‹ Guy de MaupassantChapitre 8 sur 12 · Tapisseries d'ameublement · texte numérisé non relu

Tapisseries d'ameublement

L'adhésion de William Morris à la Fédération Sociale Démocratique l'amena à préciser ses théories d'art. Il ne se contenta plus d'être un artiste au merveilleux génie créateur, entraînant ses ouvriers par son exemple ; il voulut aussi faire comprendre à tous la haute mission de l'art, le rôle qu'il devait jouer dans la transformation sociale et sa place dans la société future. Sa prédication, avons-nous vu, n'est pas toujours originale; bien souvent il ne fait que reprendre les idées de Ruskin, mais il sait les rendre plus vivantes, plus populaires. Déjà nous l'avons vu préconiser le luxe du goijt plutôt que le luxe riche ; inlassablement il répétera que tout travail doit être accompli avec joie parce que tout travail doit être utile ; qu'une oeuvre, utile ou décorative, doit être une joie à la fois pour celui qui la fait et pour celui qui l'utilise.

Et dans toutes les villes du Royaume-Uni il ira prêcher cet évangile de la joie de la vie, de la joie de la beauté. C'est surtout entre les années 1882 et 1890 qu'ont été prononcées des conférences aux titres significatifs comme:

« Les Arts décoratifs m, « Espoirs et Craintes pour l'Art » (i). (> L'Art et le Socialisme », « Les Buts de l'Art », « L'Idéal socialiste de l'Art )».

C'est l'époque du socialisme militant chez WiUiam ÎMorris, et nous voyons que sa prédication artistique et sa prédication socialiste se confondent.

Dès 1884 une société fut fondée en application de l'enseignement de William Morris. Comme l'art décoratif était alors rigoureusement banni des salons officiels de l'Académie royale, cette société se pro-

(i) Quatre conférences prononcées à Londres ou à Birmingham ont été réunies en volume sous ce titre. Ce sont : L'art du peuple, La beauté de la vie, L'Avenir de l'architceture dans la eivilisation, S'en tirer le mieux possible.

posait d'organiser un Salon annuel d'art décoratif; Morris lui apporta un précieux concours.

Ses désaccords d'idées avec ses amis socialistes, en ralentissant sa propagande, lui permirent de consacrer plus de temps à ses travaux artistiques. Il put alors réaliser un projet qu'il caressait depuis longtemps. Souvent il avait protesté contre la médiocrité des éditions contemporaines. Souvent il avait rêvé, pour ses œuvres ou ses livres préférés, des éditions merveilleusement illustrées et imprimées. Maintes fois il avait enluminé des ouvrages qu'il offrait ensuite à ses amis.

Les dernières années de sa vie furent consacrées à la réalisation de ce dessein : produire de belles éditions, belles par les caractères d'imprimerie employés, belles par l'harmonie des illustrations. La création de la Kelmscott Press (Imprimerie de Kelmscott, du nom que portait la maison où furent établies les premières presses) fut la dernière oeuvre et peut-être l'œuvre maîtresse de William IMorris. Il y travailla avec un enthousiasme juvénile, dessinant lui-même les trois types de caractère (deux types gothiques et un type romain) que l'on emploierait, dessinant des enluminures pour les bords, sculptant les blocs et faisant appel à Burne Jones pour les illustrations proprement dites. Il poussa le soin jusqu'à exiger un papier spécial, analogue à celui qu'employaient les maîtres imprimeurs du xvi® siècle. La «Kelmscott Press » ne devait publier que des œuvres de valeur l. un nombre restreint d'exemplaires, mais avec toute la beauté possible.

C'est ainsi que furent publiés, de 1891 à 1896, les poèmes de William Morris, la Légende Dorée, le Roman de Renard, les poèmes de Shakespeare, des poèmes de Rossetti, Keats, Shelley, Coleridge, la Nature du gothique, de Ruskin; les œuvres de Chaucer, etc.. etc..

Avant de mourir, Morris eut la joie de voir terminer la merveilleuse édition de Chaucer (avec dessins de Burne-Jones) pour laquelle il s'était dépensé avec autant d'enthousiasme que jadis quand il décorait la salle des Conférences à Oxford. D'autres éditions étaient en préparation, par exemple un magnifique Froissart, qui ne fut jamais publié, car la Kelmscott Press ne survécut guère à son fondateur.

Les éditions ainsi produites étaient d'un prix très élevé, Morris n'avait pu songer à les démocratiser, il lui fallait tout d'abord réagir contre le mauvais goût des imprimeurs contemporains.

Il mourut le 3 octobre 1896, âgé seulement de 62 ans, mais épuisé par le labeur prodigieux qu'il avait fourni. Jusqu'à son dernier jour il n'avait cessé de collaborer avec ses ouvriers et le docteur qui l'avait soigné pouvait résumer ainsi la maladie dont il mourut : « Sa maladie, c'est simplement d'avoir été William Morris et d'avoir fourni plus de travail que dix hommes. »

William Morris socialiste

Il est intéressant de noter que M'orris ne vint qu'assez tard au socialisme. Rien dans ses ascendances ni dans son éducation ne l'y portait. Né dans un milieu bourgeois, élevé dans un collège riche, étudiant dans une université peu ouverte aux influences du dehors et d'esprit assez étroit, il ne semblait évidemment pas prédestiné à devenir un militant socialiste, un orateur de meetings populaires, un prophète de la société future.

Ses premiers travaux, avons-nous vu, sont d'un intellectuel; il écrit des poèmes, il peint, mais la politique lui inspire une sorte d'aversion ; sa belle franchise, son honnêteté s'accommodent peu des mœurs électorales et parlementaires qui ne sont pas toujours irréprochables; il a horreur des compromis et des marchandages ; et en 1856, à sa sortie d'Oxford, il écrit à un de ses amis : « Je ne peux prendre le moindre intérêt aux sujets politico-sociaux, car en somme je vois que les choses sont troubles et que je n'ai ni le pouvoir, ni la vocation (à aucun degré) de les arranger. Mon travail, c'est la réalisation des rêves sous une forme ou sous une autre. »

C'est là une attitude réservée assez peu sympathique qui ne fait guère prévoir les luttes ardentes soutenues plus tard. Par tradition, Morris appartenait vaguement au parti libéral, plutôt par haine des conservateurs que par sympathie pour les libéraux, mais pendant longtemps on ne peut relever dans sa vie aucun acte politique important.

Jusqu'en 1877, l'histoire de ses idées est l'histoire de ses travaux littéraires et artistiques. Il travaille beaucoup et ne perd guère de temps à philosopher.

Mais à partir de 1876 il commence à se mêler aux affaires politiques du pays. Les massacres dans les Balkans (atrocités bulgares) avaient soulevé la réprobation de tout ce qu'il y avait de gens de cœur en Europe et la Russie annonçait son intention d'intervenir. L'Angleterre était à ce propos divisé en deux partis, l'un qui redoutait cette intervention et aurait voulu l'empêcher, craignant que la Russie ne devint trop puissante en Orient ; l'autre, le moins nombreux, qui, obéissant à un sentiment supérieur d'humanité, applaudissait à une intervention, d'où qu'elle vînt, et félicitait les Russes d'en avoir eu l'idée. Morris était avec ce dernier parti, il ne se contenta pas d'une adhésion passive, mais selon sa coutume, il voulut agir véritablement ; il se lança dans la bataille, déployant une prodigieuse activité, rédigeant des manifestes, prononçant des discours et versant de fortes contributions pour la propagande. C'est alors qu'il adressa aux travailleurs d'Angleterre un éloquent appel qui contient déjà en germe toute sa propagande socialiste de plus tard :

Travailleurs d'Angleterre, un mot d'avertissement ! Je doute que vous connaissiez la haine amère du progrès et de la liberté qui est au cœur d'un certain nombre d'homme des classes riches de ce pays. Leurs journaux la dissimulent par une sorte de langage poli, mais si vous les entendiez parler entre eux comme je les ai souvent entendus, je ne sais ce qui l'emporterait en vous, du mépris ou de la colère, au spectacle de leur folie

La Maison rouge à Upton (Le puits dans le jardin).

et de leur insolence. Ces hommes ne peuvent parler de votre classe, ae son idéal, de ses chefs sans un sarcasme ou une insulte, et s'ils avaient le pouvoir (que l'Angleterre périsse plutôt) ils écraseraient vos justes aspirations, vous réduiraient au silence et vous livreraient pieds et poings liés, et pour toujours, au capital irresponsable (i).

Avec la même ardeur qu'il avait montrée pour les Bulgares, Morris protesta contre l'expédition en Afghanistan en 1878, puis écœuré de cette agitation politique où il voyait autour de lui plus de conflits d'intérêts que de dévouements, il se détacha de plus en plus des libéraux trop préoccupés de succès électoraux et se consacra stirtout à la « Ligue pour la Protection des Vieux Monuments ». Non qu'il fût un admirateur fanatique des vieilles pierres : il eût volontiers dit

(i) Nous empruntons le texte de cet appel, ainsi que celui de la plupart des autres documents cités au cours de cette étude à Texcellent ouvrage de J. W. Mackail : William Morris. — 2 vol. Londres, Longman et C"^, iSgg.

avec Ruskin : « Plutôt voir détruites toutes les merveilleuses femmes peintes ou sculptées des collections du Louvre que de voir une seule jeune fille s'étioler de faim ou de fatigue dans les faubourgs », mais il lui était pénible de voir les plus beaux monuments de la vieille Angleterre tomber sous la pioche des démolisseurs ou être défigurés par de prétendus « restaurateurs » ignares et prétentieux.

A la même époque il commença à conférencier sur l'art et notamment sur l'art décoratif.

Il nous est aisé de comprendre maintenant comment il passa de l'art au socialisme. Comme son maître Ruskin, il avait été frappé de l'énorme différence existant entre les productions artistiques du Moyen Age et celles du xix® siècle, et comme Ruskin, il n'avait pu que constater l'écrasante supériorité des premières. En étudiant plus à fond le problème il en était venu à comparer la condition sociale des artisans à ces deux époques et à opposer l'artisan du xiii* siècle vivant dans le pittoresque décor de la ville aux maisons à pignons, aux enseignes de fer forgé, travaillant avec joie à une tâche aimée et réussissant à y mettre de la beauté parce qu'il y pouvait déployer quelque initiative, parce qu'il s'intéressait à son œuvre, à l'ouvrier du XIX* siècle obligé de vivre dans le lamentable décor du taudis sordide et de la rue malpropre, sans arbres, presque sans ciel, enchaîné à un travail mécanique de surveillance de machine, dans un atelier enfumé, toute sa besogne réduite à deux ou trois gestes toujours les mêmes qu'il accomplit avec la régularité et la précision d'un automate mais avec aussi peu d'intelligence.

Nous n'avons pas à rechercher ici quelles critiques pourraient être faites aux idées de W. Morris sur la vie quasi-idyllique qu'il prête aux artisans du xiii* siècle, mais il faut reconnaître qu'il avait vu juste sur la déplorable condition intellectuelle et sociale de l'ouvrier au xix® siècle. La transformation de l'industrie avait eu lieu en Angleterre plus rapidement que partout ailleurs et bien longtemps avant les autres nations elle avait connu les rues malpropres où grouille une population surabondante mais dégénérée, minée par l'alcoolisme et la tuberculose ; avant les autres nations elle avait connu cette forme nouvelle de l'esclavage qu'on appelle le a sweating System ». On n'osait pas alors porter atteinte aux privilèges du capital par ime loi ; les ouvriers du Lancashire fournissaient des journées de travail de 15 et 16 heures et dans les mines du Durham on avait vu travailler des enfants de six et cinq ans. Et Morris comprit qu'avant de parler de beauté à tous ces êtres exténués de labeur forcé ou de vices il convenait de les élever d'abord à la dignité d'hommes, de les nourrir, de les vêtir; après quoi, on songerait à les instruire; il comprit que la faillite de l'art vers 1870 résultait de causes plus profondes que le mauvais goût de quelques centaines de riches et que le meilleur

WILLIAM MORRIS l<^^

moyen de sauver l'art était de sauver d'abord l'ouvrier. Pour rendre à l'art sa splendeur d'autrefois, il fallait d'aliord transformer profondément la société.

Sans plus tarder, car chez lui les actes suivaient de près les résolutions, Morris commença son apostolat, allant porter partout l'Evangile de la Joie de la Vie, pour faire comprendre aux déshérités de l'usine que s'ils le voulaient leur vie pouvait être belle encore, qu'en s'unissant ils obtiendraient des salaires plus élevés, des journées de travail moins longues et que ce serait la disparition de la faim et de la misère au logis.

Nombre de bourgeois anglais furent scandalisés de voir ainsi un des leurs, un gentleman, fraterniser avec des ouvriers aux mains noires et aux vêtements malpropres. Des protestations indignées et des rires s'élevèrent, mais Morris n'était pas homme à s'inquiéter pour si peu : des plaisanteries faciles et surannées furent faites sur ce socialiste millionnaire. Il eut été facile de répondre que Morris, en pleine gloire alors, aurait pu se contenter de vivre paisible et admiré au lieu de se lancer dans une bataille où il y avait plus de coups que de profits à espérer, et surtout qu'en utilisant sa fortune comme il le faisait il rendait plus de services à la société qu'en la distribuant aux pauvres. William Morris employait un nombre respectable d'ouvriers, et s'il leur demandait beaucoup de travail (nous avons vu qu'il ne se ménageait pas lui-même) du moins était-ce un travail accompli sans contrainte et joyeux. Les ouvriers de Merton Abbey avaient des salaires supérieurs à ceux des ouvriers de même métier partout ailleurs ; ils avaient la journée de huit heures et la participation aux bénéfices alors qu'on ne songeait guère à les réclamer en Angleterre.

Morris n'était point d'ailleurs parmi les violents ; il pensait que la transformation sociale ne serait pas le résultat d'une violente échaufourée. mais qu'elle se ferait progressivement par l'éducation, non pas l'éducation puérile ou livresque telle qu'on la donnait dans les écoles élémentaires ou les universités, mais une éducation plus vigoul'euse. plus pratique, plus vivante en un mot : celle qui se donne à l'atelier, dans les groupements ouvriers. Il pensait qu'il n'y a pas d'homme vraiment incapable* par exemple, à Merton Abbey. pour se faire aider, même dans les travaux les plus délicats, il ne choisissait pas les ouvriers les plus habiles, mais prenait le premier ouvrier à sa portée, fijt-il un simple manœuvre. Les apprentis embauchés par la raison sociale le furent toujours au hasard, selon qu'ils se présentaient, car Morris prétendait que sans instruction technique préalable un homme peut réussir pourvu qu'il ait quelque instruction générale. Et c'est pourquoi il attachait tant d'importance à l'instruction, pourquoi il la réclamait pour tous, surtout pour les pauvres, qui en sont les

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plus privés, et qui en ont le plus besoin (i). Devançant de plus de Trente ans les pédagogues d'aujourd'hui, Morris avait déjà reconnu l'importance de l'enseignement du dessin dans l'éducation de futurs ouvriers.

Le raisonnement et la réflexion l'avaient conduit au socialisme, il y vint aussi par la pitié. Lui qui n'aimait rien tant que le travail comprenait pourtant que ce travail pouvait devenir le plus épouvantable des supplices s'il était trop longtemps prolongé et accompli sans joie, parce que abrutissant et insuffisamment payé, et il écrivait: « Si j'étais obligé de travailler dix heures par jour à un travail que je méprise et que je hais, j'espère que j'emploierais mes loisirs à faire de la propagande politique, mais je crains que je les passerais à boire. »

A propos des manifestations tumultueuses qui eurent lieu en 1881 il disait : « Quand je suis en train de travailler en ma maison d'Hammersmith, près de la rivière, j'entends souvent près de ma fenêtre ce tumulte dont on a beaucoup parlé dans les journaux ces temps derniers... Quand j'entends les cris, les hurlements et toute l'ignominie jetée sur la langue glorieuse de Shakespeare et de Milton, quand je vois des visages brutaux et agités passer auprès de moi, cela éveille aussi de la brutalité en moi, et une farouche colère me saisit jusqu'à ce que je me rappelle (comme j'espère que font aussi les autres) que c'est seulement ma chance de naître respectable et riche qui m'a placé de ce côté-ci de la fenêtre, au milieu de livres délicieux et d'admirables œuvres d'art, et non de l'autre côté, dans la rue vide, les cabarets et les logements sordides. Par mes propres sentiments et mes propres désirs, je sais ce que ces hommes demandent, ce qui les aurait sauvés de ce bas degré de sauvagerie : un travail qui leur conserverait le respect d'eux-mêmes et leur vaudrait la louange et la sympathie de leurs semblables, des logis auxquels ils reviendraient avec plaisir...; un labeur et un repos raisonnable. »

Et bien qu'il n'adhérât qu'en 1883 à la Fédération Social-Démocratique, on peut dire qu'il était socialiste depuis longtemps déjà. Comme il ne savait faire les choses à demi il se lança à corps perdu dans la propagande.

Appelé à Oxford pour y conférencier sur l'art, il y fit publiquement profession de socialisme au grand scandale des autorités universitaires, qui n'avaient pas imagnié une franchise aussi brutale. Il soutint de son argent et de ses écrits l'organe hebdomadaire du parti

'(i) Il ne faut pas oublier que l'enseignement n'est pas encore partout gratuit et obligatoire en Angleterre. Il y a beaucoup de variantes d'organisation suivant les villes et les comtés, l'initiative locale étant beaucoup plus grande que chez nous. Beaucoup d'écoles ont un caractère confessionnel. Les socialistes de Bradford sont très fiers d'avoir créé des cantines gratuites dans leurs écoles, exemple presque unique en Angleterre — et ceci en iqio.

Justice (i); chaque semaine, le journal était en déficit et chaque semaine on avait recours à Morris, qui payait sans hésiter. Pendant trois années il ne fit guère que du journalisme, délaissant même un peu, pour les besoins de la propagande, ses travaux les plus aimés comme ses amis les plus chers. En 1884 il fonda dans son quartier d'Hammersmith une section de la Fédération Sociale Démocratique et en rédigea le manifeste : « Il y a maintenant une guerre constante entre le capital ou les riches qui tirent tout le profit du travail sans travailler eux-mêmes et le travail ou les pauvres qui produisent tout et n'ont droit, sur ce qu'ils produisent, qu'à ce qui leur est nécessaire pour vivre. Et tandis que les riches rendent les pauvres esclaves, euxmêmes ne sont pas heureux; ils sont toujours en train d'essayer de se ruiner les uns les autres. Le socialisme mettra fin à cette guerre en abolissant les classes ; ce changement nous débarrassera des logis sordides, de la nourriture insuffisante, du travail excessif et de l'ignorance. ))

Des divergences d'opinion avec Hyndman. un des autres leaders, à propos de l'orientation à donner à la Fédération et de l'opportunité de certaines mesures, firent que Morris se retira de la Fédération, suivi d'ailleurs par un grand nombre d'adhérents. Il alla fonder la « Ligue socialiste )>, et, pour la soutenir, un journal hebdomadaire : Le Bien Public, dans lequel il précisa de plus en plus son attitude modérée, réformiste, n'abandonnant rien de son idéal socialiste mais comptant peu sur la force pour le réaliser. « Il est nécessaire que notre mouvement soit intelligent et non ignorant, écrit-il. Ce que j'aimerais avoir par-dessus tout en ce moment, ce serait un groupe d'hommes habiles, capables, d'esprit élevé, qui agiraient comme éducateurs. Je compterais sur ces hommes pour prêcher ce qu'est véritablement le socialisme, non pas un changement pour l'amour du changement, mais une transformation impliquant l'idéal le plus noble de la vie humaine et du devoir, une vie dans laquelle chaque être humain trouverait la possibilité d'exercer, sans restriction aucune, ses meilleurs pouvoirs et facultés. »

En 1885, il y eut en Angleterre une grande agitation à propos du droit de parler dans les rues. On sait que chez nos voisins d'outremer les meetings en plein air sont très appréciés et très suivis. Le gouvernement voulut les supprimer, les socialistes persistèrent à en tenir, malgré la police ; les radicaux s'émurent à leur tour et le gouvernement dut céder. IMorris avait été à la tête de toute cette agitation.

En 1887 un meeting organisé à Trafalgar Square pour protester

(i) Le journal Justice, organe de la Fédération Sociale Démocratique. (Section de l'Internationale ouvrière) est maintenant dans sa vingt-huitième année.

contre la politique irlandaise du ministère Salisbury eut une issue tragique. La troupe chargea, il y eut des victimes et parmi elles un jeune garçon de dix-sept ans qui mourut quelques jours après: Alfred Linnell. Sur sa tombe, Miorris prononça quelques paroles émues qui sont peut-être la plus éloquente de toutes ses professions de foi et dans lesquelles il affirmait avec plus de vigueur que jamais sa croyance en une société future toute de Justice et de Beauté. « Notre ami qui repose ici a eu une vie dure et a rencontré une mort terrible; si la société avait été différemment constituée sa vie aurait pu être joyeuse, belle et heureuse. C'est notre tâche à nous de commencer à nous organiser dans le but de ne plus voir de telles choses se produire, d'essayer de rendre cette terre belle et heureuse. » Ce fut un des derniers actes de sa carrière active de militant; des discussions de plus en plus graves le séparaient maintenant des autres leaders de la « Ligue Socialiste » ; il avait dû résigner le poste de directeur du Bien Public, tout en continuant à y collaborer. Le parti des violents devenant de plus en plus fort, Morris se retira devant leur intransigeance.

La « Ligue Socialiste » périclita après son départ ; Le Bien Public qui ne vivait que de son argent, mourut obscurément un an après, ses directeurs ayant été impliqués dans un procès anarchiste.

Morris revint donc à ses études, à ses livres, à ses traductions, à ses travaux d'art et il vécut désormais loin de toute politique militante, mais sans renoncer à son idéal socialiste.

Malgré l'ardeur et l'enthousiasme de William Morris, il est certain que ses efforts de propagandiste n'eurent pas tout le succès qu'il en pouvait attendre ; malgré son dévouement incontestable à la Fédération Sociale-Démocratique et à la « Ligue Socialiste », il excita bien des mécontentements. On ne saurait s'en étonner ; bien que modeste. Morris était une personnalité trop marquante et trop originale pour rester au second plan et il avait trop de franchise pour ne pas blesser parfois des susceptibilités ; il n'avait certainement pas l'art des nuances et des réticences et son tempérament d'artiste et d'idéaliste répugnait aux manœuvres opportunistes ou aux violences de certains autres militants. Il n'entre pas dans notre pensée de rechercher quels pouvaient être les torts respectifs de Morris et de ses camarades de lutte; ce sont pour la plupart dissentiments parfaitement ..oubliés aujourd'hui; nous retiendrons simplement que ces divergences d'idées n'empêchaient pas les adversaires de garder l'un pour l'autre la plus profonde estime. Après quelques mois de propagande libérale, Morris s'était retiré écœuré, après plusieurs années de propagande socialiste il s'arrêta découragé, mais ce découragement n'impliciuait pas renonciation. En 1893, quand les socialistes anglais tentèrent d'unifier leurs différents groupements, tous pensèrent que INTorris avait seul l'au-

torité morale nécessaire pour réaliser cette union et IMorris consentit à entreprendre des négociations (i).

Pour le i^"" mai de cette année 1893 il signa avec Hyndman et Bernard Shaw le manifeste socialiste-réformiste adressé aux travailleurs.

Le dernier document que nous ayons sur la vie publique et la pensée de William Morris est la lettre qu'il adressa au Daily CJironiclc le 9 novembre 1893, à propos d'un lock-out minier, lettre dans laquelle il retrace son idéal artistique et social ; c'est en quelque sorte un résumé de toute sa propagande qui montre que, quoique vieilli, Morris n'avait rien perdu de sa belle ardeur pour les idées généreuses :

(( Je ne crois pas à la possibilité de conserver l'art vivant et vigou reux par l'action, quelque énergique qu'elle soit, d'un petit groupe d'hommes spécialement doués et d'un petit cercle d'admirateurs du milieu d'un grand public incapable de comprendre leur œuvre et d'en jouir. Je m'en tiens fermement à l'opinion que toutes les écoles d'art dignes de ce nom devront être dans l'avenir, comme elle l'ont été dans le passé, le produit des aspirations du peuple vers la beauté et le vrai plaisir de la vie. Maintenant que la démocratie est en train d'édifier un nouvel état de choses qui émerge lentement de la confusion de notre époque commerçante, ces aspirations du peuple vers la beauté ne pourront naître que de l'égalisation pratique des conditions économiques dans toute la population...

« ...On verra bientôt naître, ajoute-t-il, cet art nouveau qui sera l'expression du plaisir de la vie et sera fondé sur le bien-être du peuple.

« Il est vrai que je ne verrais pas s'épanouir cet art, et c'est pourquoi je dois être excusé si, en commun avec d'autres artistes, j'essaye de m'exprimer avec l'art d'aujourd'hui qui nous semble seulement une faible survivance de l'art du passé auquel le peuple participait, quels qu'aient été les autres inconvénients de sa condition....

Nous ne verrons pas cet art nouveau (du moins ceux qui sont aussi vieux que moi) ; cependant nous en apercevons dès maintenant les germes. Car si un art véritable est impossible sans l'aide des classes laborieuses, comment ces classes pourraient-elles lui accorder la moindre attention si elles vivent parmi des soucis matériels qui les oppressent? Le premier pas à faire vers la renaissance de l'art doit être l'amélioration de la condition des ouvriers, leur existence doit iu

(i) On sait que ces négociations ne réussirent pas et que l'unification n'est pas encore faite en Angleterre où l'on compte trois principaux groupements socialistes ou socialisants : le « Parti du Travail »,, dont le chef incontesté est J. Keir-Hardie ; la «Fédération Sociale Démocratique», que dirige J. M. Hyndman: la «Société Fabienne », dont Bernard Shaw e?t tm des chefs.

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moins être moins précaire et moins sujette aux privations, les heures de travail doivent être moins nombreuses et cette amélioration doit être générale et assurée contre tous les hasards du commerce par la législation. Mais encore une fois cette amélioration ne pourra être réalisée que par les efforts des travailleurs eux-mêmes. Par nous et non pour nous doit être leur devise. »

William Morris restera pour nous le symbole d'une vie vraiment active tout entière dépensée pour la réalisation de rêves généreux. Riche et doué d'admirables qualités d'artiste il aurait pu, comme tant d'autres, vivre dans l'oisiveté ou dans la délicate indolence d'un esthète; mais son tempérament vigoureux et combatif ne pouvait se plaire en cette existence ralentie et il se lança dans les batailles de la vie. Il dénonça l'insuffisance de l'art contemporain et protesta contre les iniquités sociales avec une' ardeur merveilleuse ; il mena le bon combat pour les pauvres et les déshérités contre les riches et les puissants, pour la Beauté contre la laideur, toujours au premier rang, où il ne pouvait attendre que beaucoup de peine et peu de profits. Les forces, mais non l'enthousiasme lui manquèrent pour accomplir toute sa tâche, et quand ce prodigieux lutteur tomba épuisé il méditait encore d'autres efforts vers la beauté.

Quel que soit le jugement que l'on porte sur son action, sur son œuvre, sur ses idées, on ne peut que s'incliner devant la merveilleuse pureté d'une vie employée toute à servir la Beauté et la Justice. Ses adversaires mêmes ont rendu hommage à son caractère qui ne connut ni les faiblesses ni les compromis. Et si nous voulions résumer d'un mot toute cette existence glorieuse, nous pourrions dire qu'il fut véritablement un héros, perpétuant dans nos temps modernes la tradition des héros antiques tueurs de monstres, redresseurs de torts et amants de l'idéal.

Georges Vidalenc,

aiOPtWTivE^C~^ OUVRIÈRE 15-5-1911 Le Gérant : Ernest Reynaud.

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Portraits d*Hicr

Honoré DAUMIER

Par Louis NAZZI

Honoré Dauinier

Dessin de F. Vai.lotton.

Les Eiiiigrants (Collection Philipon]

Honoré Daumier

(26 février 1808-11 février 1S79)

A mon ami Hexrv Malherbe.

Celui-là est un génie'.

Personne, en son siècle, n'en a porté plus incontestahletnent la marque et donné, à cent reprises, traqué par les déboires et le temps, des preuves plus nombreuses, plus décisives et plus irrécusables. Sv Von veut le mesurer par comparaison, il faut prononcer les plus beauxnoms de l'art, et les plus grands. Quiconque approchera le bonhomme, s'il est riche d'âme et s'il sait vibrer, le subira, et à jamais. Car son œuvre n'est pas qu'une mine de beauté, elle nous emporte comme un clément. Il coule d'elle un fleuve de lie.

Il était une manière d'artisan dans son ccJwppc. Pauvre et laborieu.v, plein d' œuvres, et s' abîmant, du matin au soir, dans sa pensée, il y goûtait une sombre joie. A le voir se promener, au crépuscule, sur ces quais de Seine qu'il adorait, ses voisins devaient le tenir pour un petit boutiquier, horloger ou tailleur, qui prenait le frais, les volets clos, la journée faite. Il était, pour les mieux renseignés. Monsieur Daumier, une bonne pratique, un brave homme qui vivotait et qui faisait quelque chose dans les journaux. Ils furent, peut-être, une disaine, de son vivant, à penser et à dire qu'il était l'égal de Delacroix et de Bahac, une sorte de Rembrandt fruste et âpre.

HONORÉ DAUMIER l6.'

Durant plus de quarante années, courbé sur la pierre, il inscrivit, lucide et véhément, ses humaines et formidables visions, et versa, dans ses dessins robustes et volontaires, on ne sait quelle énergie bouillante, comme une coulée d'instincts, un flux d'insolente santé. Ainsi, humble prodigue qui sème des richesses méprisées, il jeta aux journaux et à la rue, près de quatre mille planches, qui portent, toutes, en un coin, la rude griffe, et que ses contemporains, attablés et goinfrant, ne ramassèrent même pas. Démiurge en bras de chemise, petit bourgeois chargé d'un pouvoir sacré, il a magnifie, et pour toujours, sa niaise et déplorable époque, la plus plate qui fût jamais.

Vu à travers son œuvre énorme et d'un fantastique hallucinant , Dàumier apparaît comme une sorte de géant au rire tempétueux. A la vérité, il était un homme simple et bon, un timide aux tendresses violentes. De carrure populaire, il portait, sur un corps de rustaud, le visage même de son génie. Banville nous en a tracé le portrait saisissant : (( J'admirai son visage éclatant de force et de bonté, les petits yeux perçants, le nez retroussé comme par un coup de vent de l'idéal, la bouche fine, gracieuse, largement ouverte, enfin toute cette belle tête de l'artiste, si semblable à celle des bourgeois qu'il peignait, mais trempée et brûlée dans les vives flammes de l'esprit... »

// faut que ceci soit dit : il n'a pas été donné à Daumier de remplir sa destinée. Il n'a fait que la côtoyer, par un chemin de pierres. Il était né pour être l'un des deux ou trois grands peintres de son siècle. ■Il eût été, ayant un peu d'argent de côté, un Delacroix peuple et exalté, le Millet du faubourg et de la barricade. Il a versé dans le journalisme, parce qu'un artiste pauvre ne fait pas ce qu'il veut. Il y a usé ses forces et son courage. Il y a perdu ses yeux, brûlés d'avoir aimé la lumière. Le meilleur d'entre les hommes et le plus doué pour le bonheur, il lui a fallu, à la fin, comme tant d'autres, sombrer dans le désespoir. La plaie d'argent a empoisonné cette grande âme et ravagé cette belle vie. Il faut que cela soit dit.

Le plus libre, le plus sûr et le plus inspiré des artistes, Daumier ne doit rien à personne. Son art lui appartient en propre. Nulle influence n'a eu de prise sur cette originalité rugueuse. Daumier a tout créé : son vocabulaire et sa syntaxe; comme d'autres avec des sons, il a traduit ses émotions avec des taches d'ombre et des jets de lumière. Il a été tin novateur, sans phrases ni manifeste, dans l'inconscience absolue de sa suprématie. Il n'a eu pour maître que la nature; il n'a. jamais étudié qu'elle. Passé vingt ans, il n'a plus connu d'autre musée que la rue; et ses furieuses ébauches, que nous admirons, ne furent toujours, pour lui, que le prolongement de ses promenades dans Paris. Il aimait la vie, il croyait en elle, avec des adorations de brute. Il semble qu'elle soit de lui, cette pensée de Vallès : « Je ne salue pas les héros morts, mais les travailleurs vivants ». // n'a jamais

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refusé son regard, ni marchandé son amitié, surtout à ses frères fitalheureux. Il a peint, d'un cœur gonflé d'émotion, une laveuse chargée de son linge et qui remorque sa gamine, un hadigeonneur, suspendu dans l'air, et qui se hisse sur la corde à nœuds, un ouvrier assassiné, un soir d'émeute, dans son taudis. Il a dû murmurer, plus d'une fois, en lui-même, la parole de John Constable : « Je n'ai jamais vu une chose laide dans ma rie. » Laide, c'est-à-dire indigne d'être observée, indigne d'être représentée. Pour l'artiste véritable, il n'est pas un visage de la. terre qui ne soit sacré. Toute minute recèle l'infini. Voir est un acte de foi.

Oui, Daumier est un véritable réaliste. Comme il est vain de le proclamer ! Serait-il Daumier, s'il avait tourné le dos à la vie ? Quel est le génie qui ne s'est pas attaché solidement à la glèbe, qui ne s'est pas nourri de ses sucs et de ses effluves, qui n'y a pas pompé sa sève et sa vertu f Fouillez son œuvre, retournez-la, brassez ces quatre mille dessins : ils ne forment qu'un document enthousiaste, un immense rapport exagéré sur les hommes et les faits du temps, un inventaire génial de la société française, de 18^0 à i8yo; partout, le même parti pris d'exactitude éclate et s'affirme; le moindre de ces craquetons est criant de vérité, comme on dit. A la barre de l'histoire, Daumier est un témoin formidable, qui raille et qui s'esclaffe, et dont le rire fait trembler les vitres. Il a observé la réalité, en grand visionnaire, à travers des yeux d'une acuité prodigieuse; puis il nous en a retourné des images amples et déformées, d'un comique effarant^ et qui projettent, souvent, le rayonnement du sublime. « Comme artiste, a écrit Baudelaire, ce qui distingue Daumier, c'est la. certitude: il a une mémoire merveilleuse et quasi-divine qui lui sert de modèle. » Le miracle, c'est que cette mémoire merveilleuse et quasi-divine s'est déclanchée, toujours, au service et à l'appel d'une âme ardente et lyrique.

« // faut être de son temps », aimait à dire le bonhomme. Il s'y obstinait. « // faut être de son temps », répétait-il. C'était sa rengaine. II y puisait confiance et certitude. Aucun argument ne pouvait pré^ valoir contre sa foi. Aux beaux parleurs qui récitaient : écoles, traditions, principes, grand siècle, il répliquait, tenace : « Faut être de son temps, que je vous dis ! » et il lui semblait, les fumeuses esthétiques l'étouffant, qu'il venait d'ouvrir une fenêtre, que de l'air pur entrait. « // faut être de son temps ». Cela renfermait tout. Inutile d'expliquer ! Tant pis pour ceux qui ne le sentent pas ! Et Daumier, paisible, rentrait dans son silence ! « // faut être de son temps ». cela voidait dire : il ne faut peindre que ce qu'on voit, comyne on le voit, car toute beauté est à la portée de la main. Cela z-oulait dire :• il ne faut œuvrer que selon les moyens dont on dispose et sans avoir recours à de vains artifices. Cela voulait dire : il faut savoir tirer

parti de foutes les aubaines de l'heure et du hasard ; créer, c'est découvrir et c'est adapter ; créer, c'est simple comme de se jaconner un bâton, avec la branche qu'on coupe. Et cela voulait dire bien d'autres choses encore. « // faut être de son temps. » Le meilleur du génie de Daumier est là.

Il est bon de rapporter, à présent, les dernières années de ce travailleur obstiné, de ce bel artiste probe, de ce grand honnête homme. Il n'est pas que d'admirer : il faut offrir son amour, à qui en a été privé, à qui, à travers la tombe, l'appelle. On lit dans une lettre d'un ami, écrite en 1862 (Daumier avait alors cinquante-quatre ans) :

« Daumier est en ce moment dans une gêne cruelle. Il y avait, chez Geoffroy, une dizaine de ses dessins qu'il vend jo francs et qu'il exécute à la plume, légèrement rehaussés de teintes plates, n'ayant plus ni lithographies, ni bois à faire. Les journaux ne veident plus rien de lui. Le Charivari n'a pas renouvelé son traité. Le Monde Illustré ne continuera pas ses séries : ses bois, me disait Champfleury, provoquent le désabonnement. »

Malgré tout, Daumier s'a.charna à la besogne, comme devant. Il y plia son large dos, qui peinait, maintenant, à se redresser. Douleur de vieillir et de ne pouvoir plus gagner son pain ! Que les fins du jour, dans l'atelier où le soir te surprend, doivent être lamentables, vieux Daumier ! De tes yeux épuisés, tu regardes tes mains sèches et inertes, tes mains qui ne savent plus t'obéir. S'être tant dévoué, avoir tant prêté, de bonne foi, à la vie, avoir été si jeune, si confiant, et en arriver là ! Pourquoi tous ces efforts, toutes ces bonnes pensées, toutes ces souffrances endurées ? Et comment croire à son génie, et comment s'y rattacher, quand il faut se débattre encore, au seuil d'une vieillesse hasardeuse et abandonnée?

Il te reste à subir la suprême épreuve, cher grand Daumier ! C'est un matin de 18/4 que tes yeux, pour la première fois, n'ont plus reflété les choses. Tout d'abord, tu n'as pas compris. Je te vois égaré, plus faible qu'un enfant, vacillant et tremblant, frottant tes yeux vides et qui ne percent plus l'ombre... Tu tâtonnes, tu t'irrites, tu appelles... Allons... qu'est-ce que cela veut dire ? ... Non, ce n'est pas possible !... Mais que fais-tu ? ... Tu te laisses tomber, tout d'une masse... Oui, pleure, pleure, vieille bête, tu peux encore pleurer!

Daumier aveugle ! Daumier aux yeux crevés ! C'est à crier !... Paiement exécré d'une existence, toute de noblesse et de désintéressement, parfumée de sainteté; Ne nous révoltons pas. Toute grandeur s'a.chète, au prix de souffrances, qui la dépassent. Il fallait que Daumier payât de sa vue le don de capter les clartés, qu'il avait reçu, en naissant. Mais qu'on ne parle plus de justice ni de gloire. Accroupi sur son tabouret, Daumier aspire au sommeil de la mort, et à son silence béni. Il sonnera donc une heure, où tu cesseras de t'affoler.

pauvre tête ! Un vieux drap, quatre planches et un trou dans le cimetière, voilà le dernier rêve de Daumier et ce qu'il quémande, à tout venant.

Il faut attendre. Encore attendre ! Cinq années, comme c'est long ! Cinq années dans la nuit la plus noire, où pas une lueur ne passe, que pas un rayon ne traverse. Cinq années ! Mourir d'abord par les, yeux, après n'avoir vécu que de leur ivresse et de leur gloutonnerie! Cinq années, comme c'est long, mon Dieu !

Et voici que Daumier est un de ces vieux, comme on en voit dans les villages, sur un banc, devant les maisons. On les sort et on les rentre, en les tenant par le bras, on s'impatiente de leur lenteur et de leur maladresse ; ils ont toujours l'air de buter contre des pierres; ils sont gourds, timides et peureux. Et leurs yeux effacés, aux paupières qui saignent, roulent les dernières larmes, qu'ils n'ont pas pleurées.

Il mourut à Valmondois dans une bicoque, achetée par Corot, ce cœur généreux, qui en fit don au vieux camarade infortuné. Daumier touchait, depuis quelques années, une rente de deux mille quatre cents francs. Ainsi, après les démarches et les suppliques des premiers peintres du temps, la République, fastueuse et magnanime, acquittait sa dette envers Daumier, qui l'avait si vaillamment servie, qui l'avait tant aimée! Dérision!

Il mourut, en 18/8, parce que, si pauvre soit-il, il n'est pas possible de refuser à un artiste usé à la peine, cette suprême consolation : la bonne mort.

Les premières armes de Daumier

Honoré DAUMIER (1808-1879).

D'après un médaillon d? Michel Psiscal.

Honoré Daumier est né du peuple, dans un grand port marchand, au pays de la lumière.

Il fit une entrée sans faste chez les hommes, dans l'un des quartiers populeux de Marseille, le 26 février 1808.

Gamin docile au rêve et doucement fasciné, il dut dessiner.

à la craie, ses premiers bonshommes, sur les dalles d'un quai, au milieu d'un grouillement de foule, tandis que les bateaux amarrés entrechoquaient leurs coques, et que les hauts mâts geignaient, et que les chaînes grinçaient et que les sirènes, au loin, se lamentaient. L'âme de l'enfant s'imprégna, sans doute, de toutes ces sensations ; son inconscient se satura de cette pénétrante poésie, languide et nostalgique, que berce l'eau clapotante et prisonnière d'un port, et qui monte, de ces carrefours des mers, comme un chant d'amour triste (i).

Son père, Jean-Baptiste Daumier, originaire de Béziers, était vitrier et, par surcroît, poète; sa mère était marseillaise. Le chef de famille, ayant remporté quelques succès littéraires dans la cité phocéenne, vint chercher la gloire à Paris et fit paraître, en 1823, un piètre recueil de vers. Les Veillées poétiques, dont personne ne parla.

Indifférent aux rimes paternelles. Honoré grandissait et développait en lui le don de rendre, par des traits, les êtres et les spectacles vus. Sans passion pour l'école et les livres, il aimait flâner dans les salles claires du musée du Louvre, où les marbres antiques ravissaient ses jeunes yeux. Ses premiers professeurs furent les Grecs.

Jean-Baptiste Daumier, qui savait ce qu'il en coiite de vouer sa vie aux Muses, interdit à son fils toute carrière artistique et le plaça chez un huissier. Mais l'enfant, qui n'aimait pas les chiffres, pesta et regimba. Alors, on eh fit un commis libraire. De nouveau, il se ]jrit à grogner : il voulait dessiner. Il était artiste, disait-il.

(i) Il faut relire les pages admirables d'Octave Mirbeau, dans La 628-E8, sur la beauté et la vie des ports ; entre autres, le chapitre curieux et si neuf, Le port, pairie du peintre, et où il écrit ; « Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il soif, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance, la formation, l'éducation d'une âme d'artiste... »

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On alla voir Alexandre Lenoir, fondateur du Musée des monuments français, ami de la famille, et on lui exhiba un dessin du garçon. Judicieux, le brave homme discerna la vocation d'Honoré Daumier et en persuada le vitrier et sa femme. Il prétendit, en outre, lui inculquer les principes de l'art. L'élève indiscipliné se dégoiîta vite d'un enseignement académique, qui ne pouvait qu'exaspérer ses nerfs, et il se mit, de lui-même, à l'école d'un bohème, du nom de Ramelet, qui lui apprit la lithographie. Cette fois, il était dans le bon chemin.

Il travailla quelques temps pour l'éditeur Zéphyrin Béliard, dont il ne put supporter, à la fin, l'insolente nullité et le plat mauvais goût. Il dessina des alphabets pour libraires et des illustrations de romances pour des éditeurs de musique, qu'il plaça tant bien que mal. Dès 1828, il eut pour amis Préault, Jeanron, qui, comme lui, étaient pauvres et courageux. Il crayonna, pour le journal La Silhouette, quelques dessins où l'on retrouve l'influence de Raffet et de Cliarlet. L'éditeur Achille Ricourt lui acheta ses premiers essais, et, malgré leur faiblesse d'exécution, il y discerna la main d'un artiste : « P^ous avez le geste, vous ! » lança-t-il au jeune homme enthousiasmé.

Honoré Daumier n'hésita plus et vint frapper à La Caricature, le grand journal d'opposition : et on lui ouvrit. Philipon, l'intrépide et violent Philipon, l"ennemi-né de Louis-Philippe et de la royauté, lui trouva une place parmi les braves, qu'il menait, chaque semaine, à l'assaut du trône. Il communiqua au nouveau venu la flamme républicaine qui le brûlait, et le chauffa à blanc. Au reste, Daumier, qui fut toujours un sincère, ne demandait qu'à marcher et qu'à combattre. Et puis, il avait vingt-trois ans, une foi neuve et ardente, beaucoup c'illusions.

L'époque était bourbeuse, écœurante à vomir. On vivait dans le souvenir amer des Trois-Glorieuses et sous la férule d'un poussah grotesque et difforme. Louis-Philippe était assis, tout d'une masse. sur le pays, qu'il étouffait. Le bourgeois s'étalait, fermentait, foisonnait. Et le mot d'ordre était, au royaume de France : « Enrichissezvous ! »

Contre le roi obèse et sa cour de baudruches, Philipon dressa La Caricature, machine de guerre infernale. Expert et sans crainte, il en maniait les rouages et en déclanchait le système. A tous les coups, et pour la grande joie des badauds, il faisait une victime, sinon deux. Il avait, sous ses ordres, l'autre Honoré, le grand Balzac, qui collaborait sous le pseudonyme aristocratique de comte Alexandre de B. et qui, un jour, tombant en arrêt devant un dessin de Daumier, affirma : « Ce gaillard-là, mes enfants, a du Michel-Ange sous la peau !... » ; il y avait aussi Louis Desnoyers qui, sous le nom de Derville, blaguait et vilipendait le ministère. Les dessinateurs de La Caricature comp-

talent parmi les meilleurs du moment : Henri ]\Ionnier, père de l'immortel Joseph Prudhomme ; Grandville, aigri, féroce et indiscipliné : Traviès, qui s'appliquait. Charlet, Decamps, Rafifet vinrent, de temps à autre, faire le coup de feu. Le bleu, qu'était Daumier, en 183 1, devint, en moins d'une année, capitaine. Il faut dire qu'il n'hésita pas à payer de son talent — et de sa personne.

L'arme ordinaire de La Caricature, c'était l'ironie, frondeuse, inso-

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