‹ H. TaineChapitre 68 sur 160 · E. de Suckau · texte numérisé non relu

E. de Suckau

niée, il a déjà fait un pasvcrs le clergé ; les campagnes vont lui donner une majorité énorme. Les commerçants et les grands propriélaires ne désirent rien tant qu'un Etat à la Russe ; et ce qui est pis, je vois une quantité de jeunes gens qui pensent de même. Nous ne sortons pas d'un siècle d'idées, conmie les hommes de la Révolution française. Notre philosophie, bâtarde du christianisme, est nulle hors de nos écoles, et c'est maintenant une mode de bafouer les principes pour diviniser les faits. Les philosophes socialistes ont invoqué comme principe l'amour, ce qui était bon à l'époque mystique du Christ; ont attaqué l'indépendance et la divinité de l'individu, ce qui est contraire à tout le mouvement moderne; ont prêché le bien-être matériel, ce qui produit des Jacqueries, mais non des Révolutions. Je ne vois donc rien qui puisse tenir contre un homme appuyé de 400000 baïonnettes, de 40000 goupillons et des légendes des campagnes. S'il n'est pas stupide,il se tiendra dans un juste milieu, ne touchera pas à l'état social établi, parlera de son amour pour le peuple, et vivra là-dessus; il ne périra que lorsqu'une doctrine prouvée, préchée, acceptée, propagée, sera capable de s'emparer du pouvoir.

N'en sommes-nous pas là depuis cinquante ans? Napoléon, les Bourbons, Louis-Philippe, M. Louis Bonaparte ne sont que des compromis nés des circonstances. L'Idée elle-même, en 89 et en 48, n'a régné que par accident et pour un moment. Elle ne régnera que quand tous en feront leur religion. Une religion est longue à substituer à une autre. Quels cris a excités M. Proud'hou

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quand il a mis la divinité de l'homme à la place de la divinité de Dieu? Il faut attendre, travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous nous occupons de ta vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que des commis et des faiseurs d'affaires.

Sais-tu quelque chose d'Edmond^ ? Il ne me répond pas. Qu'a-t-il fait dans toute cette échauffourée ? Ya-t-il en Grèce? Et rianat?

Ici, mon ami, je ne vois personne. Dans les conversations, j'entends des mots et j'en piononce, mais ce n'est qu'un échange de sons. Privé d'amis, de famille, de musée, de théâtre, de conversation, ma vie est un peu sévère. Je ne mange pas mon cœur, comme dit Homère. Mais je suis quelquefois triste, et j'aurais besoin de vous. Entouré de morts, je voudrais voir des vivants.

Je m'étonne chaque jour davantage de la platitude et de l'engourdissement universels. J'ai vu quelques jeunes gens, et j'ai laissé tomber toutes les occasions, j'aime encore mieux ma solitude que cette compagnie. Je serais bien heureux, si j'avais l'an prochain un de vous avec moi. T'aurai-je jamais? Je n'aurais jamais eu de meilleure fortune ! Mes illusions s'en vont tous les jours ; la sottise, l'ignorance, la gi'ossièreté, le manque d'honnêteté sont la règle. Les contraires ne sont que l'exception.

Je relis les auteurs, Homère surtout et Marc-Aurèle.

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