Lettre à Spon, 16 novembre
INTRODUCTION XV
il décrit le mode d'élection du doyen, usité à la Faculté de Paris, avec une complaisance dans le détail qui semble bien témoigner qu'il remplirait volontiers la charge.
« J'ay pensé l'estre tout de bon (doyen), dit-il, car on a coutume d'en nommer trois que l'on met dans un chapeau. Undè gui primus à veteri Decano deprimitur, Me est Decanus. MM. Perreau, De la Vigne et Patin ont dansé ensemble dans le chapeau. Le sort, qui m'est toujours contraire et qui jamais ne m'a été favorable, tomba sur M. de la Vigne qui est un excellent homme et très digne de cet honneur, qui est accompagné d'une très lourde et très pénible charge. »
Huit ans plus tard, dans sa lettre à Falconet du 4 novembre i65o, il revient avec plus de détails encore sur Télection et les fonctions du doyen, et dit : « J'ay plusieurs fois été électeur, j'ay même été élu et mis dans le chapeau trois fois, et toutes les trois fois je suis demeuré dans le fond du chapeau : et si jamais on m'y remet, je ne seray point marry d'y demeurer. »
L'st-il sincère à ce coup, ou bien l'était-il quand il se plaignait que le sort « toujours contraire, et jamais favorable » le condamnait à rester dans le chapeau ?
Le lendemain, le 5 novembre i65o, il est élu ; le voilà doyen, et, sans plus attendre, il commence à se plaindre que le sort lui soit à ce coup devenu favorable : « J'avais déjà assez d'affaires sans cela ! »
Le festin qu'il offre suivant la coutume à trente-six de ses collègues, le ier décembre suivant, lui remet un peu de baume au cœur.
« Je ne vis jamais tant rire et tant boire par des gens sérieux. C'était du meilleur vin vieux de Bourgogne que j'avais destiné pour ce festin. Je les traittay dans ma chambre où, par-dessus la tapisserie, se voyaient curieusement les tableaux d'Erasme, des deux Scaliger,
XVI INTRODUCTION
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de Casaubon, Muret, Montagne, Charon, Grotius, Hcinsius. Saumaise, Kernel, feu M. de Thou et notre bon amv M. Naudé, bibliotéquaire de Mazarin, qui n'est que sa qualité externe, car pour les internes, il les a autant qu'on peut en avoir ; il est très sçavant, bon, sage, déniaisé et guéri de la sottise du siècle, fidèle et constant ami depuis trente-trois ans. »
« Il v avoit encore trois autres portraits d'excellents hommes, de feu M. de Sales, évèque de Genève,. M. l'évêquede Belley, mon bon ami1, de Justius Lipsius et enfin de François Rabelais duquel autrefois on m'a voulu donner vingt pistolles2. Que dites-vous de cet assemblage ? Mes invités n'étoient-ils pas en bonne compagnie ? >
Après un an d'exercice, le 3 novembre i65i, il écrit: « C'est demain que je dois être continué. Si mes compagnons avoient de la charité ou pitié de moi, ils me délivreroient de cette charge ; mais je n'oserais espérer pour moi tant de bien. »
Patin fait encore ici le loyolitique ; il pouvait d'au-
i. L'édition de la Haye est ici fautive; elle semble attribuer le qualificatif mon bon ami à Lipse: celui-ci ne fut pas l'ami de Patin qui n'était âgé que de quatre ans quand Lipse mourut en iôotï; m<>n bon ami s'applique à Camus, évèque de Belley.
2. Je suis parvenu à rassembler les portraits de tous les personnages dont Patin avait voulu s'entourer dans son étude. Certains de ces portraits sont aujourd'hui assez rares. Pour ne pas trop déchiqueter le texte de cette introduction, je réunis ces documents en un cahier spécial à la lin du volume.
D'après M. Pierre-Paul Plan, qui a publié une Bibliographie Rabelaisienne remarquable, on ne sait ce qu'est devenu le portrait de Rabelais que possédait Patin; et l'image probablement la plus fidèle que l'on connaisse du curé de .Meudon est celle de la Chronologie collée de Léonard Gaultier que nous reproduisons dans la Galerie de Patin.
INTRODUCTION XVII
tant moins escompter cette délivrance qu'il savait mieux que personne qu'elle eût été contraire aux traditions, et que n'eût pas souffert Patin en l'honneur de la tradition !
En dehors de cet appétit du décanat, légitime chez un docteur régent de la très salutaire Faculté, Patin parait bien sincère dans son horreur des cérémonies et du tumulte.
Tout changementdans ses habitudes lui semble insupportable. L'idée d'un voyage à Lyon l'épouvante ; il le remet aux calendes grecques, quand la guerre sera terminée.
Il n'y a pas à prendre un instant au sérieux le rêve qu'il fit un jour de partir pour une grande tournée à travers l'Europe pour faire en personne ses baise-mains à ses nombreux correspondants. Ce n'était qu'un rêve éthéré. Quand il revient sur terre, une promenade à Saint-Denis, en compagnie de sa femme et de sa bellefille, pour visiter le trésor royal et les tombeaux des rois lui apparaît comme une débauche, à laquelle il ne faudrait pas s'accoutumer.
Dans toute sa correspondance, on ne le voit guère qu'une fois témoigner quelque plaisir de participer aux joies populaires, le jour où la Reine-mère rentre de Compiègne, après sa fugue, et ramène aux Parisiens leur jeune roi, avec le Mazarin. Ce jour-là l'enthousiasme de la foule le gagne, mais il reste narquois.
« Enfin la Reine est revenue à Paris, écrit-il à Spon le 20 aoust 1649, et y ramène le Roi à la sollicitation des princes du sang qui l'y ont obligée, bien qu'elle n'en eut point d'envie et le Mazarin encore moins. »
« Il est arrivé ici le 18 de ce mois, à 8 heures du soir, dans un grand carrosse1 qui étoit fort plein, dans le-