Voir p. 173 les Notes du voyage de
2. Hillebrand (Karl) professeur et littérateurt naturalis)^ Français, était titulaire d'une chaire de littérature étran^'L*t'!3 :^ la Faculté de Douai. Il quitta la France lors de la piieire iIp 1870 ot se fixa en Italie où il mourut. Voir p. 278.
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par contrecoup, a gardé la libre pensée étouffée en Espagne et en Italie.
3<» « Nous sommes plus vertueux, plus sincères, plus atlacliés à nos devoirs de famille, à nos princes, plus laborieux, plus chastes, plus sujets de notre conscience et seulement de notre conscience. »
Depuis soixante ans, tous leurs livres, toutes leurs recherches historiques, philologiques, ethnographiques, philosophiques, leur répètent qu'ils sont la race élue.
La transformation est énorme. — L'Allemand a rêvé, pensé jusqu'ici, rien de plus. Maintenant, il agit. — H y a deux types, deux ordres de facultés en lui : 1° Écouter les émotions de son cœur, spéculer sur l'absolu, vivre dans l'abstrait, en philosophe, ou sentimentalement, faire des livres, de la poésie lyiique, de la musique.
2^ Être commerçant, banquier, industriel, colon, organiser un État, des sociétés, travailler, gagner. — Bref un fond anglais, américain, hollandais, hambourgeois, enseveli longtemps sous la rêverie, la curiosité abstraite, et qui enfin perce : c'est une nouvelle carrière.
Supérieurs aux Français pour le respect de la parole donnée non écrite. De là, bonne réputation du grand commerce allemand, grand crédit, sûreté et facilité des affaires.
Inférieurs en probité primitive, usuelle, en respect de la propriété. — Un petit employé, un donneur de billets au chemin de fer vous trompent sur le change, vous volent deux sous sur votre place; — une servante
VOUS vole un mouchoir et le démarque; — rion de semblable en France.
Pas de comédies continuelles» de mensonges et d'affectations comme dans la société en France. — En revanche manque de politesse. — En conversation, on vous marche à chaque instant sur vos endroits sensibles.
Pudeur excessive sur certains points. Monsieur , Madame et Bébé de Droz feraient scandale sur la table d'une honnête femme. — C'est que Droz dévoile avec gaîté, raillerie, sensualité, la vie conjugale intime. — En revanche, mariés qui s'enlacent et se donnent des baisers sur le bateau, en public.
Ce qui est expansion de sentiments légitimes ou sincères est sacré. — Au bout de deux jours de connaissance un Allemand vous fera le portrait psychologique de sa sœur et de sa femme.
Lectures et conversations»
5 février 1870 Statistique du goût d'après les revues : La Revue des Deux Mondesy la Revue contemporaine, etc., la Vie parisienne, la portion littéraire du Journal des Débats, du Temps, toute notre critique me semblent choses spéciales à la France. — Ce n'est pas de la rhétorique, de la fantaisie agréable, comme le veut Gaston Paris. Le fond est l'esprit de Sainte-Beuve, Stendhal, Mérimée, Balzac. — De même dans notre critique d'art. L'auteur est psy-
chologue, amateur de curiosités morales, son centre est la connaissance du cœur et de l'esprit humain : à cause de cela le style, la forme délicate, nuancée, exacte est un instrument nécessaire. S'il écrit bien, ce n est pas pour bien écrire ; c'est pour rendre les nuances, faire des portraits. Portraits psychologiques, voilà le mot le plus juste pour exprimer notre besoin et notre talent. — Ce genre de recherche intéresse, non des savants spéciaux, non de simples lettrés et ornemanistes, mais des diplomates, des femmes distinguées, des gens du monde qui ont vécu et réfléchi , les quinze cents esprits supérieurs de l'Europe.
 mon sens, il manque ailleurs, encore plus en Allemagne qu'en Angleterre; les revues allemandes sont des recueils spéciaux pour des philologues, historiens, hellénistes, archéologues. — Us sont philosophes et érudits, rien de plus, en cela bien supérieurs à nous; mats nous avons notre domaine à part.
Conversation avec Gaston Paris.
12 avril
Selon Gaston Paris, j'ai tort de considérer comme un acte d*abnégation, de vertu, la conduite du vrai philologue, la sienne, celle de Franz Wœpke, celle des philologues allemands qui font des éditions, des dictionnaires, des études sur la métrique de Plante ou d'Aristophane, etc. Ce n'est pas simplement vertu, zèle du tailleur de pierre qui pense à la cathédrale future, c'est goût et passion.
Le philologue allemand, dans ses années d'Université et un peu après, s*est adonné à la philosophie ; il s'est fait son système du monde, ses idées générales sur rhomme, la vie, etc. Ensuite il s'attelle à sa spécialité; il a du plaisir, un plaisir positif, à suivre Thistoire d'une diphtongue ou les permutations d'une consonne d'une langue à une autre, d'une époque à la suivante. — Cela lui suffit, ce genre de travail est celui qui l'intéresse le plus, et il porte avec lui sa récompense.
Ce n'est pas le plaisir du géologue, du botaniste, de l'entomologiste qui vit dans la nature et, en rangeant ses spécimens, imagine plus ou moins vaguement les terrains, les paysages auxquels ils appartiennent. C*esl une joie toute abstraite, scientifique ; il n'est pas artiste, il n'a pas le sentiment, la demi-vision du vivant, de l'ensemble. Gaston Paris dit qu'il ne s'intéresse pas à l'individu, à la voix maladroite et rauque du barbare estropiant une désinence latine, au costume et h Tattitude du jongleur récitant une chanson de geslu dans une cour féodale. — C'est à la voyelle o en elle-m^me, à l'accent des pénultièmes ou antépénultièmes, à la loi qu'on peut trouver. « Si je faisais l'histoire d'une littérature, je voudrais faire abstraction des individus, les considérer comme des porte-voix, l'écrire comme un traité de chimie. » — L'individu, la personne particulière vivante et sensible n'intéressent pas un savant allemand; pour cela il faut être Français, élevé à lecole de Balzac et Mérimée.
A mon sens, voici les ressorts intérieurs d'une pareille vie.
1« Il y a telle lacune à boucher, telle pierre à tailler. Enthousiasme de la jeunesse : le jeune étudiant a causé avec son professeur, être grandiose et respecté, qui lui a montré telle tâche utile; avec le trop-plein de ses vingt ans, il se jette dessus en conscrit héroïque (Wœpke et ses quatorze heures d arabe par jour pendant deux ans).
2^ Fonds d'orgueil silencieux : « Je suis le seul, ou presque le seul à pouvoir faire cela, il n'y a que trois ou quatre savants en Europe qui soient préparés à défricher ce coin. — Il est mien, j'y travaille avec les bonnes méthodes; .ce que j'y trouverai sera acquis et éternel. » — Sentiment du squatter anglo-saxon sur son terrain.
3® Capacité anglo-germanique de faire sans s'ennuyer les choses ennuyeuses. — C'est la patience de l'instrumentiste ou du copiste, ou mieux encore de l'ouvrier et de l'insecte. Le principe est qu'on n'a pas besoin de sensations vives, agréables. De là la différence entre l'ouvrier filateur de Manchester et celui de Paris. — De là la patience de Robinson Crusoé.
4** Les vues d'ensemble par des études collatérales. On veut avoir des vues complètes sur sa science. Voyez Mommsen sur les inscriptions, la numismatique, etc., et le professeur Werner dans Die verlorene Handschrift^, 1. Roman de Gustave Freytag.
Lectures et remarques
19 avril
{Hettner, Litteratur-Geschichte; Burkhardt, DieCxdhtr der Renaissance \ prose de Goethe, Schiller, etc.)
La poigne leur manque, je veux dire la concepUon énergique, passionnée, subite, qui concentre. A cause de cela, deux choses leur font défaut : {^ Les pei^onnages individuels, les caractères franchement taillés, les figures vivantes, si abondantes dans le roman français ou anglais, si faible chez eux. {Die verlorene Handschriftj etc); 2*» le style, soit spirituel, soit saîisi&sanl; les mots qu'on retient, les petits résumés saillants, brillants, énergiques, leur manquent. Par exeTnf>le la prose de Goethe est ennuyeuse.
En revanche ils sont les premiers de tous à dtuix points de' vue : 1<* Pour Térudition, l'abondaiieo tk^s faits, la lecture énorme, l'épuisement des sujets. (Voir les deux premiers ouvrages cités, Lassen, Moinmsen). 2<* Pour l'esprit philosophique, les vues d'ensemble, les idées générales. Il y en a même dans des hommes de troisième ou quatrième ordre.
21 fiTril Trait essentiel et qui, si j'arrive à bien en suivre les conséquences, me donnera la structure de l'esprit allemand : c'est la construction de leurs phrases.
Seuls dans l'Europe civilisée, ils n'ont pas la construction analytique, sujet, verbe en un bloc, régime
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direct, régime indirect: — ce système de construction pénètre jusque dans chaque membre individuel de la phrase;- au [lieu] de Tarticle, du substantif et de la série des régimes additionnés ensuite à la file, ils intercalent entre l'article et le substantif tous les adjectifs et régimes, souvent plusieurs emboîtés Tun dans l'autre. Cela est terrible, tout à fait fatigant pour notre cervelle française^ surtout si Ton prend des phrases allemandes de 1700.
Voici ce que j'aperçois à première vue : 1® Il faut plus d'attention, une attention plus soutenue pour comprendre cette structure de phrase.
2° Il faut plus de mémoire pour garder l'impression du mot initial qiii trouve son complément deux, trois, quatre lignes plus loin.
3** Ce que cette construction indique, c'est le profond sentiment du Zusàmmenhang^ de la connexité des diverses parties de l'Idée. La connexion matérielle de la phrase traduit la connexion morale de l'Idée.
Il est évident que le substantif, placé d'abord, met devant les yeux la chose elle-même telle que l'expérience et le souvenir la donnent, que les adjectifs, venant ensuite, font remarquer des détails, des caractères, des extraits de la chose. Or, l'Allemand demande à voir ro!ttrait avant la chose dont il est l'extrait.
Cette construction est absolue et universelle en aileiQand. Toujours l'adjectif avant le substantif. Toujours les régimes avant le mot qui les régit. Toujours, dans les incidentes, le verbe rejeté à la fin et tous les ré-
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gimes intercalés entre le sujet et le verbe. Même règle pour la proposition principale, quand elle est précédée d'une conjonctive. — Enfin séparation analogue en beaucoup de cas pour les verbes auxiliaires et pour les propositions verbales.
L'Allemand ne veut pas achever sa pensée avant d'en avoir tous les membres présents au préalabU*. Son besoin d'esprit essentiel est évidemment de sentir le Ztisammenhang, A cela il sacrifie le reste.
Ce besoin est absolu; impossible de se soustraire à la règle grammaticale. La construction n'est pas lâche, à peu près ad libitum comme en grec et en latin; elle «si obligatoire, forcée. Je traduirais du Lucien ou du Platon presque mot à mot en français; car les in ver* siens du grec, les portions de sa construction qui ressemblent à l'allemand ne font que traduire les ondulations de l'Émotion, de l'Impression. Voyez La Fontaine et P.-L. Courier qui dans leur style rendent ces nuances. — L'allemand a une rigidité de conslruction qui pousse à la philosophie, à la science abstraite» systématique, rien de plus; la vie manque.
*24 uvrii Conversation avec Cher butiez, etc.
Selon lui, la France est encore de tous les pays celui où l'on est le plus heureux : l*" parce que le sol est Fertile et le climat bon; 2° parce que l'égalité y est praliqure et que le caractère est sympathique.
En Prusse, surtout dans la Prusse orientale, un fabri-
366 CORBESPONDANCE
cant a bien des déplaisirs. Il ne peut pas acheter une terre noble : le propriétaire noble conserve des droits de justice et de police sur la commune. — Le fils du fabricant ne peut devenir officier dans Tarmée, sauf dans Tarlillerie. — La morgue du noble est énorme, les nobles excluent de leur société tous les bourgeois. A Berlin, un homme comme Mommsen ou Ranke ne compte pas, hors de son cercle de savants ; il ne peut être invité à la cour; il y a une séparation profonde entre ceux qui sont hôflich et ceux qui ne le sont pas. Ranke est un simple conseiller, estimé d'après son titre officiel; l'esprit est celui d'une caserne monacale. M. Benedetti, notre ambassadeur, me disait la même chose, il ne voit pas les savants, les bourgeois éminents parce que, s'il les invitait, il ferait fuir de son salon les nobles et les gens titrés.
(Voir ces mœurs dans Soll und Haben de Freytag.) Quand un Prussien aisé peut venir en France, il est charmé, il est en vacances; de retour il dit pis que pendre de la France. — Ils sont maintenant aussi étroits d'esprit que nous en 1810, c'est nous qui avons repris les sympathies cosmopolites de Goethe et Schiller.
Leur objection est toujours « Die Franxôsische Frivolitàt ». Ils appellent frivole l'art, le style, le talent, l'exécution. Des idées ébauchées leur suffisent; l'œuvre d'art n'est pour eux que la traduction d'un concept a priori, esthétique et surtout morale. — Hettner reproche à Gœthe de n'avoir pas su dégager complètement ridée morale dans tel de ses drames.
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ANNÉE 1870 ôti?
Lu hier : Michel Kolhaas et la marquhe. dO de KleistS deux chefs-d'œuvre de narration en prose, à ce qu'ils disent; c'est de deuxième ou troisième ordre : \h ignorent absolument Tart de composer, de faire un effet, de faire une phrase vivante; le discours indirect foisonne, on écrivait à peu près ainsi aux environs rie Florian. — A mon sens la Guerre de trente ans de Sehill^vi% Dichtung iind Wahrheit, Wilhelm Meister, le?^ Af/inifés électives de Goethe sont mal écrits, ou pliit^M ne isoril pas écrits; il y a un fonds de phrase académique; iU ignorent la valeur d'un mot, d'un tour, ils ne savt*nl pas syncoper, mettre un point en lumière, fairi^ voir un geste, un bout de paysage. Vingt petits récits dans lu Vie Parisienne sont supérieurs, et tous nos gi ands écrivains, Mérimée, Stendhal, Balzac, George Sïind, les dépassent de cent pieds. — Mêmes différences etilre leurs tableaux et les nôtres.
La cause en est qu'un écrivain français imagine devant lui son lecteur, c'est-à-dire un h^nnine du monde, fin, qui a lu, difficile, dégoûté, ini|i:jtien1, ayant besoin de toute la forte et délicate cuisine intellectuelle, exigeant des émotions variées, du ivve, de lu passion contenue, de courts et profonds apeirus jetés en passant, bref, une infinité de plaisirs dVt^jn'TO raffinée et supérieure dont un Allemand n'a pas Tidèe. — L'Allemand veut manger, voilà tout, il ^e eon lente de viande à demi cuite, avec des pommes de terre à