‹ Guy de MaupassantChapitre 7 sur 12 · L. FiAUX: Louis Blanc · texte numérisé non relu

L. FiAUX: Louis Blanc

Barbon: Louis Blanc (1882).

Wyrouboff: Louis Blanc et Gambeita (1883).

E. CouRMEAux : Louis Blanc (1884).

G. Cahen; Louis Blanc et la Commission du Luxembourg (1897).

J. Tchernoff: Louis Blanc (1904).

A consulter :

P.-J. Proudhon: Les Confessions d'un RcvoluHonnairc (1849). L. Reybaud : Réformateurs et Socialistes :

— Les Murailles Révolutionnaires de 1848.

E. Thomas: Histoire des Ateliers nationaux. A. Baudrillart: Publicistcs modernes (1862). Daniel Stern : Histoire de la Révolution de 1848. A. Vermorel: Les Hommes de 1848.

Ferragus (L. Ulbach) : Nos Contemporains (1870). C. Pelletan: Le Théâtre de Versailles (1875). Charles Hugo: Les Hommes de l'E.x-il (1875), A. Rang: De Bordeaux à Versailles (1877). E. Pailleron: Discours de réception à l'Académie Française (i

l''i 5 l911 Le Gérant : Ernest Reynaud.

William MORRIS

Par Georges VIDALENC

William Morris.

Photo Elliott et Fry, London.

Portraits d'hier

William Morris

Bien que l'œuvre et l'influence de William INIorris aient été considérables, que sa prodigieuse activité se soit dépensée en vingt œuvres diverses dont chacune eût été suffisante pour remplir une vie ordinaire, il est presque inconnu des Français, qui sont en général fort peu curieux de ce qui se passe au delà des frontières.

Peu de personnalités furent cependant aussi puissantes et aussi originales que la sienne, qui rappelait, en plein dix-neuvième siècle, les types vigoureux et dominateurs des grands artistes de la Renaissance, passant d'un art à l'autre avec enthousiasme, devenant partout des maîtres et produisant partout des chefs-d'œuvre. Ce n'est point écraser William Morris que de rappeler à propos de lui le souvenir de Michel-Ange ou de Léonard de Vinci ; il eut comme ces héroïques lutteurs l'ardent amour de la beauté ou de la vérité ; comme les leurs sa vie fut une lutte joyeuse et féconde dans laquelle il se dépensa sans compter. Qu'on l'étudié comme artiste, comme poète, ou comme socialiste, toujours nous retrouvons la même ardeur communicative, la même profonde sympathie pour tout ce qui est humain. William Morris est à nos yeux un des types les plus beaux et les plus purs d'humanité, en même temps qu'une nature d'artiste étonnamment riche.

Que ses efforts soient aujourd'hui oubliés ou dépassés, il n'importe ! Son exemple et son œuvre furent féconds et ne doivent pas être oubliés, car il fut un merveilleux entraîneur d'hommes, un créateur de vie et de joie dont l'influence bienfaisante se fit sentir sur toute sa génération ; un de ceux qui prêchèrent, dans notre brutale civilisation de grande industrie, de capitalisme et d'alcoolisme l'évangile nouveau de beauté et de pitié. Il en est de plus grands, peut-être, il n'en est pas de plus sympathiques.

WILLIAM MORRIS Ijl

Son éducation, sa formation

William ^^lorris naquit le 24 mars 1834 à W'althamstow, on loin de Londres. Ses ascendants connus n'avaient rien de remarquable et furent très probablement de bons bourgeois plus préoccupés de gagner de l'argent que de se consacrer à l'art. Son père était agent de change et se rendait chaque matin à Londres ix)ur ses affaires, il y amassa une très grosse fortune.

L'enfance de WiUiam IMorris n'eut rien d'extraordinaire; ce fut l'enfance heureuse des enfants riches qui grandissent entourés de . soins et pour lesquels on dépense sans compter. Pour les plaisirs et l'éducation de son fils, l'agent de change n'épargna rien; le jeune William eut de beaux jouets comme il eut de bons maitres. Sans montrer les étonnantes dispositions que l'on relève, parfois un peu complaisamment, chez de jeunes prodiges, l'enfant était déjà un caractère assez original, d'une exubérance vigoureuse qui lui faisait faire de longues excursions en forêt, et d'une sensibilité profonde tout imprégnée de poésie, capable déjà de comprendre et de sentir la beauté de la nature ou la beauté des œuvres d'art. Ses courses nombreuses dans la forêt d'Epping (voisine de la demeure de ses parents) l'accoutumèrent à goiiter la majesté, la paix profonde et le mystère des grands bois, comme elles l'habituèrent à découvrir et à observer la vie multiple si riche des animaux et des plantes.

L^ne visite qu'il fit avec son père à la cathédrale de Cantorbéry, bien qu'il n'eût que huit ans. développa en lui une véritable passion pour l'architecture, et toute sa vie il conserva l'idée que l'architecture était « l'art » par excellence.

Dès maintenant nous connaissons les deux grandes admirations de William A'Iorris : la nature et l'architecture. Toute sa vie nous le verrons attentif à comprendre la beauté d'un site ou d'un monument, les associant dans une commune admiration, les expliquant, les vivifiant l'un par l'autre, ce qui empêchera son art de tomber dans le convenu, dans le poncif académique. A la nature il emprunta ses motifs de décoration ilorale, la richesse de ses coloris ; à l'architecture (gothique surtout) il emprunta la belle ordonnance et l'harmonie de ses compositions.

Auprès de ces deux grandes admirations, ses études classiques disparaissent quelque peu. Il fut un élève quelconque, médiocrement discipliné et appliqué, grand liseur de livres défendus ou tout au moins peu utiles pour ses études immédiates : romans de W^alter Scott ou traités d'archéologie.

En 1853, il vint continuer ses études à l'Université d'Oxford. On raconte que lors d'un examen préparatoire il se trouva placé à côté

d'un jeune homme qui allait devenir plus tard un très grand peintre: Edward Burne-Jones ; cette rencontre fortuite détermina peut-être une des plus admirables amitiés que l'humanité ait connues, la collaboration des deux artistes devant plus tard nous donner des chefsd'œuvre comme les vitraux de la cathédrale de Salisburj- ou les tapisseries de Stanmore Hall.

Morris a alors 19 ans ; c'est un original ressemblant assez peu au type classique de l'Anglais popularisé chez nous par la caricature ou la chanson: grand, solidement bâti, le visage ouvert, avec une chevelure abondante et toujours en désordre, plein d'entrain et de gaieté, il avait des habitudes qui contrastaient singulièrement avec celles de la plupart de ses condisciples : cérémonieux « gentlemen » déjà soucieux de la « respectabilité ». Par exemple, il dédaignait foot-ball et cricket, méprisait les soirées mondaines, et il ne se dérangea même pas pour aller voir passer le cortège lors des funérailles du duc de "Wellington. Par contre, il était grand marcheur, faisait volontiers plusieurs lieues à pied pour aller admirer un beau paysage ou une belle ruine, — comme tous les jeunes gens de sa génération il lisait beaucoup les poètes : Byron, Tennyson surtout, qu'il adorait ; comme beaucoup d'entre eux il était tourmenté de scrupules religieux, plein d'une ardeur mystique qui lui faisait rêver de se dévouer au salut de l'humanité. En 1854. il faillit embrasser le catholicisme et songea même à se retirer dans un monastère avec son ami Burne Jones.

Il se mit un jour à écrire des poèmes que ses amis déclarèrent admirables, et qui l'étaient en efifet, et sans être le moins du monde étonné il s'écria : « Eh bien, si c'est cela la poésie, c'est très facile à faire, » et continua à écrire. Avec quelques amis, il fonda une petite revue, Oxford and Cambridge Magasine et y collabora régulièrement et abondamment. La revue eut l'existence éphémère des publications de ce genre, mais Morris y prit conscience de sa valeur littéraire, et déjà nous pouvons observer chez lui cette ardeur inlassable qui lui faisait mener de front plusieurs travaux et accomplir, comme en se jouant, l'ouvrage de plusieurs hommes.

En 1854 et 1855, pendant les vacances, il visita le nord de la France et la Belgique ; il s'attarda longtemps à admirer nos vieilles cathédrales : d'Amiens, de Beauvais, de Paris, de Chartres, de Rouen, appréciant de plus en plus le génie gothiciue et racontant ses impressions en d'enthousiastes lettres à son ami Price: « Nous avons vu neuf cathédrales et vingt-quatre églises splendides, quelques-unes surpassant des cathédrales anglaises de premier ordre. » C'est au retour de ce voyage qu'un soir, errant sur les quais du Havre, ]Morris et Burne Jones renoncèrent à devenir prêtres comme ils l'avaient un moment projeté. Ils abandonnèrent aussi l'idée de la retraite dans un couvent, mais se promirent de rester amis, liés d'une fraternité mystique, et

de travailler de concert à régénérer le monde en y ramenant un peu plus de beauté. Burne Jones devait devenir peintre, Morris architecte et tous deux, par leur exemple, prêcheraient l'Evangile de la Beauté suivant les idées de leur maitre Ruskin.

Il est bien évident que l'enseignement reçu à Oxford ne fut pour rien dans ces déterminations et on ne saurait s'en étonner. Les doctrines un peu sèches et étroites qu'on y enseignait, l'idéal conventionnel du gentleman bon latiniste et adroit au cricket ne pouvaient convenir à une nature ardente et généreuse comme celle de William Morris. Seules, la ville et les bibliothèques eurent quelque influence sur lui ; il aimait à s'attarder auprès des vieux collèges si riches de souvenirs, à rêver dans les chapelles flamboyantes, à errer aux cloîtres gothiques, comme il aimait à feuilleter les manuscrits enluminés de la Bibliothèque Bodléienne. Tout un riche passé d'art revivait pour lui en la ville calme, aux collèges dissimulant leurs gables et leurs pinacles sous le lierre, et de plus en plus il s'affirmait amoureux d'art et de liberté, sans souci aucun du a cant » puritain ou des coutumes mondaines.

En 1885, il quittera l'université et entrera dans les bureaux de l'architecte Street. Mais entre temps il avait fait la connaissance du grand peintre Rossetti et sur ses indications il s'était mis à dessiner et à peindre. Pendant quelques mois, il mena une existence de labeur acharné, travaillant à ses plans dans la journée et ensuite consacrant six heures à ses études de peinture. Un nouveau voyage en Belgique, durant lequel il s'enthousiasma pour les primitifs Flamands, le décida à se consacrer uniquement à la peinture. C'est au retour de ce voyage qu'il adopta comme devise la devise à la fois si fière et modeste de Jean Van Eyck : « Si je puis. »

Dès maintenant, nous avons affaire à un artiste en pleine possession de son talent; ses productions pourront être critiquées, elles ne seront jamais à dédaigner. Au sortir d'Oxford, Morris a commencé de laisser pousser sa barbe, que les étudiants n'avaient pas le droit de porter alors, et ce fut en quelque sorte le symbole de son affranchissement de l'éducation traditionnelle et sans vie de la fameuse Université. Il avait lu beaucoup mais son cerveau n'était point livresque, et il conservait assez de fraîcheur d'esprit pour s'émouvoir aux beautés de la nature et aux souffrances humaines.

William Morris poète

Nous avons rappelé avec quelle facilité William Morris s'était mis à écrire des vers. Un de ses amis, Dixon. nous raconte : « Pendant cinq ou six mois, il vint chez moi presque chaque jour, apportant chaque fois un nouveau poème. » Il composait avec une facilité extrême.

134 PORTRAITS DHIER

trop grande peut-être, et durant toute sa vie il fut absolument incapable de corriger ou retoucher un poème ; il préférait en écrire un autre. Suivant une comparaison souvent faite, il écrivait ses vers comme un ouvrier tisse une tapisserie ; c'était pour lui une simple question de métier; cela explique qu'il ait pu composer une fois sept cents vers dans une seule journée. Dans sa pensée d'ailleurs, poésie et tapisserie étaient deux arts qui s'alliaient parfaitement; une fois l'idée ou le dessin trouvés (et c'était un jeu pour son imagination extrêmement riche et variée), il n'y avait plus qu'à l'exécuter mécaniquement en quelque sorte, à écrire les vers ou à passer les fils. Il écrit : « Si un homme ne peut pas composer un poème épique en même temps qu'il est en train de tisser une tapisserie, il vaut mieux qu'il cesse, car il ne fera jamais rien. »

Aussi ne devons-nous pas nous étonner si de doctes critiques ont relevé dans les poèmes de Morris des longueurs et des incorrections; il n'en reste pas moins qu'il fut un vrai et grand poète. Qu'importent quelques incorrections s'il a pu peindre de merveilleux paysages et évoquer toute la richesse de sentiments de l'âme humaine.

Ses premiers travaux littéraires furent des contributions à ï Oxford and Cambridge Magasine, auquel il donna des poèmes et des articles de critique. En 1858, il publia son premier recueil de vers, La défense de Genièvre. L'inspiration n'en est pas encore des plus originales; évidemment Morris a été très influencé par Tennyson, mais il fait déjà preuve de qualités personnelles. Le poète Swinburne a loué « la passion, l'émotion profonde, la vérité de ces poèmes » et Mr. Alfred Noyés (i), biographe autorisé de William Morris en matière littéraire, a montré que dès cette époque le poète avait une connaissance parfaite de la langue et une maîtrise absolue de sa technique, qu'il excellait à donner à ses poèmes le rythme le plus propre à en mieux dégager l'idée ou le sentiment. La Défense de Genièvre n'est certes pas un chef-d'œuvre, mais elle fait prévoir un grand poète et certains poèmes comme La veille de Crécy sont de toute beauté ; en voici un fragment :

De l'or sur sa tête et de l'or à ses pieds, De l'or où les bords de sa mante se rejoignent, Une ceinture dorée autour de ma douce; Ah ! qu'elle est belle la IMarguerite !

Les suivantes de Marguerite sont belles à voir, Habillées de neuf et d'agréable façon.

La chevelure de Marguerite descend jusqu'à ses genoux. Ah ! qu'elle est belle la Marguerite !

(i) Alf. Noyés, William Morris, dans la collection « English men of Letters ».

Si j'étais riche j'embrasserais ses pieds,

J'embrasserais la place où les bords de sa mante se rejoignent Et la ceinture dorée autour de ma belle. Ah ! qu'elle est belle la Marguerite !

Hélas ! Je n'ai jamais touché sa main, Et quand l'arrière-ban s'en va à travers le pays. Six guerriers seulement se groupent sous mon pennon. Ah ! qu'elle est belle la Marguerite !

Pendant plusieurs années Morris délaissa la poésie. Les soins de son mariage avec Miss Jane Burden et surtout la fondation de la' fameuse raison sociale « Morris et O^ » (que nous étudierons dans le chapitre suivant) l'empêchèrent de rien publier. Mais quand, avec la prospérité toujours croissante de cette entreprise, pour suffire aux commandes de plus en plus nombreuses il dut quitter sa résidence chérie d'Upton et se fixer à Londres, il occupa chaque jour le temps qu'il passait en chemin de fer entre Lpton et Londres et recommença d'écrire.

En 1868, il publia La vie et la mort de Jason. Contrairement à la Défense de Genièvre l'ouvrage fut accueilli avec tant d'enthousiasme qu'une deuxième édition en dut être presque immédiatement tirée et que le nom de William Morris devint célèbre.

C'est une œuvre très persormelle et délicieuse. Alorris y évoque une antiquité pittoresque selon son rêve, une ville de Troie telle que pouvaient apparaître les villes de Bruges ou de Gand au Aloyen Age, lors de la réception de quelque puissant seigneur ou de quelque noble daine, alors que de riches tapisseries tendaient les rues, que les bannières flottaient au vent, que les beffrois carillonnaient et que le peuple en liesse criait « \'ivat ! » « Noël ! » et « Largesse ! » Ce n'est sans doute pas là l'antiquité telle que la révélèrent de récents travaux d'archéologues ou d'érudits. mais Morris n'en a cure.

On a pu, à propos de ce poème, rappeler les noms de Chaucer et de Shakespeare ; car Morris nous transporte dans un monde enchanté et gracieux comme celui de Cymbeline ou du Songe d'une nuit d'été; et il conserve toutes les qualités du parfait conteur qu'était Chaucer. L'histoire de Jason est une histoire irréelle, mais qui poun^aît être vraie et qui nous semble telle tant elle est contée avec simplicité, tout en conservant la poésie mystérieuse et mélancolique de la légende primitive.

Voici par exemple un court fragment montrant quelle poésie profonde, à la fois mélancolique et passionnée, Morris a su mettre dans le personnage de Médée. Elle fuit avec Jason et soudain s'arrête :

O mon amour ! retourne-toi...

Le palais de mon père se dessine sous les étoiles.

Songe à tous ces hommes vieillis dans les guerres

Qui obéissent à mes ordres; songe à tous les plaisirs dont je jouis,

A toutes les femmes attentives à épargner

Toute fatigue et tout souci à ma vie ;

Pense combien est douce la coupe où j'ai coutume de boire

Et comme je la brise sur le sol, pour toi.

Le jour où tu seras las de moi

Je souhaite que tu puisses un peu penser à cela,

Et qu'au milieu de nouveaux baisers que tu auras trouvés

Et dans l'ivresse du bonheur [autrefois,

De posséder quelque chose de plus doux que ce qui te charmait

Tu te rappelles un peu cette nuit de merveille,

Ce lieu silencieux éclairé par les étoiles

Et ces deux amoureux debout face à face...

Voici encore l'adieu de Médée à Jason lorsqu'elle apprend que, lassé d'elle, il songe à l'abandonner:

. . . Tu sais cependant les mots que je murmurais cette nuit-là. . .

Tu ne peux jamais l'oublier.

Cette nuit heureuse entre toutes les nuits...

Et cependant!... Pourquoi ces éternels discours?

Pour que tu me haïsses davantage, moi qui te suis déjà une gêne

Depuis que je suis devenue une douleur au milieu de tes plaisirs.

Sois heureux ! car tu n'entendras jamais plus ma voix.

Et avec un mot ma lettre est faite

Jason je t'aime! oui je t'aime toi seul!

Et il y a dans tout ce poème une double attirance, celle du décor, féerique et charmant comme celui des fantaisies de Shaskespeare, et celle de personnages profondément humains qui vivent, qui aiment, qui souffrent et qui meurent. Nous sommes déjà bien loin de la Défense de Genièvre ; c'est toujours le même choix de poétiques et gracieuses légendes, mais le poème de Jason nous révèle une connaissance plus grande de la nature humaine, une psychologie plus pénétrante et peut-être pourrait-on déjà découvrir quelques traits qui font prévoir le militant, le socialiste. ]\Torris parle quelque part « du filet enfumé du labeur qui ne donne pas de joie )> ; il rêve déjà d'un

Londres petit, blanc et propre.

Bordant de ses jardins verts la claire Tamise.

C'est le paysage riant qu'il décrira plus tard dans ses Nouvelles de nulle part.

Primitivement le poème de Jason n'était dans la pensée de Morris

qu'un épisode d'un recueil plus important : Le Paradis Terrestre, mais l'importance du poème lui valut d'être publié seul.

Entre 1865 et 1870, William Morris écrivit et publia Le Paradis Terrestre, c'est-à-dire plus de quarante mille vers, en même temps qu'il continuait à diriger la firme Morris et C*^ et qu'il étudiait l'islandais pour lire les vieilles sagas dans le texte. L'œuvre est colossale, c'est une succession de poèmes brillants et légendaires réunis par un lien factice comme celui du Décaméron de Boccace. Des aventuriers

La uiaison de William Morris.

du Moyen Age, pour échapper à la peste noire, ont frété un navire et s'en sont allés au gré des vents sur l'Atlantique. Dans de lointains pays ils découvrent une île sans nom, habitée par des Grecs descendants de voyageurs grecs d'autrefois, qui se sont établis là et y ont perpétué les traditions de l'ancienne Grèce. Les aventuriers appartiennent à toutes les nations : Scandinave, germanique, bretonne e, tous vont se mettre à raconter de merveilleux récits retraçant la vie légendaire de leur pays. Et selon Xoyes cette suite de légendes peut se comparer aux suites de tapisseries aux couleurs brillantes qu'on étalait jadis sur les murailles des salles aux jours de fêtes (i). De même que pour ses tapisseries, ]\Iorris obtenait des coloris splen-

(i) Des 24 récits, 12 tirent leur origine de la mythologie grecque et 12 proviennent de la mythologie Scandinave ou de légendes médiévales.

138 PORTRAITS d'hier

dides que nul autre ne pouvait obtenir, de même il a prodigué dans ces poèmes un coloris vif et délicat à la fois; telle description a la chaleur de tons d'un paysage oriental ; telle plainte mélancolique a la tristesse douce des paysages embrumés du Xord.

Le plus pathétique peut-être des récits : Les Amoureux de Gudrun est tiré d'une saga islandaise. Kiartan et Bodli sont frères d'armes et ont en maintes batailles vaillamment combattu côte à côte. Kiartan a épousé la belle Gudrun, que Bodli aime aussi sans oser l'avouer. Or, dans un voyage en Norvège, Kiartan tombe amoureux de la fille du roi ; il oublie Gudrun et Bodli revient seul. Après avoir longtemps attendu il pense que Kiartan ne reviendra jamais plus et comme il aime passionnément Gudrun, il l'épouse. Mais Kiartan revient peu après et dans l'âme de Bodli se lève un terrible combat entre son amour ardent pour Gudrun et son fraternel amour pour son ami. Il cherche à mourir, mais dans son duel avec Kiartan c'est celuici qui est tué par accident. Gudrun apprend la fatale nouvelle :

Elle tomba en arrière et demeura

Tout en désordre sur le Ht, sa chevelure éparse

Çà et là sur son corps blanc.

Et comme il [Bodli] la contemplait il vit qu'elle pleurait.

Une passion sauvage embrasa son cœur;

Deux fois il étendit les bras pour étreindre [tourna la tête

Celle qui était à la fois sa malédiction et sa joie; deux fois il

Vers la porte qui conduisait au hall.

Alors, avec un grand cri, il s'abattit sur elle

Et, sanglotant, la pressa contre sa poitrine bardée de fer.

Il appuyait ses lèvres sur les lèvres serrées de Gudrun,

Il gémissait sur ces joues ruisselantes, baisait ces yeux

Qui ne le reconnaissaient point. . .

Et elle ne le reconnaissait pas. ses bras retombaient

Loin de lui ; sa bouche close, son regard fixe

N'étaient pas pour lui. Elle ne le fuyait pas.

Elle ne se détournait pas pour le maudire ou le bénir.

Le Paradis Terrestre est certainement l'œuvre maîtresse de William Morris en poésie. Selon Noyés, il nous produit l'efïet « d'un immortel palais d'art aux tranquilles galeries dorées, tendues de tapisseries et de rêves éternels, dans lesquelles passe perpétuellement la procession des plaisirs, des douleurs et des terreurs des hommes ». C'est un cycle admirable de légendes, en même temps qu'une épopée profondément humaine.

La publication de ces poèmes n'empêchait pas William Morris de se livrer à d'autres études. Son inlassable activité, sa robuste constitution lui permettaient de mener à bien des travaux que deux ou trois

WTLLIAM MORRIS I39

hommes ordinaires auraient à peine pu faire. C'est à cette époque qu'en collaboration avec Mr Eric Afagnusson il commence à donner des traductions de sagas.

En 1871 il fit un voyage en Islande avec quelques amis. L'Islande n'était pas alors un lieu d'excursion cher aux touristes ; il n'y avait pas de chemins de fer et guère de routes, on voyageait à cheval, emportant avec soi tentes et provisions. Tous ces obstacles n'étaient pas pour arrêter W. Morris et ses compagnons ; leur caravane, dédaigneuse des geysers devant lesquels s'extasient les habituels touriste^:. parcourut surtout les lieux dans lesquels se déroulèrent jadis les grandes actions héroïques de la mythologie Scandinave. Morris voulut connaître les endroits où Sigurd, Brunnhilde. Gudrun étaient nés, où ils avaient souffert, où ils étaient morts; il s'attarda en des paysages désolés et grandioses, d'une majestueuse tristesse et qui laissent dans l'âme une terreur sacrée. I! s'en souviendra plus tard dans ses poèmes.

En 1873, il fit un deuxième voyage en Islande, il y retrouva les mêmes paysages tragiques, les mêmes impressions poignantes rendues plus mélancoliques encore par l'idée qu'il voyait peut-être ce pays pour la dernière fcjs.

Dans l'année 1875 il trouva moyen de publier un volume de traductions de légendes Scandinaves, une traduction de l'Enéide de Virgik et de terminer Sigurd le Volsung, celui de ses poèmes qu'il préférait et auquel il avait consacré le plus d'efforts et de soins ; tout cela d'ailleurs sans interrompre le prodigieux travail qu'il fournissait comme directeur et principal dessinateur de la firme « Morris et C«)).

Le poème de Sigurd fut accueilli sans enthousiasme, mais Morris n'était pas homme à s'inquiéter de la froideur du pubhc. Bien que l'œuvre contienne des longueurs et des obscurités, elle n'en est pas moins le plus beau poème épique de la langue anglaise. Morris se trouvait à l'aise dans cette atmosphère de légendes, parmi ces héros valeureux et bons, puissants et secourables, qui savaient également bien entreprendre d'héroïques luttes contre les puissances mauvaises ou souffrir silencieusement la douleur et la mort, et qui plaçaient auvlessus de tout l'amour et l'honneur.

Brunnhilde, après la mort de son époux Sigurd se tuera. Elle demande à être enterrée auprès de lui :

... Et elle dit :

Te t'adresse nne prière, le dernier mot que je prononce dans ce monde :

C'est que tu me mènes vers Sigurd, vers la main que ma main chercherait.

Le bûcher pour les morts est achevé, il se dresse sur la plaine.

Il est élevé pour le meilleur Auxiliaire de la Terre et il y a place pour deux.

Vous avez suspendu les boucliers autour et déployé les tentures.

Etendez-moi auprès de Sigurd, ma tête auprès de la sienne.

Mais avant de nous laisser dormir, tirez son glaive du fourreau

Et placez cette lame qui effraya la mort

Entre Sigurd et moi, comme elle l'était il y a longtemps.

Quand nous reposions seuls tous deux sur un lit; [rière?

Et quand les flammes monteront, comment pourrais-je être laissée der-

Comment la route qu'il a foulée pourrait-elle être dure à mes pieds?

Comment les portes du Walhall pourraient-elles

Se refermer sur les talons de Sigurd si je suis mon roi?. . .

En 1877, on offrit à William Morris la succession de Matthew Arnold comme professeur de poésie à l'Université d'Oxford. C'était un honneur envié que beaucoup briguaient. Morris refusa, doutant s'il y avait lieu d'instituer un professorat pour enseigner « ce qui était absolument incommunicable » et sentant surtout qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour remplir ce poste. Evidemment sa personne et son enseignement eussent fort étonné les autorités d'Oxford.

Il commence à se mêler de plus en plus à la vie politique et sociale du pays ; c'est une époque de labeur intense que les années qui vont suivre mais dans lesquelles le militant socialiste tient plus de place que le poète. Morris se lança dans la bataille avec sa fougue coutumière, il conférencia beaucoup sur l'art et le socialisme (nous retrouverons ses enseignements dans le chapitre suivant), il présida des meetings en plein air et rédigea des brochures de propagande ou même des ouvrages théoriques comme Le Rêve de John Bull en 1888 ; la petite comédie de Nupkins éveillé, dans laquelle il décrit spirituellement ce qui se passerait au lendemain de la révolution sociale si les prolétaires prenaient vraiment le pouvoir; les N^ouvelles de nulle part (1890), dans lesquelles il essaye de donner l'idée de ce que sera la société future (i) ; et Le Socialisme, son développement, son expansion. (En collaboration avec Mr Ernest Belfort Bax. 1893.)

Nous reparlerons de tous ces ouvrages en étudiant William Morris socialiste; le seul à retenir ici c'est les Nouvelles de ntdle part, où Morris a déployé tous les trésors de sa riche imagination de poète, dans l'évocation des campagnes vertes et des populations joyeuses succédant aux villes enfumées et au troupeau humain abâtardi par l'usine et le cabaret. '

C'est aussi durant ces années de combat qu'il écrivit ses Chants pour Socialistes, dont quelques-uns, comme Le Jour vient, sont de toute beauté. C'est à cette époque aussi qu'il traduisit L'Odyssée.

Après sa séparation d'avec la Fédération sociale démocratique, William Morris revint à ses travaux artistiques et littéraires avec im

(i) M. P. G. La Chesnais a donné une excellente traduction abrégée des Nouvelles de Nulle part. — 2 vol. de la Bibliothèque socialiste.

enthousiasme nouveau ; les maladies même étaient impuissantes à diminuer son ardeur au travail et son désir de faire de belles choses : <( Oh ! combien je désire empêcher le monde de me rétrécir et regarder les choses et la vie d'une manière grande et bonne », disait-il. Et il publie presque coup sur coup : La maison dit Wolfings, ilotivelle incursion dans le monde des héros épiques d'Islande ; La racine des montagnes \ L'histoire de la plaine brillante.

En 1892, après la mort de Tennyson, Gladstone, alors premier ministre, lui fit discrètement demander s'il accepterait la place de poète-lauréat au cas où on la lui offrirait. Cette place, honneur des plus enviés en Angleterre, est une lucrative sinécure. En échange d'une forte pension annuelle, le poète lauréat doit produire de vagues et rares poésies de circonstance dans lesquelles il lui faut naturellement encenser quelque peu le roi et le gouvernement. Morris s'honora en refusant d'accepter, comme Gladstone s'était honoré en faisant ofifrir le poste à un poète dont les idées socialistes bien connues scandalisaient et efïrayaient tant de respectables Anglais.

Les dernières années de William Alorris ne furent pas moins fécondes que ses débuts ; il publia encore des poèmes : Le bois au delà du monde (1895); Le puits au bout du monde (1895); une traduction de poèmes du Moyen Age (1896), soit anglais comme Beoivulf (en collaboration avec M. A. J. Wyatt), soit français comme L'Ordre de Chevalerie.

Quand il mourut, il venait de terminer L'Eau des lies merveilleuses.

Comme poète, son œuvre est donc déjà considérable et plus que suffisante pour assurer la gloire d'un homme; ce n'est cependant qu'un des aspects de son œuvre totale ; nous verrons que William ]\Iorris, artiste, ouvrier d'art et chef d'entreprise, est plus grand encore que William IMorris poète, et que c'est dans ce domaine surtout qu'il apportera et réalisera des idées neuves et fécondes.

William Morris, artiste et ouvrier d'art

C'est évidemment cet aspect du génie de William Morris qui est le plus intéressant pour nous : s'il fut un grand poète anglais, il fut assurément un grand artiste universel, et ses œuvres, comme son enseignement, ont profondément transformé l'art et peut-être même '('esprit de sa génération. Il ne serait pas téméraire d'affirmer que cette influence dure encore et que nombre de mouvements artistiques d'aujourd'hui, et non. des moindres, ont leur origine dans la prédication de William Morris.

C'est à dessein que nous employons le mot prédication, car il fut un véritable apôtre pénétré de l'importance et de la sainteté de sa mission, voyant en l'Art la force qui pourrait régénérer le monde et «mener le règne harmonieux de la Beauté.

Dès qu'il commença à faire lui-même œuvre d'art il sentit toute l'insuffisance des productions et du goût de l'époque. A'^ers 1850, en effet, les styles pseudo-classiques étaient fort en honneur, copies abâtardies de nos mobiliers renaissance qui s'égayaient parfois d'une maladroite imitation de la mièvre élégance du Louis XV. Nulle originalité, nulle vigueur mais sécheresse et mièvrerie. L'Académie Royale de Peinture protégeait de sa Médiocrité de vagues antiques. Contre toutes ces conventions, contre toutes ces imitations, Morris s'insurgea violemment ; il avait le tempérament d'un révolté et n'était pas homme à suivre docilement une route, fiit-elle parsemée de fleurs et conduisant aux plus hautes dignités. Il commença par déclarer qu'il fallait en finir avec la subtile et ridicule distinction entre le grand art et l'art décoratif, comme entre l'artiste et l'artisan. Tout ce qui est vraiment beau est œuvre d'art sans autre qualificatif et quiconque a réussi à produire un peu de beauté mérite d'être appelé artiste. Il faut abandonner désormais de vaines hiérarchies ; rendons à l'artisan habile la place d'honneur qu'il avait autrefois dans la société et qu'il n'aurait jamais dû perdre.

Sans doute ces idées ne sont pas absolument neuves, d'autres avaient déjà prêché la suprématie nécessaire de la beauté. Le poète Keats avait écrit Une chose hcUc est une joie éternelle, et Ruskin. un autre tempérament d'apôtre, avait éloquemment prêché l'Evangile de la Beauté et l'égalité devant elle de tous les artistes et artisans. Mais malgré de louable efforts, l'enseignement de Ruskin était demeuré théorique ; il y avait en lui trop du gentleman et trop du critique ; Morris mettra dans son enseignement une ardeur autrement communicative en donnant lui-même l'exemple, en mettant la main à toutes les besognes. Au diable la respectabilité du gentleman ! Il travaillait comme le dernier de ses ouvriers, assis durant de longues heures à son métier à tisser ou plongeant ses bras dans les cuves de teinture. Modestement il se qualifiait «ouvrier d'art >i, laborieusement il œuvrait de ses mains, éprouvant une joie égale à produire un beau poème, de délicates enluminures dont il ornait les pages de ses livres, une couleur agréable ou une tapisserie. Le travail lui était joie et il ne comprenait pas la vie sans le travail, mais travail joyeux ])arce que librement accepté, plaisant et profitable.

Sur les conseils de Rossetti, il avait quitté l'architecture pour la peinture. Encouragé par l'admiration enthousiaste du maître, il travailla beaucoup mais sans acquérir jamais une maîtrise suffisante dans la représentation de la figure humaine. "\\'illiam Morris et son ami

Burne-Jones avaient loué de compagnie à Londres un logement assez sombre mais qu'ils embellissaient de leur gaieté; ce furent des années heureuses de travail acharné, de discussions passionnées sur l'art ou la littérature, d'admirations et de haines ardentes.

Rossetti ayant accepté de faire la décoration d'une salle de conférences pour une société d'Oxford, s'adjoignit quelques collaborateurs parmi lesquels Burne-Jones et Morris. Joyeusement, la petite troupe se mit à l'ouvrage, égayée de mille saillies dont les distractions et les colères de jMorris fournissaient surtout le sujet. Pour lui, il travailla avec sa fougue habituelle ; bien longtemps avant les autres, il eut terminé le panneau qu'on lui avait confié : Comment le seigneur Paiomydes aima la belle Isenlt d'un très grand amour et comment elle lui préféra Tristan. Pour utiliser ses loisirs, il eut l'idée d'orner le plafond de la salle d'une décoration florale. En vingt-quatre heures, il en dessina le modèle et se mit à l'œuvre immédiatement. Tout le monde fut étonné de sa réussite ; merveilleuse pureté et élégance de lignes, harmonie des couleurs, il n'y avait rien à reprendre. Et Morris dut comprendre qu'il venait de découvrir sa véritable vocation : l'art décoratif. Il renoncera dès lors à peindre, et même à dessiner les figures humaines, c'est Burne-Jones qui s'en chargera dans les tapisries et les vitraux. Morris se réservant la décoration florale.

La décoration de la salle des conférences avançait, mais elle ne fut jamais terminée. Les jeunes artistes avaient travaillé avec enthousiasme mais sans prendre aucune des précautions nécessaires; ils ignoraient tout de la peinture à fresque et s'étaient contentés de peindre directement sur les murs recouverts au préalable d'un léger enduit de chaux. Le climat aidant, l'œuvre s'effaçait avant qu'elle fut même terminée, on dut l'abandonner et quelques mois après, il ne restait plus rien de ces peintures, merveilleuses de grâce et de poésie, au dire des contemporains.

Vers la fin de 1858, William Morris s'était fiancé à Miss Jane Burden. Le pinceau de Rossetti devait immortaliser la beauté délicate et pure de la jeune fille, mélange exquis de sensualité grave et d'ingénuité tendre (i). A maintes reprises, il prêta à ses figures les plus gracieuses et les plus poétiques les traits de Mme Morris.

Le mariage fut célébré à Oxford en avril 1859 et William Morris songea à installer sa jeune femme dans une maison de son choix. Les habitations de l'époque, comme beaucoup de celles d'aujourd'hui, n'avaient guère de remarquable que leur laideur et leur incommodité et elles ne le satisfaisaient pas. De même il protestait contre les mobiliers agressivement inesthétiques et encombrants, que de trop ha-

(i) Le portrait de Mme Morris par Rossetti se trouve à la National Gallery of British Art ou Tate Gallery à Londres.

biles industriels fabriquaient à la grosse et écoulaient, avec un honnête bénéfice, dans toutes les villes du Royaume Uni. Il voulut donc avoir une maison et un mobilier exécutés selon ses indications et on comprend avec quelle ardevir il se mit à en fournir les dessins.

Tout d'abord, il acheta à Upton, dans le comté de Kent, un immense verger dans lequel son ami Philippe \\'ebb l'architecte fit élever une maison de briques : « la Maison Rouge ». C'était une simple demeure sans rien des ridicules prétentions que révèlent par exemple les villas des plages à la mode, mais une maison spacieuse, claire et commode, au milieu d'un beau jardin. Le vert des pelouses et le rouge des murailles se mariaient harmonieusement et rien n'était plus charmant que la Maison Rouge au couchant, alors que se soleil se reflétait en ses vitres.

La décoration intérieure n'en fut pas négligée ; Rossetti et Burne Jones acceptèrent d'en peindre les panneaux. Dès 1860, le jeune couple put s'installer, mais ce n'est guère que vers 1865 que l'œuvre fut à peu près terminée.

Naturellement, on discutait ferme en travaillant, et c'est probablement au cours de ces conversations que naquit l'idée de la raison sociale « Morris et C'® ». Frappé de la nullité de l'art décoratif contemporain, et persuadé qu'on y pourrait porter remède, Morris proposa de rendre définitive la collaboration accidentelle qui les faisait travailler tous à l'embellissement de la Maison Rouge. Il s'agissait de fonder à la fois un atelier et une maison de commerce pour la production et la vente de tout ce qui intéressait l'art décoratif. Et dès maintenant nous voyons en quoi l'enseignement de W. INIorris diffère de celui de Ruskin ; il comprenait qu'un seul exemple serait plus éloquent et plus persuasif que vingt discours ou conférences et il se mit tout de suite à l'œuvre.

En avril 1861 fut fondée la raison sociale « Morris, ]\Iarshall, Faulkner et C^ ouvriers d'art en peinture, sculpture, ameublement et sur métaux ». appelée par abréviation la (( firme Morris et C'^ ».

Elle comprenait, outre les trois associés déjà cités : Ford ]\Iadox Brown, D. G. Rossetti. Ed. Burne-Jones et Ph. Webb. les trois premiers, peintres, le dernier, architecte.

Le prospectus lancé pour faire connaître la nouvelle raison sociale disait en substance :

«... Les artistes dont les noms précèdent espèrent triompher de toutes difficultés. Ayant parmi eux des hommes de métiers différents, ils seront capables d'entreprendre toute espèce de décoration murale ou autre, depuis les peintures proprement dites jusqu'aux plus petits ouvrages susceptibles de beauté artistique.

« On espère que par une telle coopération on obtiendra, au plus bas prix possible, la plus grande quantité de ce qu'est essentiellement

le travail de l'artiste, en même temps que sa direction constante, tandis que le travail exécuté sera nécessairement d'un ordre plus élevé que si un artiste seul y avait été incidemment employé selon l'habituelle manière.

(( Ces artistes avant, durant de lons^ues années, étudié à fond les

Toiles peintes à la main Modèle (( pâquerette » dessiné par IV. Morris.

arts décoratifs de tous les pays et de tous les temps, ont plus senti que beaucoup d'autres la nécessité de produire enfin un art vraiment beau et original. C'est pourquoi ils ont fondé une raison sociale pour la production, par eux-mêmes ou sous leur direction, de :

Toiles peintes à la main Modèle « rose » dessiné par W. Morris.

« I. Décoration murale, soit par des peintures, soit au pochoir, ou simplement par l'arrangement des couleurs, appliquées aux maisons d'habitation, églises ou monuments publics ;

« II. Sculpture appliquée à l'architecture ;

III. \^itraux, considérés surtout en leur harmonie avec la décoration rurale ; ■

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IV. Travail du métal dans toutes ses branches, y compris la joaillerie ;

V. Ameublement, que sa beauté provienne soit du dessin, soit de l'application des matériaux ci-dessus énumérés, soit de ses rapports avec la peinture. Sous cette désignation sont également compris : la broderie sous toutes ses formes, le cuir repoussé et le travail ornemental de tous autres matériaux. Il suffira d'ajouter que tous ces travaux seront estimés et exécutés d'une manière toute commerciale, et nous croyons que la bonne décoration impliquant plutôt le luxe du goût que le luxe de richesse sera trouvée beaucoup moins chère qu'on ne le suppose généralement. »

C'est ce que Rossetti résumait ainsi dans une lettre à un ami : <( Nous avons l'intention de produire du véritable bon goût au prix de l'ameublement ordinaire, autant que cela sera possible. »

Il va sans dire que les autres maisons de décoration accueillirent fort mal ce concurrent nouveau et ce programme révolutionnaire, et ce ne fut pas trop de toute l'énergie et l'ardeur de William Morris pour triompher. Il fut vraiment la cheville ouvrière de la firme, y apportant la presque totalité du capital, y consacrant tous ses instants, et fournissant sans se lasser cartons et modèles pour les vitraux, pour les tuiles peintes, pour les papiers peints. Et ce fut pour lui une époque de vie intense et heureuse, cet athlète ne se trouvant jamais si bien qu'en plein combat. Chaque semaine il réunissait ses amis à Upton, et dans le décor exquis de la Maison Rouge, parmi les vieilles tapisseries, les peintures de Rossetti ou de Burne- Jones, les ornements de AVilliam Morris lui-même, c'étaient de joyeux repas, de libres et enthousiastes entretiens sur l'art et sur les moyens de faire triompher l'œuvre entreprise; là ^^lorris vécut ses théories d'art avant de les prêcher.

Les premières productions de la firme furent assez froidement accueillies par le public qui n'aime pas qu'on dérange ses habitudes. On s'effarait de ces théories nouvelles comme on s'efifara devant les premiers papiers peints de Morris; on n'avait pas l'habitude de ces couleurs chantantes. Il se trouva des railleurs nombreux mais aussi d'ardents et enthousiastes admirateurs. Combattues ou prônées, les productions de la firme ne passaient pas inaperçues. Les premières commandes importantes qui lui furent faites furent celles de vitraux pour les églises Saint-Martin à Scarborough et Saint-lNIichel à Brighton.

A l'exposition de 1862. la raison sociale obtint une médaille pour ses vitraux. Si ce n'était pas le triomphe définitif c'était au moins un encouragement. Nous ne suivrons pas ses progrès année par année ; qu'il nous suffise de signaler encore en 1867 la commande, faite par le gouvernement, du décor de la salle à manger du musée de South-

Kensington. Ce décor est admirable à la fois par sa beauté et par le soin avec lequel il fut exécuté; sauf le plafond, noirci par la fumée des becs de gaz, on n'eut point à y retoucher depuis 1867, et Morris n'était pas médiocrement fier de ce résultat, prouvant d'une façon indubitable l'excellence du travail fourni par ses ouvriers. Il avait pour principe, en effet, de n'employer que des produits de première qualité, qui coûtent cher mais résistent plus longtemps ; il avait horreur des truquages, des imitations, et, comme Ruskin, pestait volontiers contre ces papiers peints qui imitent le bois et ces bois peints qui imitent le marbre.

Dès maintenant s'affirment les deux principes qui vont présider à toute l'œuvre artistique accomplie sous la direction de William Morris: originalité dans l'invention, conscience et honnêteté dans l'exécution.

La prospérité croissante de la société avait nécessité le séjour constant de Morris à Londres. A regret il quitta sa demeure d'Upton. embellie par lui de tant d'oeuvres d'art et riche de tant de souvenirs, et cet abandon précipité est l'image même de toutes les tentatives artistiques de W. Morris ; il fut de ceux qui luttèrent sans trêve et qui jamais ne s'arrêtèrent pour jouir du triomphe; on le trouvait au premier rang dans les heures difficiles, puis quand le succès était assuré il disparaissait, allant porter ailleurs son intelligence et sa force. Il avait longuement travaillé à embellir la Maison Rouge, il en avait fait la réalisation de son rêve de beauté, et l'œuvre à peine terminée, il était parti sans espoir de retour parce que d'autres avaient besoin de lui ailleurs.

Il ne resta pas longtemps à Londres. En 1871, il loua, sur la Tamise, 45, rue d'Oxford, une maison à Kelmscott. Il nous faut retenir cet amour sincère de Morris pour la nature dont il aimait tous les aspect charmants ou terribles et l'impossibilité pour lui de s'adapter à la vie artificielle, mondaine ou fiévreuse des villes. C'est évidemment à sa vie au milieu des fleurs, des prairies, au bord des rivières que nous devons la richesse de coloris de ses œuvres. Qu'il s'agisse de papiers peints, d'enluminures, de tapisseries, de vitraux, c'est toujours la même exubérance vigoureuse des fleurs et des feuillages, la même splendeur harmonieuse des coloris. Tonalités criardes, diront certains, mais c'est peut-être que notre œil a oublié les tons chauds de la nature sous le soleil ; on condamnait ainsi les premières toiles des impressionnistes, et pourtant ils avaient raison contre tous les critiques parce qu'ils avaient fait simplement le geste d'aller vers la nature et de la regarder en toute candeur, sans se soucier de tout ce qu'ils avaient pu apprendre auparavant.

Morris ne pouvait souffrir les teintes grisâtres, les tons passés; il s'emportait violemment quand on lui en demandait, rudoyait les ache-

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teurs, fussent-ils millionnaires, et prétendait que si le public avait mauvais goût il fallait le corriger, que c'était affaire aux artistes, que les artistes devaient faire la loi au public et non pas s'incliner devant tous les sots caprices qui peuvent passer dans la tête d'un marchand enrichi. On prétend qu'un jour un riche client visitant les salles d'exposition de la société admirait fort certain dessin de tenture mais en critiquait la couleur, trop criarde à son gré. Mbrris, peu patient, ouvrit brusquement la porte, et montrant d'un geste large la rue boueuse au visiteur interloqué lui dit : v Si c'est de la boue que vous voulez, en voilà ! »

L'année 1874 fut une année de graves soucis pour Morris. Il avait engagé dans la société la presque totalité de sa fortune personnelle, ce qui lui faisait écrire à un ami : « Je travaille en ce moment à une chose ou à une autre, surtout au travail de la firme. Je veux que ce soit un succès et cela ne peut être que si j'y travaille moi-même, je dois dire (bien que je ne me juge pas avide d'argent) qu'un échec de ce côté me serait un terrible ennui. J'ai tant de soucis, plaisirs, espérances et craintes, tous très importants, que je n'ai pas le temps d'être ruiné et de devenir véritablement pauvre. Par-dessus tout, cela détruirait ma liberté de travail qui m'est une si chère joie. »

^lais bien que Morris eût fourni la plus grande part du capital engagé et assumé presque seul la direction de la société, un article des statuts disait que les bénéfices devaient être partagés également entre tous les associés. Jusqu'en 1874, on n'avait pas distribué de bénéfices, mais à cette date trois des associés : Ford Madox Brown. Rossetti et Marshall exigèrent l'exécution de l'article des statuts. Ce fut pour Morris une crise très douloureuse ; en même temps qu'il subissait une perte personnelle considérable il voyait compromise la prospérité de la raison sociale pour laciuelle il avait tant travaillé. On s'explique mal d'ailleurs toutes les complications de cette affaire, on ne voit pas bien les raisons qui poussèrent trois des associés à reven diquer si âprement leur part ; mais il semble bien que s'ils avaient pour eux la loi, Morris avait pour lui le droit. Il paya, mais ce fut la fin de l'amitié qui l'unissait à Rossetti.

Après un temps d'arrêt, la société reprit ses affaires sous la même raison sociale Morris et Cie, mais cette fois Morris en était légalement comme en fait le seul directeur. Burne Jones et \\^ebb contiluièrent à lui fournir des dessins.

Le souci qu'avait W. ]\Iorris de ne produire que des œuvres irréprochables faisait qu'il avait souvent à se plaindre de ses fournisseurs qui, peu scrupuleux ou insuffisamment habiles, ne lui procuraient pas les matières premières qu'il souhaitait. Pour y remédier il aurait voulu être lui-même son propre fournisseur, par exemple quand il commença

à s'occuper de tapisserie il eut l'idée de teindre lui-même ses laines. Les couleurs employées habituellement ne le satisfaisaient pas; il accusait ses couleurs, extraites de la houille, de n'avoir ni l'éclat, ni la durée des couleurs végétales. Avec une inlassable ténacité il multiplia les expériences et parvint à obtenir des coloris d'une chaleur et d'une richesse telles qu'ils sont encore aujourd'hui une joie pour les yeux.

C'est avec des laines teintes sur ses indications que Morris exécuta ou fit exécuter sous sa direction les merveilleuses suites de tapisseries dont il avait dessiné les cartons avec Burne Jones : « Flora et Pomona », conservées à la Galerie d'Art de Manchester; une suite de tapisseries sur les « Chevaliers de la Table Ronde » et la a Queste du Graal » (cartons de Burne-Jones), conservées à Stanmore Hall ; une suite de tapisseries sur « l'Etoile de Bethléem (cartons de Burne Jones), qui ornent aujourd'hui la chapelle d'Exeter Collège, à Oxford.

Comme nous l'avons déjà expliqué, Ad^orris, incapable de dessiner les personnages, s'en remettait à Burne Jones ; lui-même dessinait les fonds et exécutait l'œuvre. Ce qui faisait d'ailleurs la supériorité de ses cartons, c'est qu'il connaissait à fond l'art de la tapisserie; il ne dessinait jamais rien qu'il iût impossible d'exécuter, mais, au contraire, il savait combiner des effets décoratifs que l'exécution magnifiait encore.

La firme Morris et Cie était désormais connue dans toute l'Angleterre; les commandes affluaient et William Morris devait sans cesse ouvrir de nouveaux ateliers. De ces ateliers il bannissait les machines à vapeur, qui fournissent un travail trop mathématique et ne peuvent convenir à la production de l'œuvre d'art ; seules étaient admises les machines à bras qui facilitent la tâche de l'ouvrier mais sans détruire en lui toute initiative, toute invention : il fallait que l'artisan restât le maître de spn travail, qu'il ne fût pas l'esclave de la machine mais qu'elle fût au contraire son humble servante.

Les ateliers de la firme Morris et Cie étaient donc bien des manufactures, c'est-à-dire que les mains de l'ouvrier y étaient la principale force productive.

En 1881, Morris réalisa une idée qu'il avait à cœur depuis longtemps. Fidèle à l'enseignement de son maître Ruskin. il détestait l'atelier dans la grande ville où les ouvriers manquent d'air et de lumière, où ils n'ont sous les yeux que spectacles de laideur et de tristesse. Ses ateliers furent donc transférés en pleine campagne, au bord d'une rivière, sur l'emplacement d'une ancienne abbaye: Merton Abbey. Une circulaire imprimée pour donner avis de ce changement de résidence nous renseigne sur ce qu'étaient alors les productions de la société :

Elle fournissait:

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