‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 108 sur 131 · A MADEMOISELLE D · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE D

Orsay, 2S mai ISOS Vous savez comment j'ai passé la soirée hier. Avec George Sand et le prince Napoléon, il y avait Henan et Marchai le peintre; Flaubert retenu à Rouen manquait. On a causé théâtre ancien et moderne, exposition de cette année (sur M. Lefèvre notamment; le portrait est celui de sa sœur, il paraît qu'il s'est donné des libertés de ïrève : l'original est plus joli et ne ressemble pas beaucoup); académie des Inscriptions et travaux historiques, eufiii et surtout politique générale et affaires cléricales. Voici un seul mot de George Sand, bien généreux et naïf comme tout ce qu'elle sent et ce qu'elle dit. Noua comparions le théâtre au roman, et je lui dhiik qu^un romancier me semble descendre lorsqu'il écrit pour

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le théâtre, parce qu*il est obligé d'effacer ses finesses, ses analyses délicates, ses dessous, de subir les nécessités de la rampe, de la scène et les exigences d'un public de hasard. « Cela est vrai, dit-elle, mais j*aime le théâtre, parce qu'on y travaille en compagnie et qu'on est plusieurs à porter la même pensée. » — Vous reconnaissez ses instincts de fraternité et même de socialisme. Elle disait aussi à Renan qui est pessimiste sur la France et la politique : « Vous savez trop bien le passé ; pour croire, espérer et agir, il faut voir sui^ tout l'avenir •. Toujours le même souffle de jeunesse et d'enthousiasme, avec un air calme et un grand goût pour le silence. Je vous avoue que j'aurais mieux aimé être seul avec elle et Renan; on ne cause bien qu'à trois; mieux vaut encore n'être que deux; on peut alors questionner à fond, voir le dedans, laisser tomber tous les voiles et toutes les convenances de la politesse.... Renan et Rerlhelot ont besoin pour travailler, Tun de son laboratoire, l'autre de sa bibliothèque. Ils viennent de leur maison de campagne de Sèvres tous les matins à Paris, vers neuf heures, travaillent enfermés jusqu'à six heures du soir. — Pour moi, je n'ai besoin que de soixante volumes à peu près, j'en fais une caisse que j'emporte avec moi; ajoutez quelques petits voyages à Paris pour causer avec les gens spéciaux ou aller aux bibliothèques, j'ai tout ce qu'il me faut de matériaux.... J'ai une sorte de chemin à creuser dans une côte dure, inégale, escarpée; quelquefois une journée, une semaine se passe sans que j'avance;

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j'ai rencontré un roc contre lequel mos iiulilâ s'émoussent; par exemple hier, en toute itia journée j'ai fait une demi-page. Très souvent aussi, h cause de la difficulté du sujet, la matinée se passe u loin ntn' en rond dans la chambre; je suis en train de iungt^i' raos idées dans ma tête, de revoir Tensemble de iiiun sujets de choisir entre les percées possibles; c'est au bout de deux on trois heures seulement que le choix et la lumière se font. Hier, à la fin de l'après-midi, j'ai eu la conclusion d'un chapitre essentiel, d'une grosse idée qui, si elle est juste, servira d'arc-boulaiil à tout un morceau de l'édifice. Mais en revanche vers quatre heures j'étais las et je n'étais plus bon à gruuÛ chose. J'ai joué un peu de piano, et fort mal.

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