DE LEUR ORGANISATION
Il 7 a environ trois ans que j'ai mis en avant un pro* jet auquel j'avais le droit d'attacher quelque importance, car il était le fruit de longues et sérieuses réflexions. H s'agit; on le comprend^ de l'objet même du travail que je publie aujourdTiui, c'est-à-dire de la création et de l'organisation des orchestres féminins. Les critiques malveillantes, les sots commentaires, les épithètes ridicules, les criàilleries et les rires ne m'ont point manqué tout d'abord. Je m'y attendais; mais j'avais compté aussi sur d'intelligentes adhésions, sur de bienveillants encouragements qui, eux non plus, ne m'ont pas fait défaut. Attaqué sans mesure par les uns, soutenu par quelques autres, plein de confiance dans l'excellence de ma cause, j'ai continué de marcher. N'était-ce pas le meilleur moyen de prouver la possibilité du mouvement? Bientôt, en effet, l'événement, ainsi queme Tavaientfait prévoi. les premiers résultats, a confirmé mes espérances, et je suis.
en mesure aujourd'hui de le démontrer victorieusement.
Cette démonstration, qui sera pour moi comme le couronnement de l'édifice, je ne tarderai psfô à la faire, prenant en cela le public pour juge. Mais auparavant il me paraît nécessaire de rappeler, dans un exposé succinct, ce que j'ai eu en vue, ee que mes efforts oQt réalisé, quels avantages sont attachés à l'adoption de mes idées, ce qu'en pensent enfin, au double point de vue de la théorie et de la pratique, les hommes compétents auxquels il a été donné de me voir à ToBuvre et d'examiner mes propositions. Tel est le but du travail que je prends la liberté de soumettre au public.
De ce travail, il est à peine besoin d'y insister, les divisions sont naturellement indiquées par la nature même du sujet. En effet, la création des orchestres féminins, ainsi que leur organisation, intéresse à la fois l'hygiène, l'art et la morale : c'est donc à ces trois points de vue que j'en devrai démontrer la raison d'être.
Faut-il ajouter que si je donne, dans mon examen, la priorité à l'hygiène, c'est que cette considération est vitale? Quelle que soit l'importance qu'on doive attacher à l'art et à la morale, on est bien obligé de s'incliner d'abord devant cette condition inflexible, condition sine fuâ non, de lasanté humaine, car l'art et la morale sont forcément subordonnés à ce qui constitue l'existence de l'être qui devra les cultiver. Or, ce que je me propose de montrer jusqu'à l'évidence, c'est que la création des orchestres féminins, loin de porter la plus légère atteinte à la santé de la femme, ne peut, au contraire, que lui être essentiellement profitable. Je constaterai ensuite qu'elle n'est pa« moins avantageuse pour l'art. Quant à la morale, elle aussi y trouve son compte, etdans une proportion si large, qu'à ce seul point de vue, la création des orchestres féminins apparaît comme un de ces rares et
immenses bienfaits, im de ces inestimables trésors qu'on ne saurait trop se hâter d'accueillir et de développer, dans l'intérêt vrai de la société moderne et des générations appelées à recueillir son héritage.
Personne, à coup sûr, n'ignore quelle puissance la Musique exerce sur Târae humaine, comment et avec quelle force elle agit par rapport à Timagination^ dont elle se fait tantôt l'inspiratrice et tantôt l'interprète. Est-il une langue capable de traduire plus fidèlement nos sensations^ et n'est-ce pas, comme je l'ai dit déjà dans une autre circonstance (1), l'écho naturel de nos douleurs et de nos joies?
Cette puissance de la musique, Delille^ le poète de la nature, l'a merveilleusement comprise, et la poésie seule pouvait lui permettre de la définir ainsi :
Dans ses Boirs ateliers, sous son toit solitaire, Tu charmes le travail, tu distrais la misère. Que fait le laboureur conduisant ses taureaux * Que fait le vigneron sur ses brûlants coteaux ? Le mioeur enfoncé sous ses voûtes profondes ? Le berger dans les champs^ le nocher sur les ondes Le forgeron domptant les métaux enflammés ?
Ils chantenty l'houre vole, et leurs maux sont charmés.
Cette puissance reconnue et ainsi proclamée, il suffît d'en rechercher la source, d'en analyser les causes pour se convaincre qu'elle n'est pas exclusivement morale,
(4 ) Discours de réception prononcé à la Société des Sciences industrielles. Arts et Belles-Lettres de Paris.
mais aussi et tout d'abord physique. Il n'est pas douteux que Tactiondela musique soit relative non-seulement à la volonté, au génie de celui qui exécute, mais encore à l'organisation, à l'état physiologique en même temps que moral de celui qui écoute. La musique agit sur le système nerveux des auditeurs. On sait quel eflTet produisent les sons sur Torganisme de certains animaux doués d'une sensibilité particulière; il suffit de remonter récheile des êtres, classés selon leur degré de perfection, pour constater la production , sur l'organisme de l'homme, d'eflfets analogues donnant lieu à des résultats diflférents. Le fait suivant est la meilleure preuve de ce que j'avance.
Beethoven assistait à un bal; tout respirait la joie, lui seul était triste, car il ressentait les premières atteintes de cette surdité qui fit le malheur de sa vie. On le supplia de se mettre au piano ; il refusa d'abord, sentant bien que des sons joyeux ne naîtraient pas sous ses doigts; mais il dut céder aux pressantes sollicitations de la foule. A mesure qu'il jouait, la profonde douleur dont il était accablé passait dans Tàme de ses auditeurs, et lorsqu'il ^'arrêta, après avoir, pour ainsi dire, versé son âme sur les touches de l'instrument, il vit toute cette foule, naguère encore si souriante et si gaie, triste et sombre maintenant comme lui-même! Les femmes versaient des larmes, les hommes restaient silencieux. En vain l'orchestre fit entendre de joyeux accords : rien ne put ramener lagaieté, et bientôt la foule s'écoula en proie à de pénibles pensées.
Une pareille sensation n'a rien, après tout, de bieji surprenant; il n'est pas difficile de s'en rendre compte et de comprendre qu'elle ait pu se produire. Mais s'il est dans la nature même de la musique d'en provoquer de semblables, ces sensations, il faut bien le dire, n'ont
pas toujours le même -caractère, ni les mêmes conséquences. Trop vives, comme dans le cas précédent, elles peuvent être nuisibles : elles déterminent, en effet, dans toute réconomie, un ébranlement accompagné de fatigue générale, ou une excitation fébrile qui chasse le sommeil 9 exalte les idées et finit par amener, chez les personnes très-nerveuses, d'assez graves accidents. Aussi, ces dernières doivent- elles éviter une musique trop dramatique, trop féconde en émotions, trop pathétique en un mot, et se laisser bercer par de douces mélodies, .comme le sont celles de Paësiello et de Gimarosd. En agissant ainsi, on aura d'avance écarté tout danger.
Mais ce n'est pas tout : ce que j'indique ici a logique- ,ment sa raison d'être, et je dois y insister afin de mieux poser la conclusion qui en découle. Du moment que la musique est apte, dans certains cas, notamment lorsqu'elle émane d'instruments à corde, à produire de fâcheux effets, n'esf-il pas de toute évidence, les causes étapt connues, qu'il sufSra de modifier les conditions dans lesquelles elle se présente pour en changer aussi les résultats et mettre le bien à la place du mal? Et si Ton a soin de tenir compte de la différence des organisations, n'oubliant pas que ce qui convient à l'une est souvent défavorable aux autres, on comprendra sans peine qu'employée avec sagesse et modération, la musique, qui charme nos instants, calme nos chagrins, adoucit nos maux, puisse aussi guérir et exercer sur la partie physique de notre être une salutaire influence.
A ce point de vue, je pourrais citer de nombreux exemples, tous vraiment concluants; je n'en invoquerai qu'un seul, emprunté au docteur Descuret, dont l'expérience et les écrits font autorité :
« A la suite de vives affections morales, dit ce médecin, une jeune femme était plongée dans une profonde
mélancolie qui minait sa constitution ; atteinte, en outre, de fréquentes hémoptysies^ elle tomba bientôt dans un marasme effrayant, accompagné de convulsions et de syncopes qui duraient des heures entières. Les symptômes les plus alarmants faisaient présager sa fin prochaine, lorsque le professeur Alibert, son médecin, voulut voir si la musique, qu^elle aimait beaucoup, ne pourrait pas apporter quelque soulagement à ses horrii3les souffrances. Il s'entend, à cet effet, avec le célèbre Bénazet, qu'il enferme dans un cabinet attenant à la chambre à coucher. L'artiste commence par tirer de son instrument des sons doux et tristes qu'il juge en harmonie avec les sentiments de la malade. Celle-ci les a entendus, les a compris au milieu même de son délire, qui y de moment en moment^ se calme d'une manière visible aux sons harmonieux du magique violoncelle. Ravi de ce premier résultat, Alibert va trouver M. Bénazet et lui demande des variations sur un air assez gai. Ce nouveau morceau, d'un mouvement plus rapide, est encore mieux goûté par la moribonde, dont la tète marque la mesure avec la plus grande précision. Une demiheure s'est écoulée depuis Tinstant où a commencé cette ^symphonie improvisée en quelque sorte sur le bord de la tombe; cependant la tète ne bat plus la mesure avec la même régularité; les traits deviennent moins mobiles ; les yeux, auparavant enlr'ouverts et convulsés, se ferment peu à peu ; puis un sommeil paisible, favorisé par les sons harmoniques les plus suaves, s'empare de la malade, qui à son réveil présente un mieux inespéré. Le même moyen est répété pendant deux jours de suite avec le même succès, et, quelques semaines après, cette jeune dame était en pleine convalescence. »
Et maintenant avais-je tort de présenter ce tait comme entièrement concluant? Ne par]e4*il pas assez haut en
faveur de la thèse que je soutiens, et peut-on hésiter à s'y rendre quand on songe que, loin d'être isolé, ce n'est là qu'un exemple choisi entre mille?
Des physiologistes célèbres, dont les observations font . loi, se sont occupés de Tinfluence de la musique à ce même point de vue et, procédant par analyse, se sont efforcés d'en rechercher les causes. Selon Gall et Spurzheim, la puissance de la musique sur le système nerveux résulte de deux facultés, l'une qui se rattache aux tons, à la mélodie^ Tautre qui procède du temps. Or, ce qu'on peut hardiment affirmer, c'est que cette double faculté est susceptible d'être dirigée et perfectionnée par réducation musicale. La musique devient alors, selon l'aptitude de l'individu qui s'y livre, un excitant plus ou moins puissant du système nerveux et, partant, de tout l'organisme. Ainsi s'explique la mort de la célèbre Malibran, la plus grande artiste de notre siècle, qui s'est éteinte, véritablement tuée par l'art, à l'âge de vingt-huit ans, et au bout de dix années de succès. La sensibilité de l'éminente cantatrice était extrême, toute spéciale. Chez elle, le "système nerveux constituait, en quelque sorte, un sonomètre vivant. Aussi doit-on se figurer sans peine les effets ressentis par l'artiste sur la fibre nerveuse., Il eût été miraculeux qu'elle y résistât plus longtemps.
Le pouvoir de la musique une fois établi, étant reconnir en outre que, s'il est parfois pernicieux, il peut être, dans certaines conditions, favorable à la santé, n'est-il pas naturel da se demander d'abord pourquoi on ne travaillerait pas à l'utiliser, dans l'intérêt de tous, et ne convient-il pas ensuite de rechercher quelles conditions sont nécessaires pour atteindre ce but ?
Il est hors de doute que s'il est un intérêt qui s'impose avant tout autre à notre sollicitude, c'est celui qui à
Irait à notre existence mème^ celui qui a eu en vue l'amélioration de l'espèce humaine. Beaucoup de moyens ont été et sont encore employés tous les jours pour arriver à ce résultat, ce qui prouve l'importance qu'on y attache. On a grandement raison, au reste, car jamais il n'a été plus nécessaire d'y travailler, sous* peine de voirlarace s'abâlanlirsans cesse et dépérir complètement. Ajoutons que c'est pour l'homme un impérieux devoir, le premier que lui impose la loi de nature, que de veiller à sa propre conservation. Enfin, ce qui est vrai pour l'individu ne l'est pas moins pour Têtre collectif, les générations étant, dans leur ensemble, tout aussi solidaires les unes des autres que le fils l'est du père.
Les anciens paraissent avoir compris beaucoup mieux que nous le devoir dont je parle. On trouve partout des traces de leur sollicitude à cet égard, et les moyens employés par eux, pour n'être pas le dernier mot en cette matière, n'en méritent pas moins l'attention. On se rappelle les Lacédémonieones, que l'on renfermait durant tout le temps de leur grossesse, les obligeant à la contemplation des statues d'Hercule et d'Apollon, afin qu'elles ne pussent mettre au monde que des enfants forts et beaux à la fois comme le héros de Némée et le dieu de Délos. Les jeux olympiques n'avaient pas d'autre objet, et, pour citer encore les Spartiates, on sait que les lois de Lycurgue leur faisaient une obligation d'exercer quotidiennement par la lutte les enfants et les jeunes gens des deux sexes. La danse était aussi cultivée dans le même but. Socrafe en recommandait avec chaleur la pratique à ses concitoyens, et Thistoire romaine nous enseigne que Galon l'Ancien prit un maître à danser à l'âge de cinquante-neuf ans.
Tout cela n'était, au demeurant, que de la gymnastique attrayante, ayant pour efl\it de fortifier le système
musculaire; mais, outre que les exercices gymnastiques ne sont que peu ou point profitables aux fonctions respiratoires^ les plus essentielles et les plus précieuses de notre organisme, ils ont encore le défaut de n^êlre praticables, la plupart du moins, que par les hommes, c'esU à-dire par la portion de noire espèce qui, sous ce rapport, en a le moins besoin.
. L'homme, en effet, iiaturellemenl plus fort que la femme, trouve encore dans les usages de la vie une Infinité de moyens d'entretenir et de développer sa force. Il a les travaux manuels, Tactivité des affaires, le déplacement continuel qu'elles entraînent, les courses, les voyages; il a les jeux de toutes sortes, qui nécessitent du mouvement et de l'action physique, le cheval, la chasse; il a le maniement des armes, la guerre, etc. La femme, elle, est condamnée à une inactivité, à un repos souvent absolus, qui ne font que l'affaiblir davantage et laissent chez elle le champ libre à tous les désordres hygiéniques. Ceci s'applique Surtout aux femmes des classes éle^ vées.
Cependant, au point de vue des fonctions reproductrices et de la conservation de l'espèce humaine, nul doute que la femme ne joue un rôle plus important que l'homme. L'enfant que la femme met au monde, c'est bien la chair de sa chair, son propre sang ; c'est elle qui Ta porté neuf longs mois dans son sein, qui l'y a nourri de tous les principes de son être et qui, après qu*il a vu le jour, le nourrit encore de sqn lait pendant plus d'un an. Aussi, physiquement, ce qu'est la femme, Tenfaut doit l'être, — telle mère, tel fils, — et l'on ne saurait trop faire, dans l'intérêt de l'espèce humaine, pour entretenir la femme dans un état de santé, de force, de puissance et de vigueur, relatif aux conditions de son sexe, qui lui permette de mettre au monde des enfants
propres à faire des hommes, dans Ténergique et complète acception du mot.
J'ai eu occasion de dire, dans une lettre adressée au Courrier médicaly — je reviendrai tout à Theure sur ce point, — quelle heureuse influence, à mon avis, peut exercer sur la santé la pratique des instruments à vent de la part des deux sexes. Je ne crains pas d'ajouter ici que cette influence serait encore plus favorable à la* femme qu'à Thomme.
Dans la constitution particulière de la femme, le jeu des organes respiratoires devient, en effet, plus important encore. Sa poitrine, privée du développement qui caractérise celle de rhomme, se trouve par là moins propre à la libre et régulière fonction des poumons. Dès lors, tout ce qui est de nature à faciliter cette fonction doit être considéré comme éminemment salutaire et hygiénique.
Mes affirmations, à cet égard, sont d'accord avec les constantes observations de la science. Les plus fréquentes indispositions de la femme sont celles qui résultent de la gène des fonctions respiratoires. Ces indispositions sont généralement connues sous les noms d'oppressions, d'étoufffements, de vapeurs. C'est une sorte de malaise général qui se précise par la difficulté de respiration. On ordonne habituellement, pour y remédier, la distraction, la promenade au grand air, à pied, en voiture, à cheval. Trop souvent ces remèdes sont inefficaces, et dans les cas où il leur arrive d'apporter un soulagement momentané, le mal ne tarde pas à revenir avec une nouvelle intensité. C'est qu'une femme ne peut pas toujours se distraire, encore moins se livrer à de fréquentes promenades à pied, en voiture, à cheval; c'est qu'enfin, le pût-elle, ces distractions et ces exercices ne constituent pas pour elle une suffisante gymnastique des poumons.
Eh bien ! qu'elle se mette à apprendre, à étudier, à cultiveruninstrument à vent, en cuivre préférablenient; qu'elle le travaille une. ou deux heures par jour, ce que lui permettent aisément les conditions sédentaires de son existence, et aussitôt sa poitrine se dilatera, sa respiration deviendra libre et puissante, et elle se trouvera à jamais débarrassée de cette légion d'indispositions et d'infirmités qui niinent sa constitution, altèrent sa nature morale, aigrissent son caractère, troublent ses sens et son imagination, détruisent les charmes nde son esprit et les agréments de ^a personne, et finissent par la plonger dans l'insondable abime des maladies, des fautes et des malheurs. Voilà les tristes extrémités à Tabri desquelles on voudrait voir la femme, contre tesquelles surtout on serait heureux de la garantir.
Je n'ignore pas, à la vérité, que de grosses objections, fort sérieuses en apparence, ont été faites, non en ce qui concerne l'application de la musique même comme moyen thérapeutique et hygiénique, mais contre l'emploi ainsi motivé des instruments de cuivre. Tel est précisément la question que j'ai traitée dans une lettre adressée, ainsi que je le disais il n'y a qu'un instant, au Courrier médical^ et insérée dans son numéro du 6 septembre 1^62. Je ne puis mieux répondre aujourd'hui à ies objections déjà réfutées, et que bientôt on n'osera 3lus mettre en avant, qu'en reproduisant, avec ma lettre le 1 863, lesarguments qu'elle contenait et dont rien n'est ^enu atténuer la force.
Monsieur le Rédacteur,
J'entends répéter tous les jours, — et il parait qu'en ela les médecins sont d'accord avec la croyance populire, — que l'usage des instruments à vent, et partieu-
lièrement des instruments de cuivre, prédispose singulièrement à la phthisie pulmonaire.
Celte question, d'une si haute importance, n'a jamais étp, j'ose le croire, soumise à un examen sérieux, et en cela, comme en bien d'autres choses, les auteurs se sont bornés à répéter ce qu'ils avaient lu ou entendu dire. Elle mérite bien pourtant qu'on s'en occupe, aujourd'hui surtout que la musique est, ajuste titre, répandue dans toutes les classes de la société.
Jen'ai point la prétention de m*immiscer dans les choses delà médecine, — qui n'est point de ma compétence, —- laissant aux hommes de l'art le soin d'approfondir la question; je veux seulement combattre par des faits vrais une opinion que je crois erronée, et pour cela je viens vous prier de vouloir bien insérer ces quelques lignes dans vos colonnes .
Fils de facteur d'instruments à vent, facteur moimême et inslrumentiste, j*ai été pendant tout le cours de mon existence en rapport avec des milliers d'artistes jouant de ces instruments prétendus si pernicieux à la santé, et, cependant, trois seulement de ces artistes sont, à ma connaissance, morts de la poitrine. En outre, il importe d'ajouter, — et la chose fut constatée, — que ces malheureux ne furent point victimes de leur profession, mais bien des excès de toute nature auxquels ils s'étaient constamment adonnés.
Les personnes qni se livrent à la pratique des instruments à vent, se distinguent, en général, — et tout le monde peut en faire la remarque, — par une poitrinu large et une carrure très -marquée des épaules, ce qui est, je crois, un signe non équivoque de vigueur. Dans ces bandes de musiciens ambulants qui parcourent nos villes, qui n'a vu des femmes jouant soit du cor, du cornet, de la trompette , soit encore du trombone ou
de rophicléïde, et qui ne s'est aperça que toutes ces musiciennesjouissent d'une santé parfaite et présentent un développement considérable du thorax?
Dans un orchestre, il est une remarque curieuse à faire: la corpulence, la vigueur sont le partage de ceux qui jouent les instruments à vent, tandis que la délibililé, la maigreur appartiennent aux disciples de Paganini. Avec plus de raison encore, on peut en dire autant des pianistes. Nous nommerons Listz, Liltolf, Heller, Auguste Dupont, pour n'en ciler que quelques-uns parmi les plus célèbres.
Enfin, si l'on veut me permettre de parler ici d'un exemple qui m'est personnel, je dirai que notre famille, composée de onze enfants, était condamnée, de parla Faculté, à succomber à la phthisie pulmonaire. La sinistie prédiction des médecins s'est réalisée pour huit d'entre nous, mais les trois autres, ceux qui dès leurs premières années ont soufflé dans un instrument à vent, restent pleins de vie et de santé, avec des apparences physiques qui leur promettent encore de longs jours.
Les artistes qui jouent d'un instrument à vent sont, en général, doués d'un excellent appétit, leur digestion est prompte et facile: aussi les voit-on souvent, après des repas copieux^ jouer sans fatigue, sans le moindre malaise, et cela durant quatre et cinq heures. Si, par une cause quelconque, ils sont obligés de suspendre cet usage pendant un certain laps de temps, l'appétit se perd, l'estomac devient paresseux, les digestions laborieuses, et Ton constate la disparition de ce bien-être qui résulte du fonctionnement régulier des organes, et particulièrement delà respiration. Tous ces faits, je lésai constatés par moi-même.
En 1847, à la suite de circonstances exceptionnelles, je fus privé de ma flûte et de toute espèce d'instruments,
pendant trois mois; je ne tardai point, par le manque de cet exercice des poumons auquel j'étais habitué^ à tomber malade. Lorsque, la période aiguë de la maladie étant passée, je repris mon instrument, la convalescence s'opéra avec une telle rapidité^ qu'elle étonna le savant docteur Requin qui alors me prodiguait ses soins.
Pour que Tusage des instruments à vent produise les bons effets que, selon moi, on doit en attendre, il importe que le professeur apprenne à ses élèves la manière de respirer. La respiration doit se faire à pleins poumons, d'abord parce que cette grande quantité d'air permettra une bonne exécution de la phrase musicale, et puis, parce que c^est par cette espèce de gymnastique que les organes respiratoires pourront acquérir de la force et de l'énergie.
Le piano , l'orgue , le violon forcent , à son insu Tartiste à resserrer sa poitrine, ils l'obligent aune contraction nerveuse très-grande. Dans une phrase musicale qui réclame du sentiment, de l'âme, l'exécutant semble vouloir faire passer sa propre vie à Tètre inanimé qu'il tient sous sa main; il le rend, à sa volonté, triste ou gai ; il le fait plein d'agitation et de ravissement, selon que lui-même est agité ou ravi ; il s'identifie avec lui, et ils . vivent plus l'un par l'autre, ils ne font qu'un. Ce n'est qu'à celte condition qu*il est nommé véritablement virtuose. Mais que lui coûte à remplir cette condition? Il a voulu faire passer sa vie dans son instrument, et ne croirait on pas, en effet, qu'il ne vit plus, quand on remarque combien sa respiration est devenue haletante et gênée?
Ces graves inconvénients pour la santé n'existent pas, bien plus, ne peuvent pas exister pour ceuxqui jouent des instruments à vent. Pour eux, en effet, et quelque pleine de Sentiment que soit la phrase musicale qu'ils ont à
rendre^ la fonction des poumons est indispensable pour produire des sons.
Nous sommes si convaincu des résultats heureux que peut amener pour la santé l'exercice des instruments à vent, que nous voudrions même voir les femmes s'y adonner.
L'idée de femmes jouant des instruments à vent, surtout ceux de cuivre, tels que cor, cornet, trombone, vous paraîtra bicarré déprime abord. Vous m'objecterez qu'aucune dame ne voudra accepter notre nouveau système d'hygiène instrumentale, parce qu'aucune ne consentira même à perdre momentanément la grâce de sa physionomie en soufflant dans un instrument. Je ne crois point Tobjection sérieuse. Outre qu'il n'est pas nécessaire dégonfler les joues autant que le font certains musiciens, — ce qui est un défaut résultant d'une mauvaise éducacation artistique, — je ne vois rien làde disgracieux pour le beau sexe. Les grands peintres, ^ qui, vous me l'accorderez, avaient bien, en matière d'esthétique, des idées aussi justes que nous, — n'ont pas craint, dans un grand nombre de leurs immortelles compositions, de représenter certaines phalanges angéliques avec des trompettes aux lèvres, sans qu'il en résultât pour ces phpionomîes célestes rien de choquant ni de disgracieux. La Renommée n'estelle pas représentée jouant de la trompette? Les divinités marines qui accompagnent le char d'Âmphitrite ne soufflent-elles pas dans des conques marines? Les amours escortant la reine de Cythère ne chantent-ils pas ses louanges sur des instruments à vent ? Les belles nymphes, enfin, qui courent à la suite de Diane chasseresse ne fontelles pas retentir les torèis au moyen d'instruments tout à fait semblables aux nouvelles petites trompes de mon invention?
Dans ses pérégrinations en Orient, la grande-duchesse
— ÎO — .
Gonstantiiif rapportaient dernièrement les journaux, a visité le harem du sultan, à Constantinople, lequel renfermait à cette époque près de deux mille femmes. Après avoir traversé une série d'appartements richement meublés, la princesse entra dans la salle des concerts^ pièce d'une magnificence vraiment féerique. A son grand étonnement , elle aperçut^ au miheu de ce sanctuaire interdit même aux regards de l'autre sexe, un corps de musiciens militaires; c'étaient, qui plus est, de charmants jeunes gens avec un uniforme du meilleur goût : tunique rouge avec des galons d*or, pantalon blanc ; pour coiffure, le fez avec une houppe d'or. La surprise de la grande-duchesse cessa lorsqu'on Teut informée que ces musiciens militaires étaient des jeunes filles du harem .
De tout ce qui précède on doit conclure, je crois, que, si la pratique des instruments à corde est préjudiciable à la santé^ surtout chez les personnes prédisposées aux affections de poitrine, la pratique des instruments à vent est, au contraire, de nature à prévenir ces afiTections, ou à en atténuer Tintensité chez ces mêmes personnes.
Pour me résumer, je dirai que Texercice des instruments à vent est aux organes de la respiration ce qu'est aux membres l'exercice du gymnase. Pourquoi n'agirait-on pas à l'égard de ceux-là comme envers ces derniers, et même avec plus de sollicitude, puisqu'on vieillit sans bras ni jambes et qu'on ne peut vivre sans poumons?
Agréez, Monsieur le rédacteur, etc.
Alphonse Sax junm\
Facteur et iogéaienr en instriimouts de mnsîquo.
Voilà ce que j'écrivais au Courrier médical le 6 septembre 186^, et voici commentée journal, dans une
— annote de la Rédaction, s'exprimait au sujet de mes observations :
« Nous remercions M. Alphonse Sax de Tintéressante communication qu'il a bien voulu nous adresser, et à propos de laquelle, renvoyant à un autre jour son examen approfondi, nous ne nous permettrons pour aujourd'hui que quelques réflexions.
» L^usage des instruments à vent a toujours été regardé comme pouvant déterminer la phthisie pulmonaire. Mais, comme J'a très-bien dit notre correspondant, ce fait estil bien prouvé, et de quelques cas particuliers n'aurait-on pas déduit une règle générale? En présence des observations de M. Sax, nous serions presque tenté de le croire.
» Pourquoi l'usage modéré des instruments à vent, loin d'être classé dans le chapitre de Tétiologie de l'affection tuberculeuse, ne serait-il point, au contraire, considéré comme un moyen prophylactique très-efficace? N*a-t-on points en efibt, conseillé les inspirations prolongées et fréquemment répétées, pour obtenir le développement des parois thoraciques et, partant, celui du parenchyme pulmonaire ?
» L'appareil à air comprimé, dont on a, dans certaines villes, tant usé (et peut-être un peu abusé), n'est-il pas employé pour atteindre le même but? Nous croyons devoir appeler toute l'^attention de nos confrères sur la question soulevée par l'intelligente initiative de M. Alphonse Sax. «
Un tel appel ne pouvait manquer d'être entendu, et, comme je m'y attendais, l'examen sérieux auquel se livrèrent quelques savants médecins vint donner raison à mes propositions. On pourra s'en convaincre par la seule lecture des pièces réunies à la fin de cette brochure, à
titre de documents^ Ils coutiennent, j'ose le dire^ au point de vue théorique, le dernier mot de la question.
En ce qui touche à Tapplication, je ne contesterai jamais que des instruments de cuivre mal construits, par conséquent durs à jouer, ne constituent un véritable supplice pour P^xécutant et ne puissent déterminer chez lui des accidents plus ou moins graves. Il n'en est pas de même, par contre, des instruments bien faits, qui ne fatiguent nullement Vartiste ou tout au moins diminuent singulièrement cette fatigue. La cause tlu premier fait est que les vibrations, qui, dans un instrument parfait, s'étendent longitudinalement, se produisent transversalement dans un instrument de cmistruction défectueuse : de là, impression désagréable ressentie par le système nerveux. C'est la connaissance de ce principe qui a provoqué mes constantes recherches et donné lieu aux modifications et aux améliorations introduites par lâoi dans la fabrication des instruments de cuivre.
Je pourrais borner ici ce que j'ai à dire des avantages de la musique par rapport à la santé de la femme; mais je ne saurais résister au désir de corroborer d'un dernier exemple ce que j'en ai écrit déjà. C'est par moi-tnême, et au milieu de mes élèves, qu'a été recueillie l'observation suivante.
Une d'entre elles, jeune femme d'une constitution ordinaire, se trouvait en état de grossesse. Après quelques mois d'études assidues qui n'avaient aucunement troublé les progrès de la gestation, le terme de délivrance approchant, je dus, pour mettre ma responsabilité à couvert, eiiger la suspension des études, bien que j'eusse intérieurement la conviction profonde que le jeu du cornet à pistons ne pouvait exercer, dans cette circonstance , qu'une action favorable.
Après quelques jours d'interruption, on m'adressa de
si vives supplications, on me demanda avec tant d'instances la reprise des études afin de ne pas perdre le fruit acquis par le travail^ que je consentis^ à la condition expresse qu'une déclaration écrite constaterait, à cet égard, la libre et formelle volonté de mon élève et de son mari. Cela posé, les études furent reprises et continuées jus» qu'au jour même de raccoucheroent. Or, jamais délivrance ne fut plu$ heureuse sous tous les rapports, jamais enfant ne fut doué d'une plus belle santé, ni uœ mère relevée en moins de temps (1 ).
Ce fait seul, évidemment, parle beaucoup plus haut que je ne saurais le faire en faveur du système que je m'efforce de préconiser. Il n'affirme pas seulement d'une manière irrécusable la puissance hygiénique de la musique, il prouve surtout que lajsaiité^la femme n*A rien à redou ter de l'usage d es instruments^é^vrèTêlE (nfelle n'en doit attendre, au contraire, que de salutab'és effets. C'esty on se le rappelle, ce que je me suis proposé de dé- ^ montrer dans cette partie de mon travail sur lesorchesti'es féminins.
Après avoir fait la preuve de l'intîueûce hygiénique, non-seulement de la musique, mais aussi des instruments de cuivre, après avoir reconnu, avec des autorités dont la compétence ne saurait être déclinée, que la gymnastique des poumons réalisée par l'usage de ces instruments est un exercice des plus favorables au développement des organes respiratoires, de qui dépend la constitution pec-
(4) Voir les documenta à la fin de cette brochure, pages 8t et 83.
torale de ^individu, la question d'hygiène est évidemment résolue dans le sens de Tadmifision des femmes dans les orchestres. Laissons donc de côté cette question et passons à Texamen de celle que, vu son importance relative, je. me suis imposé la tâche d'examiner en second lieu.
Ce que je vais dire, ce que je n'hésite pas à affirmer avec toute Ténergie d'une conviction profonde, c'est que, de rétude des instruments à vent par la femme et de Tintroduction de celle-ci dans les orchestres, résulterait un avantage dont, au point de vue de la morale, la société tout entière n'aurait qu'à se féliciter.
Il suffit, pour en être absolument convaincu, de jeter un rapide coup d'œil surTétat actuel de la société, vde manière à démêler la part faite à la femme dans les choses ordinaires de la vie, le rôle qu'elle joue dans la plupart des circonstances et le résultat auquel elle arrive, pour ainsi dire, fatalement.
Que voyons-nous, en effet, quand nous pénétrons dans les classes moyennes de la famille humaine, pour ne parler que de celles-là, les plus intéressantes, puisque ce sont et les plus nombreuses et aussi celles qui souffrent le plus? L'accaparement par Thomme, au détriment de la femme> non-seulement de la toute-puissance dans la famille et dans la cité, mais encore de toutes les fonctions qui assurent l'existence et le bien-être. Sous prétexte de garder généreusement pour lui seul les rudes travaux, les périls, les charges de toute espèce, les lourdes responsabilités, les luttes incessantes; n'ayant, en apparence, d'autre but que de faire à sa compagne une vie douce et calme, exempte de fatigues et de conflits, qui allie à la paix de l'âme le repos du corps, Thommea tout envahi, tout monopolisé. Si bien qu'aujourd'hui, et cette situation déjà ancienne n'a fait qu'em-
pirer avec le temps^ la femme n'a plus rien. Les éléments du travail même sont arrivés à lui faire presque cornplétement défaut^ ce qui^ dans les grands centres^ a jeté les trois quarts de ces malheureuses créatures inoccupées dans le désordre et le vice. Les plus courageuses, les plus énergiques finissent^ à de rares exceptions près, par succomber devant rinsuf&sance des salaires. Il leur est impossible de vivre du produit d'une journée consacrée sans relâche au travail et doublée quelquefois de la nuit ! Une faible catégorie, qui s'occupe de travaux spéciaux 'd'une exploitation très-restreinte, parvient à grand'peine à se suffire à elle-même. Les jeunes personnes avaient encore^ autrefois, une ressource qui leur manque aujourd'hui : elles trouvaient de l'emploi dans les magasins de nouveautés. Elles ont été expulsées par ces employés du commerce , formant un contingent très-considérable, qu'on désigne vulgairement sous le nom de co/icots. Ënfin^ Tbomme s'est substitué à la femme jusque dans les travaux d'aiguille ; il s'est fait tailleur, arrachant ainsi h la partie féminine, qui a le plus besoin de travailler, le dernier moyen de gagner honnêtement un morceau de pain. Plus tard, comme pour couronner l'œuvre, sont venues les machines à coudre, qui ont complété le désarroi.
Je ne veux point insister sur ce qu'a de navrant un tel état de choses; les meilleurs esprits, des penseurs beaucoup plus autorisés que moi, en ont sondé les profonds abîmes, et personne n'oserait nier qu'il soit urgent de remédier le plus possible à un mal qui va chaque jour croissant.
Pour ma part, je ne vois rien de mieux que de pousser la femme vers Torchestre. Là, en effet, il y a pénurie de sujets, et, Paris excepté, il n'est pas en France une seule ville importante qui ne soit obligée d'emprunter à Té-
tranger des musiciens^ principalement en ce qui concerne les instruments à vent.
Qu'on ne s'y trompe pas : ce que je dis n'est nullement une plaisanterie; je n'ai point pris la plume pour le stérile plaisir de plaider^une thèse utopique. Je parle très-sérieusement, et^ en mon âme et conscience^ je ne saurais avoir d'autre intention que de mettre en avant, autant qu'il est en moi, des propositions utiles et pratiques.
Tout naturellement, on le conçoit Je me suis demandé si de sérieuses considérations ne pourraient pas s'opposer à l'introductioû des femmes dans les orchestres? Par exemple; ne seraient-elles pas, sous ce rapport, moins aptes que les hommes? Évidemment non. Le petit nombre de sujets féminins qui s'adonne aux instruments à cordes y réussit merveilleusement. Pourquoi donc les femmes ne réussiraien1>^elles pas aussi bien sur les instruments à vent? L'étude en est de beaucoup moins compliquée, moins longue, moins pénible; elle est, en outre, ainsi que je Tai dit plus haut, infiniment préférable, et, détail qui n'est pas sans valeur, Tachât des instruments se trouve beaucoup mieux à la portée de tous.
Ah! j'entends bien... Le préjugé, la routine!... Cela ne s'est jamais fait, ne s'est jamais vu jusqu'ici?... Mais, . ni les chemins de fer, ni la télégraphie électrique, ni même le gaz d'éclairage n'étaient connus au siècle dernier. Etait-ce alors une raison pour repousser ces précieuses conquêtes de la science? Personne n'oserait soutenir une pareille thèse. Dans les commencements de la scène dramatique et lyrique, en France, les femmes ne montaient pas sur le théâtre, « sur les planches, » comme on disait déjà. Cela paraissait d'une indécence inqualifiable. Ainsi le voulaient le préjugé, la routine, et il fallut de longues années pour faire admettre par l'opinion cette
vérité : qu'il n'y avait là rien qui pût sérieusement blesser la morale, et que Tart n'avait qu à y gagner. Il en fut de même pour la danse. Demandez aujourd'hui à n'importe quel amateur de l'art chorégraphique ce que serait l'Académie impériale de danse ^ si l'on en fetranchait l'élément féminin! Et, puisqu'il n'y a pas d'inconvénient à ce que les femmes chantent^ dansent, et jouent sur la scène> publiquement, des instruments à cordes, quel mal pourrait-il y avoir davantage à ce qu'elles fissent, â l'orchestre, les parties d'instruments à vent? Qu'on me donne, à ce sujet» une seule bonne raison, et je passe condamnation. Les imprimeries, qui n'avaient jusqu'ici reçu que des hommes, ne commencent-elles pas à accepter aussi des femmes pour la composition ? On peut même ajouter que cette industrie ne s'en trouve pas plus mal.
Je voudrais donc que les femmes se missent en état, par l'étude des instruments à vent, de trouver dans les orchestres les moyens d'existence honnête que leur refuse, de nos jours, toute autre espèce de travail. La morale y gagnerait ce que, par contre, y perdrait la corruption, car les victimes de la corruption n'en sont pas toutes, tant s'en faut, les victimes volontaires. Un grand nombre d'entre elles sont douées> au fond, de sentiments honnètes> en opposition complète avec l'état d'abjection dans lequel elles sont tombées. Une position plus heureuse, des moyens de travail suffisants les eussent infailliblement soustraites aux vices honteux qui les dégradent, et il en est encore qui ne demanderaient qu'à vivre honnè^ tement en travaillant.
En veut-on la preuve? C'est un écrivain bien connu et justement consulté quant aux questions d'art, M. Achille Denis, qui va nous la fournir. Voici ce qu'il racontait, il y a quelque temps :
a Mlle Gbupin était inspectrice de la prison Saint-
Lazare où ron enferme les femmes de mauvaise vie. Elle y connut d'immenses misères, et ce qui est plus triste, d'inutiles repentirs. Elle vit nombre de ces pauvres créatures, qui étaient sorties de la prison avec la ferme résolution de se tirer du vice, y retomber cependant et revenir à la prison parce que tout leur avait manqué, Tassistance, le refuge, le pain.
» Ayant quitté son emploi par suite d'une réforme dansle régime de Saint-Lazare où le gouvernement appela les sœurs de charité, Mlle Chupin se vit bientôt entourée de ces pauvres femmes à qui elle avait montré la compassion d'un cœur chrétien. Toutes lui demandaient de les aider à rentrer dans la bonne voie en leur procurant du travail et un abri, n'importe quel travail, pourvu qu'il leur donnât du pain, n'importe quel abri, pourvu qu'elles y trouvassent un peu de repos. Mais comment faire? Il fallait une maison, de l'argen^t, des patrons. Elle n'avait rien de tout cela, on lui demandait l'impossible.
» Enfin, un jour, l'impossible toujours subsistant ne l'effraya plus. Le 21 janvier 4 854, mademoiselle Chupin ouvrit son humble appartement, ou plutôt son unique chambre, à trois de ces malheureuses qui la pressaient davantage.— a Entrez et demeurez ; nous vivrons comme » nous pourrons, p —Elle avait pour tout trésor cinq ou six francs. Voilà le commencement : le Refuge Sainte- Anne était fondé. »
» Dans ce refuge, établi à Clichy*la-Garenne, la table^ le costume, l'ameublement, tout est réduit à l'exiguïté extrême : le costume se compose d'une robe de bure ; le vestiaire est vide, comme la lingerie, et souvent on ne sert sur 1% table que du pain et de l'eau. Enfin ce serait l'aspect de la pauvreté si le beau luxe des pauvres, la propreté, ne reluisait partout.
» Voilà l'asile que viennent chercher ces femmes, au-
trefois oisives, livrées à la mollesse, aux excès des festins et au luxe de la toilette. L'horreur de leur abominable état, plus encore que les angoisses de la misère, les pousse au Refuge.
* Quelques-unes y arrivent couvertes d'une insolente parure, qu'elles arrachent et déchirent, plutôt qu'elles ne Tôtent, pour revêtir le rude uniforme, en versant des larmes de repentir et de joie.
» En peu de jours, la transformation est complète. On peut remarquer, à l'extérieur, que la démarche et l'expression du visage se sont rangées selon les profondes modifications de l'âme, et que l'effronterie et la hardiesse affectées ont fait place à la modestie, révélant à l'observateur que la réforme est accomplie et que de bonnes natures égarées sont rentrées dans le devoir. »
Certes, un pareil résultat est bien fait pour encourager de généreux esprits à marcher dans la voie ouverte par mademoiselle Chupin; il est beau de rendre à la morale publique et, par conséquent, à la société, de semblables services. On l'a bien compris et reconnu en décernant à la fondatrice du Refuge des Repenties les plus grands éloges: mais peut-on dire qu'ils l'aient également cornpris, qu'ils aient obéi à des sentiments aussi purs, aussi désintéressés, à des considérations d'un ordre aussi élevé, ces ditracteiirs acharnés du projet de création des orchestres féminins, qui, par une opposition systématique, par la calomnie et l'injure sans cesse prodiguées, se sont efforcés de tuer une œuvre essentiellement humanitaire, que son but seul eût dû protéger d'avance contre toutes les attaques?
En effet, que se proposait-on en prenant l'initiative de la création d'orchestres féminins, sinon d'apporter aux femmes qui préfèrent le travail à la honte un élément fécond en ressources nouvelles, un travail honnête et at-
trayant, comme est attrayant tout ce qui touche à la pratique des arts? Or^ je pais le dire sans hésitation aucune^ s'il est réellement touchant et méritoire d'assister, de consoler, de redresser les créatures déchues, il est un travail de beaucoup plus utile encore : c'est celui qui aurait pour but de prévenir des chutes auxquelles, une fois consommées, on n^a pas toujours la faculté de remédier.
Ajoutons, en terminant cet exposé du côté moral de notre projet, que l'étude de la musique, développée et encouragée par l'organisation des orchestres féminins, ne manquerait pas d'exercer au sein de la famille une action des plus salutaires. Grâce à cet art divin, la femme acquerrait tout naturellement dans la maison une puissance nouvelle ; autour d'elle se policeraient les caractères, s'adouciraient les mœurs. Elle charmerait, civiliserait, — rôle sublime, qui lui appartient par nature, et que trop souvent elle abdique ! Qu'on nous permette, dans l'intérêt de tous, de le revendiquer pour elle!
J'ai dit que l'organisation des orchestres féminins, mesure commandée à la fois par l'hygiène et là morale, a encore ce précieux avantage de servir au plus haut degré les intérêts de Tart. Sur ce point, j'en aurai vite terminé; car la question, en elle-même très-simple, repose sur des faits parfaitement connus et dont tout le monde peut se rendre compte sans difficulté. Je m'explique.
Que faudrait-il, par exemple,r— je le demande,-* pour que nos compositeurs, la plupart remarquables parleurs fortes études autant que par leurs qualités natives, possédant en outre cette dextérité de procédés usuelle à pré-
sent dans tous les arts, donnassent au public mieux que des plaisirs? Que faudrait-il pour qu'ils exerçassent leur art de telle sorte que la nation, la société entière y trouvât profit? — Une seule chose leur serait nécessaire, trésor fort rare, à la vérité, mais qu'il dépend d'eux d'acquérir, car la nature Pa généreusement placé à la portée de toutes les intelligences; ce trésor, cette condition sine quâ non de toute supériorité artistique, c'est la connaissance de rame humaine, de ses mobiles et de ses meilleures fins.
Nos grands compositeurs, assurément, ont toujours été pénétrés de cette vérité, dont le sentiment s'est fait jour à travers leurs œuvres. C'est à la science profonde dont je parle, qu'ils doivent, sans contredit, cette élévation d'idées qui a donné aux produits de leur imagination une constitution vitale capable de les porter au delà de notre génération. Mais cette qualité même serait impuissante à accomplir un pareil résultat, s'ils ne trouvaient chez les êtres appelés à interpréter leurs œuvres une étincelle de ce feu sacré qui les leur a fait concevoir. Or, on peut aflSrmer sans crainte que les interprètes ainsi doués sont particulièrement rares.
Les orchestres féminins, en appelant à un concours dont elle était exclue toute une moitié du genre humain, doubleront, sous le rapport du nombre, les ressources actuelles. En outre, si l'on veut bien tenir compte des qualités innées chez la femme pour l'interprétation de tout ce qui touche aux nuances délicates du sentiment, on se convaincra de suite que l'art musical devra emprunter aux orchestres féminins des éléments de succès bien autrement considérables que ceux dont il dispose pour le présent.
Il n'est pas inutile, à ce propos, de citer ici un frappant exemple de profonde pénétration musicale dû à une
dame. On va voir avec quelle finesse, avec quel merveilleux instinct plutôt, elle apprécie l'exécution d'un quatuor, et quelle image à la fois ingénieuse, spirituelle^ saisissante, elle sait employer pour rendre compte des impressions produites sur elle à l'audition de cette œuvre.
« Eu entendant les quatuors d'Haydn, dit-elle, je croyais assister à la conversation de quatre personnes aimables. Je trouvais que le premier violon avait Tair d'un homme de beaucoup d'esprit, de moyen âge, beau parleur, qui soutenait la conversation, dont il donnait le sujet Dans le second violon, je reconnaissais un anrti du premier, qui cherchait par tous les moyens possibles à le faire briller, s'occupait très-rarement de soi et soutenait la conversation plutôt en approuvant ce que disaient les autres qu'en avançant des idées particulières L'alto était un homme solide, savant, sentencieux; il appuyait les discours du premier violon par des maximes laconiques, mais frappantes de vérité . Quant à la basse, c'était une bonne femme un peu bavarde, ne disant pas grand' chose en réalité et^ cependant, voulant toujours se mêler à la conversation; mais elle y apportait de la grâce, et, pendant qu'elle parlait, les autres interlocuteurs avaient le temps de respirer. On voyait , toutefois , qu'elle avait du penchant pour Falto, qu'elle le préférait aux autres instruments, ses voisins. »
Une telle appréciation, certes, est bien faite pour dour ner une haute opinion des aptitudes de la femme en ce qui concerne Fart musical» Esprit et bon sens sont réunis dans ces quelques lignes.
Mais, — objecteront peut-être les adversaires de l'introduction des femmes dans les orchestres, — si aptes que l'on veuille bien reconnaître ces dernières pour ce qui est de la théorie, ne doit-on pas admettre qu'elles
restent inférieures aux hommes dans la pratique? Évidemment non. Le petit nombre de sujets féminins qui s'adonnent aux instruments à cordes, celles qui cultivent le clavier, y réussissent admirablement. Nous n'avons qu'à citer , comme exemples, sans nous attacher à la grande et poétique figure de sainte Cécile, les sœurs MilanoUo, les sœurs Ferni, madame Dreyfus, madame Clara Schumann, madame Pleyel, madame Escudier- Kastner, mademoiselle Starck, mademoiselle de Try, et tant d'autres. Pourquoi ne réussiraient-elles pas aussi bien sur les instruments à vent? L'étude en est beaucoup moins compliquée, moins longue et moins pénible. Autant de raisons qu'on ne saurait contester. .
Résumons-nous donc sur ce point , et osons admettre qu'ayant plus de temps que les hommes à consacrer à réti^e^ douées d'ailleurs de plus de patience et de ténacité, les femmes arriveront bien plus facilement que le sexe fort à exceller sur les instruments qu'elles auront choisis. Elles s'y distingueront surtout par la minutieuse observation des détails, les nuances d'expression, et, en un mot, par le fini de Texécution. Elles sauveront de la ruine complète qui les menace le basson, le cor, la trompette, ces précieux instruments que la nouvelle organisation des musiques a, en quelque sorte, mis à Tindex. Devons-nous ajouter qu'un auditoire ne perdra rien à avoir sous les yeux, au lieu de quarante ou cinquante représentants du sexe laid, autant de charmants minois féminins?
Sous ce rapport, la création des orchestres féminins^ radoption des instruments de cuivre -par la femme, profiteront encore à une branche intéressante de l'industrie, en amenant forcément la réalisation d'un progrès tout artistique. Lorsqu'on s'adresse aux femmes, il faut toujours, sous peine d'échouer, faire la part de la coquette-
rie; aussi, loin de moi la pensée de leur proposer le type des instruments employés dans nos musiques militaires, lequel exposerait leurs mains délicates à un toucher grossier dont elles ne pourraient longtemps s'accommoder. Je leur réserve, au contraire, des instruments dociles qui se plieront à toutes les exigences de l'expression musicale la plus parfaite; les nuances délicates et variées qui donnent tant de charme à l'interprétation pourront être obtenues facilement, sanseflort, avec un peu d'étude seulement, mais avec beaucoup de ce sentiment intime et pénétrant qui part de Tâme et que la femme possède à un degré supérieur.
Ce but est celui que je nïe suis personnellement proposé d'atteindre dans la plupart de mes inventions, et dans tous les perfectionnements dont la facture des instruments de musique a été l'objet de ma part. C'est également ce résultat que j'ai obtenu , ainsi que l'ont officiellement constaté, à plusieurs reprises, les récompenses les plus élevées, qui m'ont été décernées aux expositions de France et d'Angleterre.
Quant aux progrès à réaliser dans les instruments de cuivre, en vue de leur adoption par les femmes, on en doit comprendre à la fois et les avantages et le peu de difficulté. Il est évident que la forme gracieuse, la légèreté, le concours des métaux précieux employés comme ornement, les pierreries disposées avec goût, peuvent aussi faire de ces instruments, comme d'un article d'opfévrerie, Tobjetle plus capable de satisfaire aux exigences delà coquetterie et du luxe le mieux entendu. Ainsi envisagé, notre projet; on le voit, tient encore à l'art, et ce n'est pas par là qu'il se recommande le moins vivement à Tattention des hommes qu'une innovation n'effraye point.
Je crois avoir assez nettement démontré, dans les paragraphes qui précèdent^ Tutilité eu plutôt la nécessité de la création des orchestres féminins au triple point de vue de l'hygiène, de la morale et de l'art; j'ai, en tout cas, suffisamment indiqué les principaux avantages attachés aune pareille création, pour que Ton comprenne bien qu'un projet qui, dans mon esprit, s'appuyait sur des motife aussi sérieux, sur d'aussi puissantes considérations, ne pouvait, au moins en ce qui me concerne, rester à rétat de pure conception. Aussi ai-je travaillé dès la première heure à la réaliser, et j'ai la conscience d'avoir mis au service de cette œuvre toute l'activité dont je suis capable.
Pour commencer, je dus naturellement foire appel au beau sexe, à son intelligence, à son courage, afin qu'il m'aidât à vaincre, par un léger efibrt, le sot et vieux préjugé qui le voue à pei^étuité au culte exclusif du piano et, tout en faisant de ce dernier un instrument vulgaire et fastidieux, métamorphose tant de charmantes créatures en d'étiques et médiocres virtuoses. Il me fallait trouver une vingtaine de dames de bonne volonté, qui, sérieusement désireuses de me seconder, consentissent à adopter les instruments de cuivre. J'offris gratuitement, avec les instruments, des leçons qui, dans un laps de six mois, devaient me permettre d'exposer victorieusement en public ce que l'on peut faire avec un orchestre exclusivement composé de femmes. Mon appel, inséré dans la Bévue et Gazette des théâtres ^ dans la Presse théâtrale et musicale, dans d'autres jou*rnaux encore, fut entendu bientôt, et je marchai vers le but.
C'est alors que se dressèrent devant moi, non de simples difficultés comme il s'en rencontre en toutes choses, mais de ces obstacles presque insurmontables en ce qu'il est impossible de les prévoir, cachés qu'ils sont dans Tombre, renaissant incessamment et prenant toutes les formes pour vous arrêter. Au premier mot de ce que j'allais tenter, j*avais vu, sans pour cela me décourager, nombre de cerveaux creux et d'esprits superficiels entrer en lutte ouverte contre mon projet d'innovation. Aux petites considérations qui m'étaient opposées par ces tristes adversaires, je ne répondis que par un dédain complet, me souvenant de ces mots si justes de Voltaire : « Les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. » C'était assez pour me donner la force de braver toutes les oppositions systématiques, les partis pris intéressés et les mauvais vouloirs.
Ma persévérance eut pour résultat d'aiguillonner de plus en plus mes ennemis, de rendre plus violentes leurs attaques. Dieu seul sait le mal que m'ont fait la haine, l'envie, la jalousie déchaînées contre moi, — passions machiavéliques habituées à ne reculer devant aucun moyen. Qui l'eût cru? C'est le moment où je donnais gratuitement tout mon temps à mes élèves pour les instruire, alors que je leur fournissais sans aucune rétribution les instruments nécessaires aux études, aidant même de mes deniers les plus nécessiteuses afin de leur permettre de suivre le cours, — c'est ce moment, dis-je, que mes adversaires mettaient précisément à profit pour agir sourdement contre moi.
Mon projet de création d'orchestres féminins, exigeant que je fisse appel aux femmes sans tenir compte de préjugés absurdes, laissait naturellement une ouverture très-favorable aux insinuations les plus perfides; on n'eut garde de négliger l'occasion. A entendre certaines
gens, mon innovation n'était autre chose qu'un prétexte à orgies, ma maison était devenue un véritable sérail; ma copduite, enfin, se chargeait, chemin faisant, de fautes et de turpitudes sous lesquelles on préférait m'accabler plutôt que de les imputer à quelque homonyme moins gênant, qui eût du légitimement les endosser. La composition, assez mêlée, de mon premier personnel féminin prêtait évidemment aux insinuations malveillantes, car il avait été impossible, au début, de ne choi* sir que des sujets recommandables, et le temps seul pouvait me permettre de procéder à une épuration que je désicais vivement, mais qui ne pouvait s'opérer que peu à peu, graduellement^ pour ainsi dire, sous peine de perdre d'un seul coup tout le fruit de mes travaux et l'avenir de mon entreprise.
Mes ennemis étaient trop habiles pour ne pas exploiter, de toute la puissance de leur méchanceté, une pareille situation. Toujours effacés, jamais en face, insaisissables comme les spectres de Robin, implacables et lâches au delà de toute expression, ils n'épargnèrent rien pour me faire tomber, pour me tuer moralement. La calomnie adroitement maniée, les pièges de tout genre furent par eux employés, à ce point que bientôt la défense devint impossible. Les progrès du mal, gagnant chaque jour du terrain, arrivèrent même à bouleverser de fond en comble toute ma position commerciale et à compromettre grièvement mes intérêts. Mais il est un point contre lequel mes ennemis échouèrent toujours, qui resta constamment invulnérable à leurs coups, et c'est celui précisément vers lequel ils les dirigeaient : mon honneur, ma considération, ma réputation d'artiste, — trésor qu'ils n'entameront jamais, car je me flatte de le conserver intact et pur tant que je sentirai quelque chose battre dans ma poitrine.
J'avais commencé alors l'œuvre d'élimination dont j'ai parlé plus haut, enlevant ainsi à mes adversaires jusqu'au prétexte sur lequel ils fondaient lenrs calomnies ; mais^ en cela^ m'attendaient des dii&cultés d'un autre ordre. Je ne tardai pas à m'apercevoir que les élèves congédiées cherchaient à entraîner dans leur retraite celles qui me restaient attachées. Pour y remédier, j'eus ridée de leur donner è toutes un certain esprit de corps, de leur faire acquérir des habitudes d'ordre et d'exactitude; j'eus recours, pour cela, à l'attrait de quelques rafraîchissements pris en commun après les répétitions, à quelques cadeaux utiles de confection on autres objets de toilette, destinés à leur faire contracter peu à peu le goût d'une tenue uniforme. Grâce à ces procédés, j'obtins de jour en jour de meilleurs résultats et je pus bientôt me féliciter de n'avoir pas désespéré de mon œuvre, de n'avoir pas, comme on dit, jeté le manche après la cognée:
On se souvient que, l'année dernière, durant TExposition de l'art industriel organisée au Palais de l'Industrie, plusieurs jeunes filles ont exécuté, près de la vitrine renfermant mes produits, les morceaux les plus variés sur le cornet à pistons : le Carnaval de Venise^ Tair de Jérusalem y des duos de Norma et du Chalet, etc., etc. Le public, d'autant plus surjHris que cette audition n'avait été annoncée par aucune réclame, accourait en foule pour entendre ces jeunes et charmantes virtuoses, et, tout émerveillé, ne se retirait qu'après leur avoir prodigué des applaudissements qui témoignaient hautement en faveur de leur talent et de l'idée même dont il constituait, pour ainsi dire, la manifestation.
Cette première expérience faite sans aucune préparation, — cette première victoire, devrais-je dire^ — justement appréciée par la presse dans des articles qu^on
lira plus loin, n'était pas de nature à donner gain de cause à mes ennemis. Prêt aujourd'hui à montrer publiquement mon œuvre, non plus à l'état de vague projet ou d'essai timide, mais en voie de complète réalisation et d'accomplissement définitif, je puis le proclamer hautement : si rien n'a été épargné pour me faire dévier du but ou m'abattre en chemin, je n'ai rien négligé non plus pour y parvenir et j'ai enfin, en dépit de tous les efforts, la douce satisfaction de l'avoir atteint. Qui sait si ce n'est pas à mes adversaires mêmes que je dois d'avoir eu l'énergie suffisante pour triompher des obstacles? Leur résistance a fait ma force. S'ils p'Èuvent trouver là une consolation, elle ne sera jamais aussi complète que le bonheur que j'éprouve à mépriser, à réduire à néant leurs indignes et déshonorantes machinations.
C'est ici plus que jamais le cas de le répéter avec le pqfte, qui, croyant ne parler que des lettres, a si bien décrit les difficultés qui s'amassent autour de toute idée, de toute conception nouvelle et finissent auvent par rebuter le penseur le plus convaincu, le vulgarisateur le plus persévérant :
L'enfantement d'ime œuvre est un labeur austère. Plein de chagrins navrants, plein d'efforts ignorés. Qui sait combien l'artiste, au sein de ce mystère, Pousse parfois au ciel de cris désespérés ?
Il brise du bonheur. les liens adorés;
Égoïste lutteur, il lutte solitaire;
Égoïste martyr, et martyr volontaire,
Il cache à tous les yeux les pleurs qu'il a plei|ré« !
Brisé par l'action et brisé par le rêve,
Pendant le jour pendant la nuit, sans paix ni trêve ^
n se recueille, il cherche, il écoute, il pressent.
Il abrège sa yic en ce trayail aride.
Pour lui, chaque pensée est le prix d une ride,
Chaque mot est le prix d'une goutte de sang 1
Les pages qu'on vient de lire étaient écrites et déjà même livrées à Timpression^ lorsque deux faits se sont produits, qui doivent forcément trouver place ici, car^ en même temps qu'ils constituent un premier pas fait dans la voie où j'ai entrepris de marcher, ils mènent droit à la conclusion qui doit ressortir, selon moi, de Tensemble de cette brochure.
Le premier fait est relatif à l'influence hygiénique du jeu des instruments h vent. Mes observations, sur ce point, trouyent aujourd'hui une corroboration directe* et des plus sérieuses dans la présentation à TAcadémie des sciences (séance du 5 juin), pour le concours du prix de médecine et de chirurgie, d'un travail spécialement consacré à l'étude de cette importante question. Malheureusement^ il n'est donné à personne de pouvoir indiquer d'avance le sort que réserve à ce travail la commission d'examen; mais voici, à ce propos, comment le Courrier médical^ — dans des termes dont, pour ma part, je ne saurais trop le remercier, — apprécie la théorie aujourd'hui soutenue par M. Burcq :
c Parmi les travaux adressés pour le concours du prix de médecine et de chirui^e, il en est un qui mérite de nons arrêter quelques instants. Il a pour auteur un de nos savants confrères, M. Burcq, et est intitulé : « Prophylaxie de la phthisie pulmonaire ; de l'influence bienfaisante du chant, du jeu des instruments à vent, et en
général de tous les exercices bien dirigés de la voix dans cette maladie. » La lecture seule de ce titre a fait crier au paradoxe. Cependant celte méthode n'est point nouvelle, et \e Courrier médical s'en est déjà plusieurs fois occupé. Nos lecteurs n'ont point oublié la lettre si remarquable qui nous fut adressée, à ce sujet, en septembre 1862, par M. Alph. Sax junior, Thabile facteur d'instruments de cuivre. Cette lettre fut reproduite par la plupart des Journaux de musique français et étrangers, et longuement commentée par plusieurs feuilles scientifiques. Depuis lors, l'opinion de M . Alph. Sax a fait des prosélytes, et nous connaissons plus d'un médecin qui, aujourd'hui, regarde comme un préjugé l'idée émise par les pathologistes, que l'usage des instruments à vem prédispose à la phthisie pulmonaire. En effet, et sans parler de ce que pensent les docteurs Mandl, Segond^ Bon- •nati, Gruby, Stéphen de la Madelaine, Gintrac, sur les effets que peut produire une gymnastique méthodique des voies respiratoires, personne n'ignore les succès merveilleux qu'obtient tous les jours notre illustre maître, &J. le professeur Piorry, en faisant faire à ses malades, pour dilater le thorax et le parenchyme pulmonaire^ des inspirations prolongées et fréquemment répétées.
9 Nous ne connaissons pas encore le travail deM. Burcq^ mais nous espérons que le nom de M. Alph. Sax n'aura pas été oublié. C'est à lui que revient Thonneur d'avoir soulevé le premier une question si intéressante, surtout au point de vue médical. Du reste, nous croyons savoir que M. Alph. Sax a continué ses recherches, et que les résultats en seront bientôt publiés. Il a, en outre, organisé un orchestre où ne se trouvent que des femmes jouant du cor, du cornet, du trombone, etc., et dont l'apparition fera, nous n'en doutous pas, sensation. Si donc il est un jour démontré que l'usage des instru-
ments à vent est un moyen prophylactique de la tuberculisation, M. Alph. Sax, par ses efforts persévérants^ y aura puissamment contribué.
« Mary Durand. »
Le second fait à signaler n'a pas moins d'importance que le précédent. Il marque, en effet, une phase nouvelle dans rhistoîre du projet sur lequel j'ose appeler l'attention du public. Dès à présent les orchestres fémimins existent : voilà ce qu'on peut hardiment proclamer aujourd'hui, car leur existence a été inaugurée avec le plus grand succès, le 6 août, au concours orphéonique d'Orbec (Calvados), parla fanfare féminine que j'ai moimême organisée, dirigée, instruite, et, pour ainsi dire, conduit au feu. Deux médailles d'or décernées par le jury du concours, Tune à la fanfare, Tautreà son chef, témoignent hautement de Teffet produit et peuvent être considérées comme un gage d'avenir donné à Toeuvre nouvelle.
La manière dont la presse musicale de Paris a accueilli ce premier résultat est significative autant que flatteuse, et je ne puis mieux faire que de citer ici quelques-unes de ses bienveillantes appréciations ; mais je serais ingrat envers la Commission d'organisation du concours, si je ne reproduisais d'abord l'aimable lettre de son secrétaire, M. Picard, m'annonçant la récompense dont le jury a bien voulu m'honorer. Cette lettre est ainsi conçue :
« Monsieur et ami,
D J'ai le plaisir de vous adresser aujourd'hui, par le chemin de fer, la médaille d'or qui vous a été décernée à l'unanimité, comme directeur de l'orchestre féminin, par le jury du concours musical du 6 août.
TU Je saisis avec empressement cette ocoasion de vous remercier, au nom du Ck)mité organisateur, du bon vouloir que vous avez mis à répondre à son invitation. Ce ne sera certes pas, pour la ville d'Orbec, un de ses moindres titres de gloire que d'avoir ouvert ses portes pour les débuts de la première société instrumentalede darnes^ débuts qui ont été des plus beureux et qui sont un gage assuré de l'avenir le plus brills^nt. L'opinion des membres du jury à cet égard n^a fait que consacrer Timpression produite inv la foule des auditeurs.
» Encore une fois, Monsieur, veuillez en recevoir Texpression de notre gratitude.
' i> Agréez, je vous prie^ l'assurance 'de ma sincère amitié.
j> R* Picard,
» Secrétaire de la Commission d'organisation du Concours musical.
» Orbec, 24 août 1866. »
Voici maintenant les extraits des journaux qui ont rendu compte du concours :
La France chorale.
Le concours d'Orbec a élé, sans contredit, un des plus remarquables et des mieux orgapisés de la saison.
Un des principaux attraits de cette fête a été, sans contredit, la présence de Torchestre féminin de M. Alphonse Sax junior. C'était la première fois que Ton assistait à un semblable spectacle. On n'est pas habitué avoir de Jolies lèvres roses s'appuyer sur Temboucbure d'un piston,
d'un saxhorn alto ou basse. Aussi a-t-on été doublement surpris d*enteadre ces six charmantes dames exécuter avec un ensemble merveilleux Tair de la Reine Horteme qu'elles avaient choisi sans doute pour prouver que leur sexe, n'est pas étranger au génie de la composition musicale. Ce premier morceau a été suivi de variations sur le Carnaval de Venise vivement applaudies par la masse entière du public. Et le jury^ en décernant une médaille d'or, ne peut être accusé de leur avoir fait une galanterie^ une gracieuseté imméritées ; il n'a fait que payer un juste tribut à leur mérite.
André SiMiOT.
Le Ménestrel.
Un fait tout nouveau vient de se produire pour la première lois dimanche dernier^ à Orbec^ au concours des fanfares et des orphéonistes ; c'est l'apparition de l'orchestre féminin de M. Alphonse Sax junior^ venu de Paris pour concourir en division spéciale comme fanfare féminine. Rien n'est gracieusement original comme ces charmantes jeunes femmes exécutant le martial pas redoublé de Partant pour la Syricy avec une vigueur et une sonorité toute virile ; leur jeu bien soutenu a fait l'admiration des auditeurs, ajouté un grand charme à la puissante exécution, et disposé unanimement le jury en leur faveur.
Dans le second morceau, le Carnaval de Venise, avec variations pour cornet à piston, leur talent aux prises, avec les nombreuses difficultésréunies dans cette composition, s'est révélé par de grandes qualités : exécution facile sans nuire à la sonorité et large développement des organes respiratoires dans les passages à longue haleine
dont peu d'artistes osent affronter les fatigues en public. Les applaudissements unanimes et plusieurs fois réitérés, de nombreux bouquets jetés aux pieds des exécutantes par les dames notables de la ville d'Orbec^ ont préludé à la remise de deux médailles d'or remportées par Torcbestre féminin et son directeur, M. Alphonse Sax junior.
La Presse théâtrale.
Un fait intéressant et du plus heureux augure Vest produit dimanche dernier à Orbec^ où un concours d'orphéonistes et de fanfares avait été organisé.
Un orchestre féminin jouant les instruments de cuivre avec la force et la précision de la meilleure bande virile, est venu prouver une fois de plus la grande aptitude des femmes à tous les arts, à tous les exercices où l'esprit entre en partage avec le corps.
On venait d'entendre quarante sociétés d'orphéons et . de fanfares fort bien dirigées et dont l'exécution a été couverte d'applaudissements^ lorsque l'orchestre féminin, formé etdirigé par M.Alphonse Sax junior, est entré en lice au grand ébahissement de l'auditoire. Rien de si gracieusement original que ces jeunes et charmantes personnesexécutantlemartial pas redoublédu: Partant pour la Syrie, avec une vigueur et une puissance de son que jamais on n'aurait attendu de poitrines réputées jusqu'ici plus faibles que les nôtres. Leur jeu, parfaitement concerté et soutenu^ a fait Tadmiration des amateurs et du jury et provoqué les applaudissements les plus mérités. * Dans un second morceau, le Camavol de Venise^ avec ses brillantes variations pour cornet à piston, les nouvelles artistes ont révélé les plus sérieuses qualités et leur grande facilité à triompher des diffîeultésles plus ardues. Les passages de longue haleine n'effrayent pas ces jeunes
virtuoses chez lesquelles lagilité des doigts est plus déve^ loppée que chez le sexe fort^ sans que pour cela la puissance du souffle soit en rien diminuée.
Au milieu de l'enthousiasme général, les dames de la meilleure société qui assistaient en grand nombre à cette fête artistique ont lancé» dans un commun élan^ leurs bouquets de fleurs aux pieds des aimables exécutantes.
Le jury a décerné à Torchestre féminin Tune des deux médailles d'or qu'ilavait à distribuer aux quarante sociétés intervenues au concours.
Cette innovation prouve, comme nous le disions tout à Theure^ l'aptitude des femmes même aux exercices qui étaient réputés jusqu'ici supérieurs à leurs moyens. Elle a encore une plus grande portée : on prétend que le jeu des instruments à vent, exerçant et développant les poumons, a pour les femmes l'heureux Bffet de renforcer leur poitrine et de les préserver de ces défaillances, de ces maladies pulmonaires dont on cherche souvent et sans succès^ le remède dans une expatriation sur les plages méridionales.
Il est vrai que cette nouvelle application du talent musical des femmes n'eût pas été possible il y a trente ans avec les engins assez rudiBs de nos pères. M. Alphonse Sax junior aperfectionné toutcela, et c*est grâce à la souplesse, à la douceur de ses nouveaux et remarquables instruments, que les femmes voient s'ouvrir pour elles une carrière pleine d'avenir.
Le jury du concours d'Orbec a déjà reconnu l'impor- ' tance du service rendu par M. Sax, en lui décernant, outre la médaiiled'or gagnée au concours par ses élèves, une seconde médaille d'or. Hommage légitime rendu à l'habile direction de cet innovateur.
L'Académie de médecine est appelée à examiner cette thèse et à sanctionner un succès déjà si éclatant. Si son
suffrage est conforme à celui du jury d'Orbec et du public, M. Sax junior pourra revendiquer Thonneur d'avoir grandement contribué à améliorer les conditions sociales et sanitaires de la fenune, et à fournir un nouvel élément de progrès à l'art musical.
GlÀGOMBLLI.
On comprendra que je me dispense d'ajouter quoi que ce soit à ces excellents articles. L'œuvre des orchestres féminins, devenue un fait accompli , répondra pour moi.
Alphonse Sax {junior)^
Facteur et ingénieur en instruments de musique; — 2* prix (1838), 4«^ prix (1840), prix d'honneur et médaille d'or (1842), au Conservatoire royal de musique de Bruxelles; — 1'« médaille d'argent à l'Exposition nationale de Paris (1844) ; — Quinze fois breveté pour inventions ou perfectionnements, de 1848 à 1865; -- Délégué par le gouvernement belge pour visiter l'Exposition universelle de Londres (1851) ; — Honoré^ quoique n'ayant pas exposé, d'une longue et très-flatteuse mention, dans le rapport officiel du Jury international sur l'Exposition universelle de Paris (1855); — Désigné par le Jury pour une médaille d'or, à l'Exposition universelle de Besançon (1860); — Médaille unique, avec cette mention, la plus haute : « pour excellence de toute espèce d'instruments de cuivre, » à TExposition universelle de Londres, eu 1862 (1'« édition do Livre officiel des récompenses); — Médaille d'or décernée en 1863 par le Corps savant des arts, belles-lettres, sciences et industrie, siégeant à l'Hôtel-de-Ville de Paris; — Grand diplôme d*honneur, hors concours, à l'Exposition du Progrès de l'art industriel, Paris, 1864; — Médaille d'or au grand concours musical du Calvados, 1865; — Membre de plusieurs sociétés savantes, etc.