Voir la réponse de Prévost-Paradol, ibid., p. Ii
la chute des religions. C'est là où tu en es, où j'en étais il y a dix-huit mois, où en était le monde au temps de Lucrèce et au commencement du xix^ siècle.
Voici comment l'esprit sort de là et comme tu en sortiras. C'est par la psychologie, et quelque chose d'analogue au cartésianisme; on appelle cela la philosophie subjective du moi; le christianisme s'en rapproche. L'homme, réfléchissant en lui-même et distinguant son moi de tous les objets matériels qui l'entourent, a conscience de sa spiritualité, et entre dans un monde tout nouveau; il nie alors qu'il soit matière; il établit un mur infranchissable entre la matière et l'esprit, à ce point qu'il dénie à la volonté toute puissance de mouvoir le corps; en morale, il pose ce qu'on appelle la loi du devoir, l'obligation, et sépare pareillement d'une façon absolue le devoir du plaisir; quant à Dieu, il le conclut, comme Descartes, des idées qu'il découvre en lui ; la religion tombe comme le christianisme dans le pur anthropomorphisme, tandis que dans le premier moment elle était pur naturalisme. C'est dans le second moment que l'on pose les idées du mérite et du démérite, d'un Dieu jugeur, de l'immortalité de l'âme, etc.
Le dernier moment est celui où l'homme connaît l'unité radicale de lui-même et de toutes choses, l'identité fondamentale du plaisir et du devoir, de la liberté et de la nécessité. On appelle cela la philosophie de la substance ou de l'absolu ; Spinoza en est un admirable interprète. Cette philosophie partant du principe même des choses explique tout, concilie toutes les contradic-
lions et donne le suprême repos à l'esprit. Elle est la vraie métaphysique, la première n'est que de la physique, la seconde n'est que de la psychologie.
Voilà une idée grossière et une esquisse rapide du mouvement de la pensée humaine; le hut de tout homme, c'est d'arriver lui-même à ce but qu'atteint l'humanité considérée collectivement. Par conséquent, mon ami, si tu m'en crois, psychologise, étudie Descartes, distingue le spirituel du matériel, étudie Kant et la doctrine du devoir obligatoire; au bout de quelque temps, tu entreras dans cette haute et calme philosophie, qui est la dernière, la suprême, et dont je crois tous les jours approcher.
Je t'en supplie, ne reste pas où lu en es. Les chrétiens eux-mêmes. Descartes, Malebranche, sont supérieurs à loi dans ce moment ; cela n'est pas honorable ; égale-les vite, afin d'arriver à la fin à celte conception de la substance, en qui se concihent le point de vue logique et le point de vue psychologique, le point de vue spirilualiste et le point de vue matérialiste. C'est elle qui le donnera la vraie notion de l'infini et de l'absolu. C'est elle qui le réconciliera avec la notion de Dieu; car Dieu n'est pas l'idole chrétienne, ni ton électricité ; il est au-dessus de ce que tu imagines et de tout ce que tu conçois, et sa connaissance est le véritable salut de la pensée.
J'ai lu Raphaël^ comme toi; comme toi, et pour des