CHAPITRE XXXVI
et bruyants d'un chien, les cris d'une femme, les miaulements d'un chat en furie et sur la défensive , se mêlèrent à la voix rauque d'un homme qui disait du ton le plus élevé : < Ici, Mustard ! ici ; à bas , monsieur, à bas ! — Que le ciel nous garde ! dit la femme ; s'il avait fait du mal à notre chat , M. Pleydell ne mè l'aurait jamais pardonné. — Ce ne sera rien , ma chère; mais votre chat ne doit pas être préféré à un client. Vous dites donc qu'il n'y est pas? — Non-, M. Pleydell n'est jamais chez lui le samedi soir. — Et le dimanche matin non plus ; sans doute ? A quoi passe-t-il donc son temps ? »
Sur ces entrefaites , Mannering arriva : il vit un campagnard grand et vigoureux , vêtu d'une redingote couleur poivre et sel mêlés ensemble , avec de larges boutons de métal , un chapeau recouvert de toile cirée , des bottes , un gros fouet sous le bras ; l'interlocutrice était une chambrière , qui tenait d'une main le loquet de la porte, et de l'autre un camstane, ou poêlon rempli d'eau de savon , ce qui à Edimbourg indique infailliblement le samedi soir.
c Ainsi , M. Pleydell n'est pas chez lui, ma bonne fille? demanda Mannering. — Il est chez lui , monsieur, mais il n'est pas à la maison. Il sort toujours le samedi soir. — Mais, ma bonne fille, je suis étranger, et mon affaire est pressée... Pourriez-vous me dire où je le pourrais trouver? — Son Honneur, reprit le guide de Mannering, doit être à cette heure à la taverne de Clerihugh . . . Cette femme vous l'aurait dit, il y a déjà long -temps , mais elle s'imagine peut-être que c'est sa maison que vous désirez voir. — Conduisez -moi donc à cette taverne ; j'espère qu'il voudra bien m'écouter ; car je suis venu pour une affaire de quelque importance. — Je ne puis pas vous dire , monsieur ; je sais qu'il n'aime pas qu'on lui parle d'affaires le samedi... Mais il est très obligeant pour les étrangers. — J'irai aussi à la taverne , reprit notre ami Dinmont ; par je suis étranger aussi, et j'ai aussi à lui parler d'affaires importantes. — Allez , reprit la chambrière ; s'il reçoit le gentilhomme , il recevra aussi le simple campagnard... Mais, surtout, n'allez pas lui dire que c'est moi qui vous ai envoyés. — Je ne suis qu'un simple campagnard, c'est vrai; mais je ne viens pas pour le faire travailler sans salaire , » dit le fermier dans un mouvement légitime d'orgueil ; et il descendit les escaliers , suivi par Mannering et son guide.
Mannering ne put s'empêcher d'admirer l'air décidé avec lequel l'étranger, qui marchait devant eux, fendait la foule, écartant par le simple poids de son corps les passants , ivres ou non. « Il n'ira
(tt! GUY MÀNNEMI».
pas loin de oe train-là, dit le guide ; je parierait une couronna qu'il ^'arrivera pat $u bout de la rue tant rencontrer quelqu'un qui lui cherche querelle. »
Cet augure ne se vérifia pas ; en regardant la taille et la vigueur d^ colossal Dinmont , ceux qu'il heurtait ainsi le jugeant sans doute d'un trop dur métal pour s'y frotter , le laissaient passer son chemin sans rien dire. Mannering marchait sur les pas de Dinmoat; mais enfin celui-ci s'arrêta , et se tournant vers le guide du colonel f il lui dit : « Je crois , mon ami , que c'est ici la cachette. — Oui, oui , répliqua Donald, c'est ici la cachette. »
Dinmont fit encore quelques pas , prit une allée obscure f monta un escalier non moins sombre » et entra dans une chambre dont il vit la porte ouverte. Pendant qu'il appelait à grand bruit le garçon, comme s'il eût appelé un de ses chiens, Mannering regardait autour de lui, et se demandait comment un homme instruit, bien élevé, et exerçant une profession libérale, pouvait choisir un tel endroit pour y passer ses récréations. Sans parler de l'entrée, qui était horrible, lfl maison était misérable et tombait en ruine. La chambre où ils se trouvaient en ce moment n'était que faiblement éclairée par une petite fenêtre qui en tout temps , mais principalement vers le soir, donnait accès à un mélange confus d'odeurs dés» agréables; via-à-vis, et du côté opposé , était un vitrage qui donnait sur la cuisine , laquelle n'avait pas de communication avec l'air extérieur , mais recevait pendant le jour un peu de la clarté obscure et nébuleuse que la fenêtre opposée tirait d'une petite rus fort étroite. En cet instant l'intérieur de la cuisine , éclairé par 4e larges feux , était un vrai pandémonion où hommes et femmes, 9 demi vêtus , étaient occupés à foire de la pâtisserie , à préparer des huîtres , et à faire bouillir ou rôtir toutes sortes de viandes, l^es souliers en pantoufles , ses cheveux , semblables à ceux d'une Mégère , Réchappant de dessous un petit bonnet rond qui lui couvrait les oreilles, la maîtresse de la maison s'agitait, criait, donnait des ordres , en recevait, commandait et obéissait tour à tour, et semblait la magicienne qui régnait sur ces régions ténébreuses»
De fréquents et bruyants éclats de rire qui s'élevaient dans les différentes parties de la maison, prouvaient que ces travaux étaient agréables à un nombreux public. Un garçon se décida , non sans peine , à indiquer au colonel Mannering et à Dinmont l'endroit où leur ami le docte légiste célébrait ses orgies hebdomadaires. La qui s'offrit à leurs yeux quand Us entrèrent, et surtout l'at-
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tiiud* «tajurtocansuHê hitaéme, qui remplissait dans Nit* Mette te principal personnage , frappent de surprix ses deux clients.
M. Pleydéll était un homme aux mouvements brusquée , an tfr gaird vif et pénétrant; la incise ordinaire de si profession brillait dans m yeux» et, au total , la gravité un peu pédante d'un avocat m reconnaissait dans toute sa personne. Mais cette gmité, il là déj^sait le samedi soir , ea même temps que sa perruque à trois miiteaux et sa redingote noire, quand il était entouré de joyent compagnons, et prêt à tenir ee qu'il appelait ses grands jours. EM ce moment on était à table, et le festin durait defmi» quatre heures. Eata sous la direction d*un vénérable ami de là bouteiHe* quj avait pr^s part à la joie et au* divertissements de trois générations suc* cetâives, la troupe > un peu échauffée , tenait de commencer i'afe- «f* jeu» maintenant oublié, des high-jmks. Ce jeu se jouait de différentes manières. Le plus souvent, on jetait les dés Sur la table, et celui que le sort désignait * était obligé de prendre et de soitte» m pendant quelque tempe un caractère de convention, ou de répé» ter lin certain nombre de vers fesoewtfns ' dans un ordrt partie» lier. S'il sortait un instant du caractère assigné » eu ai aa «émoiec le trahissait lorsqu'il débitait les vers, des anelides étaient prononcées contre lui. Ces amendes étaient employées soit à boire une dose d'eeu^kwie de subrogation , soit à dégrever d'autant le wé> moire général de la soirée. C'est ee pas$e4emps qui Occupait toute l'attention <fe la compagnie quand Mannering entra dans la chambre.
Le conseiller PleydeU , tel que nous venons de le dépeindre , était intronisé , comme un monfcrque , dans un ftwteuil placé sur U taHe, la tète entourée d'une couronne de bouchons , les yeux clignotants avec une expression qui tenait de la gàtté et un peu de l'ivresse, pendant que sa cour , autour de lui , répétait des bouts-rimes du Wure de ceux-ci :
Où dofle Géronle est-iî? où g'egt-il fonrtoyé? Pour n'avoir s« negor, Gérante i'eat noyé.
Tliémis ! tels étaient jadis les amusements de tes enfants d'Ecosse, Dinmofit était entré le premier ; il demeura un moment stupé-
foit... puis il s'écria : c C'est lui ! bien sûr , c'est lui ! Mais diable !
ïï n'est pas aisé de le reconnaître. »
A ces mots prononcés par le garçon : « M. Dinmont et le colonel