par s'en dégoûter.

Le fait réel est qu'aujourd'hui, sous le mot aristocratie, je ne ccaiprends pas seulement la noblesse de naissance, mais tous ceux, quelque nom qu'ils portent,, qui vivent aux dépens du peuple. La belle formule que nous devons, ainsi que beaucoup d'excellentes choses, aux Saint- Simoniens, V exploitation de l'homme par l'homme, nous conduit bien par delà toutes les déclamations sur les privilèges de la naissance. Notre vieux cri de guerre contre le sacerdoce a été également remplacé par une meilleure devise. Il ne s'agit plus de détruire violemment la vieille Eglise, mais bien d'en édifier une nouvelle, et bien loin de vouloir anéantir la prêtrise, c'est nous-mêmes qui voulons aujourd'hui nous faire prêtres (i).

C'est là du saint-simonisme tout pur. Or, le saint-simonisme n'était rien moins qu'égalitaire. Son idéal était une société savamment hiérarchisée de prêtres, de savants et d'industriels, où l'autorité, ayant cessé d'appartenir à la naissance ou à la richesse, n'était plus conférée qu'au mérite individuel. Malgré leur formule fameuse sur l'amélioration de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », les saint-simoniens n'attendaient de cette classe, même améliorée, que l'obéissance, et c'est aux mains d'une aristocratie, d'ailleurs ouverte, de capacités, qu'ils entendaient remettre les destinées de la société. Rien de plus éloigné des conceptions démocratiques (2). Enfin — et ceci, particulièrement, devait enchanter notre anti-nazaréen — le saint-simonisme apportait au monde une morale ou plutôt une religion nouvelle, non plus mystique comme celle de Jésus, mais terrestre et humaine, — un nouveau christianisme affirmant, à l'instar du panthéisme, l'immanence du divin et réhabilitant la matière et les sens.

(i) Reisebilder, préface à la première éd. française (20 mars 1834).

(2) Dans une notice servant de préface à une récente édition des Œuvres de Heine, notice signée de mon nom, on peut lire le paragraphe suivant, qui prétend expliquer la brouille de Heine et de Borne : « Heine, en effet, qui avait frôlé de très près le Saint-Simonisme, si même il n'y avait pas adhéré, ne pouvait se satisfaire d'un vague radicalisme. C'était un ardent démocrate et parfois un; socialiste étrangement hardi et clairvoyant. »

J'ai le regret de dire que toute la partie en italique du dit paragraphe n'est pas de moi, et que je me refuse à en accepter la responsabilité. Il en est de même du paragraphe qui termine, d'une manière si ridiculement oratoire, la notice en questiop.

86 PORTRAITS d'hier

L'attitude militante de Heine ne pouvait manquer d'attirer sur lui les foudres des gouvernements d'outre-Rhin. La révolution de Juillet avait réveillé, en Allemagne, l'esprit d'opposition. En littérature notamment, il se manifestait par une levée tumultueuse contre les disciplines romantiques : ce mouvement eut son, théoricien en Wienbarg qui, au printemps 1834, dédia à la « Jeune Allemagne et non à la Vieille « ses Campagnes esthétiques, expression fougueuse de la volonté de vie dont tressaillaient les générations montantes. Derrière Wienbarg, une équipe d'écrivains nouveaux, les Gutzkow, les Laube, les Mundt, s'efforçait de créer un art dont la base ne fût pas le rêve, mais la vie; et si, faute de génie, ils n'y parvenaient guère, l'accueil empressé qu'ils recevaient du public n'en était que plus significatif.

C'est alors que, sur la dénonciation d'un certain Menzel, écrivain lui-même et renégat du libéralisme, la Diète de Francfort intervint. Le 10 décembre 1835, Gutzkow, Laube, Wienbarg, Mundt et, avec eux, Henri Heine, que son âge et son esthétique ne permettaient guère d'assimiler aux autres, mais qu'on voulait atteindre du même coup, furent accusés de former, « sous le nom de Jeune Allemagne », une école littéraire dangereuse pour la religion, l'ordre, la pudeur et la moralité, et signalés par conséquent aux Etats Confédérés pour que les lois et règlements leur fussent rigoureusemenit appliqués.

Bien que cet arrêté n'ait pas été exécuté partout avec la même rigueur, les intérêts de Heine eurent gravement à en souffrir (i). Son existence matérielle n'en devint que plus difficile. Aussi les quatre ou cinq années qui suivirent semblent-elles avoir été parmi les plus affligées de sa vie (2). Il y a de lui, à cette répoque, une lettre à la princesse Belgiojoso, lettre qu'a publiée M. Legras (3), qui jette un triste jour sur l'état de son âme durant cette période. Heine s'y plaint d'être malade d'âme encore plus que de corps » ; mais surtout il y avoue les tentations, « grandes depuis quelque temps » qui lui viennent de faire sa paix, « paix ignoble, avec les autorités d'outre- Rhin, pour pouvoir sortir des ennuies {sic) de l'exil et de cette gêne

(i) En vain adressa-t-il à la Diète une supplique où, non sans humilité dans les tenues, il lui demandait l'autorisation d'aller plaider sa cause devant elle et démontrer la moralité de ses intentions. Il ne fut pas fait droit à cette étrange demande. L'arrêté ne fut abrogé qu'en 1842.

(2) Les moins fécondes en tout cas. Aux œuvres déjà citées, je ne vois guère à ajouter qu'une introduction à Don Quichotte (1837) et une longue étude sur les héroïnes shaikespeariennes.

(3) Lettre du 30 octobre 1836 (Aix-en-Provence). J. Lkgras, op. cit.. pp. 400 et sq.

fastidieuse qui est pire qu'une pauvreté complète ». Puis il ajoute : « Vous auriez une juste idée du triste état de ma santé morale, si vous saviez quelle réaction se fait depuis peu dans mon esprit par rapport aux doctrines religieuses dont on me connaît l'adversaire. Mes opinions sont en contradiction avec mes sentiments... » — Nous verrons, treize ans plus tard, renaitre et se dénouer cette antinomie intérieure.

Privé du produit de la vente de ses oeuvres, Heine se trouvait momentanément réduit à la rente de 4.800 francs que lui servait son oncle. C'était maigre, pour un homme qui n'avait jamais été un ascète et qui venait encore d'accroître ses charges en se créant un foyer. En 1834, en effet, Heine avait fait connaissance d'une jeune employée de commerce dont la grande beauté l'avait comme ébloui : elle se nommait Mathilde Alirat. Le poète en avait fait sa maîtresse, en attendant de s'unir légalement à elle (i).

En général, les biographes se montrent durs pour Mme Heine. On a fait d'elle « passivement et sans l'apparence même d'une intention » le mauvais génie du poète (2). Il y a là une exagération. Il est entendu que l'union de Heine et de Mlle Mirât, qui manquait autant de culture que de réelle ouverture d'esprit, fut bien pour le premier, au point de vue intellectuel, une mésalliance. Mais la jeune femme avait des qualités aussi : de l'enjouement, de la grâce, de la bonté, et Heine, qui voyait en elle a sa femme et son enfant tout ensemble » l'a beaucoup aimée, non pas toujours sans jalousie. Quoi qu'il en soit, ce fut, à n'en pas douter, pour subvenir aux besoins croissants de son ménage que Heine, en 1836, se résolut à accomplir ce que le Meyer's Konversations Lexicon nomme « la plus grave démarche de sa vie », celle dont la révélation soudaine, en 1848. devait si rudement l'atteindre.

En avril-mai 1848, on apprit, par une publication de la Revit e rétrospective, que Heine avait émargé aux fonds secrets de la monarchie déchue pour une somme annuelle de 4.800 francs. L'événement fît du bruit, principalement en Allemagne, où de bonnes langues insinuèrent qu'à défaut de ses paroles, Heine avait bien pu vendre... son silence. Emu de ces commentaires perfides, le poète crut devoir se défendre. A'oici quelques lignes de VExplication qu'il adressa aux journaux allemands :

Je ne suis pas un écrivain servile qui se fait payer son silence...

(i) Ce mariage eut lieu en août 1841, quelques jours avant le duel de Heine avec Strauss (duel provoqué par le Ludwig Bôi-nc). Mme Heine avait dix-neuf ans en 1834 ; elle est morte à Passy en 1883.

(2) J. Legras, op. cit., p. 188.

88 PORTRAITS d'hier

Non, les secours que j'ai reçus... n'étaient pas un tribut; c'était... la grande aumône que le peuple français accordait à tant de milliers d'étrangers que leur zèle pour la cause de la Révolution avait compromis dans leur patrie et qui étaient venus chercher un asile au foyer hospitalier de

la France.

Accordée à Heine au lendemain des décrets contre la Jeune Allemagne, (i) cette « aumône » lui avait été continuée de 1840 à 1848 par le ministère Guizot : « Je ne suis pas homme, aurait dit en cette occasion le ministre, à refuser un morceau de pain à un poète allemand qui vit dans l'exil ».

La preuve que jamais le gouvernement français n'exigea de son pensionné « le plus petit service », elle est, je crois, dans les correspondances que Heine recommença, en février 1840, d'envoyer à la Gazette d'Augsboiirg (2) : elles ne sont pas d'un obligé. La sympathie qu'elles exprimerijt pour la personne du roi, de Thiers et de Guizot, n'a rien de servile, et on la sent sincère. Heine voit et juge en historien. Et que voit-il? C'est que la monarchie, en dépit de la haute capacité de ceux qui la gouvernent, est de nature précaire, parce qu'elle est l'instrument de la bourgeoisie ; or, les jours de la bourgeoisie sont comptés ; tôt ou tard elle tombera sous les coups du prolétariat communiste, et la monarchie, fatalement, périra avec elle. — C'est là une vue historique dégagée de tout intérêt sordide. Heine s'y arrête longuement, je dirai même complaisamment. Il décrit avec soin les signes précurseurs de la catastrophe à laquelle l'égo'isme des hautes classes entraîne la société. Cette catastrophe, il la redoute, parce que la poésie et l'art y périront sans doute « avec tout l'ancien monde romantique. Mais tout en la redoutant, il ne peut s'empêcher de la désirer du fond de l'âme. Et ceci pour deux raisons : d'abord pa-rce qu'il est « irréfutable » que « tous les hommes ont le droit de manger » ; ensuite parce que le communisme, qui est cosmopolite par essence, ne manquera pas d'écraser, « ainsi qu'on écrase un crapaud », ce que Heine déteste le plus au monde : le nationalisme exclusif et borné.

Cette année 1840, où Heine redevient journaliste, marque le recommencement de son activité littéraire. Lui qui déclarait naguère « répugner à tout langage poétique », il reprend goût à la poésie. Il est vrai que ce n'est pas à la poésie personnelle. En une période assez brève, il produit une vingtaine d'admirables ballades, (Romanzen)

(i) Probablement entre le 22 février et le 6 septembre 1836, dates extrêmes du ministère Thiers. Heine connaissait Thiers, qu'il rencontrait chez la princesse Belsiojoso. Il se peut que Mignet ait ser\'i à cette occasion d'intermédiaire : il était l'amant de la belle réfugiée et l'intime ami du jeune ministre.

(2) Elles ont été réunies en volume sous le titre de Lutèce.

dont plusieurs ne le cèdent en rien aux plus belles du Livre des Chants, de nombreux Zeîtgedkhte (poésies de circonstance), sor.tes de pamphlets politiques en vers d'une étonnante violence d'invectives, et enfin deux grands poèmes satiriques, Atta Troll, songe d'une nuit d'été (1841-42) et Germania, conte d'hiver (1844). Toute cette production (les ballades exceptées) est de la lignée des Reisebildcr. Le poète y déploie une verve enflammée ; son ironie étincelle comme une épée dans le combat, et ceux qu'elle a atteints en porteront éternellement l'estafilade : despotes de Prusse et de Uavière, poètes « à tendances », teutomanes balourds, Vieille x\llemagne tout entière, — et quelquefois la Jeune aussi... Ou bien, sa poésie, de politique, se fait sociale : et elle exprime alors le rêve d'une humanité libre ou répète le cri de malédiction des tisserands silésiens qui tissent le linceul du vieux monde.

Plusieurs de ces fortes diatribes parurent dans les Annales francoallemandes et dans le Vorwaerts, organes des réfugiés allemands (1844). Là, le poète rajeunissait sa foi saint-simonienne au contact des nouveaux militants. De ces jeunes gens, celui qu'il appréciait le plus était sans contredit Karl Marx, dont le réalisme révolutionnaire, le communisme critique, si ennemi des phrases à effet où se plaisaient les radicaux, dut le ravir. Dans ses Aveux, dix ans plus tard, il le nommera son ami, et fera d'Engels et de lui un précieux éloge :

Les chefs plus ou moins occultes des communistes allemands sont de grands logiciens dont les plus forts sont sortis de l'école de Hegel, et ils sont sans nul doute les têtes les plus capables et les caractères les plus énergiques de l'Allemagne. Ces docteurs en révolution et leurs disciples impitoyablement déterminés sont les seuls hommes en Allemagne qui aient vie, et c'est à eux qu'appartient l'avenir.

La carrière des Annales et du Vorzvaerts fut brève. Le tir à mitraille qu'ils dirigeaient contre les gouvernements allemands finirent par impatienter ceux-ci, qui se vengèrent en faisant expulser de France leurs principaux rédacteurs. En même temps, fut lancé contre Heine un mandat d'arrestation, qui eut pour résultat de lui fermer à jamais les frontières de l'Allemagne (i).

Tout hostile qu'il fut au principe de nationalité et au patriotisme belliqueux, Heine aimait tendrement l'antique terre allemande où sa jeunesse était ensevelie (2), et l'idée de mourir sans avoir revu « la fu-

(i) Durant ses vingt-cinq années d'exil, il ne retourna en Allemagne que deux fois : en 1843 et 1844. C'est au premier de ces voyages que se rapporte le Conte d'hiver.

(2) — « O, Allemagne, mon lointain amour, quand je pense à toi, des larmes me viennent. La gaie France me semble morose, le peuple léger me pèse... » Cet amour du pays allemand se. retrouve très souvent dans les poésies des dernières années de Heine.

niée bleue qui monte des cheminées d'Allemagne » lui fut un coup très rude. — Au même moment, un lamentable conflit d'intérêts, en le mettant aux prises avec une partie de sa famille, ruina définitivement sa santé.

Son oncle, le banquier d'Hambourg, venait de mourir trente ou quarante fois millionnaire (1844). La pension de 4.800 francs que Heine en recevait depuis tant d'années, allait-elle lui être continuée ? Il le pensait, ayant eu de son oncle à ce sujet des promesses formelles. Or en l'absence d'une clause écrite, le fils du banquier, Karl Heine, refusa, contre toute attente, de continuer la pension. Le désespoir, la fureur qui s'emparèrent du poète à cette nouvelle déterminèrent une attaque de paralysie qui faillit l'emporter. Il se remit néanmoins et, durant des mois et des mois, tour à tour menaçant et suppliant, s'employa à fléchir son cousin. Un accord intervint : Karl Heine s'engageait à servir à son cousin une rente viagère de 5.000 francs (qu'il doubla presque par la suite) ; le poète promettait de ne rien publier qui pût être désagréable à sa famille. Ceci se passait en 1847. En mai 1848, quelques jours après la révélation de la Reznie rétrospective, Heine s'alitait pour ne plus se relever. Mais il allait mettre huit ans à mourir.

Il supix)rta son lent martyre avec une force d'âme prodigieuse. Constamment étendu sur sa couche, exsangue et décharné à faire peur, il ressemblait « à un pauvre cadavre non enterré ! » A de certains moments, quand des crampes lui tordaient les membres, il souffrait épouvantablement. Son mal était une affection de la moelle épinière avec paralysie des organes moteurs, des organes du goût, des paupières : la vision subsistait, mais très endommagée.

Sa vie active était finie, non son labeur. Jusqu'au dernier jour, dans ce corps misérablement brisé, l'esprit demeura intact, plus vif, plus vibrant que jamais. « Recevoir des visites, écouter la lecture d'ouvrages historiques ou de la Bible, composer des lettres ou des vers, les dicter, les relire et les refaire, traduire en français quelques-unes de ses œuvres, revoir les traductions de ses collaborateurs, corriger les épreuves de ses œuvres allemandes et françaises, enfin songer, telles furent les occupations quotidiennes de ce martyr (i). «

C'est dans ces conditions que parut le Rouianccro (1852). Ce recueil, qu'il nommait « le troisième pilier de sa gloire lyrique » et dont le

(2) J. Legras, op. cit., p. 313.

succès fut éclatant, contenait tout un cycle de merveilleuses ballades, des satires politiques ou personnelles, et, sous le titre caractéristiciue de Lazare, des poésies intimes d'une désolation pénétrante :

Le sommeil est bon, la mort est meilleure; à vrai dire, le mieux serait encore de n'être jamais né.

La désolation, c'est le thème quasi unique des poésies qu'il écrira désormais (1853-56) et qui ne paraîtront qu'en 1869. Le pessimisme a soufflé sur son âme. Plus d'espoir! Tout n'est qu'iniquité, misère et damnation. Parfois, le malheureux éclate en imprécations, « dont la plus terrible ne tuera pas une mouche ». D'autres fois, ce sont des supplications touchantes : malgré tout ce qu'il endure, il veut vivre, ce moribond :

0 Seigneur! Le mieux, je crois, c'est que tu me laisses dans ce monde...

Je le sais, ce monde est plein de péchés et de vices; mais je suis accoutume déjà à battre en flânant le pavé de bitume de cet enfer terrestre.

Le bruit du monde ne me gênera pas, car je sors rarement ; en robe de chambre et en pantoufles, j'aime à rester auprès de ma femme, chc:: moi.

Laisse-moi auprès d'elle! Quand je l'entends babiller, mon âme boit avec délices la musique de cette voix charmante. Son regard est si loyal, si honnête!

De la santé et un supplément d'argent, c'est tout ce que je te demande! Oh! laisse-moi, joyeux, vivre encore de beaux jours dans le statu quo !

D'autres fois au contraire, il appelle la mort qui, seule, finira ses tortures : « O Dieu ! abrège mes souffrances et que bientôt l'on m'enterre ! Tu sais pourtant que je n'ai pas de goût pour le martyre ! »

Tant de souffrances finirent par avoir raison des opinions que Heine avait jusque là professées en matière religieuse. Il se fit dans son esprit une « révolution de février », qui, du panthéisme ou plutôt de l'athéisme d'autrefois, l'amena au déisme pur et simple, au « dogme d'un dieu réel, personnel, qui existe en dehors de la nature et du cœur humain (i). » Une lecture incessante de la Bible, surtout de l'Ancien Testament, l'entretenait dans ces idées nouvelles (2). Lui qui avait tant combattu la conception nazaréenne et juive de la vie, il inclinait maintenant devant elle son orgueil d'Hellène terrassé. Le Juif se réveillait en lui, — le Juif « indestructible ». Il se glorifiait d'appartenir au peuple de Moïse, « d'être un descendant de ces martyrs qui ont donné au monde un Dieu, qui ont promulgué le code éternel de la

(i) Lettre à Laube (Mercure de France, 15 avril 1906).

(2) « La Bible, disait-il en 1854, [est] la grande pharmacie domestique de l'humanité. » Puis il ajoutait aussitôt : « Mais heureux qui est sain et n'a pas besoin de médecine 1 »

morale, et qui ont vaillamment combattu sur tous les champs de bataille de la pensée. »

Avec son ordinaire sincérité, il s'empressa d'informer le public du changement d'orientation qu'avait subi sa pensée. Le public s'y méprit, ■et crut que Heine se réfugiait dans les bras d'une église quelconque. Rien n'était plus faux ; Heine ne songeait pas plus à se faire catholique qu'à se refaire protestant ; il voulut même que ses obsèques fussent simplement civiles.

C'est la maladie qui l'éloigna du panthéisme. Comment croire à la divinité de l'homme, lorsqu'on n'est plus qu'un pauvre corps tremblant de fièvre, épuisé d'insomnie ? Comment ne pas croire plutôt, que l'homme n'est qu'un jonc misérable aux mains d'une puissance insondable qui peut ce qu'elle veut. Heine n'affirme Dieu que pour abaisser l'homme. Car son Dieu, à lui, n'est ni miséricordieux ni juste; c'est un Dieu sombre et farouche, tel le lavèh des vieux Hébreux. Et la pitié de Heine n'est pas une effusion d'amour, c'est la morne soumission du vaincu, c'est un renoncement désespéré à la volupté de vivre.

En politique, il demeurait ce qu'il avait été : une « sentinelle perdue dans la bataille de la liberté ». Pas une fois, il ne semble avoir regretté la part qu'il avait prise à l'exténuante bataille. Il est vrai que sa belle confiance dans l'avènement de cet âge d'or que les saintsimoniens avaient mis « devant nous, non derrière » était quelque peu ébranlée. Il savait la vieille société condamnée, sans vouloir se faire d'illusions sur celle qui la remplacerait. Tout en répétant que l'avenir appartient aux communistes, il était loin de voir cet avenir en beau.

Autour de lui, peu à peu, l'isolement se faisait. Ce moribond qui ne voulait pas mourir importunait. Beaucoup le croyaient mort depuis longtemps. Il savait cela, et souriait.

Ses derniers jours se fleurirent des roses d'un dernier amour. Celle qui l'inspira était une jeune Allemande, Mme de Krinitz (en littérature Camille Selden) qui lui servait parfois de secrétaire. Cet amour de mourant fut comme un suprême baiser à la vie. En février 1856, le malade fut pris de vomissements qui durèrent trois jours. Il interrogea le médecin : « Vais-je donc mourir? » Et comme l'homme de l'art faisait signe que oui, il dit sans se troubler : « C'est bien. » Le 17 février, avant l'aube, il s'éteignit avec sérénité (i).

(i) Princesse della Rocc.\ (nièce de Heine) : Souvenirs intimes sur la vie de Henri Heine (Paris, 1881).

HENRI HEIXE 93

Yll

Un demi siècle a passé depuis qu'il a cessé de souffrir et de chanter. Il repose au cimetière Montmartre, loin de cette patrie allemande qui, pour le châtier de l'avoir dédaignée, s'est détournée de lui sans pitié. Jusque dans la tombe, Heine est, en Allemagne, un proscrit. Les haines qu'il y avait suscitées lui survivent et se refusent à fléchir. L'Allemagne actuelle, hérissée de pointes d'acier et ceinturée de bronze, cette Allemagne bismarckienne qui monte la garde de la réaction en Europe, a rayé Heine du nombre de ses fils, et c'est seulement en terrain privé que l'autre jour, à Hambourg, il a été possible de lui dresser une statue.

Etranger à l'Allemagne officielle de son temps. Heine l'est plus encore à celle d'à-présent. Il n'a pas concouru à fonder l'Empire ; il en a, au contraire, combattu l'idée et combattu les fondateurs. Il y représente le parti vaincu, les idées terrassées, et, conformément aux lois de la guerre, la malédiction du vainqueur s'abat sur son tombeau.

Pauvre Heine ! Il était dit que jusque dans la mort, il connaîtrait la persécution et l'exil. Cela lui était réservé de subir jusque dans la mort l'opprobre de l'exclusion. — le ghetto. Et sa mémoire doit à ces injures posthumes un charme infiniment douloureux.

En dépit des proscriptions prussiennes, il demeurera. Il est le cri de son époque, un cri qu'on ne peut entendre sans en être intérieurement déchiré. Nul n'a su rendre comme lui le trouble profond des âmes au lendemain de la révolution française et des guerres européennes : c'est sa grandeur et sa faiblesse tout ensemble, d'avoir, comme il l'a fait, éternisé le momentané.

Heine a été vraiment « le poète de la révolution » ; mais il faut l'entendre au plus large sens. La révolution a, avant tout, transformé la société civile ; mais elle a été accompagnée et suivie d'une révolution morale, d'un bouleversement des sensibilités. L'ne nervosité sans mesure, une inquiétude de tous les instants, des passions qui submergent l'être, d'héroïques enthousiasmes qui, brusquement, au moindre choc. se muent en découragements absolus... Cette sensibilité « romantique » n'a été que l'expression, dans les âmes, d'un état social profondément tourmenté, d'une époque en rupture de tradition et d'ordre.

Dans cet état de l'âme, tout est trouble et confus. Pas de joie qui ne soit exempte de souffrance, pas de rire que n'humectent des larmes ; l'amour a quelque chose de mélancolique et de funeste. Comment l'ironie ne jaillirait-elle pas du spectacle de ces dissonnances et de ces disparités? L'ironie de Heine, cette merv^eilleuse ironie qu'on a comparée à celle de Voltaire, qu'elle égale en bouffonnerie et dépasse en pathétique, — c'est essentiellement l'esprit de Heine ( son sens critique,' si l'on veut : il l'avait très aigu) s'amusant du dérèglement

de sa sensibilité et signifiant, par un sourire, qu'il n'est pas dupe le moins du monde.

Je viens de dire que Heine avait un sens critique très fin. Heureuse qualité ! C'est elle qui lui a permis de s'afifranchir, littérairement et politiquement, des disciplines romantiques. Littérairement, il s'est affranchi en substituant à l'esthétique de sourds-muets et d'aveugles pratiquée par l'école (« la rêverie, c'est là le monde et la réalité », enseignait gravement Novalis !) une esthétique de vérité et de vie; à la nuageuse philosophaillerie, le sentiment juste; à la vaine érudition, la notion claire ; au charabia, le style. — Politiquement, la rupture ne fut pas moins radicale. Par haine du rationalisme déicide, le romantismie allemand s'était jeté, on le sait, dans les bras de la réaction féodale et religieuse. Heine au contraire, fidèle à la pensée libératrice et cosmopolite du xviii® siècle, embrassa, dès qu'il sut penser, la cause de rémanoipation. Avec quelle exaltation juvénile, il jeta son défi au vieux monde vêtu d'iniquités ! Plus tard, il crut trouver, dans le saintsimonisme, la synthèse révolutionnaire attendue et comme la clef de l'âge d'or ; plus tard encore, ayant connu Marx, Juif et révolté comme lui, il pressentit dans l'agitation prolétarienne naissante, l'avènement inévitable du Quatrième Etat. Oui donc a mieux reflété, sous. ses aspects changeants, l'idéal rayonnant de deux ou trois générations qui, plus que toutes les autres, ont cru à la justice, à la liberté, à la fraternité. Et ce n'est pas sa faute, si, loin de ratifier l'utopie humanitaire, le siècle l'a écartée d'un veto brutal. Car c'est la guerre qui est venue, et non l'amour ; c'est la guerre qui a été organisée, non le travail ; et le capitalisme a fait de l'industrie un vaste champ de bataille.

Et voilà pourquoi, sans nul doute, le jour de Heine n'est pas encore arrivé. Poète de la révolution, son jour ne saurait être que celui de la révolution elle-même. Les socialistes allemands semblent l'avoir ainsi compris, et sans s'émouvoir démesurément des défaillances de Heine, de son individualisme et de son indiscipline, ils ont fait de lui leur poète. Marx le relisait sans cesse et l'a cité souvent. Mehring, il y a quelques années, « mettait Virninoral Heine bien au-dessus des honnêtes philistins radicaux entachés d'esprit bourgeois comme Bœrne et Ruge, et le vantait comme le plus génial des poètes de la révolution » (i). Et Bebel termina jadis un de ses discours au Reichstag par les' célèbres strophes du Conte d'Hiver qu'il me plaît de citer à mon tour ainsi que l'épilogue de cette brève étude :

Une petite fille chantait en s'accompagnant de la harpe. Elle chantait avec un sentiment juste et une 7'oix fausse ; j'en fus néanmoins tout remué.

(i) LiCHTENBERGER, Op. cit., p. 237. V. aussi dnns Pages Libres (28 octobre 1905) l'opinion concordante de J. G. [James Guillaume].

Elle chantait l'amour ci les peines d'amour, l'abnégation et le bonheur de se retrouver là-haut dans ce monde meilleur où s'évanouit toute peine.

Elle chantait cette terrestre vallée de larmes, nos joies si vite écoulées, et cet au-delà où l'âme illuminée savoure d'éternelles délices.

Elle chantait la vieille chanson des renoncements, ce dodo l'enfant do des deux, avec quoi l'on endort, quand il grogne, le peuple, ce grande mioche.

O mes amis! Je veux vous faire une chanson nouvelle, une chanson meilleure : nous voilions déjà sur la terre fonder le royaume des deux.

Nous voulons être heureux sur la terre, nous ne voulons plus avoir faim; le ventre paresseux ne doit plus engloutir ce qu'ont acquis les mains diligentes.

Il croît ici-bas suffisamment de pain pour tous les enfants des hommes; aussi des roses et des myrtes, de la beauté et du plaisir, et des pois sucrés pareillement.

Oui, des pois sucrés pour tout le monde, dès qu'en éclateront les cosses! Le ciel, nous l'abandonnons aux anges et aux pierrots...

Une chanson nouvelle, une chanson meilleure! Elle résonne comme flûtes et violons! Le Miserere est fini, le glas mortuaire se tait.

La vierge Europe est fiancée au beau génie de la Liberté; ils se pressent dans les bras l'un de l'autre, ils savourent leur premier baiser.

Bien que manque la bénôJiction des prêtres, le mariage n'en est pas moins valable... Vivent te marié et la mariée, et vivent leurs futurs enfants!

C'est un épithalame que ma chanson, ma chanson nouvelle et meilleure...

L'idéal révolutionnaire et Henri Heine marchent ensemble à la conquête de l'Allemagne et du monde.

Amédée Dunois.

Note Bibliographique

La première édition comp1t-te des œuvres de Henri Heine fut faite par A. Strodtmann (Hambourg, 1864-66) ; elle a 21 volumes. L'édition la plus récente et aussi la meilleure — édition critique, avec notes et variantes — est celle d'Ernst Elster, en 7 volumes (Leipzig, 1887- 1890). M. Elster est le plus actif des Heine-Forscher; ce sont ses recherches qui ont permis de reculer de deux ans la date de la naissance de Heine, et qui ont révélé que le poète avait aimé non seulement l'aînée de ses cousines, mais aussi la cadette.

A citer également l'édition de Gustav Karpelès et celle de W. Bœlsche.

96 PORTRAITS d'hier

Il serait hautement désirable que nous eussions, en français, une traduction des œuvres de Heine faite d'après Tune ou l'autre de ces récentes éditions allemandes.

Les quinze ou seize volumes de l'édition française (Calmann Lévj', éditeur) ont été composés de la façon la plus fâcheuse, aussi bien ceux qui ont paru du vivant de Heine que ceux qui n'ont vu le jour qu'après sa mort.

C'est ainsi que les poésies se répartissent entre trois volumes, dans le plus étonnant désordre : Poèmes et Légendes, Drames et Fantaisies, Poésies inédites. Les titres ont été le plus souvent choisis par l'éditeur lui-même avec un parfait arbitraire. On a, par exemple, De l'Angleterre, De tout un peu, Drames et Fantaisies, Satires et Portraits...

Une édition récente, et que recommandent à la fois son élégance et son extrême bon marché, a été publiée récemment par une maison nouvelle : BiBLiopOLis (83, rue Denfer-Rochereau, Paris). Ses quatre volumes valent 6 francs et contiennent tout l'essentiel de l'œuvre de Heine : soit, en fait de poésies, le Livre des Chants, Atta Troll et le Conte d'hiver; en fait de prose, les Rcisebildcr, suivis des Nuits florentines, et De l'AUcmagnc.

Pour la rédaction de mon étude, j'ai utilisé, outre la Correspondance et les Mémoires de Heine (ces derniers, traduits par J. Bourdeau, en 1884, ne concernent que la première jeunesse du poète et encore nous sont-ils parvenus tronqués), deux volumes d'une réelle valeur et qui se complètent l'un l'autre : Henri Heine poète, par Jules Legras (Paris, 1897) et Henri Heine penseur, par Henri Lichtenberger (Paris, 1905). On peut consulter encore les Souvenirs de M™^ Jaubert (Paris, 1881), ceux de la princesse délia Rocca (Ib. id.) et les Derniers jours de Henri Heine, de Camille Selden (Paris, 1884).

Le Mercure de France a publié, le 15 octobre 1906, sous ce titre : Heine espionné en France par un Allemand, un rapport adressé (probablement en 1836) par un cei"tain Bornstett aux gouvernements d'Allemagne. Ce rapport, traduit par M. Léon Deubel, contient sur les relations de Heine avec les réfugiés des renseignements assez curieux. Particulièrement, il confirme ce que j'ai dit du profond désarroi et de la grande gêne du poète, à la suite des décrets contre la Jeune Allemagne. « Heine serait très facile à gagner, écrivait le mouchard, et. en lui faisant adroitement des ouvertures, sa plume, dont on sent encore assez souvent les pointes, s'émousserait totalement. »

eDOPEP«TivE^C!!li!I^fc OUVRIÈRE ^^ Gérant : Ernest Reynaud.

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Portraits di*Hier

Hégésippe Moreau

Par Hugues BALAGNY

Hégésippe Moreau

Buste d'après le monument de M°ie Laure CouTAN-iloxTORGLElL

Hégésippe Moreau

Dans une lettre datée du 7 janvier 1837, Hégésippe Moreau écrivant à Madame Guérard, l'une de ses bienfaitrices, lui dit :

La nouvelle que mes vers vont être, enfin, imprimés, a mis en grande joie tous mes amis, et moi aussi, par contre-coup. Ce sentiment chez eux est bien naturel; il y a si longtemps qu'ils vont criant partout mon talent à des sourds, qu'ils ne sont pas fâchés de trouver à leur opinion un appui, quelque peu faible qu'il soit. Aussi les voilà tous copiant, arrangeant mes papiers qu'ils connaissent beaucoup mieux que moi. Nous venons de trouver un titre : confessions poétiques. Ce n'est pas le plus sonore ; mais c'est, à coup sûr, le plus juste, en tête d'un volume de poésies qui, ordonnées par dates, formeraient la biographie complète de l'auteur.

Médûillon d'Hégèsippe Moreau,

communiqué par M. Granger.

Ces quelques lignes, où il s'épanche librement avec une amie toujours accueillante, jettent sur lui, et dès l'abord, une singulière lumière ; ces amis criant partout son talent à des sourds, ces papiers qu'ils connaissent beaucoup mieux que lui, ce titre : confessions poétiques, autant de traits rapides qui nous montrent tout Hégésippe Moreau, rêveur, insouciant, se 'reposant sur autrui du soin de son œuvre et de sa vie, mais foncièrement sincère et n'écrivant rien qu'il n'ait, auparavant, profondément ressenti.

Chez lui. point de ces contradictions, qui parfois surprennent, entre l'homme et l'écrivain. Il est, à la fois, sa propre matière et son pkis probant exemple. Si son œuvre reflète sa vie, celle-ci n'a pas eu d'autre but que d'écrire celle-là, et la simple lecture de son livre unique nous renseigne et sur l'une et sur l'autre. Elle suffit <à nous faire sentir tout ce que son génie contenait de sentiments juvéniles et généreux, de gerbes d'idéal que la mort, trop tôt, délia.

Il est des hommes qui semblent marqués dès leur naissance, du sceau du malheur ; Moreau est de ceux-là.

IIEGESIPPE MOREAU 99

Né à Paris, le g avril i8ro, c'est un enfant naturel. Son père, professeur au collège de Provins, meurt bientôt; sa mère, quelques années après, suit son mari dans la tombe; et le petit Hégésippe se trouve orphelin au début de la vie, pauvre petit être sans nom, sans parents, sans soutien.

Recueilli par une dame compatissante, il entre au séminaire d'Avon près de Fontainebleau ; il y reste jusqu'en 1825. Il retourne auprès de sa bienfaitrice et commence son apprentissage chez un petit imprimeur de Provins. Il passe là trois années d'un bonheur sans retour, dont le souvenir illuminera tout le reste de son existence; là, il goiite sans mélange et sans l'inquiétude du jour présent, la joie de vivre. Bien portant, choyé, adolescent déjà rêveur que l'on disait sauvage, il aime à errer autour de sa petite ville, parmi les champs de roses ou des ruines familiales, s'emplissant les yeux du spectacle toujours nouveau de la nature, conupagnon attentif du ruisseau et de ses bois noirs de mûres, du « nuage flottant, de l'oiseau qui vole et de la « femme qui passe, (i) » C'est alors qu'il écrit ses premiers vers. Près de lui, dans la même maison, une affection, quasi maternelle lui rend, au centuple, les caresses dont son enfance a été sevrée; une femme, qu'il ne peut nommer que « sa soeur ^>, et qui le reste, et qui sera sa douce égide, la pensée la plus chère au cours des mauvais jours, celle dont l'amour, purement et saintement platonique, deviendra, pour lui, la personnification même. de l'amour, celle vers qui iront ses rares éclairs de joie et ses longues désespérances, à qui il se promettra de tresser la couronne de gloire de ses vers, celle à qui se ramènera toute entreprise et toute inspiration : sa sœur !

Bonheur bien court ! A dix-huit ans, il part pour Paris, où Firmin- Didot le prend comme compositeur. Seul, sans relations, sans amis encore, il doit subir l'existence rude d'un ouvrier perdu sur le pavé parisien, loin des soins, loin des prévenances, loin de .-es Channettes qu'il ne retrouvera jamais plus.

La Révolution de 1830 survient. Hégésippe Mpreau prend les armes avec les jeunes gens de son quartier, et la petite troupe dont il fait partie enlève la caserne des Suisses après une fusillade de deux heures. Ecrivant le i" août 1830, il relate modestement l'événement, s'estimant heureux de n'avoir pas eu la moindre égratignure quand tous ses camarades sont morts à ses côtés. Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'il a recueilli, chez lui, un Suisse blessé, et qu'il le soigne, risquant les effets de la colère populaire, en cas de découverte.

Il y a un an à peine qu'il est typographe lorsque, à la suite de circonstances mal connues, il change de profession. Il se met précepteur et entre à la pension Labé. Précepteur de vingt ans ! Ce sont

(i) Le Myosotis, «J'ai dix-huit ans». j^ \JniVerS/>a^---;;^

' BiBLlOTHECA \

lOO PORTRAITS D HIER

les élèves qui enseignent le maître ! Il perd définitivement, à leur contact, sa naïveté charmante ; il cesse de voir la vie avec les illusions que donnent une disposition naturelle et des circonstances heureuses. De la fréquentation de ces jeunes gens, pour la plupart aisés, il ne retient que la conception d'une société minotaure, dévorant quiconque n'est pas riche ou puissant ; de leur esprit aimable, que l'hypocrisie d'un monde où la férocité se cache sous l'ironie ; des aspects d'une vie oisive, que l'iniquité de l'opuJence-née, attirant à soi tous les plaisirs, et, par accumulation, toutes les richesses ; enfin, de sa situation humble, auprès d'eux, que des mouvements de colère, où son amourpropre se révolte.

De cette époque, datent aussi ses plus ardentes convictions révolutionnaires, que les événements politiques, auxquels il assiste, exaltent. L'inutilité de la Révolution de 1830, qui n'a retiré le pouvoir à une monarchie de droit divin que pour le rendre à une monarchie bourgeoise, les atteintes journalières portées à la Liberté, en font un apologiste enflammé des échauffourées qui marquent les premières années du gouvernement de Juillet, pendant lesquelles, suivant l'expression de Guizot, l'émeute fut flagrante et continue dans les rues de Paris.

Pour bien se représenter quelles pouvaient être, dans ces conjonctures, la vie et la disposition d'esprit d'Hégésippe Moreau, il faut s'imaginer ce jeune poète, arraché au calme, à l'engourdissement, au rêve de sa province, aux infinies douceurs d'une affection soutenue et jeté à vingt ans parmi le milieu brûlant des ateliers 011 se préparent les Trois jours, participant à la lutte avec courage, puis sentant vite le naufrage de tant d'efforts, l'absurde héroïsme de tant de morts, ne prenant contact avec le monde que pour en souffrir et le haïr. Ajoutez-y, pour un cœur pitoyable, l'affreux spectacle du choléra de 1832, et encore l'insécurité de l'existence journalière, le logis incertain, que remplacent trop souvent un arbre au bois de Boulogne, un chaland sur la Seine, l'arche d'un pont, — la faim qui s'établit près de lui, compagne trop vigilante, et vous aurez les causes de ce découragement qui envahit son esprit, pendant que l'épuisement physique ouvre la porte à la maladie.

En 1833, celle-ci l'abat. Il en réchappe ; convalescent à peine, plus près

de la mort que de la vie, il part à pied pour Provins, voulant revoir,

pour la dernière fois, croit-il, ces lieux qui lui sont si chers. Les mêmes

et constantes affections lui ouvrent les bras. La bonne fermière,

Mme Guérard : , , . .,

Amour a la termierc : elle est

Si gentille et si douce...

le reçoit chez elle, à Saint-Martin. Sa santé se remet; lui-même se reprend ; il fait trêve à sa misanthropie commençante : « Que faiit-il

HEGESIPPE MOREAU lOI

au poète ? Un baiser et du pain. » Il envisage l'avenir, il en parle, dans ses vers, avec confiance. Des souscripteurs, réunis par M. Guérard, lui permettent d'éditer, sous le titre : Diogène, une vingtaine de ses poésies. Il peut croire, un instant, la mauvaise chance enrayée. Sa petite ville, si accueillante, semble se resserrer autour de lui, comme pour lui cacher les souffrances endurées dans la grande, lui faire un doux asile, afin de le mieux garder auprès d'elle. Hélas ! C'est elle qui l'en chasse. Des persécutions mesquines, pour une chansonnette peut-être, par jalousie sans doute, telles que le talent ou une disposition supérieure en attirent parfois, une saute d'humeur, conséquence d'un caractère ombrageux, le forcent d'abandonner, la mort dans l'âme, une hospitalité précieuse entre toutes, et de s'exiler de nouveau.

Et, de nouveau, c'est à Paris, asile commun de la misère qui se cache et du génie qui s'efifrite, c'est au sein de la multitude qu'il se réfugie. Et de nouveau aussi, c'est un Moreau amer, plein de colère contre la noirceur de l'âme humaine, c'est un Moreau désabusé qui s'exprime dans ses vers. Désormais, pendant quatre ans, il s'épuisera en vains efforts pour vivre et se produire. Il reprend le métier d'imprimeur; ouvrier peu appliqué, il ne peut rester dans aiucun atelier. Il tente encore d'être maître d'études; là, non plus, n'apparaît pas sa vocation; sans rien de la raideur pédante ou même de l'élémentaire discipline, il est humilié, bafoué par ses élèves ; des leçons particulières ne lui rapportent qu'un gain aléatoire ; une revue nouvelle l'engage pour compiler quotidiennement les journaux : 1.200 francs par an, « c'est le Pactole », écrit-il; un mois après, on le rem.ercie. Il fait appel aux protections qui, autrefois, dans des jours plus prospères, s'étaient offertes à lui ; comme il ne peut rien donner en retour et que, pour le monde, la pauvreté extérieure, celle du costume, est une tare, il n'essuie que refus ou réponses dilatoires, plus cruelles que des refus. Le Journal des Demoiselles lui prend un conte en prose : Le Gui de Chêne, mais il ne peut placer aucune de ses poésies. Il s'essaie à la littérature, à celle qui rapporte ; il n'a rien des aptitudes ou plutôt de la conformation qui rend le genre fructueux; il ne produit pas assez; il ne sait pas faire de la. copie ; chez lui, l'artiste est intransigeant, rien de facile ne lui sort des mains, et, pourtant combien de grossiers manœuvres des Lettres s'enrichissent pendant qu'il meurt de faim !

Seules, quelques femmes généreuses l'aident et proclament son talent, lui cherchent des entrées dans les revues littéraires. Les dédicaces de ses œuvres : à Madame B..., à Madame Ferrand de la Gironde, à Madame Guérard, à « sa sœur » Louise Lebeau surtout, ne sont que des actes de reconnaissance.

C'est qu'Héségippe Moreau n'est guère capable de tentatives suivies ; son apathie naturelle, son insouciance qui, une crise passée, lui fait

oublier la prochaine plus menaçante, sa faiblesse physique qu'aggrave une existence toute de privations, expliquent, si elles ne l'excusent, son inaptitude au labeur quotidien. Plante fragile poussée sous un ciel inclément, il lui eût fallu la serre chaude d'une affection sans cesse présente et les loisirs d'une existence matérielle facile. Au lieu de cela, la solitude ; des rêveries ardentes, tyranniques comme un besoin, suivies de réveils amers ; au fond de son être, plus sombre que tout, la sensation tragique, la conscience grandissante de son impuissance, de l'inanité de l'effort, et, toujours autour de lui, le vide, l'ennui qui le mine et finira, plus que la maladie, par le terrasser.

A ce moment, où son sort lui paraît le plus noir, l'existence sans issue, la renommée semble venir à lui. Une place lui est offerte, un éditeur se présente et lui demande de réunir ses poésies en un volume; l'affaire est conclue au prix généreux de cent francs, à la condition qu'il expulsera tout ce que ses vers peuvent contenir d'allusions politiques. La tristesse au cœur, Moreau doit reprendre ses pièces, une à une, et faire les mutilations demandées. N'importe ! En 1838, le recueil paraît sous le titre : Le Myosotis; il n'en augure rien de bon ; c'est le contraire qui se produit. Un journal important, Le National, lui consacre, sous la signature de Félix Pyat, un article de neuf colonnes, qui lui rend enfin justice; bientôt la presse entière reprend son éloge; c'est le succès subit; même, des patronages se déclarent.

Moreau est heureux; il l'écrit à sa sœur, il l'écrit à ses amis, il se propose de les recevoir chez lui, voici venir les temps nouveaux. Dans ces lettres 011 la joie déborde, son ton s'apaise, il peut enfin laisser couler, sous sa plume, un peu de mansuétude ; ses expressions reflètent une confiance touchante : malheureux qui ne sait, qui ne saura pas que c'est son chant du cygne !

Par une suprême ironie, cette musique si douce des louanges, si douce et si nouvelle pour lui, n'est qu'une marche funèbre ; la mort est là, toute proche. Croyant se guérir, il entre à l'hôpital. Pendant deux mois, il jouit, dans cet asile, d'une existence paisible; il espère une prochaine revanche, ses soucis s'évanouissent ; s'il repense à son passé, c'est pour la première fois sans mélancolie; s'il évoque les jours heureux de son enfance, c'est parce qu'il se promet d'aller, à Provins, les revivre encore. Vains désirs, innocentes chimères, comme tout ce qu'il rêva, voulut, entreprit. Extrême et rare misère, il devait dire adieu aux souffrances humaines, à l'heure même où un noble succès pouvait lui en faire espérer la fin.

Le 19 décembre 1838, sans ami près de lui, sans confident à sa minute dernière, seul, la nuit, sur un lit d'hôpital, le pauvre poète ferma ses yeux battus d'un si long vent et laissa son âme fuir, en chantant, vers le monde inconnu.

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Un cortège inattendu suivit son enterrement. Navrante et trop fréquente image de l'inconstance humaine, une foule d'écrivains, de journalistes et d'inconnus, parmi lesquels, vivant, Moreau eût compté bien peu d'amis, tinrent à l'accompagner jusqu'à la tombe. Tardif et trop facile hommage qui n'eut pas consolé l'auteur du Myosotis, s'il eut pu le prévoir, et qui eiît, sans doute, inspiré quelque autre Hiver.

Héségippe Moreau n'a laissé qu'une suite de pièces, disparates, un peu désordonnées même, et d'une valeur, disons-le, fort inégale. Sa mort prématurée ne permet pourtant pas d'y voir la manifestation intégrale de son talent.

Pour l'apprécier, force en est de nous référer à ce que nous connaissons de sa vie, de ses pensées, de ses intentions, afin d'en composer une étude pour laquelle son œuvre fournira, parfois de simples jalons, tantôt un guide très sûr, entre temps une brillante illustration.

Le plus simple serait de s'en rapporter à lui-même, et comme il le dit, dans la lettre précitée, à ne voir que des confessions dans ces courtes pièces, écrites, pour la plupart, sous l'inspiration du moment, entre lesquelles on tenterait, vainement, d'établir d'autres liens que ceux des préoccupations de leur auteur, de même que dans ces contes qui les terminent et qui leur servent de conclusion naturelle.

Cependant, il importe, pour dire ce qu'a été Héségippe Moreau, comme homme et comme artiste, de faire saillir l'influence modificatrice des événements dont procéda la graduelle évolution de son esprit, et par conséquent de son œuvre, et, pour analyser celle-ci, de rechercher en elle les traits révélateurs de son caractère. Ainsi s'expliquera par le jeu réciproque des événements extérieurs et des réactions personnelles, la raison des différences sensibles dont sont marquées les diverses parties de son livre. Le fil qui les relie ne sera pas brisé, mais il fluctuera, suivant le caprice ou l'inattendu du moment présent.

Il est intéressant, quand on suit les différentes phases de sa formation intellectuelle, de remarquer que Moreau s'est fait seul.

Séminariste ayant reçu l'enseignement scolastique des établissements religieux, c'est un élève habile à scander le vers latin, ferré sur la mythologie, tiède sur l'exégèse et l'apologétique, qui a tout à appren^lre,. quand il rentre à Provins, après sa rhétorique. Ce sont alors des lectures fiévreuses et sans règle : Voltaire, Rousseau, Diderot, Dalem-

bert, Schiller, Walter Scott, lectures caractéristiques qui, avec le noble exemple de révolte que la Grèce soulevée donnait alors au monde, transportent son cœur, jeune et enthousiaste, et lui inspirent une généreuse confiance dans la venue prochaine d'une société meilleure. On est à la veille de 1830, et il est encore farouchement jacobin. Apprenti à quinze ans, ouvrier à dix-huit, c'est comme typographe qu'il vient à Paris, dans cette profession où la composition d'un livre crée le désir d'en connaître les idées, qui compte parmi ses ateliers autant de laboratoires, pourrait-on dire, des mouvements populaires. Il suit les conférences des saint-simoniens et se laisse presque convaincre, sinon convertir. Tant de frottements, tant d'échanges, tant de confrontations lui font sentir combien son instruction est insuffisante, à une époque où elle est si estimée, dit-il ; dans une lettre, il annonce qu'il va se livrer à des études sérieuses pour les compléter :

Ceux mêmes qui n'en ont pas ont l'air de paraître en avoir, et je crois qu'il me sera plus facile d'en acquérir que d'en afficher.

Sur lui-même, par une modestie qui l'honore, il a dit :

Je ne m'inspire pas sur des coussins moelleux;

Je tiens mal ma plume, entre mes doigts calleux, (i)

Et la qualification de poète-ouvrier, que lui donna une presse jalouse, ne nous apparaît plus, à présent, avec l'intention désobligeante qui s'y glissa. Aussi bien, nous suffit-il de relire ces quelques lignes d'Ernest Renan, pour comprendre que cette qualification n'est pour lui qu'un nouveau titre de gloire :

Il faut, par conséquent, concevoir la possibilité d'associer la philosophie et la culture d'esprit à un art mécanique. C'est ce que réalisait merveileusement la société grecque, si vraie, si peu artificielle. La Grèce ignorait nos préjugés aristocratiques, qui frappent d'ignominie quiconque exerce une profession manuelle, et l'excluent de ce qu'on peut appeler le monde distingué. On pouvait arriver à la vie la plus noble et la plus élevée, tout en étant pauvre et en travaillant de ses mains, ou plutôt la moralité de la personne effaçait tellement sa profession, qu'on ne voyait d'abord que la personne, tandis que, maintenant, on voit surtout la profession. Ammonius n'était pas un portefaix qui était philosophe, c'était un philosophe qui, par hasard, était portefaix (2).

Pour les besoins de la vie, Héségippe Moreau fut imprimeur ; par vocation, il devint un poète populaire dont la plus belle palme est une absolue, intangible indépendance. S'il s'est vanté que son luth aux

(i) Le Myosotis, « Le poète en province ». (2) E. Renan', L'Avenir de la Science.

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lambris d'or ne fut jamais pendu, c'est à bon droit. Sa voix n'a jamais chanté que pour les malheureux et les opprimés. En 1828, dans ses premiers vers, à l'heure où l'Europe semble en ébullition, moins théâtrale que celle d'un lord Byron, mais aussi vraie, sa sympathie pour les Hellènes éclate, et, suivant un procédé constant, se mélange à ses plus tendres émotions : J'ai dix-huit ans, L'Abeille.

Le romantisme était alors près du triomphe définitif que l'année 1830, et Hernani allaient consacrer. Par cela même, il perdait déjà de cette allure révolutionnaire qui, dans sa période de formation, lui assignait, par la loi de l'attraction, l'aveu des jeunes talents; la doctrine tendant à se fixer, les cénacles littéraires, créés à l'imitation du Grand Cénacle, se désorganisaient, en même temps que les natures indépendantes, tel Alfred de Musset, reprenaient leur liberté. Indépendant, lui aussi, par nature, venu trop tard pour subir l'influence d'un mouvement arrivé à son apogée, Héségippe Moreau, par tempérament et par nécessité, se tenait à l'écart des coteries et des salons. Sainte-Beuve lui reconnaît un caractère à lui, bien naturel, bien franc et bien poétique ; il a, dit-il, du drame, de la gaieté, de l'espièglerie, un peu libertine parfois, mais si vive et si légère qu'on la lui passe. C'était, ajoute-t-il, un poète par le cœur, l'imagination et le style, mais, lorsqu'il mourut, rien de tout cela n'était ou achevé ou accompli ; ce n'était pas encore un maître. Il trouve, en lui, deux imitations : celle du poète marseillais Barthélémy dans la satire, et celle de Béranger dans la chanson. Pour nous qui ne connaissons pas Barthélémy et qui ne voulons plus lire Béranger, Héségippe Moreau possède des qualités et une inspiration plus personnelles. Lui-même, dans l'ode : Bordeaux, déclare être un païen de l'Attique et se réclame de Chénier et de Vergniaud. De ce côté la filiation est certaine. Des souvenirs de ses études classiques percent dans ses poèmes; des noms, des citations, ces deux jolis vers par exemple :

Heureux colon, semblable au pasteur de Virgile, Tu couronnes de fleurs tes pénates d'argile (i).

Sa forme est presque partout classique, sinon académique, jusqu'à en paraître, parfois, gênée ou froide. Comme Boileau, il travaillait péniblement et se plaint, quelque part aussi, de cette rime qui regimbe et se plie mal à sa fantaisie. Cependant, il possède un certain métier, qui lui permet de vaincre ces difficultés techniques et jamais il n'est plus à l'aise que pour chanter ses propres souffrances. C'est qu'il n'a guère écrit que pour elles ou pour dire les misères du temps, les siennes extériorisées, et qu'en choisissant des motifs d'inspiration dédaignés avant lui, il a fait œuvre nouvelle, sans recourir aux barbarismes des

(i) Le Myosotis, «Le parti bonapartiste».

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romantiques, et sans sortir de son époque ; à peine leur a-t-il emprunté quelques mouvements de style, comme dans ces vers, peut-être :

Et l'escopette au poing, bivouaquant sur les monts, Pour mieux peindre l'enfer, vécut chez les démons.

Plus sincèrement que le rapsode du « Dieu des bonnes gens », avec toute la fraîcheur de son âge et sa loyauté foncière, il a exprimé les différents états d'âme que faisaient naître, en lui, la découverte progressive de la vie, allant d'une foi enfantine à une libre-pensée toujours digne. Le fond de son inspiration, c'est « l'exploitation des trésors du sol natal (i), ce qui pour lui, signifie : impressions dues à la nature, traditions de la race, aspects des conflits sociaux. La forme que cette inspiration revêt, habituellement, est double : intime, lorsqu'il évoque des souvenirs personnels, presque toujours les mêmes, et contenus dans le cadre étroit, mais exquis, de son affection pour sa sœur ; politique, lorsqu'il rejate les heures de fièvre que, réellement ou en imagination, il a vécues, avec tant d'autres de sa génération. Rarement, pour ainsi dire jamais, il n'a fait de l'art pour l'art, si tant est l'on puisse attribuer, à cette expression, rien d'autre qu'art dont la portée ne se fait pas, présentement, sentir. Il ne cherche pas à rendre de grands motifs, mais à exprimer, avec élégance une impression, un souvenir, une appréciation personnelle, dont il demande l'objet souvent, et à la fois, aux deux sources de son inspiration, comme pour rendre mieux la disposition constante de son esprit, préoccupé, en même temps, de grandes choses et de méditations intérieures, homme d'action que démarque un poète, révolutionnaire qui cultive l'idylle et parle, dans une même pièce, à « sa sœur » et à la liberté, ses deux Egéries.

Ce double motif d'écrire, insécable comme les branches d'un même compas, trace, dans son œuvre, des figures complexes et pourtant unes. Sa vie expliquant ses vers, il est naturel que les plus beaux soient ceux qui rendent le mieux les différentes faces de son amour universel, pour la femme qu'il chérit, pour tout être qui souffre et dont il veut, oubliant la sienne propre, immortaliser la peine légère ou profonde. C'est pourquoi, vouloir retrancher, de son œuvre, la propagande révolutionnaire, ce n'était pas vouloir l'alléger, c'était vouloir l'anéantir.

Le petit recueil, par quoi Hégésippe Moreau débuta dans le monde des Lettres, avait pour titre Diogcne. Il lui plaisait que le nom do ce

{i) Le Myosotis, « A. M. C. Opoix, de Pro\'ins. »

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cynique qui, de son tonneau (domicile roulant et réservoir inépuisable d'invectives) bravait la colère des lois, il lui plaisait que ce nom s'inscrivît, en symbole, en tête de son livre. Ayant déjà souffert de la vie, ayant failli mourir, il croyait pouvoir s'ériger en juge de la méchanceté générale, juge et partie, juge bien partial qui rend un arrêt comme on signe un cartel et pour qui une sentence prononcée est moins une condamnation qu'une revanche sur la malechance et les mauvais hommes. Néanmoins, dès ce premier poème, et c'est là que s'établit bien son état d'âme constitutif, dès ces premiers vers dont il voulait faire une éclatante profession de foi, il ne peut s'empêcher de s'épancher sur lui-même, de nous faire revenir sur son adolescence claustrée et malheureuse, où, nous dit-il :

Regrettant mon enfance, et ma libre misère, J'égrenais, dans l'ennui, mes jours comme un rosaire.

Une de ses plus belles élégies VIsolement n'est que le récit touchant et discret des peines dont la trace est celle qui mai que le plus en sa mémoire. Quand Dieu crée un homme, dit-il, il lui compte la somme de ses bonheurs futurs ; mais lui, « des le départ, prodigue voyageur, il a dévoré sa part » ; il lui faut donc s'attendre à ne plus rencontrer ici-bas, qu'heur et malheur. Ce qui, chez lui, est infiniment digne d'estime, digne de commisération, c'est que ses peines, pour nombreuses qu'elles soient, il ne les étale pas, il ne s'en fait pas un pavois, encore moins un programme. Si le récit de sa vie douloureuse se retrouve dans mainte pièce, dans Un souvenir à l'hôpital, dans la Sœur du Tasse, où, sous le couvert d'une fiction ingénieuse, il esquisse un petit tableau de son existence matérielle et morale à Paris, on ne peut dire qu'elle s'impose à nous, ce qui est bien la plus précieuse marque de la délicatesse chez un poète. Mieux, et remarquable effet de l'art, cette délicatesse a pour conséquence de nous rendre moins sensibles à son égard, comme si, épousant à notre tour l'opinion de ses contemporains, nous considérions sa misère comme inhérente à sa nature, inséparable de lui, second et mauvais ange tutélaire, funèbre génie familier ! Et c'est ainsi qu'il faut s'expliquer le dénuement total dans lequel s'écoula son rapide passage terrestre.

Hégésippe ]\Ioreau était tellement bien l'homme du malheur, qu'il ne le paraissait plus ! Etrange paradoxe, contradiction navrante et journalière qui le torture, dont il meurt, et qui n'arrache aucun mouvement de salut vers lui, mais qui suscite seulement une angoisse inexpliquée, un tourment indéfinissable émané de sa personne, et qui, pourtant, si grande était sa réserve, ne pouvait aller jusqu'à émouvoir l'aveugle charité en sa faveur. Pourquoi? Parce que l'on ne savait. parce que l'on ne pouvait savoir, coquetterie suprême et à jamais inégalée, qu'il avait mis un tel soin à ne pas avouer brutalement le fait,

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mais à peine l'affliction, qu'il ne venait à personne le désir de soulever le fier manteau de tristesse dont il se drapait, pour cacher la blessure vive par où la vie s'écoulait, et, qu'éternels égoïstes, hommes très humains, tous s'imaginaient que l'on peut tirer de tels accents de sa propre substance, sans en souffrir soi-même, que l'on admirait la beauté du décor sans penser à l'envers fruste et précaire, que l'on jouissait de son malheur en admirant l'artiste, sans entendre la plainte directe, si désolée, vers un secours qui ne devait jamais venir. C'est dans ce sens, qu'il faut lire et comprendre ces vers où il demande : le pain qui nourrit l'âme et le vin qui l'enivre. Ce qu'il lui eût fallu, c'eût été cet ensemble de soins matériels et de prévenances morales, ce milieu fait pour lui, où il n'eût eu qu'à rêver, penser, écrire. Nature délicate, si en dehors des coutumières contingences et qu'il ne faut pas juger avec les prosaïques moyens de la vie pratique, où rien de ce qui constitue l'activité de l'âme ne peut entrer.

Il est permis de se demander, avec un sincère regret, il est permis d'escompter ce qu'aurait produit cet être si bien doué, dans une époque plus fertile en Mécènes. C'est la rançon de l'égalité qui, en modifiant les cadres de la société, a plié chaque individu sous la dure loi de la nécessité. Michel-Ange, travaillant, malgré lui, pour les ennemis de sa patrie et se vengeant des Médicis haïs, par des chefs-d'œuvre qui les dépassent, ne pensait, certes pas, leur être en rien redevable. Plus près de nous, Rousseau, se laissant presque supplier d'accepter une hospitalité, et ne le faisant qu'après avoir posé ses conditions de penseur bourru, et tant d'autres, pour ne citer ni La Fontaine, ni La Bruyère, dont les œuvres eurent, comme condition première d'existence, l'affranchissement des préoccupations matérielles ! Qu'importe si, par ailleurs, et en appréciant les faits à notre point de vue moderne, ces écrivains, ou ces artistes, aient paru vivre dans la dépendance de leurs protecteurs, et même, peut-être, dans un état de domesticité dorée ! La Bruyère n'a-t-il pas écrit :

L'avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit; je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir, à leur service, des gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois (i).

La véritable indépendance, c'est l'éternelle liberté de l'âme et de l'art. Le dernier- refuge, pour un poète, et le seul inexpugnable, c'est sa pensée, d'où il brave le monde et ses tourmentes, et d'où il commande à son tour.

(i) La Bruyère, Les Caractères, Ch. IV, Des grands.

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C'est là que s'abritait Moreau, quand il clamait :

Oh ! Le siècle entendra les chants que je lui livre ! Il n'aura pas ouvert ma tombe, avant mon livre ! (i)

Cette tombe, ce fut lui qui faillit, maintes fois, l'ouvrir d'une main désespérée. La hantise du suicide, compagne de son isolement, était devenue, chez lui, presque une persécution à la Jean-Jacques. En 1832, au plus fort de sa misère, lorsqu'il cherchait à se faire admettre dans un hôpital, afin de coucher dans les lits des cholériques ; ou bien, pendant ses réclusions obstinées, quand le désir de la mort devait, bien souvent, bourdonner à ses oreilles. Il n'y a pas cédé, et il faut reconnaître et louer hautement le grand courage, la complète conscience de sa propre valeur qui lui f)ermirent « d'ctre », contre l'adversité, même quand toute possibilité d'effort étant épuisée, il s'abandonnait au rêve, cette réalité amorphe, et anticipait, ainsi, sur l'au-delà au lieu de s'y anéantir. Un beau passage du poème, ci-dessus mentionné, est celui oii, solitaire comme le Tasse, auquel il se compare, il sent, après une vision extatique où son œuvre défile, il sent que tout s'efface, que tout s'abime et qu'il ne reste plus « qu'un poète et la faim ». Une de ses poésies bacchiques, Surgite luortui, porte ce sous-titre bizarre, on dirait d'un Baudelaire avant la lettre : Couplets chantés à un déjeuner dont tous les membres avaient tenté ou médité le suicide. Ce n'est qu'une pièce de bonne humeur, et c'est la meilleure réponse à faire à Sainte- Beuve qui pense trouver, en lui, les traces des maladies du siècle. Si Moreau eut, parfois, l'avant-projet du suicide, c'est bien plus pour des raisons de détresse personnelle que pour répondre au ton d'une névrose littéraire, qui ne l'atteignit jamais, car son œuvre est saine. Au con, traire,ne pourrait-on attribuer à l'auteur des Pensées de Joseph Delorme la responsabilité des germes morbides d'où sont sorties certaines élucubrations dégénérescentes de notre temps? Hégésippe Moreau n'en présente pas la moindre marque ; au plus dur du malheur, son vers reste mâle, et notre admiration pour lui va, non pas à une langueur veule et méprisable, mais à une énergie superbe, malheureusement trop courte de souffle, qui eût fait, de lui, le premier pamphlétaire de l'époque et qui, bien avant l'apparition des Châtiments et d'Ultima Verha lui met aux lèvres cette virulente apostrophe :

Je n'écris pas, je chante, et, ^Minerve nouvelle, Ma satire s'élance, en bloc, de ma cervelle. Qu'on m'enchaîne; ma voix est libre, c'est assez; Oui, tant qu'on n'osera, comme aux siècles passés, Par le fer et la flamme, étouffer le blasphème. Il faudra qu'on m'entende, et, dussé-je, moi-même.

(i) Le Myosotis, « La Sœur du Tasse ».

IIO PORTRAITS D HIER

Quêter des auditeurs, comme ces troubadours Dont l'orgue savoyard, nasille, aux carrefours. J'ameuterai le peuple à mes vérités crues, Je prophétiserai sur le trépied des rues... (i)

Plus tard, après 1830, quand ses convictions les plus chères, voient leur prestige amoindri, à l'époque 011 l'arrivée au pouvoir de la classe bourgeoise est le signal de la curée universelle, où l'on confond volontiers ennemi de Tordre public et adversaire d'une ambition personnelle (Un carliste, disait Thiers, est un homme que l'on veut perdre), où les poètes en renom donnent l'exemple des strophes laudatives, il reste le barde hautain et désintéressé, volontiers agressif et se targuant de son irréprochabilité. L'âme pleine de l'idéal révolutionnaire, d'un idéal qu'il sait impérissable, il ne veut connaître qu'un maître, le Peuple, qu'une sainte, la Liberté.

L"ne fois la part faite à ce que la fougue de sa conviction renferme de piquante ignorance des réalités historiques, ou, plus simplement, si l'on veut, d'ingénuité juvénille, il fattt lire le poème sur la mort de Merlin de Thionvîlle.

C'est, sans conteste, un très beau morceau, d'une inspiration profonde, notamment le passage qui conmience par: « A ta place, Merlin, la séance est ouverte. » C'est une évocation puissante de cette séance de la Convention où IMerlin tient tête à Robespierre terrible et froid, à la lâcheté des crapauds du Alarais votant pour qui les domine, aux faubourgs que commande Saint-Just, aux « canons demandant audience à la porte », à tout Paris levé contre lui. Un large souffle épique précipite les périodes, brusquant ses effets, jusqu'au triomphe final, jusqu'au : « Merlin, repose-toi, la séance est levée. »

Quelle leçon pour ces législateurs nains du gouvernement de Louis- Philippe ! En face d'un tel homme, oh ! qu'ils semblent petits ! Quelle leçon que ce nom, si retentissant, ne sorte pas des urnes, après les Trois jours de colère, dans aucune élection partielle ! Quelle leçon que de voir les républicains, héros des Trois Glorieuses, partout traqués et abattus ! Quelle leçon et quel abaissement pour cette nation reniant son époque sainte et voulant en faire une époque maudite ! Comme notre poète sait prendre leur défense à tous ces braves, morts pour avoir voulu aplanir « une route aux Français, vers un bel avenir » ! Qu'importe qu'ils aient frappé d'aveugles coups, s'ils ne les portaient que pour fonder, enfin, l'ère de Justice ! De quel droit l'histoire se montrerait-elle plus sévère, envers eux, qu'envers tous les grands coupables des règnes despotiques, et, même, quand ils seraient revenus aux pires

(i) Le Myosotis, «Le poète en province».

HEGESIPPE MOREAU

horreurs d'un Tamerlan, aux pyramides de trente mille têtes, c'eut encore été trop peu, puisqu'après quarante ans, l'hydre féodale est toujours vivace ! Voici où l'on sent bien Moreau dans sa virulente ardeur et où l'on comprend qu'à l'occasion il eût été l'homme de ses paroles, celui que sa conduite aux journées de Juillet nous montre, mêlé à la foule obscure des combattants et que son œuvre fait leur porte-parole :

Xous, pcuijle, qui voulons la liberté quand même.

Il faut lire, aussi, à Henri V, longue philippique, où il compare la situation de l'héritier du trône héréditaire avec celle d'un bohémien (lui-même) a ivre de joie et d'air, riche d'un budget mince », évoquant le spectre de Louvel dont « le vivace poignard » a soif du sang Bourbon ; il menace le prétendant de lui offrir une épée, mais par la pointe et debout ; il y déplore l'erreur de Chateaubriand, appui fidèle de la tige déchue, et dont, dans sa généreuse ardeur, il ne peut croire que le génie littéraire puisse s'allier à un esprit retardataire, oubliant que René, qui mit, toute sa vie, son point d'honneur à se singulariser, était incapable de subir l'entraînement d'un mouvement populaire, encore moins d'y subordonner ses convictions. Voulant toucher le chef des légitimistes, il lui propose de venir, libre et seul, solliciter des lettres de roture, pour devenir vraiment fils de France; il l'associe, prédiction juste, à la destinée touchante du roi de Rome qui, lui, ne peut revenir de l'exil du tombeau. Mais il se rend compte de l'impossibilité d'une telle conversion chez cette race au cœur sec, à l'esprit étroit, qui n'a rien appris et rien oublié; se remettant à la fois de sa générosité et de son erreur, il chasse cette vaine chimère :

je parlais à deux sourds : l'égoïsme et la mort.

On trouve encore de beaux vers qui font image, dans la lettre à un autre prétendant, à Joseph Bonaparte :

Mais le géant n'est plus, et les nains de sa race Dormiraient aisément blottis dans sa cuirasse.

Néanmoins, du fait qu'il s'attaque à une personnalité, au lieu de viser une période de l'histoire, son style s'altère,, le ton s'abaisse un peu à la diatribe, des longueurs, des violences fatiguent. Ce sont encore de bons vers, mis au service d'un sujet qui ne les comporte pas.

Parti de cette conception première de grands thèmes épiques, sortes de visions d'une mêlée humaine, lutte confuse, où, seul, l'héro'isme des partis, fait la loi de la victoire, il en vient, par le fait quotidien de l'émeute, à ne plus voir que l'action circonscrite de l'individu, à ne rechercher que ses mobiles particuliers d'agir. S'il perd en ampleur ce qu'il gagne en précision, il s'y dépouille surtout de ses premières

illusions; ses convictions politiques délaissent toute raison sentimentale. C'est alors, aussi, que son œuvre devient dure, acerbe, avec des traits qui décèlent, plus encore que la haine ou l'envie, le mépris profond d'une âme ulcérée pour les heureux du monde, pour ceux qui, avec leur or, se ruent sur Paris comme des conquérants ; mépris pour ces jouisseurs qui ,de leur égoïsme, se sont fait un système, qui se gardent du spectacle de la douleur, comme d'une maladie, comme on se protège d'un frisson de fièvre :

Ne regardez jamais autour de vous, "

La pitié vous prendrait et la pitié fait mal (i).

mépris pour ces fausses joies que hante la constante préoccupation d'éviter le fantôme de Lazare.

Alais à suivre Hégésippe Aloreau. on se demande dans quel monde s'agitent ces heureux de la vie, et l'on doute même de la réalité et de leur bonheur et de leur existence propre. Qui sont « ces gens qui passent vite sur le pont qui résonne, de peur d'entendre, jusqu'à eux ».

^Monter le bruit que font ceux qui passent dessous !

Sont-ce vraiment des heureux, ces inquiets toujours dans l'attente de la « débâcle humaine » ? Le tableau est, évidemment, poussé au noir. C'est par ces traits exagérés que l'on juge de la fougueuse candeur de ses opinions : fortes aspirations vers un Bien instinctif et inexpérience totale de la vie, double source trompeuse. Il est inexact que « le riche qui digère » ait le temps ou seulement l'idée d'évoquer toutes ces sombres perspectives ; il les ignore, tout simplement. C'est lejpoète qui, dans son imagination, crée une psychologie â son usage et qui en dote ses sujets. N'oublions pas c^u'il fait partie de cette foule humble et passive qui regarde, du dehors, les illuminations brillantes des festins, auxquels elle ne s'assiéra pas, illuminations d'autant plus brillantes pour elle qu'elle se trouve plus dans l'ombre. Pardonnonslui ses erreurs et ses invectives, car elles ont une cause généreuse, car ce sont celles-là mêmes de cette foule qu'il a si bien comprise, et dont il a si bien exprimé la sourde colère, grondant au cœur des masses :

Des hommes que la faim moissonne par millions, En se comptant des yeux, disent : Si nous voulions;

colère qui, à son paroxysme, confine à la folie. C'est la folie de la souffrance qui l'entraine à des vœux insensés, à l'idée d'un cataclysme

(i) Le Myosotis, « L'hiver ».

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