Yoir Souvenirs de ^eunesse^ de Francisque Sarcey
s'épanche en toutes sortes d'écrits particuliers, soit sérieux, scientifiques et praliques, soit intimes, secrets, confidentiels*. L'an prochain je te dirai tout. Tu me trouveras hicn changé, bien vieilli; de nouveaux horizons se sont ouverts pour moi dans la science et dans la vie; de grandes tristesses, de grandes espérances m'oppressent; cependant, lorsque je m'observe, je m'aperçois que ni ma nature, ni mes convictions ne se sont altérées. Elles se sont développées, voilà tout. Tu retrouveras ton ami tel que tu l'as connu. Seulement tu verras de nouvelles choses. Tu n'as guère vu en moi jusqu'à présent que ce qui y dominait par un régne exclusif, je veux dire l'amour de connaître et le goût de la science certaine. Tu verras peut-être un caractère formé, des opinions sur la vie pratique arrêtées, et ce qu'on appelle une morale et un système de conduite déterminés. Chose étrange, que quelques mois de réflexions solitaires, et d'expérience des hommes, puissent faire éclore en une âme tout un développement qu'elle ne soupçonnait pas!
Pour toi, mon pauvre ami, je te plains et je ne te comprends pas. Tu trouves ton état misérable ; tu sens qu'il est malheureux de douter, de chercher, de livrer sa vie à l'apparence et au hasard, suivant partout ce qui séduit et ce qui brille, se dévouant à des opinions qui charment, et dont on ne sait pas pourtant si elles valent la peine d'être aimées et défendues. Tu souiïres de cela, et cependant tu te complais dans celte souffrance.
i. Beaucoup de ces cahiers ont été détruits.
Sans doute elle est bien supérieure à cette croyance stupide et brulale de ce qu'on appelle le vulgaire instinct, à ces opinions incertaines et à demi fausses, que Ton admet comme axiomes et sur lesquelles la foule des sots s'endort, satisfaite et orgueilleuse. Mais il faut aller plus loin; car cela, entends-tu, c'est le malheur; tant que tu es fort et jeune d'esprit, de corps, de croyances, de passions, tu peux durer dans cet état; le feu qui t'anime te soutiendra partout, et t'empêchera de tomber dans cette langueur déplorable dont la fin est le suicide. Mais quand il sera éteint, quand il défaillera, sais-tu où tu en viendras? Je le sais moi, je l'ai éprouvé cette année; dans les dégoûts innombrables et les découragements qui m'ont assailli, j'aurais succombé, si je n'avais pas eu des croyances appuyées sur quelques démonstrations fermes. Il m'a fallu ces points fixes, pour me retenir dans cette chute immense que fait tout homme nourri de science et d'art, lorsque pour la première fois il aperçoit le monde, la vie, et cette triste et vaste étendue de trente ou quarante années qu'il a encore à passer avant de finir et de s'endormir. Le bonheur est impossible; le calme est le suprême but de l'homme ; et on ne peut l'avoir si l'on n'a d'inébranlables convictions. Pour moi, j'en ai; oui, j'en ai, et les miennes s'affermissent et s'étendent de jour en jour; je crois que la science absolue, enchaînée, géométrique est possible; j'y travaille; j'y ai déjà fait deux ou trois grands pas. Veuille sérieusement trouver et donne-moi l'an prochain ta main. Si la géométrie est quelque chose d'indubitable,
4S COnRESPONDANCE
je, lo ftM'ai croire : et tu croiras non de cette croyance vaine et légère qui vole sans consislance au-dessus de son objet, mais avec cette persuasion solide et parfaite qui est le repos absolu de l'âme, qui exclut tout doute, et qui enchaîne l'esprit comme avec des nœuds d'airain. Qui te persuade que le vrai est inaccessible? Est-ce parce que tu ne l'as pas trouvé? Mais ceci n'est point une preuve, et peux-tu renoncer à toute croyance sur un fondement si léger? Ce qui te manque, c'est la méthode; je le sens par moi-même. Des choses incompréhensibles au premier coup d'œil me sont devenues claires lorsque j'ai appliqué mon esprit à les comprendre, en la façon qu'il fallait. Je ne te parle pas ici de cette méthode commune dont on nous fatigue les oreilles dès le premier mois de philosophie. 11 est une méthode bien plus haute, bien plus claire, bien plus sûre, celle de Spinoza. Ne renonce donc pas au vrai, et attends, je te supplie, que nous ayons travaillé ensemble. Tu verras combien les contradictions des pinlosophes, qui te jettent dans le doute, sont faibles au fond, combien tous les grands esprits se sont accordés. Quelqu'un disait que, comme les mathématiques, la philosophie avait été renouvelée et développée deux ou trois fois, mais qu'elle n'avait jamais changé. Et cela est fort vrai. 11 est un point de vue supérieur, duquel on embrasse l'ensemble des choses et d'où l'on dénoue aisément les difficultés. Deux ou trois grands hommes l'ont touché, et c'est à eux qu'il faut s'attacher. Prends donc courage, et ne sois sceptique que par ])rovision.
l/ÉCOLE NORMALE 49
Je suis jaloux de ton jeune ami. Tu as un confident, presque un fils. M'as-tu oublié pour cela? Suis-je point descendu dans ton affection? Si tu l'aimes autant que lu le dis, toute la place doit être prise dans ton âme; il doit te suffire, et je ne te fais plus défaut. Tache d'avoir le cœur large, et de l'aimer comme ton élève, en continuant à m'aimer comme ton ami, comme ton vieil ami. Car il faut que je te rappelle mes titres. N'avons-nous pas fait ensemble l'éducation de notre esprit? N'avons-nous pas assisté tous les deux à l'essor de notre intelligence? N'avons-nous pas le même fond d'idées et de sentiments? J'ai quelque chose encore de plus pour toi. Ce quelque chose, c'est la sympathie, et il n'y a après toi qu'une seule personne pour laquelle je l'ai éprouvée dans ma vie. Pourquoi? c'est que l'amitié est un mariage, et que, comme disait Platon, il est bien rare qu'on retrouve la moitié dont on a été séparé. Te le dirai-je encore? Je compte sur toi pour l'avenir; j'espère, je crois que tu seras quelque chose ; tu auras du talent; et quand je te souhaite des croyances, c'est que je veux mettre ton éloquence au service de quelque chose, et par la réunion de ces deux puissances te voir arriver au premier rang. Tes succès me rendent heureux par une sorte d'amour-propre paternel; et permets-moi d'expliquer ce mot. C'est qu'ayant passé par les mêmes révolutions intellectuelles, et persuadé qu'il y a un progrés et un développement dans le mouvement de l'esprit, je crois avoir déjà été poussé plus loin que toi. Assis sur le rivage, je t'attends; j'aime à te
na CORRESPONDANCE
voir marcher et avancer: je compte te voir entrer dans la môme route; il me semble que je suis vieux et expérimenté et que je m'intéresse un peu comme un vieillard à ceux qui tentent le voyage que je poursuis. As tu éprouvé ce sentiment?
Tu es ambitieux, dis-tu. Que veux-tu? La gloire, la puissance? Quel est ton plan de vie? Veux-tu entrer dans la politique? Écris-moi donc ce que tu désires. Autrefois, censé semble, tes vœux se bornaient à obtenir une chaire en province, à donner quatre heures de ton temps tous les jours à l'État, en échange d'un traitement modique, à cultiver l'heureuse médiocrité d'Horace, à courir la campagne et à te rassasier de la vue du ciel et des bois, à vivre seul, courant sur tous les sujets, cueillant partout l'apparence du beau et du vrai, et cherchant à endormir dans cette vie à la fois active et reposée l'activité inquiète de ton âme. Es-tu maintenant ambitieux d'une place de journaliste, d'un rôle politique, d'une vie de discussions contre le catholicisme et de pamphlets contre les bourgeois? Fais-moi là-dessus tes confidences, j'attends ta prochaine lettre. Pour moi, la vie de discussion m'ennuie; on n'y apprend rien; on n'y gagne que des inimitiés et des injures; elle a cessé pour moi à l'École; j'ai juré de ne plus disputer sur la politique ni la religion, et je passe mes récréations soit à plaisanter, soit à faire de la musique.
Es-tu psychologue? As-tu acquis le talent de s'observer soi-même et de se voir sentir et agir?
Si tu ne peux te faire de croyances plus tard, fais-toi liistorien; sinon philosophe. Pour moi, il est à peu près certain que je m'occuperai de philosophie.
Écris-moi longuement, et parle-moi un peu de ton ami, et de tes lectures philosophiques. En as-tu fait quelques-unes sérieusement?
Adieu.
AU MEME
Paris, 2 mars 1849
Mon ami, je ne me fais pas un devoir de te répondre. Je ne fais que causer avec toi; ne crois pas que je me gêne; j'ai trouvé un bout de soirée tous les jeudis, qui désormais, si tu veux, t'appartient.
Tu me parles de Platon et de la Grèce ; c'est me prendre par mon faible ; je suis bien heureux de te voir véritablement grec et ancien. Nous le sommes tousdeux, mon ami. Rien n'égale ma joie et la sérénité de mon âme lorsque j'erre seul au matin dans les grandes salles silencieuses du Musée, parmi tous ces corps si vivants et si divins. — Tout d'abord il faut que je le parle d'Aristophane : réjouis-toi, nous le lirons ensemble l'an prochain. Tu n'as pas une idée de cette liberté, de cette impudeur démocratique, de cette grandeur, de celte élégance, de cette beauté, de cette vivacité. Ton Platon te séduit parce que lu y vois, parmi les plus hautes pensées, les amours et la nudité. Mais lu n'as qu'un coin du tableau. Aristophane te lèvera tout le voile. Tu
verras ce mélange d'impureté et de poésie, de beauté et de licence. Point d'obscénité véritable pourtant; rien d'ignoble comme dans Shakespeare; l'ignoble, le laid purement laid est moderne. La grâce et le goût, en Grèce, accompagnent tout.
Te voilà donc devenu ambitieux tout d'un coup. Mon ami, tu seras malheureux. Tout ce que les moralistes et les sermonnaires ont dit sur l'imprudence de mettre son bonheur dans les choses extérieures est vrai; lu seras malheureux; et qui pis est, agité, incertain, troublé et bouleversé de désirs contraires, comme un vaisseau bon voilier sans lest. Ton talent te rendra malheureux. Réfléchis à cela. Pour moi, la réflexion est faite, tu le sais. Le bonheur pour moi n'est pas le plaisir; j'y ai renoncé, je n'y tiens plus, je m'en sers pour réveiller ma nature endormie ; c'est un aiguillon pour marcher plus vite à un but, mais ce n'est que cela. Mon objet est le bien, ou l'Être, comme nous disions en métaphysiquant. Que je puisse penser beaucoup, et trouver beaucoup de choses nouvelles, contempler et produire des choses belles, que j'aie de quoi aimer, c'est-à-dire que j'aie l'amitié de personnes estimables pour le cœur et l'esprit, et en qui j'existe pour ainsi dire de manière à doubler mon être ; que je puisse rendre quelques services aux autres hommes par la profession que j'embrasserai, voilà ce à quoi j'aspire. Si j'ai assez de force pour persister dans ce désir, j'obtiendrai ce qui est la santé de l'homme, je veux dire le calme.
Le calme ! Entends-tu ce que c'est? C'est le bien su-
prême, parce que c'est l'action facile et réglée. Eh! mon ami, il faut bien que j'agisse ainsi! Mon unique désir est de travailler sur moi-même, pour valoir un peu mieux tous les jours, afin de pouvoir regarder en dedans de moi sans déplaisir. Ne sais-tu pas qu'il faut à l'homme cette retraite ? que la vie réelle est si pleine de dégoûts et de souffrances, qu'à chaque instant nous cherchons un asile contre elle? que les hommes sont pour la plupart si mauvais, si méprisables et si stupides, qu'il faut pouvoir converser toujours avec soimême? Eh bien! en vrai sybarite, je tâcherai de nettoyer et d'orner cette demeure intime, d'y mettre quelques idées justes, quelques dispositions bonnes, quelques sincères affections. Voilà tout. Ce n'est qu'une affaire de ménage ; je n'ai point envie de courir le monde avec fracas, en bel habit, d'y faire du bruit, d'y gagner de la gloire et du respect, tant que je laisse cette maison malpropre ou nue ; je n'aime point en sortant d'un beau salon rentrer dans une chambrette sale; et, avant de faire voir que je suis beau et bien habillé, je tâcherai de l'être.
Une seule chose me fâche dans tout ceci ; c'est le peu de chose qu'est mon esprit; c'est l'immensité de génie et de science qu'il faut pour construire cette connaissance complète et géométrique dont je t'ai parlé; je tombe bien souvent dans des langueurs et des faiblesses; et il m'arrive alors, étendu sur mon lit ou sur ma chaise, de passer des heures entières dans cet évanouissement de la pensée, si triste et si accablant, que tu connais.
5î CORRESPONDANCE
Autre cause de malheur : j'aime, ou plutôt je voudrais aimer; j'en ai besoin; je sens que la vie pour l'homme n'est pas complète sans l'amour, et tu sais dans quel sens large j'entends ce mot amour; c'est l'affection dans tous ses genres : si j'étais romanesque, si je n'étais pas habitué à m'observer et à examiner les autres, je ferais dans ce moment-ci un de ces idiots dont les romans sont pleins, et je tomberais dans quelque belle passion amoureuse. J'ai lu, il y a quatre jours, le Raphaël de M. de Lamartine qui a pour objet la description de ce premier amour, et j'en ai été ravi, disant : c'est bien moi. Mais sois tranquille, je te réponds de moi; je n'ai pas de peine à t'en répondre. Pourquoi? c'est que je sais ce que je veux; c'est que je n'ai pas ces idées confuses, cette irréflexion qui font prendre une personne belle et ordinaire pour l'exemplaire suprême de la perfection. C'est que j'aspire à quelque chose d'infiniment plus relevé, et ce qui est la perfection pour un philosophe. Je sais qu'elle n'existe pas dans le genre humain et que si quelque chose en approche, ce n'est pas la femme, c'est l'homme, de sorte que mon idéal serait bien plutôt une amitié qu'un amour. Il y a plus : j'y ai renoncé ; cette tristesse calme, ce découragement raisonné qui m'a pris à l'endroit de la pensée me prend aussi à l'endroit de l'amour; je n'espère pas. Nul homme réfléchi ne peut espérer. Et alors voici ce qui m'arrive; devant cette impossibilité, un sentiment grand et mélancolique me saisit ; cette vue de la vie humaine si mutilée, cette nécessité où l'on
est de ne pouvoir aimer qu'à demi et les autres et soimême, ce \ice radical de la nature de l'homme qui, blessé dans le fond de son être, se traîne sans jamais pouvoir être guéri sur le chemin que lui ouvre le Temps, tout cela m'émeut comme cette vue de la mer et des vaisseaux en péril. A ce spectacle l'homme souffre, les périls des matelots le touchent : mais la mer est si grande, il y a tant de beauté et de vie dans le mouvement des flots, des nuages, dans les efforts de ces hommes, dans leur danger, qu'une sorte de joie étrange se répand sur la première amertume. Tel est mon sentiment. Ce qui me fait connaître cette imperfection fondamentale de l'homme, et le malheur qui est sa vraie nature, c'est la connaissance du parfait, et la vue de l'enchaînement logique et nécessaire des choses ; la vue de cette nécessité et de cette grande chose que nous appelons le parfait est douce; la vue de ce qui est la vraie vie et la vraie nature de l'homme me console; la vue du vrai et de ce qui existe suffit pour remplir l'âme, et étouffer les angoisses qui suivraient la connaissance du malheur.
C'est pour cela que j'aime tant les choses de la nature. Un ciel, même triste et brumeux, des arbres dépouillés et nus, le souffle monotone du vent du Nord, l'aspect d'une plaine stérile, le mouvement de quelques pauvres petits brins d'herbe frissonnant au froid, tout cela est beau et m'enchante, et la campagne est peut-être la seule chose qui m'ait donné une sorte de compléle satisfaction.
Non que je me borne à ces vœux. Je serais fort triste de végéter dans un trou de province ; je tâcherai de faire mon chemin ; mais ce n'est pas par fièvre d'ambition ; je trouve seulement qu'il faut que la position corresponde à l'homme, et qu'on ne doit pas être estimé audessous de ce qu'on est. — Tu me connais maintenant à peu près tel que je suis aujourd'hui. Adieu.
AU MEME
Paris, 20 mars 18 i9
Mon ami, excuse-moi moi-même ; il y a huit jours que j'aurais dû te répondre, et je ne l'ai pas pu ; j'ai, comme toi, un encombrement de travaux de toutes sortes dont je ne puis venir à bout. Compte d'abord les devoirs officiels, exigés, de grec, philosophie, histoire, latin, français ; ensuite la préparation à la licence, et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles que nous aurons à expliquer à ce moment; et enfin toutes mes études particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier; je me suis fait un grand plan d'étude, et je destine ces trois années d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai; je veux être philosophe, et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelles séries de connaissances me sont nécessaires ; si je voulais simplement
soutenir un examen ou occuper une cliaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup ; il me suffirait d'une certaine provision de lectures, et d'une inviolable fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance complète de ce que sont la philosophie et la science modernes ; mais comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir, et non pour me préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Yoilà ce qui me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales, l'économie politique et les sciences physiques. La vie est longue ; voilà à quoi elle me servira ; mais ce qui me coûte le plus de temps, ce sont les réflexions personnelles ; pour comprendre, il faut trouver ; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres ; tu sais cela par expérience, et si tu flottes maintenant dans ton malheureux scepticisme, c'est que tu as considéré les philosophes comme des avocats et des comédiens ; comme ils ont tous un grand génie, ils raisonnent avec force et vraisemblance et présentent des opinions belles et poétiques ; d'oii il est arrivé que tu as donné raison aux systèmes les plus contraires, de même qu'à la tribune, quand on regarde un assaut d'éloquence en spectateur désintéressé, on croit tour à tour les deux adversaires et l'on finit par n'en croire aucun.
Sache pourtant que j'aime mieux ta froideur, ton dé-
TjS correspondance
goût, ton scepticisme, torx ambition, que tes convictions aveugles, passionnées, irréfléchies, inflexibles d'autrefois ; il arrivera de là que tu ne prendras pas la vie au sérieux, et que tu la passeras plus douce et plus agréable; il arrivera encore que, le jour où tu te lasseras de cet état mou et flottant, tu pourras chercher sans prévention un terrain ferme et enfin t'y reposer.
Te le dirai-je enfin? Tu es plus près de moi qu'auparavant; le propre de la réflexion, c'est de pacifier l'âme, et en l'élevant, de la rendre indifl'érente. Voilà ce qui m'arrive; comme toi, j'en suis venu à un grand mépris des hommes, tout en gardant une grande admiration de la nature humaine ; je les trouve ridicules, impuissants, passionnés comme des enfants, sots et vaniteux, et surtout niais à force de préjugés; tout en conservant les formes extérieures de la politesse, je ris tout bas, tant je les trouve laids et idiots ; n'est-ce pas là ce que tu sentais si vivement l'an dernier? Tu me le disais, et je ne t'écoutais pas, perdu dans la contemplation de l'homme en soi ; j'en suis venu où tu en es, mais en gardant mes premières opinions sur la nature de l'homme et mon amour profond pour cette chose si belle et si vaste ; et ces deux sentiments se concilient très bien ; car c'est un sujet de plus de prendre les hommes en pitié, que de voir qu'avec une si parfaite essence ils ne parviennent qu'à être des imbéciles, des frénétiques ou des coquins.
Il suit de là que mon amour, s'écartant des objets particuliers, tend aux choses générales ou idéales,
comme les objets d'art, l'humanité entière, et surtout la nature. Hier, mon ami, je l'ai senti en moi avec une force que je n'ai jamais éprouvée. J'étais au Jardin des Plantes et je regardais, dans un endroit isolé, un monticule couvert d'herbes des champs vertes, jeunes, non cultivées, fleuries ; le soleil brillait au travers, et je voyais cette vie intérieure qui circule dans ces minces tissus et dresse les tiges drues et fortes ; le vent soufflait et agitait toute cette moisson de brins serrés, d'une transparence et d'une beauté merveilleuses ; j'ai senti mon cœur battre et toute mon âme trembler d'amour, pour cet être si beau, si calme, si grand, si étrange, qu'on appelle nature ; je l'aimais, je l'aime ; je le sentais et je le voyais partout : dans le ciel lumineux, dans l'air pur, dans cette forêt de plantes vivantes et animées, et surtout dans ce souffle vif et inégal du vent de printemps. Oh ! que n'étais-je hors de ce sale Paris, dans la campagne libre et solitaire ! Pourquoi l'aimai-je tant? Pourquoi, lorsque je la vois, suis-je ému comme un amant auprès de sa maîtresse? Pourquoi suis-je tout entier rempli d'une joie calme et parfaite? Est-ce que la nature et l'homme^ ne sont qu'une même chose, et qu'à certains moments ils rentrent tous les deux dans cette unité primitive et absolue d'où ils sont sortis pour
1. Prévost-Paradol à H. Taine, 21 mars 1840 : «Le jour, cher ami, où le Est-ce que? et le point d'interrogation auraient disparu pour toi de cette belle phrase, qui contient toute une philosophie, toute une morale et toute une politique, sera le jour où tu te seras le plus rapproché des opinions de ton ami. » Gréard, Prévost-Paradol, p. 141.
leur malheur? Pour moi, je trouve la nature plus belle que la femme ; les teinles rosées du ciel au matin me semblent plus délicates que les aimables couleurs des plus belles joues ; les mouvements et les aspects de l'eau qui coule sur les rochers et les herbes me sont aussi expressifs que les changements de la plus mobile physionomie. Que te dirai-je encore? Lorsque j'aperçois une campagne entière avec ses rivières, ses bois, les mouvements de son terrain, ses bruits, ses couleurs, je sens la présence d'un être absolument un et véritable ; tout cela n'est qu'un, et cette grandeur infinie et accessible est la suprême beauté. 11 y a des barbares qui ne voient dans tout cela qu'un spectacle, une fantasmagorie que Dieu fait jouer pour amuser les hommes, un composé de matières et de mouvements sans forces propres, ni véritable réalité, et ceux-là se disent artistes !
Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la vie politique ou de ce qu'on appelle la vie réelle quand tu as ces pensées devant toi ! Peux-tu aimer de toute ton âme autre chose que les choses parfaites que découvrent la science et la réflexion intérieure ? Et ne sens-tu pas que lorsque nous donnons cet amour à une créature finie et réelle, nous ne le donnons que par illusion, nous figurant que cet être est parfait et l'habillant de toute l'excellence que nous voyons dans ce modèle divin. Je ne sais si les choses se passent en toi comme en moi ; mais je confesse que l'amour infini que je porte comme tous les hommes au fond du cœur, se trouve toujours empêché dans son essor, lorsqu'il s'adresse aux réalisa-
L'ÉCOLE NOIIMALK 61
lions finies de l'essence parfaite ; je ne sais quelle malheureuse clairvoyance me montre qu'ils manquent de ceci ou de cela et qu'ainsi ils ne peuvent partout donne! prise à l'amour; je dis la même chose de moi-même et je sens que je ne mérite pas non plus d'être complètement aimé.
Je t'avoue là une foule de pensées et de sentiments que je n'oserais dire à personne de crainte de passer pour un extravagant ; mais avec toi, j'ose tout ; dis-moi, non pas si je suis hors du sens commun (je le sais bien, et je ne m'en afflige pas), mais si je suis hors du bon sens (ce qui est beaucoup plus sérieux). Tu es plus capable d'en juger qu'un autre, puisque tu ne crois pas à la philosophie et que tu peux la regarder sans t'éblouir. Au reste, tout ceci s'explique dans la chaîne de mes doctrines, et un jour, si lu veux, je t'expliquerai ce que signifie cette sorte de panthéisme pratique que je l'ai exposé là.
Adieu, soigne-toi et écris-moi aussi longuement que je le fais.
AU MEME
Paris, 25 mars 1840 As-tu lu Fourier? On dirait que lu m'envoies une exposition de son système* ; je le connais, je vois souvent un phalanstèrien'.