‹ Guy de MaupassantChapitre 5 sur 12 · HÉGÉSIPPE MOREAU H · texte numérisé non relu

HÉGÉSIPPE MOREAU H

rayant Paris de la carte du monde ; mais ce ne sont que des exutoires par où s'échappe le trop plein d'une longue contrainte ; vite, et souvent,

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Autographe d'Hègésippe Moreau à dix ans,

communiqué par M. Oranger, président du Comité Hégésippe Moreau.

dans le même poème, Moreau se rappelle, à lui-même, à plus de raison

et de clémence.

Cette violence de langage lui fut durement et souvent reprochée;

parmi toutes les manifestations que sa mort a provoquées, ce fut elle qui servit de thème favori aux bavardages, aux nénies littéraires, aux mensonges, aux ignorances grossières qui s'échangèrent à l'envi. Combien ont parlé de lui sans avoir lu son livre ? Combien, forts d'une citation traîtresse, ont généralisé ce qui n'était qu'une expression incidente, une pensée particulière ! Par contre, combien peu ont pénétré l'harmonie totale de l'œuvre ! C'est encore une face tragique de cette destinée qui le fut tant, d'avoir été, successivement, méconnue pendant sa vie et mise en pièces après sa mort ! C'est que, manifestations ardentes d'une noble indignation ou notations plus calmes du spectateur qui voit et se souvient, toutes ses satires possédaient, au plus haut degré, une qualité que ses adversaires ne pouvaient lui pardonner : leur absolue sincérité. Quand tous autres motifs de gloire viendraient à lui être contestés, l'amour de la vérité resterait à Hégésippe Moreau comme un titre imprescriptible. De même que, toute sa vie, il a tenu sa personne à l'écart des combinaisons politiques, jamais il n'a poursuivi, par ses libelles ou ses pamphlets, un but intéressé. Amis ou ennemis, sa verve railleuse n'a épargné personne et, parfois, elle s'est exercée à ses dépens. Dans bien des cas où il lui eût sufti de se taire, un couplet frondeur, une remarque trop fine, lui ont valu, ou de perdre des protections siîres et bienveillantes (ainsi que fit cette chanson des Croix d'honneur, qu'il écrivit à l'occasion et contre la décoration de son bienfaiteur), ou de se créer des ennemis acharnés, d'autant plus vindicatifs que leur travers bafoué était plus mesquin, ennemis tenaces qui lui rendirent, pendant sa vie, l'existence difficile, et qui voulurent, après sa mort, salir sa mémoire.

La principale raison de ces attaques, en sus des questions d'amourpropre, fut son irréligion. Orphelin condamné, dès l'âge tendre, à la rude discipline du séminaire, Hégésippe Moreau en avait reçu l'enseignement sans en contracter l'esprit, et, dès ses premiers vers, il célébra la complète indépendance de sa pensée. Il alla plus loin et dénonça hautement les tentatives d'asservissement de la congrégation, cette entité hybride, indéfinissable, dont il été tant parlé, et dont on fourrait dire, prenant Pascal à rebours, que le centre n'était nulle part, mais les effets visibles partout. Juvénal autorisé, il cingla d'un fouet sanglant des turpitudes qu'il était à même de bien connaître, et parfois dépassa le but. Il est bon de constater, cependant, qu'en bien des endroits, ses plaintes, si elles sont mordantes, sont justes, que s'il associe des imprécations contre Dieu à des récriminations contre les riches, c'est que, souvent, la religion n'est qu'un luxe, et ses prélats des thésauriseurs ; qu'enfin, s'il demande la toute-miséricorde au Créateur, du même ton comminatoire qu'il requiert l'aumône des puissants, c'est qu'il croit à l'omnipotence de la Bonté et de la Joie sur la terre.

HEGESIPPE MOREAU II'

Oui ne connaît ces vers :

Aux petits des oiseaux, toi qui ùonnts pâture, Nourris toutes les faims

De tant de poèmes d'inégale valeur, il n'est guère possible de retenir que Confession et Un Quart d'heure de dévotion, mais ce dernier est très caractéristique de la manière du poète et du fond même de sa philosophie. Il y rappelle son enfance, dont il garde encore « parfum évaporé », « un peu de foi naïve » ; il s'y montre tourmenté, comme tous les jeunes, par le doute et par la soif de savoir, que ne peuvent satisfaire les dogmes arrêtés des croyances reçues; il y cherche un confident, un guide suprême et il y écrit trois de ses plus beaux vers :

Voyageur, ne dis pas : a Gloire au roseau qui chante ! » Mais, le foulant aux pieds, dis : « Gloire au Dieu vivant, Qui féconde la boue et qui commande au vent ! »

L'objet même du poème parait bizarre, puisqu'il déclare ne l'écrire que pour accomplir un vœu fait au tombeau de Racine ; il s'en excuse, d'ailleurs, par une sorte de respect humain,

Sur les autels divers,

Puisqu'on sème des fleurs, on peut jeter des vers.

Mais, ce déisme n'est que superficiel ; ce que l'on sent bien qui s'en dégage, c'est, sous cette apparente croyance, et dans un profond amour de la pensée et de la vie universelles, un esprit de moderne paganisme, renouvelé de l'antique, tel que pouvait le concevoir un admirateur d'André Chénier.

Il a fallu tous les efforts d'une presse peu scrupuleuse pour répandre cette calomnie que Moreau était un tribun fielleux, sans cesse prêt à verser, dans les âmes simples, la haine pour la haine, à souffler, sans raison, sur des brandons de discorde. Rien n'est plus faux. Le chantre du doux pays provinois n'est pas un violent, mais un amer, et, son livre feuilleté, au hasard, le prouve ; n'est-ce pas amertume, l'idée de cette prière désabusée :

donnez pour que la foule

Oublie, en le baisant, que votre pied la foule Pour que votre or, sué par tant de malheureux. Etouffe leurs soupirs, en retombant sur eux.

et, plus loin, amertume encore, et non pas menace, cette voix qui

conseille :

et comme Dieu,

La Raison vous dira: l'aumône éteint le feu.

Si cette voix se hausse parfois jusqu'au ton imprécatoire, n'est-ce pas, aussi, par l'excès de cette souffrance qui s'entretient elle-même et se fait plus inextinguible, de plier sous le faix de l'inertie ou de la

Il6 PORTRAITS d'hier

veulerie générales, de tenter, en vain, d'animer ce « bétail que le pouvoir engraisse de ses dons » (i).

Vous avez retrempé mon cœur dans l'amertume, Pour la prostituer, j'estime trop ma haine (2).

Pour quelle raison, cependant, incite-t-il à la lutte, quand il est luimême, et journellement, un vaincu ? Est-ce dans l'espoir de quelque victoire, toujours future, ou est-ce parce qu'il ne se rend pas compte du sentiment d'impuissance désolée qui est au fond de lui, que ses vers reflètent, à son insu peut-être, et qui est la cause profonde de l'échec de sa vie, comme aussi l'explication de l'influence restreinte de son œuvre ?

Il se peut que ces deux ordres de faits aient agi, chacun pour leur part, mais, plus que dans les circonstances de sa vie, toujours suspectes d'avoir été altérées par la légende, c'est, dans cette œuvre elle-même, qu'il faut trouver des indices probants de leur existence.

Un nom de poète revient souvent sous sa plume, c'est celui de Gilbert, poète dont la renommée fut bien supérieure au talent et dont la fin le hante. En 1833, dans sa première collection Diogène, peignant la mer orageuse des Lettres :

Où, comme Adamastor, debout sur un écueil, Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil.

il songe à cette destinée écourtée. Plus tard, dans Un Souvenir à l'hôpital, ailleurs encore, il reprend ce thème :

O ! Femmes de Paris ! sur son grabat désert, Un sourire de vous aurait sauvé Gilbert !

où l'intention d'un symbole personnel prend, chaque fois, plus de force. Avait-il quelque avertissement secret, quelque pressentiment comme en reçoivent, parfois, sans raison définie, les névropathes? C'est possible, mais si nous l'admettons, voyons dans cette croyance anticipée au néfaste, un bien mauvais présage, tiré non du sort, — avatar du hasard, — mais de son inaptitude au travail. Nous trouvons la trace de cette préoccupation jusque dans une lettre à sa sœur, où, parlant des gens qui l'ont flatté, il dit :

Ces gens-là me laisseront mourir de faim ou de chagrin ; après quoi, ils diront : « C'est dommage », et me feront une réputation pareille à celle de Gilbert. »

(i) Le Myosotis, « Le poète en province ».

(2) Le Myosotis, « A. M. C. Opoix, de Provins ».

HEGESIPPE MOREAU

La critique moderne a fait justice du nimbe de malheur dont la complaisance d'amis fidèles avait entouré la fin de Gilbert ; ce poète est mort chez lui, non à l'hôpital, d'un accident de cheval, non de maladie,

Louise Lebeaii à 92 ans,

d'après un dessin au crayon de Théodore Lebeau, son frère.

dans l'aisance, et non pas dans la misère. Seule, une pure coïncidence lui a fait écrire, huit jours avant sa mort :

Au banquet de la vie, infortunée convive. J'apparus un jour et je meurs.

Le poème que Moreau lui consacre est touchant et conforme à l'état d'esprit qu'il lui supposait; il ignorait que Gilbert (qu'il classe au rang des grands poètes), en écrivant ses vers, ne savait pas la mort si proche. Comparant son sort au sien, il se voyait, comme lui, gravant ses dernières pensées, dans les affres de l'agonie, et leur donnant, en cette triste occurrence, un caractère de grandeur tragique, capable de les immortaliser. Il ne mourut, pourtant, que six ans après, six ans pendant lesquels il a dû vivre avec cette idée que ce pouvait être Demain, et qu'il fallait conformer son attitude à cette expectative. Qui sait si, connaissant mieux les choses, il eût accepté cette perspective

I I 8 PORTRAITS d'hier

désespérée, dont il tirait peut-être une amère volupté, mais qui lui infligeait, comme torture, ce remords d'être, soi-même, l'artisan de son propre martyre ? Qui sait quel point de départ, quel byronisme (ce snobisme d'alors) était à l'origine de ce désir orgueilleux et tyrannique d'originalité ? Effort trop souvent victorieux du factice sur le naturel, ce pessimisme n'est qu'une névrose dont il a conscience, et contre laquelle son être réagit, les jours de bonne santé, c'est-à-dire quand il produit. Il sent bien que cette disposition mentale n'est pas la sienne ou plutôt celle que sa nature appelle : jeune, sensible, assez bien doté, au physique comme au moral, pour attirer et retenir l'amour, il aimerait, comme tant d'autres, ne célébrer en ses vers que le bonheur de vivre ; il le sait, et s'en attriste, et ce regret est plus poignant de rester à jamais vain et désarmé. C'est ainsi qu'il termine la longue lamentation de cette pièce, par un regard d'envie qu'il jette sur le bonheur accessible à tous, regard du damné qui, toujours, retombe sous le poids écrasant de sa mélancolie.

J'ai bien maudit le jour qui m'a vu naître. Mais la nature est brillante d'attraits. Mais chaque soir, le vent à ma fenêtre. Vient secouer un parfum de forêts.

Marcher à deux, sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir, Oh ! quel bonheur, oh ! que la vie est douce ! Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !

Cette mélancolie, tour à tour délicate ou funèbre, devient une croix qui l'accable jusque parmi ses plus fraîches compositions; c'est ainsi que, dans les strophes finales A mes chansons, on lit ces deux vers typiques :

Oh ! quel bonheur de revêtir la brume,

Sur le coteau, comme un linceul flottant

que dans celles intitulées A mon âme, il n'envisage pas la mort avec effroi, mais la considère comme une délivrance pour cette âme qui n'a été « ni complice, ni témoin » des fautes dont le corps est seul coupable. Cette séparation de l'esprit et de la matière est poétique et habile, mais, pourquoi faut-il qu'un mauvais goiit du macabre, plaisir mystique peu convenable, dénature le poème quelques vers plus loin ? Trop facilement, Moreau est obsédé par cette préoccupation et en fait le motifs fréquent de variations littéraires. Cette pensée de la mort, quand elle ne se traduit pas par vme meilleure compréhension de la vie, est néfaste, désorganisatrice et profondément dissolvante. C'est ce fatalisme qui l'a enlisé dans cet état contemplatif, où la rêverie stagnante et la timidité constrictive le menaient à l'incapacité de travail et à la lente dispersion des facultés actives. « Le grain de blé moulu en

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farine ne peut plus germer » (i), a-t-il été dit de l'abus de l'analyse intime; n'est-ce pas vrai aussi, de l'abus de la méditation poétique, autre modalité de la vie intérieure, trop souvent faite d'indolence et de passivité, qui rend la production pénible et longue, l'application difficile et l'insuccès persistant ?

Ainsi s'éclaire et s'explique mieux encore, par des raisons littéraires et personnelles, cette amertume dont nous parlions tout à l'heure.

Etre doué d'un cœur sensible, avoir une âme ouverte aux plus hautes manifestations de la grandeur humaine, et, quoique poète charmant, conteur plein d'ingéniosité et d'esprit, rester inconnu, méprisé, quand le faux mérite triomphe bruyamment ! Quel désabusement ! Surtout quand il pense à telle réputation imméritée, à tel écrivain connu, notamment à tel chansonnier considérablement populaire, parmi les petits et parmi les grands ! Quelle juste colère quand il se rend compte du peu de fondement de cette gloire, de la médiocrité du philosophe au prix du constant succès, de la niaiserie, de la platitude des sujets et comme il s'écrie véhémentement : « Ah ! Dieu, si j'étais Béranger! » Celui-ci venait de publier (en 1833), un recueil d'allures un peu sociales, et depuis, bourgeoisement satisfait des éloges à lui prodigués de toutes parts, tout en s'en défendant,

Non, mes amis, non je ne veux rien être,

il se reposait sur ses lauriers définitifs, en attendant, plus tard, de briguer l'Académie. Certes, devant une vogue qui, à présent, étonne, Moreau a dû étudier, sinon admirer Béranger et lui envier sa seule, mais grande qualité, secret de sa renommée : son rythme amusant, facile, admirablement français, qui, plus que tout, a fait, de la chanson, le genre populaire par excellence. La chanson Le Baptême en est manifestement inspirée, mais qu'il nous soit permis de ne pas la trouver supérieure au modèle :

Lorsque minuit descend, plaintif, des Dômes, En secouant leur linceul et l'effroi, On dit qu'au Louvre il revient des fantômes, Dors, mon enfant. Dieu seul entre chez toi.

Souffrir, gémir, c'est la commune loi

Sentimentalité banale et larmoyante où l'on sent bien que Moreau n'est plus dans son naturel, tout de grâce et d'émotion.

Sa manière dernière montre bien l'évolution qui s'était faite en lui. La douleur semblait avoir affiné son inspiration; c'était celle d'un

(i) Amiel, Fragment d'un journal intime.

Moreau moins bouillant, moins prompt au trait piquant, plus paisiblement humain. C'est, entre autres, le poème Mil huit cent trente-six, écrit deux ans avant sa mort, à l'occasion de la condamnation d'Alibaud, où il trouve de larges vers pour proclamer que

la morale éternelle,

Au seuil des rois fait sentinelle, Pour en écarter le poignard.

« L'arme du siècle, déclare-t-il, c'est la plume. » Belle et rare parole, noble aperçu jeté sur un mode meilleur de l'activité humaine, mode à venir que bien des conflits armés démentiront après lui.

Déjà, il répudiait les thèmes de circonstance, et cherchait à pekidre de vastes fresques :

Vous qui marchez pieds nus, et, sur la route, Dans le ruisseau trempez votre pain noir, Vous qui chantez, sans que la dame écoute. Là-bas penchée au balcon du manoir.

Ainsi, vers la fin, ayant déposé l'attirail du ferrailleur, plus miîr et

plus proche des grandes idées qu'il voulait exprimer, il commençait

son ascension vers une forme de la pensée plus calme, plus dégagée

de la polémique. Si le sort l'avait permis, loin de cesser d'être le barde

des malheureux, il eut sans doute trouvé sa voie dans cette région

supérieure de la souffrance où, insensible aux piqûres infimes de la

méchanceté humaine, sourd aux cris des rixes qu'elle suscite, par une

application de tout l'être, le poète n'entend et ne comprend que la

grande peine de l'Humanité en son perpétuel enfantement. Mais la mort

nous a ravi, à jamais, le mot de cette énigme; à défaut de l'œuvre

austère, impassible, éternelle qu'il aurait pu nous donner, nous devons

nous contenter de celle, transitoire, qu'il nous a laissée et qui nous

dévoile un révolté doublé d'un rêveur, farouche dans ses idées, doux

dans ses mœurs et tourmenté d'un besoin infini de tendresse dans ses

rapports avec ses semblables.

Cette tendresse est comme un legs, le seul que le doux poète ait pu transmettre à la postérité. Le pauvre bluet « éclos parmi les roses de Provins » a gardé, à travers les années, sa fraîcheur de jadis. Si la partie politique de son œuvre a péri avec les faits qui lui ont donné naissance, ou si, du moins, nous n'y cherchons plus que la preuve de ses aptitudes de poète-tribun, la partie personnelle, celle où il cherchait à nous confier les peines infiniment touchantes d'un cœur trop solitaire, celle-là demeure toujours et conserve un charme impérissable. C'est une physionomie exquise du rêveur et languissant Hégésippe qui s'y joue et qui suffit à l'immortaliser. S'il fut méconnu pendant sa vie, si la vogue plutôt que le succès lui vint à l'occasion de

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sa mort, si sa tombe fut un autre champ clos où combattirent tous les indignes qui le réclamaient pour eux, si un long oubli suivit ces bruyantes et passagères disputes, de cet autre monde, où il la pressait de fuir « un corps malade et nu », que son « âme blanche » soit consolée. Il est encore assez de coeurs sensibles pour goûter ces vers émus, où il parle avec un attendrissement délicat des courtes années heureuses de sa première jeunesse ; ce sont les plus expressifs, c'est la partie la plus naïve de son œuvre, la seule que les anthologies détachent, peut-être trop exclusivement.

Si, à cette occasion, nous allons, une fois encore, reprendre sa vie, ce sera dans une impression toute de douceur et de plénitude, telle qu'il devait, sans doute, concevoir la vie durant ses longues rêveries, telle que nous l'éprouvons à lire certaines de ses pièces, auxquelles il serait injuste de ramener toute son œuvre, mais qui, cependant, en sont bien représentatives, parce que plus adhéquates à sa nature même.

Le poème La Voulzie est, en effet, le plus connu, sinon le seul; c'est qu'il n'est, d'un bout à l'autre, qu'un long cri de souffrance, profond et résigné, et qu'il a, toujours, été considéré comme le testament sentimental du poète.

La Voulzie

S'il est un nom bien doux fait pour la poésie,

Oh! dites, n'est-ce pas le nom de la Voulzie?

La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles? Non;

Mais, avec un murmure aussi doux que son nom,

Un tout petit ruisseau coulant visible à peine ;

Un géant altéré le boirait d'une haleine ;

Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,

Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.

Mais j'aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres.

Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures.

Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,

Dans le langage humain traduit ces vagues sons ;

Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage,

Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage,

L'onde semblait me dire: « Espère! aux mauvais jours.

Dieu te rendra ton pain. » — Dieu me le doit toujours !

C'était mon Egérie, et l'oracle prospère

A toutes mes douleurs jetait ce mot: «Espère!

Espère et chante, enfant dont le berceau trembla,

Plus de frayeur : Camille et ta mère sont là.

Moi, j'aurai pour tes chants de longs échos... » Chimère !

Le fossoyeur m'a pris et Camille et ma mère.

J'avais bien des amis ici-bas quand j'y vins,

Bluet éclos parmi les roses de Provins :

Du sommeil de la mort, du sommeil que j'envie, Presque tous maintenant dorment, et, dans la vie, Le chemin dont l'épine insulte à mes lambeaux Comme une voie antique est bordé de tombeaux. Dans le pays des sourds j'ai promené ma lyre. J'ai chanté sans échos, et, pris d'un noir délire, J'ai brisé mon luth, puis de l'ivoire sacré J'ai jeté les débris au vent... et j'ai pleuré! Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie ! et même, Triste, j'ai tant besoin d'un confident qui m'aime. Me parle avec douceur et me trompe, qu'avant De clore au jour mes yeux battus d'un si long vent, Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage, Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge, Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs. Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.

Voici une élégie personnelle, d'une harmonie parfaite, sans note qui détone, poétique exhalaison de l'être, tout de douceur et de pardon, que fut son auteur. « J'eus bien des amis », nous dit-il. C'est qu'il ne fut pas un ingrat ; riche de son seul talent, c'est avec des vers qu'il remerciait. La romance qu'il écrivit, pour ses étrennes à Madame Guérard, la bonne fermière, déborde de reconnaissance, en même temps que la grâce des rimes, la coupe légère en font comme un chant de rossignol, digne de ceux de la Voulzie :

En fermant les yeux, je revois L'enclos plein de lumière, La haie en fleurs, le petit bois, La ferme et la fermière.

Quand, feuilletant le Myosotis, on va d'une strophe trépidante, où toutes les syllabes sonnent, où toutes les pensées luttent entre elles, à d'aussi simples, candides, adorables pastorales, telles que ces deux pièces, telles que Souvenir d'enfance, un étonnement vous saisit, vous émeut, vous captive, devant ces sensations contrastées, et vous ramène, cercle étroit, au regret d'une destinée si funeste, pour un poète si bien doué, dont les ressources et la souplesse de l'esprit faisaient un bien proche parent de Musset.

Comme lui, il vécut par le cœur, mais, moins que lui, nous en pouvons connaître l'histoire, car, fidèle plus qu'ailleurs à son principe de discrétion jalouse, il a fait peu de confidences dans son œuvre, sur ce qui fut sa vie amoureuse à Paris, et il est bien difficile de dire, en quoi consistèrent sa prétendue dissipation et ses erreurs morales.

Gageons qu'il laissa s'accréditer, là-dessus, une légende à laquelle nul homme, né Français, n'est indiiïérent, alors même qu'elle est fausse. Nous n'avons guère, à cet égard, que deux éléments d'appré-

HEGESIPPE MOREAU

ciation : l'étude de ses œuvres légères, et ce que nous savons de sa timidité.

Sauvage, dès son enfance, le jeune Hégésippe le resta à Paris. Au fond, cette sauvagerie, mieux qu'un effet du tempérament, pouvait n'être qu'un concours malheureux des circonstances — là comme partout — ou une simple tactique de sa part. Combien d'autres dont la belle assurance et le débrouillardisme réputés ne sont que la conséquence d'une constante réussite par ailleurs. Quelle attitude devait mieux lui convenir, à lui, l'enfant sevré de tout, que celle de la réserve, de la solitude volontairement recherchée, de l'isolement qui vous sauve de la vue et des jugements des indifférents, vous permet de se regarder souffrir à l'aise. Or, Moreau, dans ses moments de gêne ou de peine — presque aussi nombreux que ses jours — se rendait invisible, même pour ses amis. Que faisait-il dans cette réclusion ? Souffrir et pleurer !

Parmi ses pièces dites libertines, si nous ne retenons que celles qui intéressent son œuvre littéraire, quel est le sentiment que l'on trouve, derrière un apparent badinage, dans les Deux Amours, L'Ecolière, L'Enfant timide, Le Joli Costume ? Le désenchantement !

Et si l'on analyse L'Apparition, Si vous m'aimez, cette pièce-là renferme, à peine, un sourire, et celle-ci n'est que le jeu d'une ironie déguisée, qui veut se bafouer, elle-même, de crainte que ne la gagne une incurable mélancolie.

Si vous m'aimiez

Mon cœur s'enivrerait enfin,

Cœur mendiant, il va de femme en femme,

Criant misère, et sans secours, hélas !

Sont-ce là les propos d'un Don Juan ? Quoi de plus poignant que le sujet de cette Apparition, jeune fille inconnue, qu'il aperçoit, une fois, dans la rue, pour qui à son retour, chez lui, il écrit des vers que, moins heureux qu'Arvers, il ne pourra, sans doute, lui faire lire, et qu'il ne revoie plus jamais.

Hélas ! comme au hasard, sa main froide ouvrira Cette page qui brûle ! Et rien ne lui dira Qu'un souffle de sa bouche a fait vibrer ma lyre ; Que son regard créa les vers qu'il vient de lire. Et, peut-être, la feuille, oîi je les ai semés, Bouclera sur son front, ses cheveux parfumés.

Toute la désespérance de ceux qui aiment, sans idée de retour, souffre dans ces vers. Eternel temporisateur, il n'ose faire., d'aveu, et l'amour passe ! Mendiant d'amour qui garde, par devers soi, un trésor inemployé, il ne sait que le gaspiller dans ses vers, dans des pièces oii il n'a que faire, telle celle qui porte ce titre, à première vue,

saugrenu -.A une dame qui se plaignait de voir, aux Tuileries, sa chaise entourée de jeunes gens, où nous relevons cette indication :

Plaignez, surtout, ceux [les cœurs] qui battent dans lombre, Belle, mais ne vous plaignez pas.

La meilleure preuve, enfin, qui milite en faveur de Moreau, c'est l'inoubliable attachement qui fut le centre et comme la raison d'être de sa vie, l'invincible affection pour celle dont nous parlions, au début, pour (( sa sœur ». Que sont, parmi tant de pièces éphémères, ces fugaces amours, vagues aspirations d'un cœur jeune, et inquiet de sa jeunesse, auprès de son grand, de son véritable amour, de celui qu'il n'avoue pas, et qui pourtant l'enchante, de l'amour à jamais pur qui remplira toutes ses heures, bonnes ou mauvaises. Rien n'est plus doux, puéril et délicieux, que de s'attendrir en lisant Soyez bénie, quand on songe que ces vers, ce sont les vers sacrés du poète, vers pleins de retenue, incolores, semblerait-il, mais plus précieux à cause de ceite réserve même. C'est pour sa sœur qu'il les écrit, pour celle dont la chaste caresse, « sur son front pâle essuya le chagrin », celle qui fut pour lui plus qu'une mère, plus qu'une amante, créature idéale dont il se demandera : « Est-ce pas un ange ? », ange qui l'eiît dû garder toujours auprès de lui, et à qui nous serions redevables de plusieurs Voulsie. Il nous importe peu de savoir quelles furent les obligations qui la retinrent; Moreau, dans VIsolement, laisse supposer une vocation religieuse. Ce qui est sûr, c'est qu'il l'aima, sans espoir et sans défaillance. Les lettres qu'il lui écrivait, celles surtout qu'il adressait aux personnes qu'elle connaissait (moyens détournés), vibrent d'amour contenu. On devine combien cette affection eût pu être bienfaisante et lui faire une autre vie, comment un guide respecté, une main bénie, eussent remis en leur place, tant de beaux sentiments égarés dans cette vie, petites fleurs sauvages perdues dans une plaine aride, mais d'un parfum si pénétrant, telles celles-ci, extraites de VHiver. vaste composition un peu mêlée, mais qu'il faut souvent citer :

Je haïssais, alors, car la souffrance irrite; Mais un peu de bonheur m'a converti bien vite.

Jamais l'égoïsme n'a terni ce cœur d'or. Au plus doux de sa convalescence, entouré, dorloté, il pense que « le siècle d'airain pour d'autres continue » et ayant, un temps, cessé de souffrir pour son compte, souffre pour eux. Peut-on dire et peut-on croire que cett-e bouche a jamais pu être la messagère de paroles fratricides ? Sensibilité outrée, facile à s'émouvoir, facile à oublier, insouciance, qui n'est peut-être qu'une admirable» patience, affectant de se déguiser et qui devient une qualité heureuse, en ce qu'elle érige, au-dessus du domaine physique de la douleur, le règne supérieur d'une vie mentale extensive, douceur sans pareille de l'âme qui, pour un rayon de lumière, pour un souvenir

HEGESIPPE MOREAU

d'enfance évoqué, rend son vol à l'espérance, foi vivace en l'avenir, en dépit d'une existence uniformément triste, délicat poète, tel est Hégésippe Moreau intime.

Vue de La Voul{ie, à Provins.

Cliché communiqué par M. Junius-Joyeux, directeur du Siècle Typographique.

N'oublions pas ses contes, en prose, si frais, si jolis. Conter était devenu, peu avant sa mort, une de ses principales occupations.

Je préfère un conte en novembre, Au doux murmure du printemps.

Il a bien de l'émotion, bien de cet amour contenu, dont nous venons de parler, dans le Gui de Chêne; il a bien de la réalité vécue dans Thérèse Sureau; et quant à la Souris blanche, que les auteurs de recueils ont pillée et déformée, c'est une histoire charmante avec son merveilleux presque vraisemblable.

Pour finir sur une note exquise, qu'il nous suffise de reproduire ces quelques strophes, si délicieusement émues, et si virginales, comme le sujet qu'elles traitent.

Sur la mort d'uxe cousine de sept ans

Hélas! si j'avais su. lorsque ma voix qui prêche T'ennuyait de leçons, que, sur toi, rose et fraîche, Le noir oiseau des morts planait inaperçu; Que la fièvre guettait sa j)roie, et que la porte ' Où tu jouais hier te verrait passer morte... Hélas! si j'avais su!...

Je t'aurais fait, enfant, l'existence bien douce, Sous chacun de tes pas j'aurais mis de la mousse; Tes ris auraient sonné chacun de tes instants; Et j'aurais fait tenir dans ta petite vie Un trésor de bonheur immense... à faire envie Aux heureux de cent ans !

Loin des bancs où pâlit l'enfance prisonnière. Nous aurions fait tous deux l'école buissonnière Dans les bois, pleins de chants, de parfum et d'amour; J'aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille; Et je t'aurais donné plus de fleurs qu'une abeille N'en peut voir dans un jour.

Puis, quand le vieux Janvier, les épaules drapées D'un long manteau de neige, et suivi de poupées, De magots, de pantins, minuit sonnant accourt. Au milieu des cadeaux qui pleuvent pour étrenne. Je t'aurais fait asseoir comme une jeune reine Au milieu de sa cour.

Mais je ne savais pas... et je prêchais encore; Sûr de ton avenir, je le pressais, d'éclore. Quant tout à coup, pleurant un long espoir déçu, De tes petites mains, je vis tomber le livre. Tu cessas à la fois de m'entendre et de vivre... Hélas ! si j'avais su !

HEGESIPPE MOREAU I27

S'il était possible, par un mot, de peindre un homme, on pourrait dire que, dès son premier jour, et pour toute la durée de sa courte vie, Hégésippe Moreau fut malheureux. La société, semblant se liguer avec le mauvais sort, en fit un homme à part, en marge des autres.

Son enfance prisonnière dans ce séminaire et sous cette robe noire, qui semble porter le deuil des affections qu'il n'a pas eues, ses quelques années de prime bonheur, qui font les autres plus tristes et plus accablantes, sa vie de porte-misère, sans arrêt, sans répit, souffrances morales, douleurs physiques, sa fin solitaire quand rougeoit à peine l'aurore de sa gloire, ne peut-on comparer cet ensemble à quelque grand voile sombre, sans cesse enroulé autour de lui, des langes du berceau au linceul de la tombe, voile de Nessus, vivant et grandissant avec lui, ne s'cntr'ouvrant que par des rares intervalles, pour lui laisser entrevoir le lointain horizon bleuâtre, l'or blond des immensités vagabondes où il ferait bon vivre, aimer et être libre, et, ensuite, se refermant, afin de laisser paraitre plus funèbre et plus inerte, l'étouffante atmosphère en grisaille, où se meut et se meurt son activité défaillante ?

Ce fut, jusqu'au bout, malgré tout, un cœur tendre, ayant gardé les larmes faciles de l'enfance, ouvert à toute affection, la cherchant toujours, la trouvant peu, volontiers ivre de tous les bonheurs rencontrés, aimant de tous les amours (i), aimant, peut-être, cette recherche même, cœur vaste et compréhensif, qui ne distingue pas de la nature, la grande ouvrière, l'homme ouvrier comme elle (2), écoutant la plainte du ruisseau comme la clameur de la mêlée humaine, grave propension à tout ressentir qui, toujours, se résout en plus grande capacité de souffrir, plus grande encore de rester sans écho parmi les cœurs vivants.

Et c'est pourquoi, il fut aussi une âme révoltée, traduisant véhémente, l'indignation ou la colère, de la satire qui persifle à l'ode qui bouillonne, âme haute et impitoyable pour les profiteurs, les prudents, les avisés, pour ceux qui se terrent en leur cave, quand la lutte gronde et vont ensuite, les cadavres relevés, la place redevenue nette, s'asseoir aux banquets de la victoire, et parler des vaincus qu'ils n'ont pas combattus.

Caractère mélancolique, cœur trop tendre, âme trop élevée, Hégésippe Moreau n'avait pas, en lui, l'étoffe des gens qui arrivent; l'excès même de ces qualités admirables le vouait à la faiblesse et à l'impuissance. Disons-le encore, ce fut un impuissant qui ne sut pas se définir sa véritable aptitude, encore moins y conformer sa vie. Lyre vibrante, mais trop sensible, il ne sut pas en durcir les cordes et s'astreindre à être l'expression totale d'une pensée ; être infiniment doux, presque

(i) Le Myosotis, « Soyez bénie ».

(2) MiCHELET, Bernard Palissy.

féminin sous une apparence mâle, il ne sut pas reconnaître sa tâche, prendre dès l'origine, le sentier rocailleux qui conduit au sommet, mais pèlerin indécis, il erra du coteau fleuri au ravin plein de broussailles, s'attardant sur la pente, si l'herbe lui semblait bonne ou la falaise trop rebelle. Enfin, et surtout, il ne sut pas être inexorable, il fut bon, compatissant, humain, et, de même qu'il pardonna souvent aux lâchetés le plus viles, aux duretés les plus injustifiées, il eut cette ignorance, trois fois digne de louange, de la pointe qui perce et de la strophe qui tue.

Son œuvre peut en être amoindrie, elle vivra cependant dans la mémoire des hommes, car, les actes de bonté ont cette vertu, bien gratuite, hélas, de s'imposer même aux méchants et comment, pour la qualifier à son tour, pourrait-on mieux appeler cette œuvre, sinon un acte d'amour où, si la contrition n'est pas toujours parfaite, la pensée reste toujours noble, l'intention toujours pure, l'expression toujours belle.

Après un silence de soixante-quinze ans, voici que son nom résonne de nouveau. A tant de générations de distance, il a, de nouveau, des lecteurs, fidèles, ceux-là, puisqu'ils ne sont guidés que par la seule sympathie pour son œuvre, sympathie qui a suffi à grouper assez de ses amis pour former une société qui porte son nom (i). Alors que tant d'autres ont traversé la nue en météores, et se sont évanouis à jamais, Hégésippe Moreau, petite étoile du soir, continue à briller pour ceux qui, dans notre siècle d'aflfaires, sont encore sensibles à la joie d'une émotion fraîche et sans mélange.

Hugues Balagxy.

(i) Un premier Comité, fondé en 1851, pour ériger un monument à Hégésippe Moreau au cimetière Montparnasse, fut dissous au Coup d'Etat. Des amis du poète, parmi lesquels MM. Cusset, Ricand, Eug. Granger, réunis chez le statuaire Taluet, décidèrent, en 1890, d'en poursuivre la réalisation. Sous la présidence d'honneur de M. Léon Bourgeois, le Comité composé de MM. Cusset, président ; Ricand, viceprésident ; Eug. Granger, secrétaire ; Junius-Joyeux, trésorier ; Tridot, trésorieradjoint , y par\'int, après treize ans et demi d'efforts, et grâce au concours complètement désintéressé de Mme Laure Coutan-Montorgueil. statuaire, et de M. Henri Guillaume, architecte. Le 5 avril 1903 eut lieu l'inauguration de ce monument.

Depuis, ce Comité, qui a reçu une nouvelle organisation et qui est actuellement composé de MM. Eug. Granger. président, Edmond Teulet, vice-président, Eloy Bousquet, secrétaire et Marc Gilland, trésorier, poursuit l'érection, d'accord avec la municipalité de Provins, d'un, autre monument, dans sa ville natale, à celui qui l'a tant aimée et qui y a vu se former son jeune talent ; Mme Coutan-Montorgueil a accepté d'en établir le buste et une souscription ouverte au domicile du Président du Comité, M. Eug. Granger, 30, Quai des Célestins, recueille les fonds nécessaires.

C00PtMTtvE^.,.J^^0OVRréBE 1-2-1911 Le Gérant : Ernest Reynaud.

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Portraits d'Hier

Jules Laforgue

Par Henri GUILBEAUX

Jules Laforgue.

Portraits d'hier

Jules Laforgue

Je iu.me étalé face au ciel.

Sur l'impériale de la diligence,

Car ma carcasse est cahotée, mon âme danse

Comme un Ariel ;

Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,

O routes, coteaux, ô fumées, ô A'allons,

Ma belle âme, ah ! récapitulons...

• Qu'ils soient l'épigraphe du présent essai, ces vers de Jules Laforgue, car ils synthétisent parfaitement le lyrisme, l'ironie, le modernisme, triple caractère d'une oeuvre étrange, complexe et désordonnée peut-être, mais révélatrice certaine d'un grand poète et d'un cerveau merveilleusement organisé ; œuvre qui fut en tous points de son temps ; œuvre qui, grâce à la mort prompte et soudaine de son auteur, fut adroitement et malhonnêtement pillée par de malins profiteurs.

Jules Laforgue a été l'un des initiateurs du mouvement lyrique d'aujourd'hui et maints prosateurs contemporains lui doivent beaucoup, sans qu'ils paraissent toujours s'en douter.

Son influence a été à cotip sûr plus grande que celle de Mallarmé — poète très discutable et causeur exquis qui fascina tous ceux qui se réclamèrent ensuite de lui ; elle a été égale, sinon supérieure, à celle de Verlaine. — de l'œuvre de qui, d'ailleurs, je suis bien loin de nier la

Ci) Le portrait qui se trouve en tête de cet essai est la reproduction d'une photographie peu connue de Laforgue. Elle m'a été communiquée par M. et Mme Théo Van Rj'sselberghe — ils en sont ici bien vivement remerciés — , ainsi que la production du portrait par Scarbinat (page 17) et le manuscrit du Miracle des Roses (page 9). On n'a pas donné ici le portrait de Théo Van Rysselberghe parce qu'il se trouve dans l'édition des œuvres complètes (Mercure de France^.

Quant aux dessins de Laforgue (pages 13, 22 et 24), c'est M. Félix Fénéon qui les a mis à ma disposition (dont aussi grand merci).

nette et profonde signification. Il faut aussi songer que Laforgue ne connut que le printemps de la vie et que son œuvre, avec lenteur et patience ébauchée, commençait seulement à se réaliser.

On ne peut évidemment à aucun point de vue comparer ses écrits à ceux d'un Balzac, d'un Whitman, d'un Verhaeren, d'un Charles- Louis Philippe, par exemple ; mais affirmer que son influence est marquante et s'ajoute à celle de ces écrivains, voilà qui n'a rien de paradoxal. On peut s'étonner que certain décadent homme-de-proie, qui a jeté depuis longtemps ses serres sur Verlaine, Carrière, Gauguin et Rodin, n'ait pas encore baptisé de son nom un nouveau banquet !

Enfin, à étudier, n'est-elle pas curieuse extrêmement, la figure, unique dans l'histoire de la poésie lyrique française, de ce poète doué également d'une riche sensibilité transmuée en lyrisme et d'un esprit aigu traduit en ironie précieuse et exquise. On évoque un Henri Heine avec moins de cynisme, un poète dont Musset n'est que la caricature.

La biographie de Laforgue tient en peu de lignes : Né le 22 août 1860 à Montevideo et d'origine bretonne, il vécut ses premières années à Tarbes, puis vint à Paris. Là il se créa quelques amis, parmi lesquels Paul Bourget et Gustave Kahn.

On en était aux préliminaires du Symbolisme. Dès 1879, Gustave Kahn avait fait la connaissance de Cross, l'auteur du Coffret de Santal, qui s'occupa des communications à distance et de la photographie en couleurs, et de qui A^erhaeren a dit très justement : « Il fait partie de cette classe d'esprits qui ont à leur sommet les Léonard de Vinci et les Pascal et à leurs derniers rangs les monomanes et les fous. Sous la conjonction de telles étoiles favorables, ils parviennent à s'imposer maîtres de l'humanité de l'heure, au cas contraire, ils tombent, ailes cassées, déroutés de l'infini, piteux, parfois ridicules. Ils se sont levés, dès le matin de leur âge, précoces, déconcertants, extraordinaires ; une activité qui apparaît en creux énorme, qu'il leur faut combler, les excite aux recherches, aux examens, aux découvertes. Le hasard parfois les sert et dès vingt ans les voici célèbres » (i).

Kahn ayant publié quelques vers commence à fréquenter chez ]\Iallarmé ; sur les indications de celui-ci il lit Aloysius Bertrand — ce maître du poème en prose. — Il fait la connaissance personnelle de Verlaine, \''illiers, Dierx et se lie d'amitié avec le mathématicien Charles Henry. Il suit les réunions des Hydropathes. C'est à l'une de

(i) Emile Verhaerex : Charles Cross (La Société Nouvelle, 30 juillet 1891).

ces réunions, - — au cours de laquelle M. Grenet-Dancourt lit un poème de lui, — qu'il rencontre Jules Laforgue : « Cross, naturellement, me félicita, et après lui un jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont j'avais remarqué l'aspect un peu clergyman et correct un peu trop pour le milieu; ce jeune camarade, intéressé par ces quelques pauvres lignes, devait devenir mon meilleur ami d'art; c'était Jules Laforgue (i). »

Laforgue avait écrit une « petite étude lyrique » sur Watteau et quelques sonnets parfaits ; il les communiqua à Gustave Kahn et se tint au courant des études de rythniique de celui-ci. Ceci se passait vers 1880.

Kahn s'en va vers l'Afrique faire son service militaire; de Tunisie, il adresse des lettres et des vers à son ami.

En décembre 1881, Jules Laforgue se rend à Berlin, appelé à être lecteur de l'Impératrice Augusta. Ce fut M. Paul Bourget qui lui procura cette situation. Le lecteur précédent ayant fait un petit héritage, fut content de retrouver ses loisirs et chargea M. Bourget de pourvoir à son remplacement. « Il fallait un jeune homme aimable et doux, capable de ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec raison que la pitié universelle de Laforgue pourrait être assez forte pour s'exercer au moins quelques années au profit des pauvres puissants de notre monde, et connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le fit choisir... (2). »

Laforgue apprit cette heureuse nouvelle à peu près en même temps que la mort de son père. Ayant 9.000 francs par an, il pouvait venir en aide à sa famille.

A peine est-il arrivé à Coblence, qu'il est présenté à la reine, et le soir même il lit une étude de la Revue' des Deux-Mondes. « Ma voix était très assurée. J'ai eu assez de présence d'esprit pour sauter, sans que nul s'en aperçut (il y avait là des messieurs et des jeunes filles, feuilletant des albums, brodant) un passage scabreux que je prévoyais et pour cela même à jamais mémorable (3). » A Berlin, il loge au Palais des Princesse, Unter den Linden. Son temps se passe à lire les journaux et les revues, à en résumer les articles et à faire la lecture chez l'Impératrice. « Le reste du temps, je suis chez moi, mais je lis sans relâche et je prépare mes lectures (4). Et il pense à Manet, à Monet, à Degas, aux peintures impressionnistes qu'il fut un des tout premiers à sentir, à admirer et à propager.

Puis il se met à travailler; il étudie l'allemand, visite les musées,

(i) GusT.AVE Kahx : Symbolistes et Décadents (Léon Vanier 1902).

(2) Gustave Kahn : ouvrage cité.

(3) Mélanges Posthumes. Lettres à M. Ephrussi.

(4) Mélanges Posthumes. id. id.

les expositions, fait la connaissance du violoniste belge Ysaye, du peintre Max Klinger « qui a une sorte de génie du bizarre ». Il va au cosmopolite et très sympathique café Bauer, se promène : « J'ai trouvé ici des endroits tristes où je vais promener mes mélancolies, derrière les Zelten. le Kronprïnz-Ufer, et, de l'autre côté de Berlin, le Luisen- Ufer. Le soir, il y a des effets étonnants, ce qui prouve que Guillemet est un paysagiste de génie (i). » — « Je découvre de nouvelles eauxfortes ici. Hier, à une heure de la nuit, je contemplais une sorte de passage en rivière noire et puante, profondément encaissée entre les murailles lépreuses, sous la lune. C'était enivrant comme une eau-forte. Mais vous vous rappelez peut-être, c'est un passage qui mène de la Taiibenstrasse à la H ausvogteiplatz (2). »

Laforgue envoie des notes d'art à AL Ephrussi qui les publie dans la Gazette des Beaux- Arts et au Figaro. Il projette aussi une étude sur l'art allemand : « ... Je me sens capable d'un sérieux et compact volume sur l'art contemporain allemand. Avec une Introduction qui fera le quart du volume et qui sera toute de psychologie et d'esthétique (3). )) Il écrit quelques pages a sur les principes métaphysiques de l'Esthétique Nouvelle, une esthétique qui s'accorde avec l'Inconscient de Hartmann, le Transformisme de Darwin, les travaux de Helmholtz » (4). Cette étude parut dans la Revue Blanche en octobrç 1895 seulement. Il continue à travailler ses vers ; voici d'ailleurs les projets dont il fait son ami, M. Ephrussi. le confident : « Je travaille la nuit à la lampe. C'est une infinie volupté. Toute la maison est endormie. A peine de temps en temps, un fiacre sous les Linden. Quelquefois, le clair de la lune sous la neige fine de Hausvogteiplatz. Alors, j'entasse les feuilles de papier noirci. A Coblence aussi, j'avais pas mal besogné, avec le Rhin en bas, piqué de lumières reflétées.

« J'ai donc un nouveau petit volume de vers que je ne publierai pas plus que le premier, attendu que dans un an. il me paraîtra aussi ridicule que mon premier m'apparaît maintenant, avec quelle intensité ! )) — Puis : « J'ai terminé un roman, le sujet est très beau. Mais un premier roman ne peut valoir grand'chose. Aussi, j'en écris un second. J'ai une comédie en un acte, plus noire que Les Corbeaux, mais qui ne doit pas être fameuse. Aussi j'en écris une seconde.

« Plus : j'avais réuni des notes pour une étude courte, mais supraphilosophique sur John Ruskin et le préraphaélisme ; mais on me dit que Chesneau est à la veille de publier un bouquin sur le même sujet (5). »

(i) Mélanges Posthumes. Lettres à M. Ephrussi. .'(2) Mélanges Posthumes. id. id.

(3) Mélanges Posthumes. id. id.

(4) Mélanges Posthumes. id. id.

(5) Mélanges Posthumes. id. id.

Au cours de son séjour à Berlin, il se fiance à une jeune Anglaise avec qui il avait pris des leçons. Sa fiancée était quelque peu malade; ne voulant pas la laisser à Berlin, il résolut de quitter l'Impératrice. Il pense travailler son livre sur Berlin, dont V Illustration lui a demandé déjà des chapitres, et se créer à Paris une situation littéraire.

Voici le portrait qu'il fait de sa fiancée, dans une lettre adressée à sa sœur : « C'est un petit personnage impossible à décrire. Elle est grande comme toi et comme moi, mais très maigre et très Anglaise, très Anglaise surtout, avec ses cheveux châtains à reflets roux, d'un roux dont tu ne peux te douter et que je n'aurais jamais soupçonné avant de la voir, un teint mat, un cou délicat, et des yeux... oh ! ses yeux, tu les verras ! J'ai été longtemps sans pouvoir les fixer un peu. Mais tu verras, figure-toi seulement une figure de bébé avec un sourire malicieux et de grands yeux (couleur goudron) toujours étonnés, et une petite voix et un drôle de petit accent en parlant français, avec des manières si distinguées et si délicates, mélange de timidité naturelle et de jolie franchise (i). »

Laforgue exécute donc son projet, il revient à Paris en septembre

Gustave Kahn, revenu à Paris, avait trouvé tout changé. En son appartement de la rue de Rome, Stéphane Mallarmé recevait une jeunesse assidue et parfois turbulente. Kahn fonda le Symboliste, hebdomadaire à deux sous, avec Paul Adam, Jean Moréas. Puis il créa la Vogue, dont la première série comprit trente-et-un numéros, et dont la deuxième série, plus brève, devait paraître en 1889. Félix Fénéon, qui y publia des articles très remarquables sur les Impressionnistes, apportait tous ses soins à la publication de la revue. « C'était, écrit Gustave Kahn, Félix Fénéon qui assurait la bonne périodicité de la revue; très dévoué aux poètes, il corrigeait les épreuves, méticuleusement, artistement. Ce fut grâce à lui que nous fiimes réguliers ; les articles de critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il s'abstienne depuis longtemps d'écrire (2). »

(i) Œuvres posthumes. Lettres à sa sœur.

(2) Gustave Kahn : ouvrage cité.

Dans les Souvenirs du Symbolisme, qu'il publie au journal Le Temps, M. Rémy de Gourmont écrivait récemment au sujet de la Vogue : « Gustave Kahn avait pour compagnon à la Vogue, M. Charles Henry, savant esthéticien qui donna à cette petite revue littéraire une nuance d'érudition scientifique assez rare. C'est là seulement qu'on peut trouver une réimpression au moins partielle des Voyages de Monconys, ce curieux de toutes les connaissances, ce représentant au dix-septième siècle de l'esprit de recherche en tous les domaines, cet homme qui rapportait aussi

136 PORTRAITS d'hier

Laforgue publia, dans la l'^ogue, ses Moralités légendaires.

Donc en septembre 1886, Laforgue est à Paris. Il alla se marier en Angleterre et péniblement il vécut grâce à quelques articles publiés au supplément du Figaro, à la Gazette des Beaux- Arts et à une chronique à la Revue indépendante, « maigrement payée et sans fixité dans les dates ». Mais les quelques louis ainsi gagnés n'étaient rien moins que suffisants ; il dut vendre petit à petit des bouquins précieux, des albums et des collections ; encore malgré cela, le ménage ne fut-il point à l'abri des heures de détresse !

Il tousse, il crache. Ses amis s'émeuvent. M. Bourget le fait ausculter par le D"" Robin, une « sommité médicale », qui l'invite à quitter Paris dans quelques mois. Un ami s'occupe de lui trouver quelque chose à Alger, tandis que M. Bourget pense au moyen de le placer au Consulat du Caire comme traducteur. Il conserve sa foi, cependant, et les éloges, les amitiés que suscitent les articles et les poèmes qu'il publie le réconfortent. « Je n'ai pas pour deux sous d'idées, et cependant je publie des articles, et c'est pour mon talent que mes amis s'intéressent à moi. Il y a longtemps que tu ne sais plus rien de mes affaires littéraires. Ce serait trop long à détailler, mais sache d'un mot que j'ai le droit d'être fier; il n'y a pas un littérateur de ma génération à qui on promette un pareil avenir. Tu dois penser qu'il n'v a pas beaucoup de littérateurs qui s'entendent dire : « Vous « avez du génie (i). »

Le 20 août, exténué par la phtisie, les privations, Laforgue mourut en son domicile. 8, rue de Commaille. Les obsèques eurent lieu le 22, — jour de son anniversaire, précisément. « Ah ! le funèbre enterrement ! — s'exclame Gustave Kahn — dans un jour saumâtre, fumeux, un matin jaunâtre et moite; enterrement simple, sans aucune tenture à la porte, hâtivement parti à huit heures, sans attendre un instant quelque ami retardataire, et nous étions si peu derrière ce cercueil :

bien d'Orient une recette magique que de Londres le récit d'une expérience digne de Pasteur et tout à fait analogue à celles qui devaient essayer de démontrer la vanité de la génération spontanée. La Vogue nous donna encore du Casanova et du Stendhal inédits, les Illuminations de Rimbaud,, toutes sortes de nouvelles et de curiosités qui ne purent assurer son existence, car elle mourut aux premières neiges de l'année même de sa naissance, mais en laissant un souvenir qui dure encore.

Et La Vogue, c'est Gustave Kahn, c'est son esprit riche et divers, ingénieux et paresseux ».

M. Rémy de Gourmont a raison de louer abondamment les efforts de Gustave Kahn, mais il est bien regrettable qu'il n'ait pas cité le nom de Félix Fénéon à qui Gustave Kahn rendait un si bel hommage !

(i) Œuvres posthumes. Lettres à sa sœur.

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Douzième et dernier feuillet du manuscrit du Miracle des Roses publié dans La Vogue .

Emile Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pianiste, quelques parents lointains fixés à Paris, dans une voiture avec Mme Jules Laforgue; Paul Bourget, Moréas, Adam et moi... (i). »

Ils étaient neuf seulement qui accompagnèrent le poète à sa dernière demeure, au cimetière de Bagneux. Plus tard. Oscar Wilde devait être plus favorisé, lui qui fut aussi désigné pour habiter la même nécropole : treize personnes exactement avaient atteint la porte du cimetière !

« La mort de Laforgue était, écrit encore Gustave Kahn, pour les lettres irréparable ; il emportait la grâce de notre mouvement, une nuance d'esprit varié, humain et philosophique; une place est demeurée vide parmi nous. ^) Certes, une place demeurait vide, mais une place importante, car, parmi les participants du mouvement dit symboliste, il y eut des décadents et des farceurs. Les Symbolistes aussi bien furent un peu ce que furent plus tard politiquement les Nationalistes ; des hommes unis par des haines communes, des mécontents ; et s'ils eurent, comme le dit Gustave Kahn, une « tendresse commune pour les méconnus de l'heure précédente » (2), ce fut plutôt par attitude chez quelques-uns d'entre eux. Au surplus, la plupart des survivants de ce groupement fameux ont renié le Symbolisme, et il est plaisant de constater que ceux qui, aujourd'hui, se réclament du Symbolisme et de Mallarmé sont précisément ceux-là qui n'ont pas été mêlés au mouvement. Si les Symbolistes modifièrent le vers, instaurèrent le vers-libre, il faut reconnaître d'abord qu'ils s'enorgueillirent un peu trop de cette conquête, ensuite que les réformes réalisées étaient fatales, indépendantes de tout groupe, de toute doctrine. Enfin les Symbolistes ont péché par ésotérisme; ils ont édifié une œuvre en dehors de la vie ; ils ont eu peur des rafales du vent et ils ont craint la cheminée des usines. Et c'est à tort que le grand poète de cette génération symboliste, Emile Verhaeren. a été longtemps étiqueté symboliste ; il se rattache davantage au naturalisme ; et c'est un poète, un puissant lyrique, sans plus ; il est, à l'heure actuelle, le plus grand des poètes d'Europe, le plus moderne et le plus humain.

Voici la liste des œuvres de Jnles Laforgue réunies postérieurement au Mtercure de France :

Complaintes, poésies ; Vanier, 1885.

Imitation de Notre-Dame de la Lune; \^anier, 1886.

(i) Gustave Kahx : ouvrage cité.

(2) GusT.WE Kahn : ouvrage cité.

Concile féerique, poème dialogué paru dans la Vogue de Gustave Kahn.

Moralités légendaires ; édition de la Librairie de la Revue indépendante.

Des Fleurs de bonne volonté, publication posthume due à Théodor de Wyzewa, G. Kahn et Dujardin.

Poésies complètes; Vanier, 1894. Edition de luxe sous la direction de Félix Fénéon.

Du livre en préparation sur l'Allemagne, une large partie a été publiée dans les Œuvres posthumes. Quant aux notes et observations prises par Laforgue au cours de son séjour en Allemagne, sur la volonté de l'auteur, elles sont demeurées inédites.

Enfin, Jules Laforgue a collaboré au Symboliste, à la Vogue, à la Vie moderne, à VArt moderne, aux Entretiens politiques et littéraires, à la Revue Blanche, à la Revue indépendante, au Figaro et à la Gazette des Beaux- Arts.

Il a, rappelons-le, traduit et publié dans la Vogue, en i886, des poèmes de Walt Whitman.

Physiquement, Jules Laforgue avait l'attitude correcte d'un parfait gentleman ; le visage bellement découpé, tout emperlé d'une fine rosée d'intelligence et de tendresse, ainsi qu'en fait foi le portrait de Théo Van Rysselberghe, reproduit en frontispice des Mélanges posthumes « C'était, dit Gustave Kahn, un jeune homme à l'allure calme, adoucie encore par une extrême sobriété de tons dans le vêtement. La figure soigneusement rasée, s'éclairait de deux yeux gris-bleu très doux, contemplatifs. Nul n'apparut avec un geste moins comédien, moins personnage littéraire; ce qui n'empêcha la littérature de toute sa vie (i). »

Dans le numéro des Hommes d'Aujourd'hui consacré à Jules Laforgue, l'on trouve encore excellemment déterminée par Gustave Kahn îa personnalité de Laforgue :

(( Au physique, de taille moyenne, méticuleusement rasé, des cheveux châtains, une raie à droite, des yeux gris étonnés ou résignés.

il porte comme chaton de bague

Le scarabée égyptien,

A sa boutonnière fait bien

Le pissenlit des terrains vagues.

« Au moral, imbibé de philosophie, saturé de goûts détaillés, pas bellâtre, très circonstancié, carnavalesque en demi-mesures, pas éro-

(i) Gustave Kahn : Symbolistes et Décadents.

Dessin de Jules Laforgue.

tique, un peu abbé de cour, bondé de principes, temple ambulant sans lévite en offrandes propitiatoires à l'inconscient.

« D'allures ? fort correctes, de hauts gibus, des cravates sobres, des vestons anglais, des pardessus clergymans, et de par les nécessités, un parapluie immuablement placé sous le bras.

« De goût ? regardeur infatigable d'albums anglais et japonais, de clowns et de feux d'artifices, des caricaturistes bien dessinateurs, regardeur à la loupe infatigable des vieux et récents tableaux, épris de polychromie discrète, de vitraux, de la lune ; aquafortiste lui-même, il barbote passionnément dans le métier des peintres, adore Puvis de Chavannes, mais Raffaelli, et aussi Pissaro et aussi Raffaelli et ceux qu'il n'aime pas comme peintres, il les adore comme documents. S'il préfère, c'est Michel-Ange hypocondre, ascète et vital, Rembrandt, pour les joies d'optique et Burne Jones, idéaliste. En littérature, Shakespeare et dans Shakespeare « comme il vous plaira », dans « comme il vous plaira », Jacques ; et puis Tolstoï et par ci par là, tout beaucoup, mais pas passionnément — ayant d'ailleurs pour les plus faiseurs en quelque art qu'ils fassent métier, le mépris qu'il convient, en musique plus dilettante que partout ailleurs, mais encore dilettante à principes fondamentaux. »

Le volume Poésies, paru dans les Œuvres complètes, s'ouvre par le Sanglot de la Terre — premier recueil de poèmes — que Laforgue ne publia pas de son vivant. Ces poèmes furent écrits de 1878 à 1883. On lit dans les Mélanges posthumes (i) : « Et alors je fis naïvement ce livre — cinq parties — Lauima Sabachtani, Angoisses, Les Poèmes de la Mort, Les Poètnes du Spleen, Résignations : l'histoire, le journal d'un Parisien de 1880, qui souffre, doute et arrive au néant et cela dans le décor parisien, les couchants, la Seine, les averses, les pavés gras, les Jablockkopf, et cela dans une langue d'artiste, fouillée et moderne, sans souci des codes du goût, sans crainte du cru, du forcené, des dévergondages cosmologiques, du grotesque, etc.. ». Ce recueil qui enclôt les sanglots du cerveau, et dont on a dans l'édition posthume conservé trente-et-un poèmes — fait un peu songer aux premiers vers de M. Richepin et à ceux de M. Bourget — mais il atteste plus de force, plus de personnalité et plus de sincérité :

Paris chahute au gaz. L'horloge comme un glas Sonne une heure. Chantez ! dansez ! la vie est brève, Tout est vain, — et, là-haut, voyez, la lune rêve Aussi froide qu'au temps où l'homme n'était pas (2).

(i) Pensées et Paradoxes.

(2) Soir de Carnaval.

144 PORTRAITS d'hier

Puis voici la « Chanson du petit hypertrophique » qui rappelle les poèmes récités aux Hydropathes :

C'est d'un' maladie d' cœur Qu'est mort, m'a dit 1' docteur,

Tir-lan-laire !

Ma pauv' mère ; Et que j'irai là-bas, Fair' dodo z'avec elle.

J'entends mon cœur qui bat, C'est maman qui m'appelle.

Plus loin cette poésie de tendresse et d'ironie entrelacées, où s'avère le dégoût des turpitudes et des dégoûtations ambiantes :

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