‹ H. TaineChapitre 115 sur 160 · Ycir la leLl.rc de M. Garnier, p · texte numérisé non relu

Ycir la leLl.rc de M. Garnier, p

lièvres inquisiteurs*. S'ils me rejettent, je connais ici à la Faculté M. Berlereau, professeur de philosophie, je tâcherai de passer. Docteur à Poitiers ou à Paris, que j'aie le titre, peu m'importe, pourvu que je cesse d'avoir affaire à cette bande d'oiseaux trembleurs. Voilà le second orage qui me tombe sur le dos, pour n'avoir pu me résoudre à la banalité officielle. Cette année est malheureuse : agrégation manquée, agrégation de philosophie supprimée, agrégation de littérature préparée puis supprimée, doctorat presque perdu. Je me casse le nez contre toutes les portes. Comment faire? Je n'avais pas d'autre sujet de philosophie. Rien en histoire, hors l'Allemagne, et c'était monter sur le bûcher. En dogme, je suis partout bon à pendre et ce que j'avais choisi me semble encore le moins périlleux. — Au diable! Je te dirai mon affaire quand j'aurai une réponse. Écris-moi pour me consoler. Je me console moi-même en pensant que ma thèse me reste. C'est le commencement d'une grande machine que je médite, et, sérieusement, je la crois nouvelle et bonne. J'oublie en ce moment mes ennuis, en travaillant aune Théorie de l'Intelligence. Je plane dans les espaces ; la terre est si mauvaise qu'il faut s'envoler au ciel.

Mais, mon cher ami, que faites-vous? Certes, ce n'est point pour le doctorat ^ que vous distillez le petit

1. Voir, p. 128, note 2, les détails sur rcxamen d'agrégation et l'extrait d'une lettre de M. Jules Simon; ibiiL, p. 2(35, note 2, et 280, note 2.

2. M. de Suckau préparait une thèse sur la Liberté à laquelle il renonça après l'échec de M. Tainc

précipité chimique dont les trois substances composantes sont Jésus-Christ, Hegel et Spinoza. Ton travail s'est transformé sous ta main. J'attendais une Théorie de la Détermination humaine, et il me paraît que tu fais un traité De omni re scibili et quibusdam aliis ; cette théorie que l'homme est Dieu et qu'il faut de plus en plus le substituera Dieu, est-ce une morale? Envoiemoi ton titre, et dis-moi dans quel cadre de la science tu places ton tableau. Tu attendras sans doute la prochaine révolution pour publier cette horreur allemande et, selon les vraisemblances, tu attendras longtemps. Car tu veux, dis-tu, être clair et populaire, et sortir des abstractions dont l'élévation te dissimulerait. Mon cher, ce sont précisément les vulgarisateurs qu'on brûle; on peut tolérer encore les innocents cerveaux qui ne font de bieii qu'à eux-mêmes; les autres, non. Hegel n'a duré qu'en jouant une parade chrétienne devant son théâtre philosophique, en dénaturant le dogme pour l'accommoder à sa science, en disant par exemple que la religion est vraie parce qu'elle a proclamé un Dieu-homme et que l'homme est Dieu. Si je me sauve à la Faculté, ce sera en tambourinant sur Descartes et Aristote, en écrasant les matérialistes atomistes, en préchant la spiritualité et en déguisant la mortalité. Pensons pour nous, faisons comme Leibnitz, qui tirait quinze exemplaires d'un de ses travaux et les envoyait à ses amis. Laissons les imbéciles, c'est-à-dire tout le monde, suivre la pente naturelle, et nous rejoindre dans trois mille ans d'ici. Tous les coups d'épaule que

L'ANNÉE DE PROFESSOl'.AT 285

tu voudras donner à leur pesant chariot ne le feront pas avancer d'une ligne. Parlons aux esprits qui veulent et qui peuvent, et pour crier tout haut, attendons des temps meilleurs. ïu vas être à Paris dans quelques jours. Si ma thèse y est encore, Hs-la. Mais, mon cher Ed., oserai-je vous faire une demande? Vous allez être trois mois dans la famille et la capitale. Serez-vous assez aimable pour en distraire huit jours et prendre avec moi votre volée dans les Ardennes, où je vous montrerai mes ruisseaux et mes bois ? Ce sera le seul moyen de bavarder ensemble. Nous causerons bien un peu à Paris, mais je voudrais vous avoir à moi. N'est-ce pas, dis?

Prévost écrit dans [Instruction publique ; j'ai peur qu'il ne s'enfonce dans la phrase académique, ses articles ne sont pas assez amusants. Mais il loue Gérusez, gagne de l'importance et des amis. Un jour, nous irons applaudir son discours de réception à l'Académie.

Edmond a fait le tour de la Morée et trouve le vide à Athènes. Il écrit son voyage et dit qu'il a éprouvé pour la première fois le sentiment du beau.

Ici, rien; je suis un peu las, mais je travaille. Mon piano est assez bon, et j'ai un divan. Mon plus grand plaisir est un polytechnicien, ancien camarade de collège, spirituel et ouvert aux idées. Mais toi, pauvre Ed., cher Ed., quand t'aurai-je? Si nous pouvions aller dans la môme ville! Cela est possible, je désire maintenant rester en littérature. D'ici à quelque temps, il me serait

impossible d'enseigner la philosophie. La gangrène hérétique croit en moi tous les jours. Et toi?

Ma thèse latine est sur la Perception extérieure.

A SA MERE

Poitiers, 6 jaillet 1852

Où et comment achèverai-je l'année? Je n'en sais rien encore ; j'ai reçu la réponse de Paris et l'on me fait des difficultés sur les conclusions de ma thèse ; je n'aurai une décision complète que lorsque deux autres professeurs auront été consultés : l'un est M. Saisset, mon ancien maître. Je lui écris une lettre très polie, mais très vive, lui représentant que celles de mes idées qu'il trouve dangereuses sont déjà dans les philosophes les plus accrédités, que j'ai satisfait à tout le règlement du doctorat, que j'envoie deux théories entièrement originales et qui résolvent deux difficultés déclarées jusqu'alors inexplicables, surtout que la Faculté déclare entête des thèses qu'elle n'approuve ni ne blâme les opinions des candidats ; que par conséquent, sa responsabilité est à couvert, etc. S'ils me rejettent, j'ai ici une porte : je connais M. Bertcreau, professeur à la Faculté de Poitiers, et peut-être parviendrai-je à passer! Mais tout cela est encore incertain, et sitôt que je saurai à quoi m'en tenir, sois sûre que tu en auras la première nouvelle.

Faire son chemin est bien difficile, n'est-ce pas? Je me souviens en ce moment d'une grande maxime que

nous lisions l'an dernier dans Stendhal * : « Sous un gouvernenienl absolu, la première condition pour réussir est de n'avoir ni enthousiasme ni esprit. )) J'admire ici de bon cœur nos grands hommes administratifs. Le recteur est un ancien professeur de grammaire, sec, étroit, pédant, dogmatique, vrai rouage qui grince et qui grogne, et voudrait que j'employasse ma classe à corriger les fautes de ponctuation. — Le proviseur a la même origine, mais ce n'est qu'une pâte molle, un tampon de coton ou de laine qui n'est rien par luimême et cède à toutes les impressions sans en garder une seule. — Plus je vis et plus j'abaisse le niveau où ma pensée élevait les hommes, et je crois que j'aurai encore à baisser bien fort ma mesure pour arriver à leur juste hauteur.

Je travaille néanmoins à une chose qui dans quelques années pourra former un ouvrage ^. C'est là ma vie, mon refuge, et peut-être mon avenir. — Je n'ai guère de chances favorables dans le grand chemin officiel ; on y va d'un pas de tortue, et les grands avancements ne s'achètent guère que par de grandes lâchetés ou une servilité naturelle. Le gouvernement déclare lui-même qu'il regardera moins le talent que les garanties morales ; c'est pourquoi il a supprimé le concours ; le concours qui subsiste n'est plus celui du mérite, mais de l'obéissance. Je ne veux pas de celui-là, et tu n'en veux pas pour moi. Reste un livre; et, la politique étant

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