La Théorie de i Intelligence
2. Lettre de M. Crouslé du 24 mars : « Presque tout le monde est dégoûté, découragé. En troisième année, c'est un chômage
mentale vous fouette avec des verges trempées de vinaigre. Votre consigne est-elle levée? Sais-tu qu'au fond ils raisonnent bien, et que les études et l'esprit de l'ancienne École étaient ce qu'il y a de plus contraire à leur Université? Tu auras été le dernier des Romains. Nous sommes gouvernés par des recteurs et proviseurs dont beaucoup ont enseigné la grammaire, qui tous ont vécu vingt ans en province et dix ans dans le professorat. Or, mon cher, tu n'imagines pas encore ce que la province et le professorat font d'un homme. Perdre toute verve, toute délicatesse, toute audace d'esprit, parler littérature et science comme un laminoir fait du fer ou un dévidoir du coton, substituer par une cristallisation insensible une âme d'épicier à son âme d'artiste, n'être plus qu'un débitant patenté d'instruction et de goût, avoir cette odeur de rance et de moisi qui est la pire de toutes, et ne pas sentir qu'on Ta : voilà nos moindres maux; mes collègues m'elïrayent et je suis comme cet ivrogne qui, en rencontrant un autre couché sur une borne, disait mélancoliquement : « Voilà pourtant comme je serai lundi. )) — Les gens qui sortent de l'Ecole bondissent et regimbent contre les lourdes mains qui veulent les plier au trot ordonné; ils se débattent dans le milieu moral, étouffant, où ils sont noyés. C'est
presque universel.... Il n'y a, selon J..., qu'une sorte d'exercice qui apprenne à penser et à écrire : ce sont les dissertations de licence et les vers latins.... En même temps, les épurations continuent à la bibliothèque. On retranche des voluîties de Voltaire et de Rousseau : il ne faut pas qu'on lise les Corifessions. » — Voir aussi p. 514, lettre à Edouard de Suckau.
pourquoi l'École est une institution mauvaise; et on doit, nécessairement, ou la supprimer, ou l'abrutir.
Je suis, j'espère, devenu universitaire; j'ai appris à mes dépens ce qu'est la vie; le recteur m'a promis un rapport favorable sur ma conduite ; je me répète tous les jours que quand on meurt à Surate il faut tenir une queue de vache à la main. Encore une leçon dans mon voisinage : Treille, qui s'était présenté à l'Ecole avec moi et qui professait la rhétorique à Loudun, vient d'être suspendu pour un article de journal où il louait une actrice de son endroit. Un professeur est un prêtre; et je conseillerais fort à quelqu'un qui voudrait réussir chez nous d'imiter Origène et Abeilard.
Vous n'avez plus de conférences, hommes heureux! Vous lisez et causez, je ne lis guère et ne cause plus. Mais nous causerons le mois prochain, n'est-ce pas?
Je voudrais bien avoir l'adresse de M. Magy. Edouard me dit qu'il est en Belgique. Je lui dois une lettre et si tu sais d'ailleurs quelque chose de lui, tu me ferais plaisir de me donner de ses nouvelles.
A SA MERE
Poitiers, 27 juillet 1852
Je partirai d'ici vers le 18 et je resterai probablement
cmq ou six jours à Paris pour faire des visites, voir
des amis, consulter la Faculté sur un nouveau sujet de
thèse (thèse littéraire sur les fables de La Fontaine). Je
leur demanderai leurs conclusions, je ferai d'avance délivrer à toutes mes idées un brevet de salubrité et de platitude, je retrancherai toutes celles qu'ils n'admettront pas; et, s'il m'en reste encore assez, je tenterai encore une fois fortune ; un peu de travail ces vacances, et la chose sera faite avant le milieu de l'an prochain. Très sérieusement, je suis parfaitement tranquille, et je ne pense plus à ma seconde déconfiture. Le mal n'est pas fort grand, mon travail me reste, et c'est autant de fait pour la grande machine que je veux construire L'ennuyeux sera de perdre plusieurs mois à écrire des niaiseries littéraires, et préparer les platitudes de l'agrégation. Je vous répète ce que je vous ai dit cent fois : l'Université, aujourd'hui, n'est plus pour nous un avenir. C'est une tente où je me mets pour quelques années à l'abri de la pluie, afin de pouvoir penser en liberté, sans être mouillé ni gelé. Elle n'est pas jolie, mais enfin elle suffit à son emploi, et j'essaierai pendant ce temps de me tisser un bon manteau qui me permette d'affronter le mauvais temps.
A PREVOST-PARADOL
Poitiers, 1" août 1852
Mon bon Prévost, tu es bon comme le bon Dieu.
Malheureusement tu es l'ami de l'auteur et de l'hérésie
qu'il expose. Ce qui fait que je rabats les deux tiers de
tes éloges*. Ce qui reste pourtant est assez aimable pour
i. Gréard, ibid., p. 190, Prévost-Paradol à H. Taiiie, 50 juillet
me consoler, si j'avais besoin de l'être. — Mais tout est guéri, mon ami; il y a mieux, c'est que j'ai les matériaux et le plan complet d'un second mémoire (sur la Connaùsance^), que j'écrirai à la rentrée, et qui vaudra mieux que le premier.
Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc. De plus une théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux (l'abstraction) et est la cause de la religion, de la société, de l'art et du langage; et enfin là-dedans les principes d'une philosophie de l'histoire. — J'ai même envie, si tes oreilles sont patientes, de te dire le plan d'une grande bâtisse scientifique^ dont tout ceci est le commencement, et qui m'occupera pendant les cinq ou six années qui vont venir. Depuis que ma thèse est envoyée, j'ai lu presque tous les écrits de Hegel sur la philosophie de l'homme. — Es-tu rassuré? Et ceci ressemble-t-il à du découragement^? La machine est
1852 : « J'ai là ta thèse sur mon bureau, je viens de la lire et je te dis avec toute l'admiration et toute la bonne volonté imaginables : il fallait s'y attendre. Ni le moi étendu, ni le moi nerveux, ni le moi cérébral, ni rien en un mot de ce qui fait la science véritable, ne peut avoir droit de cité à la Faculté, surtout avec un passeport aussi sincère, aussi clair, aussi énergiquement adéquat au porteur que ton style.... »
1. C'est une partie du travail sur la Théorie de V Intelligence. Il en sera «luestion dans le volume suivant. Un fragment sur c la Volonté » a paru dans la lievue philosophique de novembre 1900.