FRANÇOIS PAUL DE GONDI, CARDINAL DE RETZ
7 novembre [656. — Ceux du Port-Royal ont ici fait publier un miracle, qui est arrivé en leur maison, d'une fille de onze ans qui étoit là dedans pensionnaire, laquelle a été guérie d'une fistule lacrymale. Quatre de nos médecins y ont signé, savoir le bonhomme Bouvart, Hamon leur médecin, et les deux Gazettiers. Ils attribuent le miracle à un reliquaire dans lequel il v a une portion de 1 "épine qui étoit à la couronne de Notre Seigneur, qui a été appliquée sur son œil.
Je pense que vous savez bien que ces gens-là qu'on appelle du Port-Royal, sont ceux que l'on appelle autrement des Jansénistes, les chers et pré cieux ennemis des Loyolistes, lesquels vovant que ce miracle leur faisoit ombre, ont écrit pour s'y opposer, un Rabat-joye du miracle nouveau du Port-Royal, où l'on dit qu'ils n'ont rien fait qui vaille. Mais surtout je m'étonne comment ils n'ont rien dit contre ces approbateurs de miracles.
Le bonhomme Bouvard est si vieux que parum abest a delirio senili.
Hamon est le médecin ordinaire et domestique du Port-Royal des Champs, ideôque recusandus tanquam suspecius. Les deux autres ne valurent jamais rien et même l'aîné des deux est le médecin du Port-Roval de Paris.
18 novembre i656. — Si la peste ne prenoit que des moines, des généraux d'Ordres et principalement le général des Jésuites, je pense que la chrétienté ne perdroit guères.
1 50 Gl Y PATIN
<^> 5 décembre i656. — J'ai céans les quatorze lettres des Jansénistes; un honnête homme du bon parti m'a dit que dans huit jours nous aurions la quinzième, sans perdre l'espérance de celles qui viendront.
Toutes ces nouvelles lettres sont de telle efficace chez les honnêtes gens que les pauvres Jésuites ne savent plus où ils en sont.
i g janvier i65j. — J'apprends que la peste cesse à Naples après la mort de trois cent mille hommes, et qu'elle y a coupé la gorge à cent vingttrois médecins et à plus de dix mille moines. Postremum illud genus cucullatum nihil moror.
Elle est encore bien forte à Rome, mais elle épargne le Pape et les Cardinaux : c'est peut-être qu'elle croit qu'ils sont plus méchans qu'elle. Néanmoins trente-six bons et savans médecins en sont morts et ce sont là ceux que je regrette. Le Pape et les Cardinaux ne manquent jamais, il en est toujours assez. Sed rara est atque cara ànnona bonorum virorum et sapientum medicorum.
<^c 7 may i65j. — Il me semble que je n'entens plus parler que de moines, de leurs débauches, de leurs prisons et de leurs querelles. In grand et nombreux Parlement n'est point capable de les appaiser. Il faudrait, afin d'avoir ici la Paix, mettre toute cette vermine monacale dans des bateaux et les envoyer au .Mozambique ou au royaume de Monotapa, ou bien dans l'Amérique pour les y employerà la conversion des sauvages, ou à travail-
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1er aux mines d'or et d'argent qu'ils aiment tant,
no vous en étonnez point. Ce sont des marques et des effets de la haine, de la passion et du crédit de ces bons Pères, qui n'aiment rien que leur profit, et gui cùm noverint se a multis amari non posse,
volant ab omnibus timeri .
<S juin i (>5j. — Si les Jésuites ont eu le crédit de taire brûler par la main du bourreau les dix-sept lettres de Port-Roval à Aix en Provence, cela n'a pas empêché que l'auteur n'ait généreusement continué et que nous n'ayons la dixhuitième en une feuille et demie. L'auteur de ces lettres est un admirable écrivain. Vous admirerez son esprit plus que jamais dans celte dix-huitième, et vous verrez combien finement et adroittement il a drappé l'infaillibilité prétendue de ce Jupiter Capitolinus à qui les Loyolistes servent de Janissaires pour le faire régner sur les consciences des hommes, faute de pouvoir commander sur toute la terre.
<=§» 14. juin i65y. — J'ai trouvé chez un malade de fort honnêtes gens, M. de Monmor. l'hôte jadis de feu Gassendi.... M. l'abbé Quillet ', et M. Sorel. l'auteur du Francion, du Berger extravagant et de plusieurs autres bons livres. L'on a dit en si bonne compagnie quantité de belles choses du Pape, des Cardinaux, des .Moines et entr'autres
1. Auteur de la Callipœdia, mazarinade en vers latins qui constitue l'ouvrage princeps sur la Puériculture.
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j'en ai retenu de petits vers dont je veux vous faire
part :
0 la belle fiction !
O la rare invention.
Que ce l'eu de Purgatoire !
Le Pape n'étoit pas sot
Qui nous donna cette histoire
Pour faire bouillir son pot.
<=§» g avril i658. — Les exemps s'étant transportez au couvent des Carmes à deux heures après minuit en enlevèrent douzequ'ilsamenèrent en carrosse au For l'Evêque. C'étoit des compagnons qui se moquoientde leur règle et de leur supérieur, qui faisoient grande chère là-dedans en dépit du Carême.
On a trouvé dans une de leurs chambres vingtdeux bonnes perdrix, des pâtés, des jambons, et force bouteilles de vin. Voilà comment ces maîtres moines jeûnent le Carême pendant que les gens de bien mangent du ris et des pruneaux '.
c§e> 12 août 1 658. — Ces Carmes noyez me font souvenir qu'il y a toujours des moines dans les batteaux et qu'ils vont toujours au fond de l'eau. S'ils n'alloient que par terre, ils ne seroient pas sitôt noïez.
Au reste je voudrois que le malheur ne tombât jamais que sur ces capuchons.
27 may i65g. — Ne diriez-vous pas que le Pérou n'est plus en Amérique, mais à Paris chez
1. Riz et pruneaux ! Voir Tartarin sur les Alpes, d'ALPHONSE Daudet.
les éminences et leurs pare us. chez les financiers et les moines. Je pense qu'entre Moincrie et Maniai crie il n'y a guère de différence.
<=§=> 2y juin i65g. — Ces moines ont de mauvaises heures, ils sont obsédés de plusieurs démons que l'eau bénite ne chasse pas toujours. Il y a quelquefois de l'ambition, de la mélancolie, de l'amour.
Je crois que le dessin du père Cottereau n'est que de chair. 11 se rencontrera quelque belle Huguenote qui secoueraleCordelieret chassera son diable comme la bonne femme Alibec de Boccace chassa subtilement et agréablement le diable del'hermite.
<=§<=> // may 1660. — Le diable est une vilaine bête noire qui n'a point de blanc en l'oeil, de la laideur duquel les moines se servent à faire peur au monde. On disoit autrefois aux petits enfants quand on vouloit les intimider, qu'il revenoit une bète qui crioit : Rendez-moi ma jambe; mais les moines ont inventé un autre jargon avec lequel ils disent aux sots : Rendez-moi la bourse.
«S» 28 septembre 1660. — Il y avoit ici de certaines gens qui faisoient des assemblées clandestines sous le nom de congrégations du Saint-Sacrement.
Ces messieurs ne faisoient jamais leurs assemblées deux fois en un même endroit, ils mettoient le nez dans le gouvernement des grandes maisons, ils avertissoient les maris de quelques débauches de leurs femmes. Un mari s'est fâché de cet avis.
s'en est plaint, et les a poussés à bout après avoir découvert la cabale.
Ils avoient intelligence avec ceux de la même confrairie à Rome, se mêloient de politique et avoient dessein de faire mettre l'Inquisition en France. C'étoit une machine poussée spirîtâ loyolitico latente.
<=f° 4 mars 1661. — Le cardinal a eu l'extrèmeonction et a demandé tous ses parents qui sont allés au Bois de Vincennes. La mort frappe à sa porte et demande son âme.
On a envoyé en diverses maisons des moines afin qu'on y priât Dieu pour luv, et qu'en chaque moinerie on y dit dix messes pour dix francs qui ont été délivrés. Vous vovez qu'il les prend à 20 sols pièce. .Mais à propos d'àme, cet homme en a-t-il une?
<^=. 2g juin i663. — On recommence à parler d'un certain accord prétendu entre les Jésuites et les Jansénistes ; on dit que c'est le Pape qui le veut. J'ai peur qu'il n'y ait là quelque supercherie cachée. 'Balzac a dit que les femmes faisoient la plus belle partie du monde, mais à mon avis les jésuites en font la plus fine.
Quidquid id est, timeo Djulios et dona ferentes.
*%=> 1 H septembre t663. — On dit que le pape veut retrancher de l'ordre de Saint-François et en diminuer le grand nombre, et qu'il commence par les capucins, avant Jeilendu qu'on en reçoive d'ici à quarante ans.
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Il n'est peut-être pas vrai, mais s'il étoit vrai, Dieu n'en seroit pas moins servi, car tant de fainéans qui se font moines pour vivre sans rien faire à l'ombre d'un crucifix pourraient devenir bons soldats pour la cause de Jésus-Christ et aller à la guerre contre le Turc.
>=^ io juillet 1664. — Le cardinal légat est ici qui se promène incognito. Il vient demander pardon au roi et nous apporte des indulgences, des Agnus Dei, des chapelets et des grains bénits et autres fanfreluches papalines.
Il vaudroit bien mieux qu'il fît rabaisser la taille, dont tout le monde est fort tourmenté.
10 avril i665. — J'ai été ce matin comme un bon paroissien dans notre paroisse de Saint- Germain ; j'ai entendu la grand-messe ; le roy y a rendu le pain bénit avec grande cérémonie, et pour la notoriété du fait j'y ai vu et entendu force tambours, fifres, clairons et trompettes. Je pense que cela a pu augmenter la dévotion de quelques-uns, mais, pour moi, je vous le dirai franchement, cela, ne m'a fait ni bien ni mal, hormis que cela m'a un peu étourdi pour un peu de temps.
Je n'aime point tant de cérémonies, que les plus fins ont inventées pour les plus simples ; ce sont de petites inventions pharisiennes.
<=§~ i3 may i665. — On me vient de dire à l'oreille qu'on est fâché à la Cour que le roy ait été au palais, le pape pouvant en prétendre quel-
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que chose pour sa prétendue infaillibilité que l'on avoit cassée tant en Sorbonne qu'en Parlement. On cherche du remède pour amender l'affaire, et je m'en rapporte fort à M. Talon ' qui est habile homme. 11 en trouvera plus qu'il n'en faut, pourvu qu'on le laisse faire.
2i février 1666. — Entr'autres articles qu'on réforme dans la police, en voici un qui a été fort contesté, qui est que l'on ne recevra plus personne dorénavant à faire profession de moinerie si jeune ; les garçons ne pourront faire profession qu'à 25 ans et les filles qu'à 20 ans.
Si cette ordonnance est gardée, il ne se fera plus tant de moines, ni de moinesses, le nombre des soldats du pape diminuera. Les monastères féminins ne s'enrichiront plus si aisément ni si tost comme ils faisoient.
<=f» 24. novembre i66y. — M. l'archevêque de Paris a défendu la lecture de la nouvelle version du Nouveau Testament faite par MM. les Jansénistes de Port-Royal, et menace d'excommunication tous ceux qui auront la hardiesse d'y contrevenir. On ne fait pas grand état de cette défense ; maître Gonin est mort, le monde n'est plus grue. Cette excommunication est brulum fulmen, dont il n'v a plus guères que les sots qui en fassent état.
1. Denys Talon, fils d'Orner Talon, qu'Antoine Arnauld appelait « La poix de l'équité même ».
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2 mars 164.3. — La présence des absens ' ne vaut pas le diable, et encore moins que son autheur même. Il ne vaut pas le papier bleu dont il est couvert. C'est un petit in-8 que le bureau d'adresses vend cinq sols; dès que vous l'aurez lu, vous en serez dégoûté. Le Gazettier est logé chez Guillot le Songeur depuis la mort de son Protocole 2,qui le portoit contre nous ; mais, Dieu merci, il a plié bagage :
Il est en plomb l'excellent personnage, Qui de nos maux a ri plus de vingt ans.
1. Il s'agit sans doute d'un pamphlet de Th. Renaidot, la Présence des Absens !! Ce serait un pamphlet à réimprimer contre certaines robes rouges du temps présent qui abusent des congés au détriment des étudiants.
2. Le protocole du Gazettier. c'est Richelieu, qui s'était déclaré le prutecteurdeson compatrioteThéophraste Renaudot. La Faculté venait de reprendre le procès contre Renaudot dont le Cardinal avait interrompu le cours en 1641.
protecteur étant mort, le Gazettier perdit son procès,
28 mars /6./.V. — M. des Roches, âgé ^environ 70 ans. qui étoit un des grands intendants du detfunt cardinal de Richelieu, qui est chantre de Notre-Dame et abbé de plusieurs bonnes abbayes, se servoit autrefois du Gazettier pour médecin, lequelen tut ignominieusement chassé, pour lui avoir donné un purgatif trop violent, in mediis doloribus arthriticîs, qui en augmentèrent fort. Au lieu du Gazettier, il prit un de nos médecins, dont il s'est toujours servi depuis. Enfin, en ayant été heureusement assisté avec le conseil de quel-
Patin avait plaidé pour sa Compagnie. Le Parlement, sur appel de Renaudot. continua l'arrêt du Châtelet.
Nous avons retrouvé dans Y Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV de, Chéruel le rondeau dont Patin cite ici deux vers. Chéruel y introduit d'ailleurs deux vers faux faciles à restituer.
// est passé, il a plié bagage
Ce Cardinal, dont c'est moult grand dommage Pour sa maison ; c'est comme je l'entends ; Car pour autrui mains hommes sont contens En bonne foi, de n'avoir que l'image.
Sous sa faveur enrichit son lignage Par dons, par vols, par fraude et mariage ■ -Mais aujourd'hui ce n'en est plus le temps. Il est passé.
Or parlerons sans crainte d'être en cage. 11 est en plomb l'éminent personnage Qui de nos maux a ri plus de vingt ans. Le roi de bronze en eut le passe temps. Quand sur le pont, à tout son attelage // est passé.
Voici encore un quatrain du temps, que Patin eût contresigné des deux mains:
Cy gist que personne ne pleure Mon bon seigneur le Cardinal.
S'il est au ciel il n'est pas mal :
i>'il est au diable, à la bonne heure.
DOCUMENTS HISTORKjl ES I 5g
ques-uns de nos anciens, il s'est résolu, avant que de mourir, de faire un coup d'un habile homme et qui fera parler de lui, qui est de donner à la Faculté de médecine la somme de lo.oooécus comptans pour la faire rétablir, sans nous demander ni nous obliger à chose aucune. Nous avons accepté la donation : elle est passée et ratifiée. Je pense qu'à ce mois de may nous y ferons travailler.
10 juin 164.3. — On croit ici que les sceaux seront rendus à M. de Chàteauneuf. C'est un homme d'exécution qui n'épargnera pas toute la séquelle et la troupe cardinalesques, à laquelle les gens de bien espèrent que l'on fera bientôt rendre gorge de tant d'or et d'argent qu'ils ont pillé et volé, perfas et nefas, sous le gouvernement de cet homme dont les poètes de ce temps faisoient rimer le nom à demi-dieu. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est de ces poëtastres et rimailleurs qui par leurs flatteries gâtent et corrompent les esprits de nos princes et de ceux qui les gouvernent.
6 décembre 1644. — Le cardinal de Richelieu a fait trembler toute la terre ; il a fait peur à Rome, il a rudement traité et secoué le rov d'Es pagne, et néantmoins il n'a pu faire recevoir dans notre compagnie les deux fils du Gazettier qui étoient licentiez, et qui ne seront de longtemps docteurs '.
1. Patin se vantait. Les deux fils de Théophraste Renaudot, Eusèbe et Isaac, furent au contraire reçus docteurs régents exactement à leur tour.
1 ÔO '.1 Y PATIN
<^» 24 septembre 164S. — Le cardinal de Sainte-Cécile ' est mort à Rome; on dit tout haut que c'est ex immodicâ Venere.
10 octobre 164S. — J'ai eu autrefois un bon maître à qui j'ai souvent ouï dire, qu'il n'etoit rien tel que d'être impudent, et que c'étaient les impudens qui gouvernaient le monde'1.
<=5» 28 mars 164g. — Malheur à la Terre qui est gouvernée par une femme ! Malheur encore plus grand à celle qui se laisse gouverner par un étranger, principalement quand il est de la trempe de Mazarin qui est un grand larron, fort ignorant en tout et principalement au métier dont il se mêle ; mais au reste grand hâbleur, grand fourbe, grand comédien, bateleur de longue robe, et tiran à rouge bonnet.
Mais à notre grand malheur il n'est pas le premier de sa race, ni peut-être le dernier.
<=$~ 3 novembre 164g. — Le cardinal du Perron
1. Il s'agit de Michel Mazarin, frère du ministre odieux à Patin. Sur les instancesdu cardinal-ministre. Michel avait été
nommé .Maître du sacré palais au Vatican, puis archevêque d'Aix, en 1645: enfin, en [647, cardinal dit de Sainte-Cécile pour le distinguer de son lrère. Cette dernière promotion avait été très pénible à arracher au pape, et il avait été question de faire de Michel le candidat présenté par le roi de Pologne.
2. Voilà qui était sans doute hors de conteste au dixhuitième siècle : mais au vingtième siècle '..' On sait que les impudents n'arrivent plus à rien, surtout en politique.