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3. M. Gérusez était de Reims, comme la famille maternelle de M. Taine. Prévost-Paradol venait d'écrire un article sur lui dans la Revue de l'Instruction pubtique.

4. Cette lettre n'est parvenue à Poitiers qu'après l'envoi de la lettre précédente.

ce que je i)e crois pas possible de vous laisser soutenir devant la Faculté, surtout dans les circonstances présentes où les ennemis de la philosophie la surveillent de si près et au besoin la calomnient, c'est « qu'il y a un moi étendu, long, large, roi>d, carré, etc. ». Comme cetle opinion que je viens d'émettre tend à vous faire perdre le fruit d'un long travail (car votre thèse latine n'est que la continuation de la thèse française et doit en partager le sort), je ne veux pas prendre sur moi seul la responsabitité de la décision, et vais prier M. le Doyen de consulter à ce sujet M. Damiron, et M. Saissct cjiii a été votre maître à l'École normale, et qui vous porte toute l'amitié que méritent vos qualités d'ailleurs si distinguées.

Je souhaite vivement que leur impression diffère de la mienne, et vous prie de recevoir les compliments tout par ticuliers de votre dévoué serviteur,

Adolpue Gaunieu.

A MADEMOISELLE SOPHIE TAINE

Poitiers, 22 juin 1852

xV genoux, les mains jointes, les yeux baissés, je baise humblement, Mademoiselle, le bord de votre robe, et suis prêt à toutes les génuflexions, soumissions, prosternements, adorations possibles pour délier votre langue muette et vou» mettre une plume entre les doigts.

Il a fallu une sommation d'huissier pour arracher une lettre à votre vénérable sœur. Serez-vous plus récalcitrante, et qui donc vous empêche, pendant vos longues journées ennuyées, de dire à votre ami vos pensées

solitaires? Les meilleurs fruits se gâtent quand on les tient enfermés. Et, au fond, y a-t-il un bonheur dans la vie, excepté les causeries?

Peut-être maintenant en ai-je moins besoin qu'un autre : le monde où je vis est si abstrait et si peu fréquenté que j'ai dû renoncer à y trouver de la compagnie. Mais toutes les fois que je le quitte, quand je me retrouve seul sur ma chaise, ou que le soir je suis au piano, nos soirées me reviennent en mémoire et j'ai besoin de causer avec vous. Ma pauvre enfant, cela reviendra-t-il jamais?

Comme on voit tout couleur de rose quand on est jeune ! Je ne sais pas d'idée plus vraie que le mot de Chateaubriand : « Si je croyais encore au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » Distribuer ses heures de manière à les trouver toujours occupées, travailler d'une façon suivie, même à une œuvre ingrate, conduire un ménage, faire un métier, voilà en somme la vie heureuse. Triste bonheur, n'est-ce pas? mais le seul qu'il y ait. Je l'ai éprouvé, à mon grand étonnement, quand j'ai recopié ma thèse. Cela me faisait horreur d'abord. Quoi! 150 pages à transcrire, ôtant ou ajoutant des bouts d'idées et de phrases. Plus d'invention, un travail de ravaudeur! Je m'y suis mis par nécessité et j'y suis resté avec plaisir. A chaque instant, il fallait un effort pour éclairer ou corriger un passage. Cela ôtait l'ennui, et le succès donnait une joie. Puis l'œuvre avançait, conmie un enfant qui grandit, comme une fortune qui s'accroit, et j'étais heureux de ce progrès insensible.

Nous avons eu tort de mépriser cette vie régulière et mécanique. Je trouve même quelquefois un plaisir et toujours une distraction à corriger les affreuses sottises de la troupe de dindons dont je suis le gardien.

S'occuper, poursuivre constamment un but quelconque dont on approche avec lenteur, c'est la vie saine, le reste est une maladie. Ma science me dit que les grandes joies et les grandes passions ne sont que des excès, des changements, des renversements, que par conséquent un homme qui en aurait beaucoup cesserait de pouvoir agir, de pouvoir sentir et de vivre. Cela est triste et vrai. Il n'y a au monde que deux régimes, l'opium, l'ivresse, l'extase, l'alanguissement, la maladie, la mort. — Et le bouilli, la monotonie, l'ennui peut-être, et la santé. Sur cette prose, un peu de poésie, quelques fleurs auprès de ces plats fades; les arts, des causeries, la campagne, à côté de l'insipidité journalière du métier, du ménage, de la recherche. Je ne vois rien au delà. Comme la pratique des choses change un homme, n'est-ce pas? Et que ce que je dis est perruque et provincial! Hélas, ma chère, j'ai perdu les lunettes roses avec lesquelles je voyais les choses, et maintenant que je regarde le monde avec des yeux libres, tout me paraît noir ou gris.

Rien encore de ma thèse, je ne sais même si l'on me rendra réponse avant le mois d'août. En tout cas, la distribution ici est le 10 et la Faculté vaque le 50. Je ne pourrai et ne devrai donc rester à Paris que du 10 août au 50, à moins que vous n'y vouliez passer les

vacances, auquel cas j'aurai l'honneur et le bonheur d'être votre resnectueux chevalier.

A EDOUARD DE SUCKAU

Poitiers, 27 juin 1852 Mon pauvre bonhomme, n'ébruite ce que je vais te (lire que quand l'affaire sera définitivement décidée. M. Garnier vient de me répondre que mes thèses sont scandaleuses, que le moi étendu est une hérésie, mais qu'avant de me refuser il soumet la chose au jugement de MM. Saisset etDamiron. J'écris à M. Saisset une lettre polie mais très vive, où je lui représente que la Faculté imprime sur les thèses qu'elle n'approuve ni ne blâme ; que, par conséquent, je ne puis la compromettre* on rien; que, d'ailleurs, je ne fais que développer une phrase d'Aristote et une phrase de Leibnitz, que tous les précédents sont en ma faveur, que, d'ailleurs, j'ai dit expressément que le moi sentant seul est étendu, et prouvé que la conscience est sans position ni étendue, qu'elle n'est attachée à aucun organe, ce qui est la propre doctrine de Descartes, qu'enfin il serait inouï à la Sorbonne de fermer la bouche à Descartes, Leibnitz et Aristote. Je conclus en proposant toutes les corrections qui n'altéreraient pas le fond de ma pensée. Là-dessus, j'attends une réponse, mais je n'espère guère. Ce sont des poltrons intolérants, et il n'y a rien de pis que des

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