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Le Défenseur (Aquarelk
lente et cruelle, flèche empoisonnée. On y prêchait, à date fixe, le régicide. Une planche, par exemple, représentait Louis Philippe, le dos courbé, longeant les murs, tandis que son ombre dessinait une silhouette de femme, coiffée d'un bonnet phrygien et armée d'un poignard. Le roi ne figurait jamais, dans les dessins du journal, que sous la forme d'une poire, écrasée sur sa base. On avait beau poursuivre et condamner Philipon ; il ne faisait que s'entêter plus encore et redoublait ses coups.
Les premières lithographies de Daumier, à La Caricature, n'annoncèrent point la maîtrise, dont il devait faire montre, deux ans plus tard. Elles étaient encore timides, sèches, surchargées de détails et sans personnalité. Pourtant, le polémiste enragé, qu'il devait être, montrait déjà l'oreille. Il n'attendit pas longtemps pour se révéler : un dessin, intitulé Gargantua, fut l'objet d'une poursuite et valut à son auteur six mois de prison. Daumier fut locataire de Sainte-Pélagie, de septembre 1832 à février 1833.
Gargantua ne compte point parmi les plus heureuses lithographies du grand artiste, mais la verve, qui l'anime, est acide et outrancière. A défaut du génie, qui viendra, on y reconnaît déjà une âme « aux haines vigoureuses », et sans laquelle il n'est ni de Molière, ni de Goya, ni de Swift, ni de Zola, ni de Vallès. Gargantua, c'est le roi podagre, énorme et crevant de graisse, portant sur un ventre débordant une tête piri forme, le roi affalé sur son trône percé : au moyen d'une longue planche, qui va du sol à sa gueule grande ouverte, une suite de ministres et de députés lilliputiens, déverse dans l'orifice royal des hottées d'or, prélevé sur un peuple famélique et besogneux : ouvriers en bourgeron, femmes épuisées nourrissant leurs mioches, etc. ; une cohue de courtisans, de l'autre côté, se dispute donations et papiers de noblesse, qui tombent de l'ouverture du fessier constitutionnel... Satire grossière, indigne d'un haut esprit, a-t-on dit, et je vois nos polémistes à l'eau de rose se bouchant le nez ! On a le droit, si l'on veut, de faire fi de Rabelais, mais un Daumier, dans le combat, n'a pas des pudeurs effarouchées de petit maître !
Damnier et la politique
Pour Daumier, comme pour tout vrai révolté, les mois de prison ne furent pas temps perdu. D'abord, jouissant d'une liberté très relative, il travailla. Il exécuta, à la plume, une série, L'Imagination, d'un rendu encore malhabile, d'une fantaisie souvent charmante, et dont le fidèle Ramelet reproduisait chaque dessin, à peine achevé, sur la pierre. Cette série racontait les médiocres ambitions des petites gens, leurs beaux rêves d'avenir, ce qu'ils appellent leurs châteaux en Espagne. Donc, en prison, Daumier travailla ; mais aussi, il apprit à mépriser et â haïr. Cette séquestration arbitraire fit du jeune partisan inquiet, un exalté farouche et irréductible. A partir de ce temps, et pour quelques années, l'enrôlé indécis devint un chef de groupe, la forte tête de La Caricature II égala l'intrépide Philipon, en verve, en courage et en cruauté. Et de cette première rencontre avec les juges, il garda la haine des gens de robe, des cabotins du prétoire, accusateurs légaux, pourvoyeurs rétribués de geôle et de guillotine. Plus jamais, Daumier ne leur pardonnera.
Sitôt échappé de sa cellule, Daumier chercha sa vengeance. Il ne la chercha pas longtemps. Il arrêta son choix sur les pairs de France, collection d'antiquités, laissés-pour-compte de l'ancien régime. Puis, il fonça dans le tas.
Dès lors, Daumier s'acharna sur ces puissants cacochymes et quinteux, soutiens de la société et de la religion. Il fit sa tâche et son plaisir de la dissection de ces cadavres déambulants. Il en prit un, au
hasard, comme le boucher saisit une brebis galeuse, par la patte, dans le troupeau. Il le maintint, contre le mur, s'emplit le regard de sa laideur et de sa frousse, puis il le lâcha et rentra chez lui. Ce premier infortuné, ce fut le vieux Lameth, ancien constituant de 1793, ennemi des républicains, adversaire de la liberté de la presse. Daumier s'amusa de cette tête plate et longue de vieux beau, en accusa plus encore les arêtes, enfonça ses doigts dans les yeux, pétrit le crâne, y acheva le lent ravage de la mort. Satisfait, Daumier signa et exposa ce macaque octogénaire.
Puis, ce fut au suivant de ces vieux messieurs : Dupin aine s'avança, singe lubrique et repoussant. Soult présenta son museau chafouin aux tempes renflées. D'x\rgout plastronna, lugubre, dans sa pelisse, le front plat et le nez monumental. Enfin, Persil, procureur général, profila sa face anguleuse et « tranchante », qui lui mérita le surnom de Père Scie.
Après une dernière tentative. Les Masques de 18^1, où apparaissaient, sur trois rangs, quinze gueules représentatives, d'un dessin féroce et d'un relief surprenant, Daumier s'empressa de donner, en 1833, une seconde série, qui présenta les mêmes grotesques en pied, et où sa maîtrise s'affirme, éclate et atteint à l'épique.
Il changea son mode de création. Il modela d'abord ces masques monstrueux, à l'image de tant de hideurs contemporaines, dans la glaise. Il ne lâcha jamais la matière plastique qu'il n'eût trouvé la déformation la plus outrageante à la fois et la plus frappante, et conféré à ce morceau de terre, ce qu'on pourrait appeler, le sublime du laid. Et c'est d'après ces caricatures modelées qu'il lithographia sa nombreuse et vivante collection des grands personnages du règne de Louis-Philippe. Car tous y passèrent : ministres, députés, procureurs généraux, et le roi, ventre en avant, ouvrant la marche.
Il faut renoncer à citer les noms des victimes de cette hécatombe hilarante et vengeresse, et à relever les caractéristiques qui désignent à nos yeux ces pantins de 1833. Ils sont trop. JNIais s'il vous est donné de feuilleter cette collection de La Caricature, où est figé ce monôme lamentable, collection unique dans l'histoire de la satire politique, vous verrez à quelle hauteur un artiste du génie de Daumier élève ce qu'il est convenu d'appeler, un peu dédaigneusement, les besognes du journalisme.
Tout en exécutant les hommes du jour, semaine après semaine. Daumier ne manqua pas de suivre l'actualité et de satisfaire aux événements. Au reste, il mènera toujours de front les œuvres les plus diverses, travaillant à dix planches à la fois, et se reposant de la lithographie, en peignant. Il donna donc, tout en rossant Thiers le pygmée ou Kératry, l'homme de la révérence, diverses scènes drolatiques, prises dans la suite des scandales de l'heure. Dans une grande
planche en couleurs, il ridiculisa le maréchal Lobau, sous le surnom de Lancelot de Tricanule, vainqueur des manifestations, grâce à ses bonnes pompes à incendies, bien graissées. Le roi, s"étant attaqué encore une fois aux journalistes, Daumier représenta le gros homme, réduit à l'état de crêpe royale sous une presse à imprimer, par un joyeux typo, que coiffe un journal plié en forme de bonnet.
]\Iais, dans l'un des dessins suivants, qui porte la légende : Celui-là on peut le mettre en liberté, il n'est plus dangereux, Daumier se trouva tout entier. Bien qu'une certaine sécheresse prédomine encore, l'originalité de Daumier est là, ses grandes qualités s'y décèlent en traits larges et puissants. Auprès du lit d'un homme du peuple agonisant, deux personnages énormes sont en conférence : l'un est un médecin ventru, engoncé dans sa redingote ; il tourne le dos au public, mais il est aisé de reconnaître la royale silhouette ; l'autre est un juge bouffi et réjoui. En présence du moribond, une entente plénière réunit ces deux ventrus et verse en eux une certitude heureuse. La scène est traitée avec une simplicité émouvante et robuste ; il n'est pas une indication qui ne soit nécessaire et qui ne renforce la tristesse de cette consultation m extremis. C'est du grand art.
Daumier ne laissera passer aucun événement, sans chercher à découvrir, derrière les apparences, la moralité qui s'y cache. Il raillera ces prisonniers qui s'emploient à lutter contre l'incendie qui ravage leur pénitencier et qu'on expédie, le jour suivant, vers d'autres cachots non moins cléments. Il annoncera aux lecteurs de La Caricature la clôture de la Chambre en montrant devant un théâtre minuscule, dont la scène est remplie de députés endormis, une sorte d'Arlequin gigantesque, qui n'est autre que le roi, et qui laisse tomber le rideau.
Il recommença ses rudes attaques contre la magistrature, dans une admirable lithographie : « P^ous avez la parole, expliquez-vous, vous êtes libre ! » Ainsi s'adresse un président de tribunal à un accusé bâillonné, ligotté, que trois hommes de robe malmènent et étranglent â demi. La planche visait, on le devine, les procédés en cours dans les prétoires et accusait ceux qui font métier de juger les autres. En ces années perfides, Daumier fut leur mauvaise conscience.
Il les fit comparaître, quelques mois plus tard, devant lui, au tribunal de l'art. Une échauffourée, en avril 1834, fut l'objet de nombreuses poursuites et condamnations. De la salle, perdu parmi le public, Daumier jugea les juges. Il les stigmatisa et dénonça la noirceur de leur âme. Il cloua au pilori Barbé Marbois, ancien déporté de Cayenne promu garde des sceaux, gaga flasque et coulant ; ^-f.'^lliieu Dumas, qui demandait au vin le lâche courage qu'il faut pour oser condamner son semblable : Gazan ventripotent, l'homme-tonneau ; le duc de Choiseul, sorte de vieux pantin mécanique détraqué. D'autres
s'alignèrent : Portails, le nez en forme de courge ; Thiers, Robert Macaire sarcastique ; Girod de l'Ain, le ventre fait homme, etc. Daumier les empoigna, un à un, les dressa ou les plia, les disloqua à son gré, en fit ses jouets épiques et saugrenus. Tout lui fut prétexte à déformations ; son crayon n'épargna ni l'âge, ni les infirmités. Sous le régime le plus contraire à l'imagination, Daumier fut une sorte de gamin terrible, aux inventions cocasses et inépuisables, mais aux haines violentes et viriles. Il apparut ce que doit être l'artiste, aux époques lâches : le suprême justicier.
L'occasion s'offrit, encore une fois, de risquer la prison et de faire preuve de beau courage et de grand talent : Daumier en profita. Pour sauver La Caricature^ dont les fonds diminuaient sans cesse, absor-
Rue Traiisnonain, le i =; Avril iS^-f.
bés par les amendes et les frais de justice, Philipon lança une publication de luxe, recueil de grandes planches lithographiques, et qui porta le nom d' « Association mensuelle lithographique » . Il appela Daumier à la rescousse : Daumier accourut. Il lui livra, coup sur coup, cinq lithographies, dont trois, au moins, sont des chefs-d'œuvre. Elles marquent l'une des heures les plus éclatantes du génie de Daumier.
Si la première, Très hauts et puissants moutards et moutardes légitimes^ est une planche plutôt manquée, la seconde, par contre, resplendit de pensée fière et hardie. A^e vous y frottez pas .' porte la
légende. Un gars du peuple, coiffé d'un bonnet de papier, solide sur les jambes, le torse large, les bras croisés, le regard franc, vient d'assommer une sorte de vieux mannequin chamarré et défie un personnage obèse et qu'il est facile de reconnaître. Ce grand garçon, sain et vigoureux, aux muscles solides, au sang riche, c'est la Presse, telle que Daumier, le sincère, la concevait. C'est son âme même qu'il a matérialisée, définie et dressée, dans cette page franche et noble.
Daumier donna ensuite sa célèbre planche : Enfoncé Lafaycttc, attrape, mon vieux ! Sur un monticule, au premier plan, un personnage démesuré, court et rond, cache sa face dans ses mains et exprime, dans tout l'affaissement de son corps, aux bourrelets de graisse, une douleur hypocrite. On le sent, malgré sa mimique, tout secoué d'un contentement intérieur. Dans un pli de terrain, une foule accompagne vers le cimetière dont on voit les tombes rapprochées dans le lointain, l'enterrement de Lafayette. Ici, la peinture est d'une main siire d'elle-même, et une verve énorme, sœur de la verve de Rabelais, la commande. Aucune critique ne peut prévaloir contre une telle œuvre : l'auteur d'Enfoncé Lafaycttc ! peut mourir. Il est le maître de la satire, en son siècle.
Et le hasard le voulant, après l'éclat de rire, ce fut un cri d'horreur. Un soir d'émeute, où l'on avait tué des pauvres, Daumier grava : Rue Transnonain, i^ avril 18^4, ce reportage crayonné, qui traversera les siècles. Ici, le grand artiste n'attaque plus, ni ne bafoue. Il se veut, simplement, témoin silencieux et véridique de l'horreur et du crime. Point n'est besoin d'inventer, ni de railler, ni d'accuser ! Daumier dépose, à la barre de l'histoire, devant les hommes à venir. Et il nous dit : « Ce soir-là, dans les chambres misérables, on tuait pêle-mêle les ouvriers et les mères, les enfants à la mamelle et les vieux aux regards hébétés. Tenez, ce mort, je l'ai vu, et cet autre, et cet autre encore. Celui-là, il était étendu, comme je le dis : je n'ai pas déplacé un pli, exagéré un rictus. Ces minutes-là sont trop lourdes d'horreur pour qu'un souci d'art puisse intervenir. Il ne monte d'elles qu'une immense pitié et l'envie seule de s'enfoncer dans la nviit, avec les morts. Il semble qu'on écrive sous la dictée de l'éternité. J'ai vu cela, le soir du 15 avril 1834, dans l'étroite rue Transnonain, alors ({ue la fumée et l'odeur de la poudre persistaient encore... »
Pour distraire ses yeux de l'horrible vision, Daumier descendit dans sa ménagerie ; je parle de la Chambre. Il en fit la caricature en bloc, et l'intitula : Le Ventre législatif. Jeu de massacre d'un aspect horrifiant, qui prédispose plus au cauchemar qu'à une gaîté réconfortante ! Ce ne sont que mufles et groins, nez pulpeux, bouches sphincters, yeux caves ou bigles, etc. Ce Ventre législatif, c'est quelque chose comme une Morgue administrative et solennelle, où les préposés attendent, dans la position assise, leur complète décom-
position. La planche terminée, Daumier dut se frotter les mains avec un petit rire profond. Ils avaient leurs comptes !
Pourtant, la vie devenait de plus en plus pénible et hasardeuse pour le Charivari. Le brave Philipon, traqué, criblé de dettes, soutenait quand même une lutte inégale, d'où ses adversaires devaient, par la force du nombre et des iniquités, sortir victorieux. A la suite de l'attentat de Fieschi, le ministère obtint de la Chambre le vote de lois plus sévères et les appliqua, avec la plus cynique partialité. Le gouvernement confondit — ce qu'il fait toujours en ces occasions — les attaques de la presse et les attentats matériels contre l'ordre. La Caricature bénéficia, on le pense bien, la première d'entre les publications d'avant-garde, de ces lois d'exception. Elle mourut, le 27 avril 1835, à l'entrée de sa cinquième année de lutte intrépide et sans merci, à son 251'^ numéro. Elle tomba courageusement, en flein combat, toutes ses cartouches tirées. Elle ne s'était jamais soumise et avait tenu en échec, jusqu'à la dernière minute, un ennemi, il faut le dire, faible et irrésolu. Elle laisse l'exemple de ce que peut une poignée d'hommes de talent et de cœur contre un régime d'oppression, et on a eu raison d'écrire que « La Caricature forme un monument à part dans l'histoire du journalisme ».
Daumier marqua cette disparition de La Caricature par une planche mélancolique et hautaine qui parut dans le dernier numéro. Le découragement de l'artiste s'y inscrit en traits profonds et âpres ; on y sent un désespoir tragique et le regret des forces follement gaspillées. Il a suffi d'un choc, et Daumier s'élève à la plus haute poésie : dans les lointains, la foule est piétinée par les charges de cavalerie, et trois morts de Juillet, recouverts du linceul, soulèvent la pierre du tombeau, contemplent ces nouvelles tueries et murmurent : « C'était vraiment pas la peine de nous faire tuer ! » Triste et sanglante leçon des révolutions, qu'emportent les morts !
Daumier, journaliste de génie
« C'était vraiment pas la peine !... » Devant ce dernier numéro de La Caricature, Daumier dut connaître cette lassitude, qui s'empare de tout l'être, abat la volonté, supprime l'imagination. Il faut abandonner au passé, à l'oubli, cinq années de bonnes pensées, d'audaces imprudentes, de grands rêves, on ne s'y décide pas. Je le vois, vaquant toute une semaine par l'atelier, dégoûté de tous et de lui-même, incapable de tenir un outil, incapable de saisir une idée, bon à rien. Sortira-t-on jamais de cette torpeur? Ce dégoût aura-t-il une fin?
Pourtant Daumier reprend son dur labeur. Au reste, le désespoir est un luxe qu'il ne peut s'offrir. Il lui faut gagner son pain et celui
[7<J PORTRAITS d'hier
de sa compagne, car il vient de se marier, l'année même de la mort de La Caricature. Allais Le Charivari lui est ouvert, qu'il alimentera de ses pochades géniales.
Dès 1834, Daumier est connu, aimé ; il amuse la foule ; les artistes l'admirent. Il a cette gloire modeste et profonde qu'une œuvre puissante fait à un nom inconnu. Les premiers artistes de l'époque reconnaissent en lui un maître, un de ceux qui portent la marque au front. Et pourtant, Daumier gémit et enrage. Il voudrait se libérer de ce journalisme, où il use ses forces, où il disperse le meilleur de sa pensée, de ce journalisme qui le tue, chaque jour un peu, en détail. Ces planches, gravées en une nuit de fièvre et qui jettent une stupeur sacrée dans l'âme de ses confrères, Daumier les renie. Il ne s'y retrouve pas. Ce ne sont que les fruits rabougris, mal venus de son génie. Daumier ne fait que penser à l'œuvre qu'il porte, qui alourdit son front, enfièvre sa main, son œuvre qui veut naître et dont il ne peut se délivrer, faute d'argent (i).
Le journalisme tient bien son homme. Il ne le lâchera pas. Daumier tombera au pied de l'établi, aveugle, perclus et pauvre, comme au départ. A ce journalisme exécré, il prodiguera ses dons, son cœur et son âme, comme une belle fille, née chez les pauvres, vend son corps, à la journée, pour quelques sous. II. y épuisera ses forces, il y fatiguera son génie, il y perdra sa bonne humeur, si robuste et si saine.
Et d'abord, Daumier voudrait peindre. Il est, avant tout, il le sent, un peintre de la grande lignée, et, en son temps, le frère de Delacroix. Il n'est pas un bout de papier où Daumier a bâclé une esquis.^e qui n'atteste sa science de la composition, des plans et de la lumière. Une planche du bonhomme est une fresque réduite au dixième. Daumier se sent travailler par l'instinct qui fait les grands peintres. lî ne pense que par masses d'ombre et de clarté ; un dessin s'organise en sa tête, selon un rythme inconscient, et comme une symphonie jaillit d'un thème. Il détient les secrets. Sa palette est celle de Rembrandt, aux morves sombres et gluantes, sorte de plasma, d'où la vie sortira, grouillera, s'animera. Oui, Rembrandt... Personne ne l'évoque avec plus d'intensité que Daumier, dans les quelques toiles qu'il nous a données !
Mais Daumier doit donner ces deux ou trois « papiers », lui aussi,
'(i) M. Arsène Alexandre, dans son li\re sur Daumier, nous rapporte cette anecdote :
A un jeune homme qui lui présentait, vers 1860, des caricatures, Daumier répartit : « Ce n'est pas mal... Mais, pourquoi diable, étant jeune comme vous l'êtes, vouloir faire de la caricature ?... » Puis il ajouta, soudainement attristé : « Moi, voilà bientôt trente ans que je crois toujours faire la dernière... » Il y a là un tourment, qui brûle les plus hautes énergies, et dont les artistes fortunés ne se doutent pas ! Il est bon de le leur rappeler.
par semaine : « Ah ! si je n'avais pas ma charrette à traîner !... » gémira-t-il dix fois, du matin au soir. Il a sa charrette à traîner, il
Le Linsre.
la traînera plus de quarante ans, et il tombera, un jour, entre les brancards.
Ainsi donc, l'artiste qui était né pour peindre une autre Bethsabée ou un autre Saint Mathieu, collaborera, toute sa vie, à des jour-
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iiaux amusants. On lui demandera de se plier aux goûts d'une clientèle imbécile, mais il n'y arrivera pas. Quoi qu'il fasse, un Daumier ne peut pas travailler sur commande. Ce n'est pas mauvaise volonté, mais originalité foncière et violence d'un instinct.
Daumier est un peintre, voilà ce qu'il faut retenir. Il n'a été caricaturiste, que malgré lui, et par force. Son dessin, c'est son langage propre, sa langue natale. Il n'est pas homme d'esprit ni littérateur. Il pense, raille et stigmatise, à coups de crayon, par pans d'ombre et jets de lumière. Son observation ne se meut que dans le monde des formes. Il n'a jamais voulu parler, si l'on peut dire, qu'à nos yeux.
Daumier est un visionnaire. Il a fait servir son dessin à illustrer une thèse ou une boutade que bien rarement, et, toujours, par surcroît. Il a rêvé, les yeux ouverts, une humanité comique et fantastique, telle qu'un bon géant doit se la représenter. Il a toujours dédaigné la légende, cette ressource des pauvres caricaturistes. Il disait, doucement entêté : « La légende, ça ne sert à rien... Si mon dessin ne vous parle pas, c'est qu'il est mauvais : la légende ne le rendra pas meilleur... S'il est bon, vous comprendrez bien tout seul... et à quoi bon la légende !... » Son génie le dispensait de faire des frais d'esprit.
L'ivresse de peindre, on la respire, en feuilletant l'œuvre de Daumier ; elle monte jusqu'à nous comme d'une cuve de vin nouveau. Quelle joie devait couler dans ses veines, durant qu'il dessinait ses bons bourgeois ou fouailllait les gens de robe! Il est un romantique, à la façon de Balzac, et non de Hugo, surtout verbal. Il ne travaille que sur le vrai, qu'il sature de vie et de chaleur, qu'il suranime. Un grand réaliste lyrique, Jordaens, peintre de bourgeois, Michel- Ange, bon vivant et souriant, c'est Daumier !
Daumier oblige aux plus hauts parallèles. Il est l'égal des plus grands. ; et M. Henry Alarcel, citant avant moi Rubens et Michel- Ange, peut écrire : « Daumier a non seulement leur conception et leur maniement rapide et décisif de la forme, mais quelque chose de leur rhétorique, cette sorte d'enflure lyrique qui fait qu'une figure semble déborder de ses lignes, ou du moins les secouer comme des ailes, pour on ne sait quel essor surhumain. »
Au reste, ces éloges, qui ne sembleront outrés qu'à ceux qui n'ont pas subi le grand artiste, ces éloges, qui ne sont que des vérités enregistrées, les meilleurs de son temps les lui adressèrent. Au Vatican, Daubigny s'écria devant des Raphaël : « Ce sont des Daumier .'... w Un Delacroix se mit à l'école du caricaturiste et recopia, plusieurs fois, ses fameuses études de baigneurs. Enfin, l'admirable Millet s'est fait, il faut le dire, au contact de Daumier.
Dix mille francs de rente, et Daumier, le besogneux Daumier, eût été notre Rembrandt !
Daumier et les bourgeois
Daumier abandonna la satire politique, sans regret. Il était las de ce rôle d'engueuleur public, qu'on ne sauve qu'à force de talent et d'intrépidité. II en avait assez d'appeler ce malheureux Louis-Philippe : la Poire, et de donner la fessée aux ministres. Il aspirait à un art plus calme, et aussi, à plus de sérénité. Il sentait le besoin de détendre ses muscles et de travailler à l'aise, sans devoir faire, tous les jours, le coup de poing, entre ses repas.
Il ne faut pas être grand psychologue pour découvrir qu'un esprit de bonté inspire et traverse tout l'œuvre de Daumier. Ce grand créateur était un cœur simple, une âme tendre. Comme on le sent accessible à toutes les pitiés, ouvert à toutes les souffrances ! Ceux qui l'ont connu ont témoigné de sa loyauté, de sa générosité, de son désintéressement. Il est réconfortant qu'un si furieux torrent de rire et de malice soit venu d'une source si pure. Daumier était bon, comme on l'est dans le peuple, instinctivement, avec prodigalité, et non sans brusquerie. Aucune complication chez ce bonhomme épais, d'intelligence vive et d'intuition fulgurante et si perçante ! Un brave homme, pour tout dire, comme on n'en fait plus, sentant bon le travail, la santé et la probité ! On rapporte que Préault, le sculpteur, fit appeler son vieux camarade Daumier, à son lit de mort, et se confessa des fautes de sa vie à celui qui, pour tant de gens, n'était qu'un amuseur.
Donc, La Caricature tombée, Daumier s'attela, de nouveau, à sa charrette ; il ne fit que changer la plaque du loueur, qui s'appelait, maintenant : Le Charivari. De 1835 ^ 1874, cinq années avant de disparaître, il tirera sa chignole, le front en sueur, le licol aux épaules, de plu? en plus usé et voûté. Ouvrier qui demeure à son établi et dont on ne veut plus.
Il se mit à peindre le peuple de Paris — son peuple. Il s'établit, en quelque sorte, presque un demi-siècle : caricaturiste public. Il ne se lassera pas de raconter la rue, ses groupes et ses paysages. Il ne craindra ni les redites ni la satiété. Il semble qu'on l'ait nommé, quelque part, en haut lieu, historiographe de la Bourgeoisie. A raconter son époque, il emploiera toutes ses forces, obéissant, on dirait, 'à une mission.
Comme il débutait dans cet apostolat, il vint s'établir en l'île Saint- Louis, près de ses meilleurs compagnons. Il avait pour amis, voisins et visiteurs, le doux et aimant Corot, Daubigny, apaisé et contemplatif, le puissant Dupré, Barye, qui laissait sa cravache à la maison. Ce qu'était .l'atelier de Daumier, grenier promu à la dignité de cellule, Banville nous en a fait une parfaite description, qu'il faut connaître :
« Je revois toujours cet atelier de l'île Saint- Louis où j'ai passé tant de bonnes journées. Impossible de se figurer un endroit moins luxueux, plus sévèrement nu, et dont le bibelot fiit plus soigneusement proscrit. Sur les murs peints à l'huile en gris clair, d'un ton très doux, il n'y avait absolument rien d'accroché, si ce n'est une lithographie encadrée, représentant Les Parias, de Préault, ce célèbre groupe refusé par le jury de l'exposition, lors des premières batailles romantiques. Un poêle carré, noir, en tôle vernie, quelques sièges, à terre, contre le mur, des cartons gonflés, débordants de dessins et C|ui ne pouvaient plus se fermer, voilà tout ce qu'on voyait dans ce grand atelier gai et clair, en outre de la petite table sur laquelle Daumier travaillait à ses pierres, et encore manquait-il sur cette table les choses les plus nécessaires, et notamment les crayons lithographiques ; car l'artiste n'en avait pas et ne voulait pas en avoir ; c'était chez lui une idée bien arrêtée. Il savait que l'Inspiration, ne suivant que son caprice, entre volontiers partout, excepté dans les endroits où elle est attendue réglementairement, et pensait avec raison que si l'on a réuni avec soin tout ce qu'il est nécessaire pour travailler, et la gamme entière vibrante des outils, c'est alors précisément qu'on cesse de travailler.
« C'est pourquoi il n'avait rien î II dessinait toujours avec les débris des mêmes anciens crayons, se décidant enfin à les refondre quand il ne pouvait plus faire autrement, mais le plus souvent utilisant, ressuscitant malgré eux les bouts de crayons qui ne pouvaient même plus être taillés, et où il fallait alors inventer, trouver un angle qui se prêtât au fiévreux caprice de la m.ain agile, mille fois plus varié et intelligent que la pointe stupide et parfaite obtenue au moyen du canif, et qui dans le feu de la discussion se brise ou s'écrase (i). »
C'est dans ce grand atelier gai et clair que Daumier a composé sa « Comédie humaine », durant que Balzac construisait ses immortels romans. Non loin d'eux, Delacroix, impérieux et passionné, concevait ses chefs-d'œuvre ; Vigny, Hugo et Lamartine faisaient vibrer leurs hymnes, plus haut que les fronts et emplissaient le ciel d'une musique humaine. Années merveilleuses !
Que dire de l'œuvre de Daumier, qui comprend près de quatre mille planches ? Comment l'analyser, la décrire, en montrer la masse, la hauteur et l'étendue? A feuilleter toutes ces pages, oii crie le génie. on ne sait qu'admirer, s'étonner sans cesse, gaver ses yeux et son âme, voracement !
Le bourgeois, selon Daumier. n'est pas tout à fait tel que l'a défini
(i) Mes Souvenirs, Théod. de Banville.
HONORÉ DAUMIER l8l
Gustave Flaubert : un être qui pense bassement. Le caricaturiste est moins féroce que le romancier. Le bourgeois de Daumier est un être qui ne pense pas, qui se contente de digérer et d'engraisser et qui n'a de besoins que ceux de son ventre. Daumier ne l'exècre pas ; ijî s'en amuse, comme d'une baudruche, qu'on gonfle et qu'on dégonfle à volonté. Il a plaisir à le voir enfler, jusqu'à la crevaison. Son bourgeois n'a de gaîtés, de soucis et de passions, qu'à fleur de peau : petites vanités, douleurs mesquines, jouissances niaises. Il est asservi a sa viande et, plus encore, à sa graisse, inexorablement. Il est inconscient, béat, végétatif et replet. La vie de famille lui est une atmosphère indispensable, que parfume l'odeur du pot-au-feu. Il accepte volontiers d'être mené par sa femme et réduit à l'état d'esclave par ses enfants ; il y trouve son bonheur, tout de même. Mais, à table, il reprend ses droits, sa lucidité, son contentement, sa dignité. Manger est un sacerdoce : boire est une volupté. Et il ne dédaigne pas emjamber sa femme, une fois la semaine, comme il est prescrit.
Daumier aime son bourgeois. Il a décidé d'en faire son compagnon, son partenaire, son convive. Il le reproduit sur toutes les coutures, et même en bras de chemise, et même en caleçon de bain. Il le conduit partout, sur le boulevard, dans la banlieue, à travers champs. Il ne se lasse ni de sa stupidité, ni de sa suffisance, ni de sa couardise. Au contraire. Il s'en émerveille, chaque jour, davantage. Il se demande comme un médecin, en présence d'un beau cas : « Jusqu'où ira-t-il ? (i) ».
Regardez les Bons Bourgeois, chez eux, s'admirant l'un l'autre, ou se promenant, égarés dans une exposition de peinture, ou transportant des victuailles, dans une campagne brûlée, un dimanche d'août. Les voici pris sur le vif, hflares ou renfrognés, dégoûtés ou concupiscents, avachis ou affairés. En toutes saisons, dans les paysages les plus divers, engagés dans les situations les plus inattendues, ils s'étalent, plastronnent, discourent, écarquillent des yeux ronds ou font la lippe, toujours plaisants à voir, chienlits raisonnables et satis-
(i) Dans une de ses chi-oniques les plus pleines et les plus entraînantes, Un Témoin, dédiée à Emile Zola, et qui fait partie de L'Ame de Paris, Théodore de Banville, qui l'a compris si profondément, nous décrit ainsi Daumier, peintre de la Bourgeoisie :
« Voici le grand Daumier, poursuivi par les implacables Furies du génie, qui, un fouet à la main, le chassent devant elles. Daumier, de ce crayon lithographique à qui il donnait une âme, a dessiné les bourgeois les plus laids, les olus vulgaires, les plus crapuleusement stupides. Mais, bêtes et prétentieux, comme des oies, ils sont cependant investis d'une souveraine grandeur, car ils sont poursuivis par la même Fatalité qui poursuivait Oreste.
« Leurs chapeaux de soie à seize francs semblent avoir été déchiquetés en route par le vautour qui mange le foie de Prométhée, et c'est l'ouragan des tempêtes qui s'engouffre dans les pans de leurs redingotes absurdes. Daumier a tout ce qu'il veut, excepté la platitude. Etre plat lui est interdit au même titre que Michel-Ange. »
faits. Et ce sont Les Papas, orgueilleux d'une progéniture piaillante, labougrie, et fiers d'une ressemblance incertaine. Tel de ces Papas est assailli par ses marmots, tiraillé de toutes parts et près de tomber à la renverse : plaisirs de la paternité. Un autre (et ce dessin est urie merveille de bonne humeur et de vérité !) un autre, balourd et poussif, .^aute à la corde, pour complaire à deux gamins de six ans, qui se réjouissent de ses efforts : « Allons, papa, faut encore sauter trentedeux fois ! y), crie le garçon, au comble de la joie. Celui-ci doit se mettre à plat-ventre et souffler dans la voile d'un bateau minuscule, qui va sur l'eau d'une cuvette. Et combien d'autres encore !
Puis Daumier s'attaque aux femmes savantes de son temps, leur dit leur fait et leurs mille vérités. Ici, il se montre l'égal de Molière, qu'il aimait tant, qu'il était si bien fait pour comprendre. On a dit, bien à tort, à mon sens, qu'il n'a jamais su rendre que lajourdeur masculine, qu'on le sentait gêné devant la grâce de la femme. Il n'est pas d'erreur plus grossière ! Que de silhouettes charmantes dans ces séries d'une verve endiablée qui portent pour titres : Les Bas-Bleus et les Divorceuses. Par opposition aux viragos maf flues et aux mégères non apprivoisées, il a ménagé, dans des retraites claires, des visions fraîches et souriantes. Voyez cette jeune mère qui fait jouer sa fillette sur "ses genoux, tandis que deux hommasses, laides à souhait, s'indignent d'un tableau si adorable ! L'honmie qui a évoqué, en quelques traits pudiques, cette femme aimable et désirable, dans la douce clarté qui la baigne, cet homme-là, on peut l'affirmer, est un des peintres de la femme !
Nous retrouvons les bourgeois à la campagne, dans la série des Pastorales. Ils nous apparaissent, en posture ridicule, au bord d'un fleuve, une ligne à la main ou, glacés d'épouvante, accrochés à un rocher, sur une haute montagne. Plus qu'ailleurs, dans cette série champêtre, le décor participe à l'ampleur et à la puissance du dessin (i). Daumier, qui sut mieux que quiconque l'art de situer une scène dans un milieu approprié, se plaît à faire saillir la bedaine de sa clientèle rotonde en des pays de grâce, aux lignes souples, aux lointains flous et illimités. Si le spectacle humain lui avait laissé quelque répit, Daumier aurait pu être l'un des premiers d'entre les paysagistes de sa glorieuse génération. Au reste, il était peintre, avant tout, foncièrement, profondément, voilà ce qu'il ne faut pas se lasser de répéter ! En attendant, la race innombrable des pêcheurs et des
(i) A ce propos, Banville écrivait excellemment, dans Mes Souvenirs : « Ce grand dessinateur avait le don de la vie efïrénée ; ce fut lui qui le premier tira de leur indifférence la nature et les objets matériels, et les obligea à jouer leur rôle dans sa Comédie Humaine, où parfois les arbres s'associent au ridicule de leur propriétaire, et où, au milieu d'une scène de ménage, les bronzes de la table se mettent ^i grincer avec une rage ironique. » ,
chasseurs a trouvé en ce Parisien badaud et goguenard, un témoin sans pitié.
Mais, Daumier se montre particulièrement cruel dans la série des Baigneurs. La débile et contrefaite plastique humaine présente, en ces planches d'anatomie outrancière, toutes les déformations possibles des angles et des creux. Rien n'est d'un comique plus amer et plus véridique que ce défilé d'académies déambulantes, striées de chair de poule, aux côtes saillantes, au ventre en pointe, aux jointures nouées. Les Baigneuses ne sont pas épargnées ; il nous les montre, pour la plupart, flasques, mouvantes et la croupe bête. Quel terrible argument, en faveur de la campagne du sénateur Bérenger, que cette série d'un réalisme brutal !
Daumier devait faire place, en son œuvre, aux pauvres diables, à la grande famille des déshérités. Il a rempli de cette humanité douloureuse et lamentable sa série des Bohémiens de Paris. Il les a réunis tous, ratés et réfractaires, mendiants et voleurs, les pauvres d'esprit et les pauvres J'argent. Remarquez-le : plus d'une fois, dans cette collection, Daumier s'est attendri. Il ne raille presque plus. La misère ne le réjouit pas. Et puis, il est un peu de la famille. Du moins, par le cœur, il appartient à ces Bohémiens de Paris. M. Henry INIarcel a pris souci d'en dénombrer les principaux représentants, ce sont « l'ouvreur de portières, obséquieux, et, sur un refus, insolent ; l'exploratrice des promenades publiques, en quête de porte-monnaie ou de mouchoirs tombés ; le ramasseur de bouts de cigares, le voleur de chats et de chiens errants, le mendiant à domicile, l'ami de collège trop empressé à vous reconnaître, le pique-assiette, l'ex-préfet de l'Empire qui exploite les restaurants, le réfugié politique, le recors (spécialité disparue en 1867), le marchand de contremarques, la garde-malade d'occasion, le colleur d'affiches clandestines, l'agent d'affaires, le claqueur, le tondeur de chiens, l'acteur de bouis-bouis, le marchand d'habits, l'ami d'un grand homme, l'ex-colonel qui rafle les poules au billard, etc. » Vaste, grouillante, innombrable famille de la débine reconnue et autorisée, aux types familiers et aux phénomènes introuvables, troupeau de claquedents et de guenilleux, à la défroque éloquente, aux faces délabrées ! Quelle mine d'attitudes, de loques et d'expressions ! Comme Daumier a su habiller de chiffons et de trous, cette engeance affamée ! Les miséreux des années quarante ont trouvé là un autre Callot moins fantastique et moins chimérique, mais d'une poigne plus solide que l'autre.
Daumier poursuivit les Pliilanthropes du Jour, les faux bienfaiteurs, qui s'enrichissent à faire le bien et qui ne s'occupent du pauvre que pour le duper et le tondre plus facilement. Il entra dans l'école et y trouva l'occasion d'un album facétieux : Professeurs et Moutards, où les élèves rivalisent de malignité et leurs maîtres de sottise et
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d'hébétude. Il éleva jusqu'au symbole la ruse et la friponnerie dans le personnage de Robert Macairc, tel que Frederick Lemaître venait de le faire surgir, sur les planches. Il nous le montra épique et menaçant, toujours en belle pose, et accompagné de son fidèle Bertrand.
Et Daumier revint aux Gens de Justice. Il n'en avait pas fini avec eux. Il les tança de la plus verte façon. Daumier a en horreur, on le sent, ces gens qui jouent la pire des comédies, celle de la justice. Il les bafoua, pêle-mêle, avocats et juges, présidents et assesseurs. Il n"a de sympathie que pour le malheureux, tombé entre leurs griffes, et qui se cache, chétif, grelottant et apeuré.
Pitres désordonnés, oiseaux sinistres secouant les larges manches de leur robe, les avocats déversent leurs verbeuses diatribes contre les juges assoupis. Une planche dit : Us défendent l'orphelin et la veuve, à moins qu'ils n'attaquent la veuve et l'orphelin ! Terrible enseignement ! Une autre : k Laisses dire un peu de mal de vous, souffle l'avocat dans l'oreille de son client,... laissez dire, tout-à-l'heure, moi, je vais injurier toute la famille de votre adversaire. » Un avocat, sec et hâve, assiste, navré, au défilé de ses confrères, flanqués de clients, et en vient à penser : « Ils ont tous des clients... moi seul n'en ai pas ! Il faudra que je finisse par commettre quelque forfait pour avoir enfin la satisfaction de me confier ma défense ! » Mais plus encore que les légendes, les charges mêmes de Daumier crient la haine, bousculent et rudoient ; nulle part, il n'est plus grand !
L'artiste d'avant-garde, le réaliste brutal et résolu qu'était Daumier se devait de batailler pour l'art libre et pour la vérité. Il se mit donc à traduire, en son puissant langage, VHistoire ancienne. Il s'en donna à cœur joie et descendit tous les héros de l'antiquité de leurs sièges, je veux dire de leur socle et de leur trépied. Il fit fumer la pipe au bouillant Achille et promena xA.lcibiade, un monocle à l'œil, dans les rues d'Athènes. Puis, quittant l'histoire pour le théâtre, il donna une trentaine de lithographies, toutes célèbres {Physionomies tragico-classiques et Physionomies tragiques). Baudelaire a dit d'elles : « Ce fut un blasphème amusant et qui eut son utilité ! » Pourquoi un blasphème ? Est-ce que, par hasard, le théâtre, temple de tous les sacrilèges, serait sacré ? Daumier y mit le fer et le feu. Il figea les faces simiesques et les académies disparates des jeunes premiers et des pères nobles, des ingénues et des duègnes. Il traita en mascarade, ce théâtre classique, gagne-pain des critiques et des professeurs. Les tragédiens, je vous prie de le croire, passèrent un mauvais quart-d'heure. Jamais on n'a marqué tant d'irrespect à ces maîtres de la scène et de l'art dramatique !
Il faut arrêter làicette énumération, qui deviendrait vite fastidieuse. Combien de ces cartons bourrés de feuilles qui encombraient l'atelier de Daumier, et dont je n'ai pas dit un mot ! Tout ce qu'on voudra.
Paris qui boit et Paris qui mange, Paris Vhiver, les Chemins de fer, et beaucoup d'autres encore ! On doit renoncer à dire la beauté, le plaisir toujours renouvelé, l'admiration sans cesse renaissante, qu'on éprouve devant cet amas de dessins jaunis, vieux de plus d'un demi siècle, et qui ont gardé leur éclat, leur jeunesse, leur chaleur. On est pris comme par un tourbillon, emporté dans une ronde frénétique, on traverse des groupes, cent familles, mille métiers ! Cela tient à la fois de la vérité la plus crue, du comique le plus poussé et d'un mystère plein de vertige. On marche les yeux ouverts dans un rêve, plus réel que la vie, et plus triste qu'elle. On ne rit jamais cjue d'un rire c|ui pense et qui, souvent, fait mal.
Daumier et la Révolution de 1848
La Révolution de 1848 réveilla l'ardeur républicaine de Daumier. Il se reprit à espérer, encore un coup. Il crut, cette fois, qu'allait se fonder le règne de la liberté. L'émeute excita son imagination, fouetta son sang, renouvela sa verve. Il se réjouit de se retrouver aussi jeune, aussi fiévreux, non moins emballé qu'aux journées de Juillet 1830. Ce sont toujours les mêmes qui risquent leur peau — et leur talent, parce qu'ils en ont...
Comme se dressait la première barricade, Daumier exécuta la planche qui a pour titre : Dernier Conseil des Ministres. Il y montrait la République, coiffée du bonnet phrygien, jeune, droite et svelte, faisant irruption dans le cabinet des ministres qui, devant l'intruse, s'empressent de prendre la fuite, se culbutant les uns les autres. Dans une autre planche, il fit monter Gavroche sur le trône délaissé. Gavroche se gobergeant et se prélassant, et que saluent d'étranges légions, le peuple révolté en fête.
Daumier s'attacha surtout à purifier l'atmosphère, à clarifier, si l'on peut dire, l'opinion. Il rassura les inquiets, chapitra les imprudents, railla les peureux. Sa série les Alarmistes et les Alarmes, est le tableau farce et grossi des mœurs bourgeoises, en temps de révolution ; couardises et fanfaronnades. Il dénonce les frousses, les reculs et les coliques des majorités compactes. Lin couple effrayé bat en retraite devant une bande de gamins armés de sabres de bois, qui jouent bénévolement
Ratapoil (Musée du Luxemb.)
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au jeu des soldats : — Où peut aller cette bande d'hommes armés f s'exclame le mari apeuré... Rentrons, ma femme ; c'est effrayant... — Deux autres bourgeois s'épouvantent et claquent des dents dans le grand appartement sombre où ils se calfeutrent; ils sont persuadés qu'on a incendié le quartier ; et la femme, les mains jointes levées vers le ciel, supplie son mari de ne point regarder par la fenêtre un spectacle aussi horrible : « Ah! mon Dieu, on a mis le feu à la maison du voisin .'... N^e regarde pas, Théodore, ça te ferait trop de mal !... — Mais non !... s'écrie le mari, qui cesse de trembler, c'est le voisin qui vient o' illuminer sa fenêtre avec trois lampions. )>
Daumier recommença ses attaques contre les précieuses ridicules, qui faisaient de l'anarchie, en ces mois troublés, comme elles auraient fait, en d'autres temps, de l'aquarelle ou du crochet. Il donna sur les doigts, qu'elles avaient gros et noueux, des Femmes socialistes, qui emplissaient la rue et les clubs de leurs glapissements et de leurs revendications, multipliant réunions et banquets, et sacrifiant tout, mari et enfants, à une folie de tête d'un moment. Elles formaient des groupes, qu'on dénommait, au dire de Daumier : les Vésuviennes. Devant une commère épaisse et rotonde, une femme politique se lamente : « Repoussée comme candidate à l'Assemblée nationale, une porte me reste encore ouverte... Laisse-moi, Zénobie..., ne trouble pas mes pensées... Je suis en train de rédiger un manifeste à l'Europe!... )) Un mari se morfond, dans l'attente de sa femme qui ne revient pas, et tandis que son marmot, à ses pieds, vocifère et joue avec chapeau et canne : « Ma femme reste bien longtemps à ce banquet... Voilà bientôt quarante-huit heures qu'elle est partie. » Mais, certes, la mieux venue des planches de cette série est celle qui nous montre une plantureuse féministe, en corset et s'attifïant, comme pour un bal : « Comme vous vous faites belle, ma chère?... s'exclame une amie. — Ah! c'est que je vais à un banquet présidé par Pierre Leroux... et si vous saviez comme il est vétilleux pour la toilette!... »
Comme il l'avait fait, en 183 1, Daumier s'amusa aux dépens des pantins de la politique, dans les Représentants représentés, les Physionomies de l'assemblée et les Scènes parlementaires. Sans doute, il y fit montre de moins de violence et de férocité que dans le passé. Il s'attacha surtout à rendre vivants les membres de l'Assemblée législative qu'il figura, d'une main preste et vigoureuse.
Durant les mois qui précédèrent le Coup d'Etat, Daumier fit son devoir civique, en avertissant le peuple, par ses dessins, des sourdes menées ourdies contre lui. Il osa attaquer les puissants et les fourbes, au péril de sa liberté. Il se mit du côté des spoliés et des isolés, au risque de partager avec eux le séjour humide des prisons ou la tristesse de l'exil. Il sut, par exemple, défendre magnifiquement le grand Jules Michelet. à qui la horde cléricale avait arraché son cours d'his-
toire. Daumier représenta une sorte de moine repu, le R. P. Goronflot, prêchant devant un amphithéâtre vide. Cette page courageuse valut au grand caricaturiste la belle lettre de Jules Michelet que voici :
30 mars 1851.
Vous m'avez, cher Monsieur, rendu un grand service. Votre esquisse admirable, étalée partout dans Paris, a éclairé la question mieux que dix mille articles.
Ce n'est pas seulement votre verve qui me frappe ; c'est la vigueur singulière avec laquelle vous précisez la question.
Je me rappelle une autre esquisse où vous rendiez sensible, même aux plus simples, le droit de la République. Elle rentre ches elle ; elle trouve les voleurs, à table, qui tombent à la renverse. Elle a la force et l'assurance de la maîtresse de maison. La voilà définie et son droit clair pour tous. Elle seule est chez elle en France.
Les questions n'avancent que quand on trouve ainsi une formule très forte qui crève tous les yeux. Le jour oi^i Molière trouva celle de Tartufe, son vrai portrait. Tartufe fut dès lors impossible.
Je vois avec plaisir venir un temps où le gouvernement étant le peuple même, et devenant ainsi éducateur, fera certainement appel à votre génie. Plusieurs sont agréables, mais vous seul, vous avez des reins. C'est par vous que le peuple pourra parler au peuple.
Je vous serre la main cordialement.
J. Michelet.
« Quand vous êtes fatigué et que vous voulez prendre l'air au bois de Boulogne, rappelez-vous qu'il y a sur le chemin une maison où l'on vous admire et où Ton vous aime. ))
Emouvant salut d'un génie à un autre génie! Un an plus tard, et sous la domination de Napoléon III, Michelet écrivait cette belle et juste page à son ami Daumier :
23 décembre 1852.
Du fond de mon désert, où j'achève mon histoire de 93, je vous suis, jour par jour, cher Monsieur, cher ami, et vous admire de plus en plus. Quand vous étiez soutenu par l'inspiration politique, je comprenais mieux votre force d'inépuisable production. Aujourd'hui tout vous manque et vous êtes le même. Vous montrez bien que le génie est un monde à lui tout seul.
Je ne sais si vous avez rien fait de plus fort que la Bourse, et récemment, cet effet si naïf des vieilles gens qui découvrent le soleil à travers les démolitions.
Et nous, cher Monsieur, quand le reverrons-nous, à travers les décombres de cette masure qu'on vient de bâtir au nez de la France ?
Quelle consolation pour vous et moi que rien ne vieillit ma Patrie, qu'elle est toujours jeune et puissante dans son génie original, lors même que l'esprit des masses semble subir une éclipse morale !
Gardez bien, cher Monsieur, gardez cette juvénilité merveilleuse, cette gaîté vivace qui est le signe de la force. Ce sont pour nous de chers gages de résurrection. Chaque fois que je vois vos esquisses, quand même je serais triste, je chante malgré moi le vieux chant : La Pologne n'est pas morte encore!
Jules MiCHELET (i).
Si Daumier se montra égal à lui-même, en courage et en force, en ces heures sombres, il lui fallut, pressé par le temps, exécuter hâtivement les planches, que les journaux lui réclamaient. De 1851, datent le dégoût de Daumier pour la lithographie et l'emprise que la peinture exercera désormais sur son génie créateur. Il lâcha sa maîtrise, se contenta, le plus souvent, d'esquisses sabrées, où perçait une idée plus ou moins heureusement réalisée. Il évoqua plus, dès lors, qu'il ne construisit. Il n'empêche qu'il sut trouver toujours le trait décisif et l'accent tragique, toutes les fois que l'actualité réveilla son ardeur, soit qu'il diÀt s'attaquer au tzar sanguinaire Nicolas P'", soit qu'il voulut dépeindre, en 1870, autre Goya, les malheurs de la guerre. Sa dernière lithographie, qui montre un groupe de morts, surgis de la tombe, et venant accuser le général Bazaine, en plein conseil de guerre, est digne des planches de la meilleure époque.
Daumier, peintre et sculpteur
Il ne me coiite pas de le redire : Daumier a été, avant tout, un peintre. On a vu avec quel dégoût il s'adonna à la caricature, où personne, en aucun temps, ne l'a égalé. Mais, avec les années, il se lassa de plus en plus d'être un amuseur, de suivre l'actualité et de donner à rire. Et le désir de peindre s'imposa à lui, accapara son cei^eau et ses mains, ne le lâcha plus. Ce fut, pour lui, une passion, la plus forte de sa vie.
Sur le conseil de ses amis, il prit part à un concours officiel, en 1848. Il s'agissait de représenter la République sur une toile peinte. Il est curieux de voir ce qu'un Daumier fait d'une allégorie, cent fois reprise et usée de servir. La République de Daumier est une femme du peuple, jeune et forte, que deux garçons tètent, tandis qu'un autre lit, à ses pieds. Que de santé, de vigueur et de robustesse dans cette peinture
[i) Lettres citées par M. Arsène Alexandre.
large et solide ! On s"étonne d'admirer une peinture d'un programme si conventionnel. Elle fut refusée.
Daumier exposa rarement : en 1849, Le meunier, son fils et l'âne. scène familière, d'après La Fontaine ; en 185 1, Femmes poursuivies par des satyres, oeuvre sensuelle et généreuse ; en 1861. une Laveuse ; en 1869, Amateurs dans un atelier. Au reste, on comprend que Daumier eiit peu de goîit pour les salons, où aucun de ses envois ne fut véritablement remarqué. Aux places d'honneur, Alessonnièr triomphait, alors, et tous les Ponsards du pinceau.
Daumier n'a pas cru devoir exciter son imagination pour trouver des sujets à peindre, comme on dit. Il simplifia plus encore son métier et s'appliqua à exalter, d'une âme aimante, le décor et les êtres de la rue. Il ne crut pas devoir faire de la peinture spirituelle, anecdotique, philosophique, etc. Il se plut à camper des travailleurs, un porteur d'eau soulevant ses seaux, dont l'eau se répand ; un badigeonneur qui se hisse d'un cran sur la corde à nœuds ; un palefremier et son cheval ; un maréchal-ferrant, dans son antre, frappant l'enclume ; une laveuse, sa charge de linge sur la hanche, et tirant par le bras sa gamine. Il représenta les parades de la voie publique : pitres et hercules, chanteurs des rues, etc. Il illustra ses lectures préférées : L'Ane et les Voleurs, d'après La Fontaine, l'admirable petite toile qui est au musée du Louvre ; Le Malade Imaginaire, d'un pessimisme si amer, si désolant ; dix esquisses géniales, où cheminent de compagnie Don Quichotte et Sancho.
Le malheur, c'est que les plus belles toiles de Daumier ne sont plus en France. Son sublime CJirist outrage, qui fait penser à Rembrandt, est en Angleterre : sur une sorte de terrasse. Christ est exposé à la foule vociférante, qu'on voit, au-dessous de lui, au premier plan, violente et comme ruée vers le prophète ; Jésus n'est qu'une clarté, sans matérialité, une lumière plus dense sur le ciel pâle. Le Drame appartient à l'Allemagne, qui, en même temps qu'une toile de premier ordre, est une critique acerbe du théâtre de cape et d'épée : le théâtre est vu du poulailler, de derrière le public â cinq sous, nuques larges et cous épais ; on découvre la scène, boîte minuscule, fortement éclairée, où des fantoches s'escriment.
La place me manque, et je dois renoncer à parler de toutes les toiles de Daumier, dignes d'être admirées. On flaire le génie sur la moindre de ses esquisses. Il n'est pas une touche qui ne vibre, qui ne soit émouvante. Son métier, au sens probe du mot, demeure, aujourd'hui encore, des plus audacieux. Daumier tient toujours l'une des premières places à l'avant-garde de l'art moderne, et pour longtemps. Après Constable et Delacroix, Daumier a brisé avec l'art pictural de l'école, froid et méthodique. Il a retrouvé plusieurs des secrets des grands coloristes vénitiens, flamands et hollandais. Il a continué
et synthétisé Claude Gelée et !e formidable Goya. Mais à quoi bon entasser les grands noms de la peinture? A quoi bon enfiler, comme des perles fausses, explications verbales, termes techniques, épithètes de critique d'art ? Daumier est Daumier, un être prodigieusement doué pour saisir l'âme des choses, à travers leurs apparences. La vue d'une de ses toiles en dit plus que vingt pages, et d'un texte serré, de l'arbitre le plus disert. Même une aquarelle de Daumier est un drame, devant lequel on grimace, soufïre, tremble, avec les personnages. Il n'est pas, dans tous les arts, de puissance d'émotion supérieure à la sienne.
Il y a aussi un Daumier sculpteur. Là encore, il a devancé son époque de cinquante ans, rejoint Constantin IMeunier, ]\Iedardo Rosso, Rodin. Son Ratapoil, silhouette d'aventurier, frère de Robert Macaire à la ressemblance de Napoléon III, son Ratapoil. qui fit pousser des cris d'admiration au grand Michelet, est un chef-d'œuvre de modelé hargneux et vrai. Le bas-relief, Les Emigrants, où passe un troupeau d'hommes nus, pêle-mêle, a le mouvement des grandes choses éternelles : une vague humaine comme suspendue dans son déroulement vers l'infini, par la volonté du génie.
Mort de Daumier — Son influence
Les dernières années de Daumier, nous l'avons dit. furent lamentables. Depuis qu'il peignait, il n'intéressait plus. A plusieurs reprises, vaincu, il dut recommencer sa triste corvée : faire rire. Plus d'une fois, il dut s'arracher à la toile en train, abandonner un cher projet pour se pencher sur la pierre et y dessiner la petite histoire commandée. Peine perdue, au reste : il n'amusait même plus.
Il avait loué, déjà vieux de soixante-dix années, une petite maison, dans le charmant village de \'almondois, qui se trouve sur la ligne de Pontoise, à l'orée de la forêt de l'Isle-Adam. Il y passait les mois d'été, peignant et flânant, en communion avec la nature. Il habitait, non loin de ses meilleurs amis ; Jules Dupré demeurait à l'Isle-Adam, Daubigny à Anvers (où vint mourir A^an Gogh, trente ans plus tard). Le grand Corot, qui aimait fraternellement Daumier, s'en venait se reposer près de lui. De temps à autre, le facteur apportait à la colonie une lettre portant le cachet de Barbizon. C'était François Millet qui envoyait des nouvelles de la forêt.
Et Daumier, peu à peu, devint aveugle. Durant ses cinq dernières années, il lui fut presque impossible de travailler. Des amis et des admirateurs ouvrirent, en 1878, chez Durand Ruel, une exposition de ses œuvres. Il s'y intéressa, sortit de sa torpeur, espéra enfin que justice lui serait rendue. L'exposition passa inaperçue ; au même
moment, le pape Pie IX mourut et une société de musiciens espagnols révolutionna la capitale. On oublia Daumier dans tout ce bruit. Il mourut, frappé de paralysie, le ii février 1879. Ce fut l'Etat qui fit les frais des obsèques, ce qui souleva, naturellement, dans la presse, quelques critiques. Qu'était-ce que ce Daumier? demanda-t-on. Daumier repose aujourd'hui, au Père-Lachaise, non loin de Corot et de Daubigny. A^almondois a dressé, face à son école, un buste de Daumier et apposé une plaque de marbre sur la façade de la maisonnette où il mourut.
Quant à l'influence de Daumier, on ne peut la mesurer facilement. Il est impossible d'en suivre la pénétration à travers l'art d'hier et d'aujourd'hui. Ce qu'il faut dire, c'est que cette influence, évidente, tangible, en quelque sorte déchaînée, est immense. La génération, présente, qu'elle le veuille ou non, la subit, est submergée par elle. Depuis Delacroix, qui s'appliquait à reproduire ses Baigneuses, combien de jeunes artistes ont demandé au grand Daumier son clair et vivifiant conseil ! C'est un art de santé, de franchise et de délivrance que le sien ; son exemple est d'une vertu sans pareille ; il enseigne, comme un arbre chargé de ses fruits, une femme grosse, un travailleur au repos. Comme la vie et la nature, l'œuvre de Daumier ignore le langage des critiques d'art ; elle est tout émotion ; elle ne parle, a travers les yeux, qu'à notre cœur. Il serait vain de vouloir citer tous ceux qui, l'ayant approché, et parce qu'ils l'ont aimé et compris, se sont révélés à eux-mêmes, se sont trouvés fortifiés, agrandis, riches de plus de certitudes et d'énergie. Toulouse-Lautrec, Degas, Forain, Steinlein, Bernard-Naudin. pour citer, au hasard, quelques-uns parmi les grands, se sont nourris de sa parole. Un Cézanne, par exemple, a pris conscience de sa mission, devant les Delacroix du Louvre et quelques Daumier. rencontrés çà et là. Enfin, tout ce qui s'est fait de neuf, de juste, de vivant et de bon, en art, depuis cinquante ans, a été osé et résolu, avec sa complicité, plus ou moins avouée, reconnue ou non. Selon l'image de Baudelaire, Daumier est un phare, l'un des plus hauts et des plus éclatants, dressé sur les rocs, inébranlable comme eux, et qui projette ses rayons, à l'infini, sur le passé et sur l'avenir...
Plus que tout autre, à l'instant de terminer cette étude, je sens ce que ces pages ont de hâtif et d'improvisé. On ne devrait écrire sur un Daumier que des phrases, longuement pensées, venues avec bonheur, et miiries. Puissent, du moins, ces notes imparfaites, et telles que les voici, conduire vers Daumier, que j'admire et que j'aime, quelques amis nouveaux !
Louis Nazzi.
Sannois, août ipii.