CHAPITRE XX, m
deux foie par la fenêtre qui donnait sur l'avenue, et avait dit : • Qui donc peut retarder ainsi leur voiture ? * Lucy, la plus calme de tout, «s livrait à ses pensées mélancoliques : elle allait se trouver confiée à la protection , on peut même dire à la bienveillance d'un étranger en faveur duquel tout ce qu'elle avait vu , tout ce qu'elle avait appris la prévenait avantageusement , mais qu'elle ne connaissait que très imparfaitement. L'attente lui faisait donc trouver les moments longs et pénibles.
Enfin le bruit des roues et des pas des chevaux se fit entendre. Les domestiques , déjà arrivés , se réunirent pour recevoir lent maître et leur maîtresse avec un empressement et un air d'importance dont Lucy Ait presque alarmée , car elle n'avait jamais vu la société et ne connaissait ni le genre ni les manières de ee qu'on appelle le grand monde. Mao»Morlan alla recevoir les voyageurs à la porte, et peu d'instants après ils entrèrent dans le salon.
Mannering qui , suivant son habitude, avait voyagé à oheval, entra donnant le bras à sa fille. Elle était d'une taille ordinaire, pour ne pas dire petite, mais très bien faite; ses yeux étaient noirs et brillants , et des cheveux bruns d'une beauté remarquable ajoutaient à l'expression d'une physionomie à la fois vive et spirituelle , sur laquelle on pouvait apercevoir un peu de hauteur , quelque tifflidité, beaucoup de maliee, et une certaine propension au sarcasme. « Je ne l'aimerai point , » fut la première pensée de Lucy en apercevant miss Mannering 5 la seconde fut celle-oi : « Je crois pourtant que je l'aimerai. •
Julia était couverte de fourrures et d'une pelisse qui lui montait jusqu'au menton , à cause de la rigueur du froid. Le colonel était enveloppé dans une grande redingote ; il salua mistress Mac-Morlan avec politesse , et sa fille lui fit une révérence à la mode , pas asez basse pour lui causer de la gêne. Mannering conduisit alors a fille vers miss Bertram , et prenant sa main d'un air de bonté , et presque de tendresse paternelle , « Julia , lui dit- il , voici la jeune demoiselle que nos amis ont déterminée, je l'espère, à rester auprès de nous le plus longtemps qu'elle le pourra. Je serai bien heureux d vous pouvez rendre le séjour de Woodbourne aussi agréable pour miss Bertram que le fut pour moi celui d'Ellangovran, quand «m père me fit l'honneur de m'y recevoir. >
Julia fit un salut à sa nouvelle amie et lui serra la main. Se tournait ensuite vers Dominie, qui depuis leur arrivée ne cessait de les saluer en alongeant la jambe et en courbant le dos , semblable i un
automate qui répète le même mouvement jusqu'à ce que le ressort qui le fait agir soit enfin arrêté, Mannering dit à sa fille en lui lançant un regard sévère pour réprimer l'envie de rire qu'il remarquait en elle , et dont il avait peine à se défendre lui-même : « Voici mon bon ami M. Sampson : c'est à lui que sera confié le soin de mettre mes livres en ordre, lorsqu'ils seront arrivés, et j'espère que l'étendue de ses connaissances pourra me devenir très utile. — Je suis convaincue , papa , que ce monsieur nous rendra de véritables services ; et pour donner plus de force à mes remerciements, je puis l'assurer qu'il ne sortira jamais, de ma mémoire , grâce à l'impression qu'il a produite sur moi. Mais, miss Bertram, » ajoutât-elle bien vite en voyant que son père commençait à froncer le sourcil, < nous avons fait un long voyage; voulez-vous bien me permettre d'ail ei^ dans ma chambre faire ma toilette pour dîner ? >
Ce peu de mots dispersa la compagnie, à l'exception de Dominie, qui , ne voyant nulle nécessité de s'habiller et de se déshabiller, si ce n'est pour se mettre au lit ou en sortir, s'occupa de quelque problème de mathématiques , jusqu'au moment où la compagnie réunie dans le salon passa dans la salle à manger.
A la fin de la journée, Mannering voulut converser un instant tête-à-tête avec sa fille.
t Eh bien ! Julia , lui dit-il , que pensez-vous de nos hfrtes? — Oh ! j'aime beaucoup miss Bertram ; mais pour l'autre, c'est le plus franc original. Vous conviendrez, papa , qu'il serait fort difficile de le regarder sans rire. — Il faut pourtant que cela soit tant qu'il restera dans ma maison ; chacun doit s'y habituer. — Mais, papa, les domestiques eux-mêmes ne pourront garder le sérieux. — Eb bien ! ils quitteront ma livrée , et s'en iront rire à leur aise. M. Sampson est un homme dont je fais grand cas à cause de sa simplicité , j'ajouterai même à cause de la générosité de son caractère. — Oh ! pour sa générosité , je n'en doute point; car il ne peut porter à sa bouche une cuillerée de soupe sans en faire part à tons ses voisins. — Julia, vous êtes incorrigible : mais tâchez de mettre un frein à votre gatté à ce sujet ; je ne veux pas qu'elle puisse offenser miss Bertram dans la personne de ce digne homme; elle sentirait une mortification éprouvée par M. Sampson, plus vivement que M. Sampson lui-même. Maintenant, ma chère enfant, bonsoir. Mais n'oubliez pas qu'il y a dans le monde beaucoup de choses pins dignes cent fois d'être tournées en ridicule que la simplicité et la maladresse. >