CHAPITRE LV
Bertram accepta volontiers le cheval, mais à titre de prêt, et remercia ces bons villageois des marques d'attachement qu'il avait reçues d'eux , leur promettant en échange son amitié et sa bien* veillance.
Pendant que l'heureux propriétaire du cheval envoyait un enfant chercher la selle neuve , un autre pour bien bouchonner la bète avec du foin sec, un troisième pour emprunter à Dan Dukieson ses étriers argentés , et qu'il exprimait ses regrets de ce qu'on n'avait pas le temps de faire manger sa béte , pour que le jeune laird pût connaître tout ce qu'elle valait, Bertram prit le ministre par le bras, entra avec lui dans la tour, et en forma la porte. Il fixa un moment les yeux , en silence , sur le corps de Meg Merrilies, dont les traits, quoique rendus plus sombres par la mort , conservaient encore cette expression d'autorité et d'énergie qui l'avait rendue, pendant sa vie , la dominatrice de la tribu errante dans laquelle elle était née. Le jeune officier essuya les larmes qui coulaient involontairement de ses yeux à la vue des restes de cette femme , victime volontaire de son dévoùment et de sa fidélité envers lui et envers sa famille. Prenant la main du ministre , il lui demanda d'un ton solennel si elle lui avait paru en état de donner à ses prières l'attention qui convient à une personne mourante.
« Mon cher monsieur, répondit celui-ci, j'espère que cette pauvre femme avait encore assez de connaissance pour comprendre mes prières , et pour s'y associer. Mais confions-nous humblement dans la pensée que nous serons jugés d'après nos connaissances religieuses et morales. On peut, en quelque sorte, considérer cette femme comme une païenne ignorante au milieu d'un pays chrétien ; souvenons-nous que les fautes et les erreurs d'une vie passée dans les ténèbres de la foi ont été rachetées par des traits de désintéressement et d'affection qui sont allés jusqu'à l'héroïsme. Abandonnons-la avec crainte , mais non sans espérance , à celui qui , seul , peut faire entrer en balance nos crimes et nos erreurs avec nos eflbrts vers la vertu.
— Puis- je vous prier , demanda Bertram , de veiller à ce que les funérailles de cette pauvre femme soient faites d'une manière convenable ? J'ai dans les mains différents effets qui lui appartiennent ;
yention par laquelle le meilleur choyai, ou autre animal, sur la terre du Tassai , appartenait au seigneur. Le seul reste de cette coutume est ee qu'on appelle maintenant la saitine , espèce d'honoraire que les yassaux de la couronne paient au shérif du comté qui les met en possession. à. m.
41Q GUY MÀNHERING.
et, en tout cas , je me charge de la dépensa. Vous me trouverez à Wbodbourne. •
Dinmont , à qui un fermier de sa connaissance venait de prêter un cheval , vint dire que tout était prêt pour le départ. Bertram et Hazlewood , après avoir bien recommandé à la foule , qui maintenant se montait à plusieurs centaines de personnes , de ne pas trop s'abandonner à ce premier mouvement de joie , attendu que le moindre excès d'un zèle inconsidéré pourrait nuire aux intérêts du jeune laird , comme ils le nommaient , s'éloignèrent au milieu de leurs acclamations.
Comme ils passaient près des cabanes détruites de Derncleugh , t Je suis sûr, dit Dinmont, que quand vous serez rentré dans votre domaine, capitaine, vous n'oublierez pas de bâtir là une petite chaumière. Le diable m'emporte ! je le ferais moi-même , si cela n'était en de meilleures mains... Cependant je ne voudrais pas y demeurer, après ce qu'elle a dit ; mais j'y établirais la vieille Elspeth , la veuve du bedeau. Les gens comme elle n'ont pas peur des tombeaux , des ombres et du reste* »
Grâce à la célérité de leur marche, ils arrivèrent bientôt à Woodbourne. La nouvelle de leur expédition les y avait précédés, et tous les habitants du château, rassemblés sur la pelouse, s'empressèrent de les féliciter. < Si vous me voyez encore ep vie, » dit Bertram à Lucy, qui était accourue la première à sa rencontre, mais que les yeux de Julia avaient devancée, « vous le devez à ces braves amis. »
Lucy, avec une rougeur qui exprimait le plaisir , la reconnaissance et l'embarras , salua Hazlewood ; mais elle tendit la main à Dinmont. L'honnête fermier, dans le transport de sa joie , imprima les marques de sa reconnaissance sur les joues de la jeune demoiselle ; mais tout-à-coup, s'apercevaut de cette extrême familiarité ; t Pour l'amour de Dieu, madame, lui dit-il, je vous demande pardon , je vous prenais pour une de mes filles... Le capitaine est si bon ! cela fait qu'on s'oublie !»
Le vieux Pleydell s'avança alors : « Eh bien , dit-il , si les honoraires se paient maintenant en cette monnaie... — Halte-là , monsieur Pleydell , halte-là , dit Julia ; vous avez reçu vos honoraires d'avance ; rappelez-vous de la soirée d'avant-hiér. — Je ne le nie pas. Mais si éemam matin je m gttgae pas des honoraires doubles , en interrogeant le capitaine Hatteraick... Par Dieu, je le rendrai souple, et de là belle manière! Tous verrez, colonel,,» et vous, pe-
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tites méchantes , si vous ne le voyez pas, tous l'entendrez. — C'està-dire si nous voulons l'entendre , monsieur Pleydell, répondit Julia. ?— Et n'y a-t-il pas deux à parier contre uu , que vous le voudrez?... La curiosité ne vous apprend -elle pas l'usage de vos oreilles ? — Je vous assure , monsieur Pleydell , que de malicieux garçons comme vous nous apprendraient à foire usage de nos mains, — Réservez-les pour la harpe t ma belle demoiselle; tout le monde y trouvera son cqmpte, »
Pendant cet échange de plaisanteries t Manqering présenta à Bertram un homme h l'air respectable , en redingote grise et eq habit de même couleur , en culotte de peau et en bottes : « Mou cher monsieur , voici M. Mac-Morlan... — De qui ma sœur a reçu un asile , quand plie était abandonnée de tous se$ parents et de tous les amis de notre famille > » dit Bertram en l'embrassant*
Dominie s'avança, il grimaçait, il riait aux éclats; il voulut tenter une aimable plaisanterie » mais ne produisit qu'un sifflement effroyable ; enfin , ne pouvant contenir son émotion t il se retira pour soulager §on cœur en pleurant.
Nous n'essaierons pas de dépeindre l'allégresse , le bonheur c(ont jouirent nos amis pendant cette délicieuse soirée.