A MADAME G. COIGNET
Paris, 18 octobre iSill Monsieur*,
Je reçois les quatre articles que vous avoz jjublii^s dans la Morale Indépendante sur r Idéal dam fart et je
1. Madame C. Coignet a bien voulu, à notre demande, détacher de ses Mémoires destinés à paraître après elle les trois lettic-s qyx'on va lire (voir plus loin, p. 346 et 352) ; ces lettres ont élé ^^critets par M. Taine à Madame Coignet, en réponse a la critique qu'î^lle iivail faite de certaines de ses œuvres dans la Morale indrpemkinte, Ci*t organe ayant fait grand bruit au moment de son ap^iunlmn^ Madame Coignet, pour ne pas attirer l'attention eji se |Ji)f^;iiit en femme philosophe, dérobait son sexe sous la signature €, iloiffuel ; M. Taine, en effet, s'y trompa, et de même M. E. Carb iH M. ÏJi. Ribi^l dont elle avait également analysé quelques œuvres.
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VOUS remercie de la façon honorable et bienveillante dont vous traitez cette étude. La critique ainsi entendue ne peut être qu'agréable et je ferai mon profit de votre contradiction. Laissez-moi cependant vous présenter en abrégé les objections qu'elle me suggère. D'abord, troisième article, page 44: je suis si loin de nier Tobservalion psychologique, que j'écris depuis un an une psychologie de l'Intelligence, ce sera mon principal travail ; et je suis si peu matérialiste qu'à mes yeux le monde physique n'est qu'une apparence, produite par le jeu de notre perception extérieure. — En second lieu, et c'est là l'essentiel, de ce que les événements moraux, idées, passions, aptitudes, instincts, facultés forment un monde à part, il ne s'ensuit pas qu'ils échappent à des lois; ils ont des lois aussi rigoureuses que les événements physiques ; en d'autres termes, ils ont des conditions précises dont la présence ou l'absence entraîne leur présence ou leur absence. A cet égard, je vous prie de rehre la discussion admirable de Stuart Mill dans son Examination of Sir William Hamillons philosophy, — En troisième lieu, je ne pouvais à propos de l'Idéal dans l'art écrire une morale. J'indique seulement pour quelles raisons certaines qualités morales nous paraissent belles. 11 s'agissait d'expliquer pourquoi une énergie malfaisante comme celle de lago, de Richard 111, se trouve belle ; je ne songe en aucune façon à les justifier. P. 51, quatrième article. Même réponse : je n'ai pas à donner un critérium du vice et de la vertu ; je ne prétends en aucune façon « que le mobile soit indifférent à
la moralité de l'acte » . Mon unique affaire est de montrer parmi les mobiles ou principes moteurs d'actions exprimés dans les œuvres d'art, quels sont ceux qui sont bienfaisants et partant beaux. Toutes les questions et les difficultés de la morale sont réservé**5 ; ce n'est pas à l'esthétique, c'est à une science distincte de dii^tcher jusqu'à quel point la bienveillance et l'abnégation doivent être poussées, en quel cas il faut préférer la minorité è la majorité, etc.
Je crois donc. Monsieur, que là où vous voyez des
objections, il y a des lacunes, lacunes volontaires oi
imposées par le sujet du livre. Permettez-moi de ne
^ répondre que de mon esthétique ; l'autre science est si
grande qu'il faut la traiter à part.
Cette lettre, bien entendu, est personnelle; je ne réclame ni insertion, ni rectification, et mon seul but en vous l'écrivant est de vous dire que je suis peut-èlre moins éloigné de vous que vous ne le pensez. Le seul point où je pressens une différence foncière, c'est la question de la liberté ; je crois qu'on est en cela dupé par les mots; pour moi, je suis absolument déterministe, et j'appuie mon opinion sur l'observation psychologique autant que sur l'expérience physique. Je ne puis là-dessus que vous renvoyer à la logique ni surtout à VExamen de Stuarl Mill; c'est un chef-d'œuvre de bon sens, de force et de netteté.
Agréez, Monsieur, je vous prie, toute ma considération et mon dévouement.
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