‹ Guy Patin [par] Pierre PicChapitre 14 sur 76 · INTRODUCTION XI. III · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI. III

dos du feuillet ig du manuscrit, on trouve cette mention autographe en abrégé : Exemplar epistolœ missœ ad D. Citesium a I). G. i63g. (Patin n'a signé pour cette fois que de l'initiale de son prénom, Guido.)

Cette lettre était la réponse à celle qu'il avait reçue de Citois, médecin poitevin, et que celui-ci lui avait écrite d'Abbeville le 17 juin 1639.

Quelques-unes des 469 lettres sont d'une écriture autre que celle de Patin ; elles sont cependant signées comme les autres: Guido Patin. Quel est le familier qui a pu servir ainsi à Patin de secrétaire intime ? L'énigme était intéressante à résoudre.

(juy J^&Avri. *-

curoCu tyo/tiflj

pyu

Chaque année les comptes de la Faculté étaient exposés par le doyen à ses collègues et l'approbation de ces comptes était régularisée par la signature de chacun des membres présents, signature servant de quittance pour ce que touchait chacun des docteurs.

Cet usage nous fournit un document qui permet d'affirmer que le secrétaire à qui Patin faisait confiance n'était autre que son fils aîné Robert.

Quand, sur la copie des lettres latines, Robert signe pour son père : Guido Patin, le prénom ne fournit

XL1V INTRODUCTION

aucun clément utile d'appréciation, mais en signant Patin, Robert a naturellement tendance à reproduire sa signature personnelle, et le résultat de la comparaison est, comme on peut le voir, tout à fait frappant. Le P initial et le t sont absolument caractéristiques.

Les amateurs de graphologie tireraient des conclusions fort nettes de l'étude de ces deux écritures si différentes, Tune ferme, nette, l'autre toute de fantaisie et de fioritures. On peut ajouter que les signatures de Guy Patin et de son second fils Charles offrent au contraire une ressemblance frappante. Le P initial de Guy Patin était d'une si belle allure que ses correspondants avaient tendance à l'imiter quand ils écrivaient son nom sur son adresse postale.

Sur les 459 lettres latines, on en compte 24 qui ont été écrites de la main de Robert. Parfois le père termine une lettre commencée par le fils ; souvent il revoit le texte, l'amende, l'allonge de notes marginales, corrige les fautes d'orthographe de Robert, qui paraît avoir été bien moins instruit que son père et que son frère, car ses fautes sont souvent grossières. Elles sont ordinairement d'essence phonétique, ce qui peut faire croire que Guy Patin lui dictait ses lettres. 11 écrit par exemple optimè pour optimœ.

...« Mon fils aîné feroit bien s'il vouloit, mais il n'aime guère à étudier : il est volage et aime à courir : Custode remoto gaudet eqaus. Mon second, nommé Charles, est bien plus posé et aime l'étude davantage, il est sçavant en Grec, en philosophie, en Géographie, en Droit ; il est avocat reçu au Parlement dès l'an passé et n'a pas encore dix-sept ans l. »

1. Lettre à Sport, 28 may 164g. Charles Patin abandonna le Droit pour la Médecine un peu plus tard, en avril it354.

IN I R0D1 i.l loN XI. V

Il estévident que pour entretenir pendant de longues années une correspondance aussi active avec toute l'Europe savante, Patin ne pouvait se passer d'un ècheveau directeur, le gardant des redites, lui permettant aussi de penser à dire à l'un ce qu'il avait communiqué à l'autre.

Peut-être appliquait-il ce procédé, en le simplifiant, à sa correspondance française. Et s'il avait ainsi en mourant laissé dans son étude des registres de correspondance, brouillons très abrégés des lettres qu'il écrivait à ses amis de France, on aurait une explication de ces lettres publiées par Jean Petit, si condensées par rapport aux lettres originales tirées plus tard du cabinet de Charles Spon. Mais cette hypothèse ne donne toutefois pas l'explication des lettres complètement différentes adressées à la même date, au même destinataire.

Quant au motif de cette intervention de Robert dans la rédaction des copies, Patin lui-même nous le fait connaître dans la lettre adressée le i8 février 1662 à Baumgartner, médecin de Saint-Gall (Ms 237, f° 129).

« Superiore autumno morbus me detinuit per dies 40, ex quo vires meœ imbecillœ rémanent, ideoque aliéna manu ut or ad te scribendum. »

Dans une lettre du 25 mai 1662 adressée à Thomas Bartholin, il l'informe en effet qu'il a souffert d'une fièvre bilieuse, mais qu'il en est remis (Ms 237, f° 107 verso).

Il n'est pas question de cette maladie de Patin dans l'édition de la Haye; à plus forte raison dans celle d'Amsterdam, dont la dernière lettre est datée de décembre if)58.

Patin utilisait, pour prendre copie de ses lettres, le premier papier qui lui tombait sous la main. Par exemple une lettre du 12 décembre iô53, destinée à Van der Linden, se trouve copiée au dos d'un feuillet

Xl.VI INTRODUCTION

qui porte l'adresse postale de Patin en sa maison de la place du Chevalier du Guet à Paris.

fZ ÏS K

L'examen de ce manuscrit 2 3; nous a entraîné déjà bien loin, mais il nous a fourni des documents trop intéressants pour que nous ne poursuivions pas ici son étude.

A la lettre de Peyrilhe que nous avons reproduite en fac-similé, succèdent quelques pages manuscrites dans lesquelles Pierre Sue, bibliothécaire à l'Ecole de Santé en 1794. analyse le document qu'il héritait de la générosité de Peyrilhe.

Il transcrit et discute dans ce préambule une lettre de Guy Patin à son fils, qu'il avait trouvée placée en tète des lettres offertes par Peyrilhe.

Sue estime, avec raison, que cette lettre n'a aucun rapport avec les lettres latines dont elle était suivie dans le registre.

Voici cette lettre, très curieuse, quoique non autographe.

«. Mon fils — Je parle à vous comme sy cestoit icy mon testament. Tous ces cahiers que vous voyes sont un ramas sans aucun ordre de plusieurs choses fort différantes et que jay apprises et ouy dire aux uns et aux autres ; mais la plus grande part vient de la conversation que jay eue durant quelques années cum viro clar. et doctissimo Xicolaïo Borbonio, dans l'Oratoire de Paris l.

1. NicolasBourbon.de Bar-sur-Aube. mort en 1644, âgé de 76 ans. « C'étoit un homme qui savoit tout et étoit d'un admirable entretien» [Lettre à Falconet, 6 octobre 1 665).

Le quartier où habitait Patin a été presque compIètL-ment démoli. Cette vue cavalière d'après le plan de Turgot permet de situer la place du Chevalier du Guet à peu près au croisement de la rue Sair.t-Denis et de l'avenue Victoria.

INTRODUCTION

« Il y a quantité de bons mots qu'il fait bon sçavoir. Il peut y avoir quelques mécomptes ou faussetés, mais il y en a peu ; la plupart des citations y sont vrayes ; car j'y ay pris plaisir en les véritiant.

^11 va quelques points bien libres et bien délicats touchant la Religion et le Gouvernement des Princes, qu'il vaudroit mieux sçavoir et les avoir dans l'esprit que de les rédiger par escrit, cela estant meilleur à taire qu'à être divulgué. Je les ay neantmoins escrits tant pour moy que pour vous. Faites en vostre profiit, mais ne les montrés jamais à personne, non plus que s'ils n'estoient pas escrits. Ayes les pour vous, estudies les, lises les, mais ne dittes jamais que vous ayes cela en des cahiers escrits de ma main, car enfin vous vous trouveries embarassé et peut estre obligé de les prester à quelqun, ce que vous ne deves jamais faire, pas mesme à vostre frère si vous ne le juges fort capable de tout secret ; neantmoins, si vous penses que cela lui serve ne lui desnies pas.

« Si vous y descouvres quelque faute, amandes la sagement.

« Tout ce que j'y ay dit des Jésuites, croyes le comme très vray, mais ne le dittes jamais que très à propos, de peur de vous charger a crédit en vain et mesme à vostre grand regret de la haine de ces gens là qui ne vallentrien et qui mesme ne pardoneroient pas à Jésus Christ s'ils le tenoient pour avoir de l'argent. Alteri Judœi, l... redivivi, homines perditissimi ; sint tibi tanquam ethnici et publicani.

« Jay preste quelques-uns de mes cahiers à trois de mes amis, l'un après l'autre, mais je m'en suis toujours repenty ; c'est pourquoy je vous le dis encor un coup, ne

i. Ici un mot que Sue. sans en rien dire, a sauté n'ayant pas pu le lire plus que je ne le puis moi-même.

X1.Y1II INTRODUCTION

les prestes jamais :iv ne les faites voir à personne. < lardes les pour vous. Habeas tibi et nuisis. Lises les et les brusles plustot que de les prester jamais à personne. Mais axant que de les brusler aprenes les: il y a la dedans quelque chose de bon qui ma quelquefois servv extrêmement et qui vous servira bien aussv si vous en sçaves faire vostre proffit.

« Tout ce qui est là dedans n'est pas toujours mon advis ; ex aliorum sententid interdum loquutus sum ; sunt mala, sunt queedam mediocria,sunt bonamulta1; est /Egyptus homerica. Penses à en faire sagement vostre profit; croyez moy et bene tibi cri t. »

fê SS 9Z

« Les lettres latines de Patin, dit Sue, sont écrites avec le même goût, le même arrangement et avec la même méthode que ses lettres françaises. Elles contiennent cemme celles-ci des anecdotes qui ne sont piquantes que par leur méchanceté ; la plume caustique et mordante du satirique médecin déchirait également ses amis et ses ennemis; elle ne respectait ni les individus, ni les corps entiers, pas même le gouvernement et la religion2. »

Et à ce propos Sue fait tout d'un coup intervenir Voltaire et le Siècle de Louis XIV.

i. Réminiscence d'un vers de .Martial, l'auteur préféré de Patin. Sunt bona, sunt queedam medîoeria, sunt mala plura iliv. I, Lp. XVII). Patin était, comme on le voit, moins modeste que Martial.

2. L'interprétation absolument erronée que donne Sueun peu plus loin d'une consultation latine de Patin, fort lisible par rapport aux brouillons de ces lettres latines. nous fait craindre que Sue ne se vante en appréciant ces lettres. Il y a bien des chances qu'il n'en ait pu déchiffrer aucune.

INTRODUCTION XI. IX

« Les auteurs contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du jour sont des guides infidèles pour l'histoire, des nouvelles se trouvant fausses et défigurées par la malignité. D'ailleurs cette multitude de petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits esprits. »

Peut-être était-il délicat pour Voltaire d'exprimer une autre opinion au moment où il entreprenait d'écrire, en homme qui voit de haut, l'histoire d'un siècle qui n'était pas le sien. Depuis Voltaire, le goût public a changé. Faute de trouver des historiens capables d'emboucher tous les jours la trompette, on se contente aujourd'hui d'écouter le son du flageolet; ce n'est pas une raison pour approuver Patin de n'avoir jamais joué que du sifflet.

% '& Sg

Le trésor auquel Patin attachait le plus grand prix, sa bibliothèque, composée de plus de dix mille volumes de choix ', fut vendue et dispersée après sa mort, comme l'avaient été celles de ses maîtres et amis Riolan et Moreau. « Elle avait été, dit Sue, l'occasion d'un procès au sujet d'un écrit qu'il avait signé imprudemment et que lui surprit en 1609 son fils Robert. »

Cette signature aurait sans doute permis à la femme de Robert d'intervenir dans le règlement de la succession de Guy Patin, car il écrivait à Falconet, le 23 juillet 107 1 , quelques mois avantsa mort :

« La diversité des études de Charles Patin me console

1. Lorsque Patin emménagea dans sa maison de la Place du Chevalier du Guet, en décembre i65o, il estimait déjà sa bibliothèque à 10.000 volumes, dont plus de 1.600 infolio. Elle avait dû s'augmenter beaucoup par la suite.

INTRODUCTION

en quelque sorte de son absence; mais les malices de son frère aine Robert Patin me confondent. Cet ingrat m'a trompé méchamment et même en mourant. Ce que je n'eusse jamais pensé d'un fils aîné à qui je me fiais entièrement. Sa veuve en tire ses avantages, et t'ait tout ce qu'elle peut pour ruiner notre famille à son profit. »

Puisque l'exil que s'imposa Charles Patin vient d'être ici mentionné par son père, je ne puis m'empècher de donner timidement mon avis sur le motif qui changea si brusquement et d'une manière si complète la fortune de ce charmant garçon.

Guy Patin n'en dit mot qui vaille.

Dans sa lettre du 24 novembre 1667 a Falconet, il lui raconte complaisamment avec quel éclatsonfils Charles, invité avec lui aux séances de l'Académie du lundi chez le premier président Lamoignon, avait réfuté le père Rapin * sur les mérites respectifs d'Homère et de Virgile. En soupant après la séance, Lamoignon dit au jeune Charles : « Je ne sais comment votre père l'entend. Il vous devaitlaisser au barreau. Nous vous aurions donné d'autres emplois que de soutenir la réputation d'Homère. »

Ainsi, au début de 1668, Charles Patin jouit de la faveur déclarée du premier président, homme considérable à Paris. En février, Charles a quitté la France, cédant avec regret aux instances des siens, et il est condamné aux galères par coutumace. Que s'élait-il donc passé P

Si l'on en croit la lettre du 7 mars [668 à Falconet

1. Le père Rapin dissertant sur le tu et le toi d'usage en poésie, disait qu'on ne s'en servait pas en prose, même dans le commerce de l'amour. A quoi Bussy-Rabutin répliqua : « En amour, mon Révérend Père, on tutoie souvent sa maîtresse; mais vous n'êtes pas obligé de savoir cela.» {Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis. Madame Roland.)

INTRODUCTION

(lettre qui se réfère à une autre antérieure qui est absente du recueil , la poursuite avait été d'une rigueur impitoyable. Charles avait été jugé par commission souveraine et particulière, sans droit d'appel ; la plupart des juges avaient reçu des lettres de cachet ordonnant la condamnation.

Les motifs mis en avant et que cite le malheureux père ne paraissent pas tenir debout, même pour cette époque de bon plaisir. On avait trouvé, disait-on, en perquisitionnant chez l'accusé :

i° L'Anatomie de la Messe, de Pierre Dumoulin. « Il v a liberté de conscience en France, dit Guv Patin, et les libraires vendent ce livre tous les jours. »

2° Le mémoire rédigé par Fouquet pour sa défense. Ce mémoire avait été vendu publiquement par les libraires du Palais.

Lntin on citait comme ayant pu justifier la condamnation un exemplaire de V Histoire galante de la Cour, de Bussy-Rabutin ; ouvrage qui avait valu à son auteur un « pourpoint de pierre » à la Bastdle, puis un logement gratuit aux Petites Maisons.

Mais au moment de l'arrestation de Rabutin, en mai i665, Guy Patin écrivait de l'ouvrage poursuivi : « Le Roi n'en a fait que rire. »

Aussi dit-il : « Je pense que ces trois livres ne sont qu'un prétexte et qu'il va quelque partie secrète qui en veut à mon fils et qui est la cause de son malheur. »

L'instrument de « la partie secrète » était J.-B. Colbert ; il montra dans la poursuite un acharnement qui semble inexplicable : Charles Patin ne divulgua jamais rien des motifs de l'accusation, et il déclarait ne les pas connaître. Il se trouvait cependant, en Italie et en Allemagne, bien à l'abri des estafiers, et il pouvait sans danger se défendre près des cours étrangères qui l'accueillaient avec une extrême faveur. Quelle pouvait

Page 1