‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 94 sur 215 · LA PÊCHE ET LE DÉPART · texte numérisé non relu

LA PÊCHE ET LE DÉPART

Les ElUot et les Armstrong se rassemblèrent : c'était une brave compagnie*

Ballade de Johh Abus noua.

Sans parler des occupations des deux jours suivans , et qui consistèrent dans les amusements ordinaires de la campagne , la chasse et des promenades à cheval , choses peu intéressantes pour le lecteur, nous passerons à un amusement en quelque sorte particulier à l'Ecosse i et qu'on pourrait appeler une châsse au saumon. Cette

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châsse, où Von potiré&it et l'on frappe le poisson avec dfes ëpïeùî* barbelés, où une sorte de trident appelé wàster*, est surtout en usage à ^embouchure dé l'Esk et dans les autres Hvièrès d'Ëcôssë où se trouve le saumon. On s'y livre le jour et la nuit, mais $ùs communément la nuit. Au moyen de torches, ou de réchauds remplis de morceaux de bois enduite de goudron embrasé , qui Jettent sur l'éàu line lumière éclatante , mais partielle , oh découvre le poissoà. Dans la circonstanc eactuelle, les principaux chasseurs, enibarques sur un vieux bateau , se tenaient en un endroit où là rivière , resserrée par l'écluse d'un moulin , rendait cette chasse plus belle. Les autres , courant sur les bords eh brandissant leurs torches et leurs épieux , rappelaient le souvenir des anciennes bacchanales; ils poursuivaient les saumons qui s'efforçaient de s'échapper, les uns en remontant la rivière, les autres en se glissant sous (les racines d'arbres , des fragments de pierre , ou d'énormes rochers ; mais le mouvement le plus léger les trahissait : une nageoire <Jiii brillait, uhe bulle d'eau qui s'élevait, suffisaient pour indique!» à ces adroits pêcheurs l'endroit où ils devaient lancer leur épi eu.

Pour ceux qui étaient accoutumés à cette sorte de pèche , elle était lin graûd divertissement ; mais Brown , qui n'avait pas l'habitude de se servir de répieu , fut bientôt fatigué de vains efforts qui n'aboutissaient qu'à émousser son arme contre les rocs qui bordaient le rivage. Il éprouvait même quelque répugnance à voir ce malheureux poisson se débattant contre là mort, tiré dans là barque qu'il inondait de sbfk sang. Il demanda donc a être mis i terre, et du haut d'un heugh, ou bord escarpé de la rivière , il jouit de ce spectacle avec plus de satisfaction. Il pensait à son ami Dudiey , en voyant l'effet produit par cette lumière vive et rou^eâtre sur le rivage au dessous duquel glissait la barque. Tantôt elle diminuait, et paraissait comme une étoile éloignée se reflétant dans les eaux; semblable encore à celle que , suivant les légendes du pays , le kelpy marin envoie pour attirer ses victimes dans les ondes qui doivent être leur tombeau. Tantôt elle s'avançait , plus brillante et plus forte, et la flamme tremblotante qui éclairait le rivage , les rochers et les arbres , leur donnait sa teinte rougeâtre ; puis , s'éloignant de nouveau, elle les laissait dans l'obscurité, où ne leur prétait plus qu'une lumière faible et incertaine. Par intervalles , portant sur la

1. Ou UisUr. Lé long épieu est employé pour frapper; mais il y en a un pipa «tort qu'on jette avec la main , et avec lequel un pécheur exercé atteint le poisson uee «ne adresse merYeiUèuse.

barque, la clarté faisait apercevoir les pécheurs, les uns immobiles , guettant leur proie , les autres le bras levé pour la frapper : leurs visages , colorés d'une teinte de rouge-cuivré , faisaient de la barque une espèce de Pandémonion.

Après s'être amusé quelque temps de ces eets variés d'ombre et de lumière , Brown prit la route qui conduisait à la ferme, regardant dans son chemin les hommes occupés à la pèche. Ils sont ordinairement trois ensemble : l'un tient la torche, et les autres, le harpon à la main, sont prêts à frapper le poisson. Ayant aperçu un homme qui luttait , pour l'amener sur le rivage , avec un énorme saumon qu'il avait harponné , Brown s'avança pour voir le résultat de cette capture ; celui qui tenait alors la torche était le veneur dont il avait déjà remarqué avec surprise la conduite.

c Venez ici , monsieur! venez , regardez ce saumon ! il est vraiment aussi gras qu'un pourceau , • s'écrièrent plusieurs spectateurs en voyant Brown s'avancer.

« Appuyez-bien le waster, l'homme ! appuyez-bien le wasterl tenez-le en bas , vous n'avez pas la force d'un chat! • tels étaient les avis, les encouragements et les conseils que les spectateurs placés sur le rivage donnaient au pêcheur qui se débattait avec le saumon ; il était à moitié dans l'eau , au milieu de la glace brisée, luttant contre la force du poisson et la rapidité du courant , et ne sachant de quelle manière il pourrait s'assurer de sa proie. Brown, en arrivant, cria au veneur : « Levez donc votre torche, l'ami! • Il avait déjà distingué ses traits basanés , à la lueur du brasier enflammé ; mais celui à qui il s'adressait n'eut pas plus tôt entendu la voix de Brown, et vu qu'il était près de lui , qu'au lieu d'élever * torche , il la laissa tomber dans l'eau, comme par accident.

« Le diable soit de Gabriel ! » s'écria celui qui tenait l'épieu, en voyant la torche flotter sur l'eau presque éteinte ; « le diable soit de lui ! je ne viendrai jamais à bout de ce saumon, sans lumière; si je pouvais l'amener à terre , jamais un plus beau kipper n'aurait été sur une paire de cleeks '. »

I. Le deek dont on parle ici est le crochet de fer ou les croci pendus dans la cheminée dMne chaumière écossaise, et où Ton suspend le pot lorsqu'on yeut le faire bouillir. On appelle ce même instrument crémaillère. Ordinairement on fait sécher le saumon à la fumée du feu de tourbe , en le pendant à ces cleeks , après lW' coupé par tranches et frotté de sel : cette préparation est appelée rei$t. Le sâw»« ainsi préparé est mangé comme un mets délicat sous le nom de kipper, mets atuH le docteur Redgiil a donné sa sanction comme un plat du déjeuner écossais.

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