GUY PATIN PEINT PAR LUI-MÊME
Mon lieu natal est un Village à 3 lieues de Beauvais en Picardie, nommé Houdan, troisième Baronnie de la Comté deClermont en Beauvaisis.
Le plus ancien de ma race, que j'ave pu découvrir, a été un Noël Patin, qui vivoit dans la même Parroisse, il y a plus de 3oo ans, duquel la famille a duré jusques à moi : de ses descendans quelquesuns se sont retirez dans les Villes, et y ont été Notaires à Beauvais, et Marchands Drapiers à Paris : d'autres ont porté les armes, d'autres sont demeurez aux Champs.
Mon Grand Père, de qui je porte le nom, avoit un frère Conseiller au Présidial, et Avocat du Roi à Beauvais, qui étoit fort sçavant. et duquel feu mon Père honnoroit fortement la mémoire. Mon Grand Père étoit homme de guerre, comme tout ce temps-là fut de guerre.
Feu mon Père avoit étudié pour être ici Avocat, où il fut reçeu l'an 1 588, huit jours avant les Barricades, après avoir étudié à Orléans et à Bourges sous feu Mess. Fournier et Cujas. Il se fut arrêté à Paris pour toute sa vie, si la mort du Roi Henri III
i. Lettre j Spon, i3 juin 1644.
GU"ï PATIN =t=j.^j= I j — t — g-
et ie siège de Paris, qui ensuivit, ne l'en eut empêché.
L'an 1 .S90, il fut pris prisonnier par les Ligueurs, et ne put être racheté à moins de quatre cent livres, qu'il fallut payer comptant, somme qui n'est pas grande aujourd'hui, mais qui l'étoit alors, et principalement en temps de Guerre et aux Champs. Feu ma grand Mère m'a dit que pour parachever cette somme ramassée, ça et là, elle engagea ses bagues de mariage, et son demiceint d'argent chez un Orphevre de Beauvais, à gros intérêt, ce que je lui ai maintetbis oui dire en pleurant, et détestant le malheur de ce temps-là.
Le Seigneur de notre Pais, voyant qu'il pouvoit tirer bon service de feu mon Père, qui étoit un jeune homme bien fait, qui parloit d'or, et qui n'étoit point vitieux, fit tant qu'il le retint près de soi pour s'en servir en ses affaires, annuente avo meo, imo urgente : et pour l'attacher davantage, et le retenir au Païs, lui procura le plus riche parti qui y fût, et lui fît épouser avec de belles promesses, qu'il n'a jamais exécutées, feu ma Mère, laquelle s'apelloit Claire Manessier, descendue d'une bonne et ancienne famille d'Amiens.
Feu mon Père s'appelloit François Patin, homme de bien si jamais il en fut un. Si tout le monde lui ressembloit il ne faudroit point de Notaires. 11 venoit à Paris tous les ans pour les affaires de son Maitre, où il avoit tout le crédit imaginable, j'y ai trouvé quantité d'amis, que je ne connoissois point du tout, qui m'ont fait mille caresses à cause de lui, ce qui me l'a fait maintetbis regretter de plus
GUY l'A 1 IN PEIN1 PAR li [-MÊME 3
en plus. De ce mariage sont sortis sept entants adhuc superstites : deux fils, dont je suis l'aîné, et un frère qui est en Hollande : les cinq filles sont toutes cinq mariées, et ont eu entre elles tout le bien de la Alere, lequel étant partagé en cinq a suffi pour les marier : mon frère et moi avons eu le bien paternel qui ne me vaut pas encor, apporté ici, cent écus de rente ; mais ce n'est pas la faute de ces bonnes gen s, qui ont vécu moribus antiquis, sans avarice et sans ambition.
Tout le malheur de feu mon Père étoil d"avoir un maître ingrat et avare, et avec lequel il n'a rien gagné, nonobstant presque 3o années de fâcheux service.
Le regret qu'il eut d'avoir quitté Paris et s'être arrêté à la Campagne sur les belles paroles d'un Seigneur, qui nimium altendebat ad rem suam, fit qu'il pensa, dès que j'étais tout petit, de me faire ici Advocat disant que la Campagne étoit trop malheureuse, qu'il se falloit retirer dans les Villes, et me disoit souvent ce bon mot du sage : Labor stultorum af/Iiget eos qui nesciunt in urbem pergere ; à cause de quoi il me faisoit lire encore tout petit les vies de Plutarque tout haut, et m'apprenoit à bien prononcer : à ce dessein, il me mit au Collège à Beauvais, âgé de neuf ans, puis m'amena à Paris au Collège de Boncourt, où je t us deux ans pensionnaire, y faisant mon CoursdePhilosophie.
Quelque temps après la Noblesse, pour le récompenser d'une façon qui ne leur coûtât rien, lui voulut donner un bénéfice pour moi, que je refusai tout plat, protesiant absolument que je ne
serois jamais Prêtre : (benedictus Deus, qui mi/ii illam menton immisit in tenerâ adhucœtate.) Feu
mon Père qui reconnoissoit en ce refus quelque chose de bon et d'ingénieux, ne s'irrita pas bien fort de mon refus ; mais ma Mère en demeura outrée contre moi plus de cinq ans, disant que je refusois la récompense des longs services que feu mon Père avoit rendus à cette Noblesse : mais il n'en fut autre chose. Dieu m'aida : je lus cinq ans sans la voir ni aller chez nous.
Durant ce tems-là j'eus connoissance d'un homme, qui me conseilla de me faire Médecin à Paris. Pour à quoi parvenir j'étudiai de grand cœur depuis l'an 1622 jusqu'à l'an 1624 que je fus ici reçu, et alors Père et Mère s'appaiserent qui m'assistèrent de ce qu'ils purent pour mes dégrés, et avoir des Livres.
Cinq ans après duxi uxorem, de laquelle j'aurai de succession directe vingt mille écus sur Père et Mère vivant encore, mais fort vieux: sans une collatérale qui est une sœur sans enfans et fort riche. Dieu a béni mon alliance de 4 fils, scavoir est de Robert, Charles, Pierrot et François : annum œtatis attigi 41 avec plus d'emploi que de mérite en ma profession, et moins de santé qu'il ne me seroit de besoin, quam potissimum labefactarunt Vigiliœ juges et elucubraliones nocturnœ à quitus etiam needum abstineo ; sed hoc erat in fatis.
Voilà ce me semble ce qu'avez désiré moi.etpeutètre beaucoup d'avantage. Excusez mon importunité, et ma prolixité in re tam vili et tam exiguâ.