‹ Guy de MaupassantChapitre 6 sur 12 · POUR LE LIVRE D AMOUR · texte numérisé non relu

POUR LE LIVRE D AMOUR

Je puis mourir demain et je n'ai pas aimé. Mes lèvres n'ont jamais touché lèvres de femme, Nulle ne m'a donné dans un regard son âme, Nulle ne m'a tenu contre son cœur pâmée.

Je n'ai fait que souffrir, pour toute la nature, Pour les êtres, le vent, les fleurs, le firmament. Souffrir par tous mes nerfs, minutieusement. Souffrir de n'avoir pas l'âme encore assez pure.

J'ai craché sur l'amour et j'ai tué la chair ! Fou d'orgueil, je me suis roidi contre la vie ! Et seul sur cette Terre à l'Instinct asservie Je défiais l'Instinct avec un rire amer.

Partout, dans les salons, au théâtre, à l'église. Devant ces hommes froids, les plus grands, les plus fins. Et ces femmes aux yeux doux, jaloux ou hautains Dont on redorerait chastement l'âme exquise.

Je songeais : tous en sont venus là ! J'entendais Les râles de l'immonde accouplement des brutes ! Tant de fange pour un accès de trois minutes ! Hommes sovez corrects ! O femmes, minaudez !

Les Complaintes sont dédiées à M. Paul Bourget, dont à cette époque

Jules Laforgue, d'après le portrait Je Scarbinat.

l'intelligence n'avait pas encore failli et ne s'était pas prostituée à la « bonne cause » (i) :

En deuil d'un Moi-le-Magnifique Lançant de front les cent pur-sang De ses vingt ans tout hennissants, Je vogue, à jamais Innocent, Par les blancs parcs ésotériques De l'Armide métaphysique.

Dans les Lettres à sa sœur, on trouve se rapportant à ces complaintes le passage suivant :

« Je trouve stupide de faire la grosse voix et de jouer de l'éloquence. Aujourd'hui que je ne suis plus sceptique et que je m'emballe moins aisément et que, d'autre part, je possède ma langue d'une façon plus minutieuse, plus clownesque, j'écris de petits poèmes de fantaisie, n'ayant qu'un but : faire de l'original à tout prix. J'ai la ferme intention de publier tm tout petit volume (jolie édition, luxe typographique, écrin digne de mes bijoux littéraires ! titre : Quelques complaintes de la vie. Avec cette épigraphe tirée des Aveux :

Et devant la présence épouvantable, à mort, Je pense qu'aucun but ne vaut aucun effort.

« J'ai déjà une vingtaine de ces complaintes. Encore une douzaine et je porte mon manuscrit je sais où (2). »

Ce sont des déversements continuels d'ironies. Les rêves et la métaphysique sont moqués, bafoués. Il s'esclafife devant les individus qui « gonflés d'idéal » sirotent leur idylle. Les titres des diverses complaintes valent plus qu'une analyse : Complainte propitiatoire à

(i) M. Bourget, qui a publié d'abord d'excellentes études littéraires, — par faiblesse de tempérament, — a été bientôt la victime des salons et des « dames » dont il narra par la suite l'élégant adultère. Voici comment Jules Laforgue jugeait M. Bourget dans une lettre adressée à M. Ephrussi :

« Je suis heureux de ce que vous me dites de la gloire de Bourget. En laissant de de côté l'inévitable subjectivité de tous mes jugements, il y a longtemps que je pense et dis à qui veut l'entendre que si quelqu'un a du génie parmi nos poètes, c'est Bourget, au dessus de Sullj', de Coppée, de Richepin, etc.. Quant au critique, à part les maîtres bien assis, il est encore le plus pénétrant, avec quelque chose de plus qu'eux tous, son âme.

« J'ai souvent réfléchi à ce que pouvait être la gloire pour Bourget. Bourget a adoré la gloire furieusement, comme un Balzac, un Balzac au.v épaules frêles, sans le génie de la patience. Mais le public que nous avons, et l'art comme le respecte Bourget, ne lui donneront jamais que la gloire bourgeoise d'un Taine pour la foule, avec la gloire exquise d'un Tennyson singulier pour le public choisi... »

(2) Mélanges posthumes. Lettres à sa sœur.

l'Inconscient, Complainte-Placet de Faust fils, Complainte des Pianos qu'on entend dans les quartiers aisés, Complainte de l'Orgue de Barbarie, Complainte du fœtus du Poète, Complainte des Pubertés difficiles, Complainte de l'Ange incurable. Complainte des formalités nuptiales. Complainte des Blackboulés, Complainte du Vent qui s'ennuie la nuit. Complainte du roi de Thulé, Complainte du soir des Comices agricoles. Complainte de l'Epoux outragé, Complainte des débats mélancoliques et littéraires, etc.. Poésie, rigolades, ironies, pochades, agaceries, pleurs, rires, ricanements, bizaçreries, tout y est mêlé chaotiquement ; c'est ici que l'on perçoit la formation de la pensée, de la langue, de la prosodie de Laforgue ; on le voit donner de vigoureux coups de pied au conventionnel, ou poncif ; on sent l'effort de qui veut être personnel ; on voit le dépucelage d'un mâle littéraire : Ah ! le nombre écœurant de ces écrivassiers, poétaillons, rfrneurs qui toujours jusqu'à leur mort demeurent et demeureront puceaux !

C'est dans une de ces complaintes qu'est enchâssé ce fameux vers si moderne et que peuvent répéter tant et tant de charretées de gens : Ah! que la Vie est quotidienne...

Un couchant des Cosmogonies !

Ah ! que la Vie est quotidienne...

Et, du plus vrai qu'on se souvienne.

Comme on fut piètre et sans génie (i).

Dans ces complaintes aussi ce zut ! délicieux de gamin :

Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, Filons en costume, Présider là-haut !

Ma cervelle est morte.

Que le Christ l'emporte !

Béons à la Lune La bouche en zéro.

Cependant qu'ailleurs il conte en se riant l'histoire du roi de Thulé :

Il était un roi de Thulé,

Immaculé, Qui, loin des jupes et des choses, Pleurait sur la métempsychose Des lys en roses Et quel palais !

L'Imitation de Notre-Dame la Lune, c'est une nouvelle cascade

(i) Complainte sur certains ennuis.

d'ironies savoureuses, pittoresques, inédites et lunaires. Pour mettre sur pied ces poèmes, Laforgue s'est créé une langue étonnamment neuve et personnelle. \'oici quelque chose de bien moderne et traduit en des vers réguliers encore; mais que nous sommes loin du vers bourré d'émotion factice et suintant péniblement l'effort de Beaudelaire (i). Les pierrots se baladent, enfarinés, la face « imberbe au cold-

Ils sont de la secte du Blême,

Ils n'ont rien à voir avec Dieu,

Et sifflent : « Tout est pour le mieux

Dans la meilleur' des mi-carêmes ! »

Ces pierrots sont des gens blasés et toujours fort corrects.

Blancs enfants de chœur de la Lune, Et lunologues éminents Leur Eglise ouvre à tout venant, Claire d'ailleurs comme pas une...

Laforgue ressemble un peu à ces pierrots qui sont des clowns intellectuels ; il a leur aimable cynisme, leur sourire qui cache au vulgaire une fine et profonde sensibilité.

Le Concile féerique est une fantaisie assez déconcertante, mais riche d'humour. Quant aux Fleurs de bonne volonté, il est curieux de signaler ceci, que Jules Laforgue les avait presque terminées et avait fait choix d'un éditeur, lorsqu'il résolut, après réflexion, de reviser ce livre. Il mit plusieurs de ces poèmes en vers libres ; il ne fît en sorte que rejeter peu de chose, car depuis quelque temps il écrivait ses vers en dehors des règles, et usait de l'agaçant enjambement, lequel parviendrait déjà à lui seul, si besoin était, à légitimer le « vers-libre » . En voici un exemple :

La pièce II des Fleurs de bonne volonté : « Figurez-vous un peu », transformée totalement devient la pièce 'îX des Derniers J'^ers. Deux extraits des deux poèmes montreront le travail de revision de Laforgue.

Je m'enlève rien que d'y penser ! Quel baptême

De gloire intrinsèque, attirer un a Je vous aime » !...

Je t'aime ! comprend-on ? Pour moi, tu n'es plus comme Les autres; jusqu'ici, c'était des messieurs, l'Homme...

(i) Que ces mots ne soient pas acceptés à la lettre, comme une paraphrase de l'article fait d'incompréhension que signa il y a quelque temps, dans la Revue, M. Emile Faguet, de l'Académie française. Baudelaire fut un homme d'un goût plus que remarquable et avec une intelligence aiguë, une sûreté solide, il parla de toutes choses et en particulier des arts plastiques. Mais sa poésie qui a eu une influence indéniablement grande, est artificielle, voire morbide, faite d'analyse sèche et inexorable. Emotionnelle, lyrique, elle l'est peu. Mais de là à reprocher au poète des Fleurs du mal des images « d'une impropriété grossière » et à écrire : « Il est le poète aride de la banalité », il y a loin.

i^O PORTRAITS d'hier

Ta bouche me fait baisser les yeux ! et ton port Me transporte ! (et je m'en découvre des trésors...)

Et c'est ma destinée incurable et dernière D'épier un battement à moi de tes paupières...

A'oici ce que sont devenus ces vers après revision :

Oh ! Baptême !

Oh ! baptême de ma raison d'être !

Faire naitre un a Je t'aime » !...

Pour moi tu n'es pas comme les autres hommes :

Ils sont ces messieurs, toi tu viens des cieux.

Ta bouche me fait baisser les yeux

Et ton port me transporte

Et je m'en découvre des trésors !

Et je sais parfaitement que ma destinée se borne

(Oh ! j'y suis déjà bien habitué)

A te suivre jusqu'à ce que tu te retournes,

Et alors t'exprimer comment tu es !

Aussi dans l'édition des œuvres complètes, a-t-on donné Dcs- Fleurs de bonne volonté à titre de document. Un poème : Dimanches, mérite d'être cité intégralement, tant parce qu'il met à nu la <( manière » du poète, que parce qu'il décèle toutes les libertés prosodiques que s'octroyait le poète :

Oh ! ce piano, ce cher piano.

Qui jamais, jamais ne s'arrête, Oh ! ce piano qui geint là-haut Et qui s'entête sur ma tête !

Ce sont de sinistres polkas.

Et des romances pour concierge, Des exercices délicats.

Et La Prière d'une Vierge !

Fuir ? où aller, par ce printemps ?

Dehors, dimanche, rien à faire...

Et rien à fair' non plus dedans...

Oh ! rien à faire sur la Terre !...

Ohé, .jeune fille au piano !

Je sais que vous n'avez point d'âme !

Puis pas donner dans le panneau De la nostalgie de vos gammes...

Fatals bouquets de Souvenir.

Folles légendes décaties.

Assez ! assez ! vous voir venir.

Et mon âme est bientôt partie...

Vrai, un dimanche sons ciel gris,

Et je ne fais plus rien qui vaille,

Et le moindre orgue de Barbarie

(Le pauvre !) m'empoigne aux entrailles !

Et alors, je me sens trop fou !

Marié, je tuerais la bouche De ma mie ! et, à deux genoux, Je lui dirais ces mots bien louches :

« Mon cœur est trop, ah ! trop central ! Et toi, tu n'est que chair humaine ; Tu ne vas donc pas trouver mal Que je te fasse de la peine. »

Les DeiTiiers Vers marquent le dernier stade de l'évolution de Laforgue; son vers disloqué, déhanché est reconstitué en « verslibre ». D'après les quelques poèmes créés avec sa dernière et définitive technique, on peut affirmer que si la mort ne l'avait pas pris à la vie, le poète aurait bâti une œuvre sainement équilibrée et solide.

S'il se rencontre des passages déconcertants, tels celui-ci :

O géraniums diaphanes, guerroyeurs sortilèges.

Sacrilèges monomanes !

Emballages, dévergondages, douches ! O pressoirs

Des vendanges des grands soirs !

Layettes aux abois,

Thyrses au fond des bois !

Transfusions, représailles,

Relevailles, compresses et l'éternelle potion,

Angeliis ! n'en pouvoir plus

De débâcles nuptiales ! de débâcles nuptiales !...

il est d'autres passages où se retrouve l'ironie si personnelle du poète et moins dévergondée, et plus lucide :

O fanfares dans les soirs !

Ce sera barbare.

Ce sera sans espoir.

Et nous aurons beau la piétiner à l'envi,

Nous ne serons jamais plus cruels que la vie.

Qui fait qu'il est des animaux injustement rossés.

Et des femmes à jamais laides...

Que nul n'intercède.

Il faut tout casser.

Cette ironie fine, spontanée, délicieuse et la langue savoureusement

originale, se retrouvent dans Les Moralités légendaires et Les Deux- Pigeons, œuvres surtout qui ont été très profitablement lues et dépecées par des écrivassiers de tout ordre et de tout âge de l'Académie, académisables et autres...

Sa prose plus que ses poèmes atteste que Jules Laforgue fut un novateur certain et ferme. Il serait difficile, même avec la loupe d'un Faguet, de trouver dans l'œuvre entière des clichés et des phrases toutes piétés cueillies dans des formulaires. Il a employé les mots les plus usités, les plus quotidiens, mais les a recréés soit en leur donnant un sens nouveau, soit en les combinant d'une manière inédite.

Des écrivains qui se sont occupés de lui ont affirmé très arbitrairement et sans aucune preuve d'ailleurs que Jules Laforgue avait voulu réagir contre le lyrisme. M. André Beaunier notamment, un de ces affirmateurs, a même, à ce propos, énoncé des idées radicalement fausses. « Enfin — écrit-il (i) — tandis que certains critiquent veulent identifier le lyrisme et la poésie personnelle, on pourrait peut-être donner comme synonymes lyrisme et insincérité ». AI. Beaunier qui a étudié le romantisme assimile le lyrisme au lyrisme romantique, lequel fut presque toujours factice, et rutilant, clinquant, verroterie. Mais le lyrisme n'est point né avec le romantisme.

Et Verlaine qui fut admirable de sincérité et si humain est un grand lyrique. « Or, ajoute M. Beaunier, c'est au contraire le goût de Laforgue, d'être sincère incessamment et minutieusement ; c'est le goût de Laforgue, et, suivant les principes de son esthétique, c'est aussi la condition de son art, car tout ce qui s'écarte, même un peu, de l'intime vérité des choses est inexistant. » Mais oui, nom de Dieu ! Laforgue a toujours touché les fermes et robustes réalités ; s'i! s'adonna à quelques extravagances de style — des pirouettes de pierrot — jamais il ne « divagua » comme Stéphane Mallarmé et ses obscurs et pédants disciples. Laforgue a été sincère ; il a dit sans plus tout ce qu'il voyait, il fut un grand lyrique. Il fut un aigu visuel.

Laforgue a laissé des eaux-fortes qui prouvent sa maîtrise, une maîtrise solide affirmant un remarquable visuel. Voyez les couleurs qui s'embrument, mais fortes et nettes, de ce soir d'automne au Luxembourg.

« Un crépuscule frileux — les feuilles irrémédiablement brûlées de rouille semblaient s'être ramassées en tas pour se tenir au chaud.

« — les fines découpures des futaies squelettées par les brises noires et les averses éternelles.

« Le ciel au ras était or pâle, sanguinolences dans des plaques de

(i) André Be.\uxier : La Poésie Nouvelle (Mercure de France).

lilas morne et de violet sourd — vaste ceinture où se découpaient les lignes calmes des toitures à cheminées, puis des deux tours Saint- Sulpice. — Plus haut le ciel était jonquille anémique qui montait se fondre dans du laiteux voilé qui devenait le ciel bleu pâle, et ça et là des fouettages de nuages violâtres, lie de vin, aubergine. Tout était calme, sauf derrière des troncs entre deux basses échancrures de toits, une place rose laissée par l'agonie du soleil vaincu.

« Le bassin moiré d'or tendre, avec des futaies réfléchies, brisées.

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Dessin de Jules Laforgue.

était plein de mille frissons en marche toujours renouvelés, au milieu, dans la vasque soutenue de trois angelets, le jet d'eau était mort.

« Et l'espace était presque imperceptiblement rempli des rumeurs confuses des rues, voitures, un clic clac de fouet, une trompe de tramway, un aboiement de chien, impression de vie de cité lointaine.

« L'heure sonna à l'horloge du Luxembourg.

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« Ah ! le ciel en quelques minutes était devenu très curieux là-bas à gauche, — c'était de l'or comme un grand champ de blé où pleuvait comme une averse les hachures des nuages à ras d'horizon qu'un coup de bise égarée avait déchiquetés.

« Un tuyau d'usine fumassait mollement des paquets violâtres qui montaient, s'étiraient et se fondaient.

« En face, c'étaient donc là les dernières curiosités, les derniers jeux du couchant royal, mais derrière, c'était la nuit qui tombait, pleurait, estompant tout, les pâleurs des statues.

« Et le gaz crépita.

« Bon ! Voilà que le vent, assez aigre, ma foi, se levait... »

Et que dites-vous de cela, vous, là-bas, le critique d'art aveugle qui voulez réduire les grasses et plantureuses couleurs à de la vaine littérature. Que dites-vous donc de ce tableau sain et vivant tout simplement et qui ne se déclare pas « synthèse » ou « nature douée d'authenticité » ?

« Oui, errer dans une capitale, par un fin matin de lendemain de pluie. Aller regarder les visages de femmes, y déchiffrer la quotidienneté de leur existence et de leur destinée.

« Un pensionnat distingué passe; je le regarde passer, ô délices, orgies de berquinades bizarres, mélancolie dont les objets sont tirés à tant d'exemplaires qu'elle devient monotonie et débonnaire fatalisme.

a Quelle est cette rue de province aisée ? A une fenêtre, des rideaux, un piano travaille, réglé d'un métronome, cette éternelle valse de Chopin usée comme l'amour — ô délices poignantes, ô bon fatalisme f et l'on allume un cigare. Des platanes, — une bonne lavant des vitres, le tramway qui passe, — gare ! d'une porte-cochère, sort une calèche découverte avec deux dames en noir se gantant. Une petite fille qui boite et tient une orange.

« Et toutes ces fenêtres comme des yeux condamnées. Et l'on imagine l'ennui de la salle à manger à suspension en cuivre poli, la mesquinerie laborieuse du salon, l'immuable atmosphère de la chambre à coucher.

« A une fenêtre, là-haut, une cage à serins.

« A une autre de mansarde aussi, accoudé, un jeune homme regardant avec la conscience du terme payé.

a Deux bonnes se rencontrent et causent, les bébés regardent par dessus l'épaule, pendant cet arrêt forcé, un chien sans but.

« La. surprise de trouver son nom fixé à une enseigne de boutique et de bâtir des romans antédiluviens là-dessus. »

Laforgue, faut-il le rappeler, fut avec Félix Fénéon un des tout premiers qui connurent, aimèrent et magnifièrent les peintres impressionnistes qui devaient d'abord recueillir le dédain et le stupide ricanement des bourgeois et des gâcheurs de toile et représenter ensuite triomphalement la France dans tous les musées d'Europe.

Laforgue ne catalogua pas, ne vaticina point. Il n',envahit pas les ateliers pour donner des conseils habillés de paraphrases arrogantes et vaines. Bonnement, son émotion spontanée et forte devant des œuvres pathétiques, devant des couleurs en fête, il la transcrivit, la traduisit et l'amplifia.

En tête des notes sur l'Impressionnisme qui ont pris place dans les Mélanges posthumes, on lit avec joie ces paroles vraies, dictées strictement par l'observation studieuse :

« Etant admis que, si l'œuvre picturale relève du cerveau, de l'âme, elle ne le fait qu'au moyen de l'œil et que l'œil est donc d'abord tout comme l'oreille en musique, l'Impressionniste est un peintre moderniste qui, doué d'une sensibilité d'œil hors du commun, oubliant les tableaux amassés par les siècles dans les musées, oubliant l'éducation optique de l'école (dessin et perspective, coloris), â force de vivre et de voir franchement et primitivement dans les spectacles lumineux, en plein air, c'est-à-dire hors de l'atelier éclairé à quarante-cinq degrés, — que ce soit la rue, la campagne, les intérieurs, — est parvenu à se refaire un œil naturel, à voir naturellement et à peindre naïvement, comme il voit. »

Et il montre l'idiotie du « beau absolu » et du « goût absolu ». Il montre surtout les trois évolutions du dessin, de la perspective et de l'éclairage d'atelier, dans la peinture « impressionniste » : les vibrations et les contrastes de la couleur remplaçant le dessin, la perspective naturelle des vibrations et des contrastes de ces couleurs supprimant la perspective théorique, enfin l'éclairage d'atelier remplacé par le plein air, — bref, le tableau inspiré directement par la nature et composé sans l'aide des recettes apprises à l'Ecole des Beaux-Arts ou chez M. Matisse.

Et comme corollaire : « L'état le plus favorable à la liberté de cette évolution est la suppression des écoles, des jurés, des médailles, ces meubles enfantins, du patronage de l'Etat, du parasitisme des critiques d'art sans œil, le dilettantisme nihiliste, l'anarchie ouverte à toutes les influences, telle qu'elle règne parmi les artistes français en ce moment... »

Et cette déclaration précise que j 'épingle dans ses « notes d'esthétique » : « De la peinture sans spasme de l'œil, c'est, pour moi, de

l'amour platonique, céladonique, châtré — un amour non localisé. » On la peut confronter avec cet aveu ferme de Zola : « Ce que je cherche dans un tableau, c'est un homme et non pas un tableau », identique au verset où Walt Whitman dit que derrière les signes matériels apparaît un homme.

AJussi, dans ses comptes rendus des Salons, — non exempts d'erreurs, de maladresses — c'est inévitable — ne ménage-t-il pas ceux qui galvaudent les couleurs — tel un Robert Fleury (aujourd'hui, ce serait ou M. Henri Martin ou M. Le Sidaner) : « La toile de Robert Fleury, — de quoi avachir le sentiment de toute une génération, — c'est crapuleux et coifïeur et d'une lâcheté qui vous gagne. »

Les réflexions ingénieuses, spirituelles, toujours savoureuses, — et presque toujours justes, — il les faisait aussi bien sur des sensations ou des objets courants. N'est-elle pas rigoureusement notée, cette impression du crépuscule, sous le titre : Mélancolie atavique au crépuscule? « Ce sentiment de mélancolie qui nous prend au crépuscule, surtout en pleins champs, c'est-à-dire avec pas sous les yeux et à nos côtés, les bruits rassurants de la ville, de la tribu sociale.

(( L'atavisme de ce sentiment qui fut le plus fort, de l'homme primitif, notre ancêtre, le sentiment de faiblesse devant le jour qui s'en va, de l'être nu qui a traqué et a été traqué tout le jour, et que l'obscurité épeure et envisionne. »

Ah ! la joie de goiiter le repos du lit qu'il a perdue et qu'il regrette et qu'il énonce ainsi :

« Heureux ceux qui jouissent du lit, qui peuvent abandonner leur corps éreinté dans la fraîcheur des draps, qui dorment, qui rêvent éveillés des rêves d'amour, de gloire, de fortune, de vengeance. Mais celui qui est seul, qui souffre, qui songe à la mort, bourrelé d'angoisse ! — et qui se lève à deux heures, qui s'en va par les rues aux maisons endormies, sur les quais, sur les ponts, qui pleure dans la Seine et qui fait se retourner les débauchés aux blêmes paupières lourdes ! Heureux qui peut jouir de son lit ! »

Comment a-t-on pu le classer parmi les décadents et symbolistes, ce poète amoureux des couleurs et de la vie, ce chantre sincère et clair — lui qui disait de la vie :

« La vie, la vie et encore rien que la vie, c'est-à-dire le nouveau ! Faites de la vie vivant telle quelle et laissez le reste, vous êtes snr de ne pas vous tromper... Faites de la vie, faites de tout, et vous serez dans le vrai, dans la divine imperfection douloureuse, mais touffue et incohérente, de la créature éphémère. »

Aussi Laforgue — dont l'œuvre, à un point de vue strictement, étroitement littéraire, est incontestablement large et profonde — est-il un des maîtres vers qui doit se tourner la jeunesse poétique d'aujourd'hui. S'il joua un rôle dans l'histoire littéraire de la dernière portion du dix-neuvième siècle. — et eu égard à cela on doit l'honorer déjà grandement, — son œuvre, encore qu'assez mince et riche déjà de

Dessïn de Jules Laforgue.

réalisations, est en dehors des cénacles, des écoles. Elle est forte et durable. Elle a été créée par un homme, par un sincère, par un lyrique et par un visuel. Elle déborde de sensibilité et d'intelligence et elle est de celles qui raniment les flammes moribondes de l'enthousiasme.

Il n'est point nécessaire qu'un comité se forme pour élever un

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monument à Laforgue, car tous ceux qui l'aiment ont déjà élevé au plus large de leur cœur une pierre haute et simple que n'ont pas besoin de voir les vains curieux de décors de maçonnerie et de fioritures.

Les écrits de Laforgue : la protestation incessamment brandie contre les faux-prophètes, les rhéteurs et les bénisseurs qui, impudemment, se réclament de la nature et des artistes fervents et probes qu'ils veulent annexer à leur rachitique médiocrité. '

Henri Guilbeaux.

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