Dans le Journal des Débais
258 CORnESPONDANCE
« Je déteste, je méprise Rossini et j'en suis bien content. Son talent n'est que de lart, c'est un viveur, il n'a pas d'ûme ; la musique n'a d'autre but que de rendre visible une âme passionnée et malheureuse.
« A la cour de Hanovre, après l'adagio de Raméo et Juliette, je sens un tiraillement aux basques de mon habit, je me retourne, c'étaient deux musiciens qui les baisaient en disant : « Respect, respect ». Cela n'est pas vil en Allemagne.
(( Adam fait de la musique de cuisinière, Auber de la musique de loretle. Auber répond à une invitation de dîner près de Luciennes : « C'est trop loin, je ne vais à la campagne qu'en dedans des fortifications. ))
« A Londres, conduisant l'orchestre de Drury-Lane, uiio chanteuse dit : « Voi che sapete » avec des fioritures, etc. — J'arrête tout : « Mademoiselle, c'est votre maître de musique qui vous a écrit au crayon ces traits-là sur votre air? — Oui, Monsieur. — Eh bien, dites-lui de ma part que c'est un imbécile. Vous allez chanter l'air comme il est ou nous ne vous accompagnerons pas. ))
Une grande idée dans un homme est comme le pieu de fer que les sculpteurs mettent dans leurs statues; elle l'empale et le soutient. Voyez Renan, Berthelot, Robin, Wœpke et Berlioz! — Il est souffrant, nerveux, malade. 11 a toujours l'air d'être sur le pal. Songez à ses deux affreux mariages, h l'histoire de son fils. Ses
fièvTes intérieures amènent d'horribles coliques. Alors il fait des calembours.
Pourtant quelle fine et belle tête passionnée !
Dîner avec Sainte-Beuve, Gavarni, etc.
Visite chez les Concourt.
Les Concourt (32, 40 ans) sont frères jumeaux d'esprit, de cœur, etc. Us écrivent le même livre, vivent dans le même appartement. Le deuxième est fort joli, tous deux sans brillant, un peu empâtés, leur style manque de limpidité et d'élan. Ils ont des mots amusants*; ils ont été frottés aux artistes.
Dix mille cinq cents francs de rente. Us vont l'été se refaire chez leurs parents, économiser, canoter, manger, faire des armes. Leur vice est la manie des collections. Us collectionnent dans le xvm^ siècle, livres, estampes, dessins et gouaches originales, manuscrits précieux. Tel livre des Contes de La Fontaine illustrés par Eisen vaut cinq cents francs. Us estiment leur collection à cent mille francs.
({ Je suis le premier après le Louvre. »
En effet, ils ont des choses charmantes, des Beaudoin, des- Watteau, des Boucher, des Moreau, etc., exquis.
Rien n'enseigne mieux l'histoire. U semble qu'on
1. Jules de Concourt, disait de Monlégut : a C'est le Murp:er des salons. » Voilà un mot, le type de son esprit.
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vient de vivre dans le sièclti. La finesse, la gaîlé, le goiil du plaisir, ces trois données engendr^ol le reste. Kieii de délicieux comme ces loilt^tlfs, ces levers dijeunes femmes avec les grands lits à rideaux brodés, les jolis meubles dorés, tournés, etc. C'est la cuisine exijuise du plaisir. Voilà la vraie France. — Gavarni est un peu maniaque. Il s'est jeté dans les bautes mathématiques, veut contredire Newton. Il a écrit un mémoiiY : « De la vitesse dans la vitesse. » Son autre passion ce sont les mouvements de terrain; quand il travaille, c'est pour payer les jardiniers. — Il ne se soigne pas, un jour il s'est évanoui place .du Havre; il était sept heures du soir, il n'avait pas mangé depuis le matin. Les Concourt le trouvent un soir sans feu, à jeun dans une petite chambre. (11 en a quantité de telles). « Mais pourquoi restez-vous ainsi? » — « Bah, quand on a faim et froid, on est près de la congestion cérébrale et alors les idées arrivent! » Séparé de sa fomme, il va être riche; la ville lui paie sa maison quatre cent mille francs....
Sainte-Beuve a toutes les qualités de l'esprit, même la modestie; il dit : « Je ne sais rien, je n'ai pas appris; je sais seulement où en sont les choses parce que j'ai vu dos hommes spéciaux. »
Il est passionné pour Voltaire; déclare qu'il n'y aura de civilisation en France que lorsque Voltaire aura uue statue sur la place de la Concorde.
Il disait d'About : « C'est un maladroit; il y a trois villes historiques, Athènes, Rome, Paris, il se les est
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mises toutes les trois à dos. — En tout il est trop pressé. »
Il nous reproche d'être dupes à l'endroit du MiJïsst^ft, Balzac, etc. Musset, selon lui, a commencé par ralteclation; il n'est devenu naturel que lorsque la fon r tiii manquait et quand son talent s'en allait. Du rcsle, mauvais coucheur, désagréable et brutal avec lUv^^o, avec des frasques, des foucades et des étrangetés >.r\vé}napalesques chez les filles. Il me dit : « Vous croyoz que les hommes sont tels qu'ils le disent, vous cïuk kio/ de récrit à l'homme, prenez garde. — Pour vous, ^l'Ile/vous, vous y viendrez, vous Têtes déjà de faç^Mu cdi viendra dans le style. » *
Sainte-Beuve disait comme Stendhal : « La pu il i\v hi forme devient plus petite chaque jour. Tout le umulv finira par savoir écrire, écrire une brochure ('(miiiin* aujourd'hui une lettre, alors on ne vaudra plus i[ui^ par les faits et les idées qu'on apportera. »
11 voudrait supprimer le grec et le latin dans ^1'(^uci^tion ordinaire, réserver cela pour les spécialistes i ( tmr petite élite, avoir des écoles Turgot. La prineessi' Mnthilde dit de lui qu'il tourne au socialisme. H esl roniro la propriété littéraire et aussi territoriale.
Il est timide par tempérament, mais s'enhardit [mv conviction et réflexion. La jeunesse lui auivi^ n cinquante-cinq ans.
L'impression dominante quand on le voit, c'est i\u\\ est timide; il parle doucement, bas, avec insinuiilioii cl nuances, avalant certaines syllabes trop franclh^s. Il n
H. TAINE. — CORRESPONDANCE. IL |G
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quelque chose dun chanoine ou d'un gros chat méticuleux, prudent. Une tète irrégulière, blafarde, un peu cliinoise, crâne nu, avec de petits yeux malins, et un sourire doucereux, fin. Positivement, il y a un fonds ecclésiastique, homme du monde. Puis des éclats et des éclairs, la franchise, la force de croyance font explosion.
Conversations avec E. Renan et M, Berlheht.
Aoûk
J'ai bien vu Renan chez lui à Chalifer et chez moi toute une soirée.
Avant tout c'est un homme passionné, obsédé de ses idées, obsédé nerveusement. Il marchait dans ma chambre comme dans une cage, avec le geste, le ton bref, saccadé de l'invention sursautante. 11 est bien différent de Berthelot qui se tient tranquille comme un bœuf patient de labour, mâchonnant son idée, appuyant dessus. C'est l'inspiration par contraste avec la méditation.
Aucun des deux n'a les habitudes analytiques de Condillac, comme Bertrand le mathématicien. L'un fermente lentement, obscurément, l'autre fait explosion. Aucun d'eux ne va en avant méthodiquement, passant du connu à l'inconnu.
Renan est parfaitement incapable de formules précises, il ne va pas d'une vérité précisée à une autre. Il tâte, palpe. 11 a des impressions^ ce mot dit tout. La phi-
losophie, les généralisations ne sontpour lui que le retentissement, rechodeschosesenlui.il n'a pas de système, mais des aperçus, des sensations.
En métaphysique, il est tout à fait flottant; de preuve, d'analyse, aucune. En gros, c'est un Kant poète et sans formule, tout à fait comme Carlyle; je lui ai lu des morceaux du Sartor resarliis, il les a trouvés admirables. — Il admet que nous n'apercevons que les phénomènes et leurs lois, qu'au delà est un abîme, un X d'où ils dérivent, que par le sentiment sublime du devoir nous en soupçonnons quelque chose, peu de chose; nous savons seulement que dans cet au-delà quelque chose de sublime correspond à la sublimité de notre sentiment du devoir.
En tout cas, ce n'est pas une personne. La personnalité, l'individualité ne se rencontrent qu'au bout de la physiologie, à l'extrémité des phénomènes et non à leur commencement. Ainsi pas de Dieu-personne.
Pour l'âme, il ne croit pas à l'immortalité personnelle. Il n'admet que celle des œuvres : « Mon idée, l'idée à laquelle je me suis dévoué me survit; je me survis en elle, à proportion de l'amour que je lui ai porté, et des pas que je lui ai fait faire. »
Néanmoins, il laisse toujours une lacune que la foi, le symbole seuls peuvent remplir, quoique par de simples allégories et des présomptions pures : c'est la nature de cet X suprême et de la correspondance de l'âme noble avec cet X.
Un sceptique qui, à l'endroit où son scepticisme fait
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1^ m COURESPONDANCE
un trou, le bouche avec son mysticisme. Berthelot a ri et m'a appelé homme à casier, à étiquettes, quand j'ai dit à Renan que c'était là sa défmitioii.
Pour tout le reste, pour tous les faits psychologiques, historiques et autres, il est purement positiviste, et ne croit qu'aux lois naturelles; il nie absolument toute intervention surnaturelle.
Des trois, je suis le plus positiviste, le moins mystique. J'admets que les causes ne sont que les abstraits ou universaux. — Berthelot dit que le type de la cause est notre volonté dans l'effort, notion irréductible. Sou originalité est de regarder la force, non seulement comme un principe, mais comme produit. Ainsi le corps vivant composé de forces élémentaires est néanmoins dans sa totalité une force individuelle. L'espace et le temps n'existent qu'en regard de notre esprit. En somme, il n'y a qu'une force unique, non divisée, parfaite, qui nous apparaît divisée et par parcelles et qui est Dieu.
Renan n'est pas du monde, il ne sait pas causer aux femmes; il lui faut des gens spéciaux. 11 n'a pas le tact des opportunités, de l'intrigue. C'est avant tout un homme plein de son idée, un prêtre plein de son Dieu. Il s'estime à ce titre et autant qu'il faut.
Son procédé pour écrire est de jeter des bouts de phrases, des têtes de paragraphes par-ci par-là. Quand il est arrivé à la sensation d'ensemble, il soude et fait le tout.
Il m'a lu un grand morceau de sa Vie de Jésus. Il
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refait cette vie dëUcatL^ment, mais arbitrairement. Les documents sont trop altérés, incertains. Il met ensemble sur Tépoque de Nazareth toutes les idées douces et agréables de Jésus, en écarte les tristes, fait une pastorale mystique aimable. — Puis dans un autre chapitre, il met toutes les nn^naces, toutes les amertumes, qu'il rapporte au voyage h Jérusalem.
En vain Berlhelot et moi nous lui disons que c'est mettre un roman à la place de la légende; qu'il gâte les parties certaines par un mélange d'hypothèses, que tout Je parti clérical va triompher et le percer à cet endroit faible, etc. — Il n'enleml rien, ne voit que son idée, dit que nous ne sommes pas altistes, qu'un traité simplement positif et dogmatique ne rendrait pas la vie, que Jésus a vécu et qu'il faut le faire revivre, que tant pis si l'on criaille, etc. — Manque de prudence et de politique.
La bonne vieille Madame Renan est douce et digne ; elle a quatre-vingts ans, me fait conter l'histoire de mon patron saint Hippolyte, lève en souriant les bras au ciel en voyant ce qu'est devenu son fds si pieusement élevé.
50 Avril 1802
Il est difficile de répondre d'une manière exacte aux
questions que vous avez bien voulu m'adresser. La per-
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246 CORRESPONDA!^CE
sonne dont il s'agit emploie [e mot vérité dans un sens très vaste et très vague; j'ai rolii sa lêtEre et si je la comprends bien, c'est une source de consolations qii eUt^ cherche beaucoup plutôt qu'uu système de connaissance. Elle voudrait de la force pUMl que de la science et ne souhaite les démonstrations que pour arriver au calme. Je vais donc répondre à sa demande cachée et non à sa demande ouverte; veuillez m 'excuser auprès d'elle si je me suis trompé.
Tout dépend de son état présent; j'espère, quoique sans indiscrétion, le comprendre. Elle a perdu sa patrie, et cette infinité de synipalhies qu'on rencontre dans les gens, dans les idées, dans les sentiments, dans les mœurs, dans les physionomies ei jusque dans T esprit des maisons et des arbres. Elle a perdu sa fortune, en partie du moins, et en même temps celte confiance, cette liberté et cette ampleur d'action, cette facilite de diversions et de vie qui allègent beaucoup de maux, qui délivrent de bien des servitudes, qui conviennent à des sens délicats, qui instituent des habitudes d'élégance, et qui, une fois supprimées, laissent derrière une longue contrainte et comme un malaise journalier. Elle a souffert de chagrins plus intimes, eUe en souffre encore et toutes ces peines ont rencontré une âme extrêmement sensible, sensible à tous égards, par finesse d'esprit, par culture artistique, par bonté innée, par noblesse instinctive, par générosité naturelle, Ik^aucoup d'autres circonstances ont encore accru cet état maladif. Elle a choisi pour art principal la musique, le
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ifioiiis raisonnable de tous, le plus propre aux rêves, aux émotions, et, parmi les compositeurs, elle a aimé les plus douloiirnuï, les plus fantastiques et les plus inquiets. Elle a goulu dons la littérature les écrivains qui ressemblaient Je plus à ces maîtres, et s'est nourrie longuement de riîveries et de sensations. Pour comble, elle a évité de sortir, par dégoût pour la platitude des objets qu*ôn voit et pour la grossièreté des gens qu'on rencontre; en sorte qu'elle s*est ôté l'occupation et le renouvellenionl d'esprit que le changement, l'activité et le commerce des hommes ne manquent jamais de donner. Enfin son sexe, son âge, sa naissance et sa famille Font empêchée d'avoir un emploi et un but, un ménage, un métier, des intérêts d'enfants, de fortune; son ardeur d'esprit, sa capacité de dévouement n'ont su à quoi se prendre; et les très grandes forces qu'elle possède, s'étant retournées contre elle-même, ont insensiblement alléré sa santé.
Vous jugerez vous-même si ce portrait est exact. S'il Test, il est visible que cinquante volumes de bons raisonnements ou de hautes idées ne pacifieront pas celte âme; elle n'y trouvera qu'une distraction; autant vaudrait conseiller l'opéra pour guérir la migraine. Le mal de cette personne provient de l'inaction de ses hautes facultés et de l'impuissance où elle est de prendre intérêt à quelque chose. Elle a besoin de juger que quelque objet est bon et beau, de vouloir l'atteindre, d'y travailler tous les jours, d'employer à ce travail toute sa volonté, toute sa sensibilité, tout son esprit; le
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retentissement des anciens chagrins n*est si fort et la blessure des chagrins présents n'est si vive que parce que toute son attention est concentrée pour écouter Tun et sentir l'autre; le seul remède est de tourner son oreille et sa pensée ailleurs.
Une seule chose le peut, qui est un système d'action, de travail, avec un noble but à atteindre, celui dont j'ai déjà parlé, l'art et d'écrire et d'inventer. Il faut qu elle se dise résolument et tous les matins : je veux être écrivain. D'autres l'ont pu, toutes voisines, sur des idées modernes, avec honneur, miss Brontê, Mrs. GaskelLElle le peut aussi, j'en suis certain, et je le lui affirme loyalement sans flatterie ni arrière-pensée. Celte sensibilité si délicate, si souvent blessée, si originale, si ennemie du vulgaire est la plus vive source d'invention; l'invention consiste uniquement à avoir une impression spontanée, subite, toute personnelle et indépendante, sur chaque objet et chaque événement. Elle l'a, vous le savez. Mais cette impression ne sait pas encore se traduire, se résoudre en idées, se décomposer en petites phrases exactes, se classer; il y a un métier à apprendre, un beau métier, car il est fondé sur l'observation de toutes les lois de la vie et de la nature humaine. C'est une philosophie en action; c'est en l'étudiant qu'elle apprendra ces vérités qu'elle aime; c'est pour le posséder qu'elle doit lire ces livres philosophiques qu'elle demande. Elle peut y rapporter tout; elle y trouvera tout; les artistes sont les premiers des philosophes, car ils savent mieux les faits que les philo-
sophes, ils les vérifient plus souvent, de plus près, ils sont plus pratiques et moins obscurs. J*ose encore ajouter une raison qui serait de Temphase pour tout autre, mais qu'elle comprendra. On doit quelque chose à sa nation, à son siècle, à son espèce et cela par strict devoir de probité; on en a reçu immensément; il n'y a pas une idée juste, humaine ou vraie, qui n'ait coûté aux hommes qui nous les ont acquises toute une rançon de labeurs et de misères. Tout ce que nous estimons dans nos pensées et dans nos sentiments vient d'autrui; et il est de simple équité de rendre à ceux qui viendront ce que nous avons reçu de ceux qui sont morts. C'est pourquoi quiconque pense doit élaborer sa pensée de manière à la rendre utile et publique : celui qui connaît les mœurs, qui a pénétré la nature humaine, qui peut mettre en scène des vérités, construire un idéal, celui-là doit aux autres cet idéal et ces vérités; mettre au monde quelques âmes nobles et fines, c'est enseigner la psychologie et prêcher la morale; Olivier Goldsmith a fait plus avec son Vicar que cent prédicateurs avec cent sermons. C'est insensiblement, par les légères impressions que laissent ces lectures, par les observations qu'elles fournissent ou suggèrent, que le niveau de l'intelligence et de l'honnêteté monte; et si je pouvais choisir pour quelqu'un entre tous les avantages de la fortune, de la puissance, du succès, du repos, de l'amitié, je n'en prendrais aucun : je voudrais qu'il fut artiste, écrivain plutôt qu'artiste, romancier plutôt qu'écrivain, et je croirais pour lui-même comme pour
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les autres ne pouvoir rien choisir de meilleur et dt» plus
beau.
Je ne croirais pas non plus pouvoir clioisir qut^lquw chose rie plus corisolnnt. l^a seule chose qui puisse deprendre Tesprit de Ini-rnèrne et Tabsorber, c'est un système. Un coup de volonté isolé peut chasser un instant la peine, elle revicnU La consolation n'arrive que lorsqu'on se met à son travail involontairement, par attrait; et le système produit seul cette disposition. Un plan de travail et de vie, un ordre systématique d'études, de recherches, saisit l'esprit comme un engrenage; on a dit par exemple : aujourd'hui je sais faire les descriptions, mais point le dialogue. Comment apprendre le dialogue? Tel l'a su : La Fontaine, Molière, Balzac et ils l'ont réussi spécialement dans tel passage. Je vais analyser ce passage, savoir quelle méthode, quelle espèce d'émotion, quel but les a fait réussir à cet endroit. Cette méthode trouvée, je vais l'essayer sur un autre de leurs morceaux. Je vérifierai par comparaison en quoi j'ai manqué, je comprendrai plus clairement et plus complètement cette méthode; je vais m'y exercer; dans tant de mois, j'en serai maître. — Le dialogue maîtrisé, voyons le récit. Puis les caractères, puis la subordination des personnages. Puis la dépendance des caractères par rapport à la patrie, à l'éducation, au tempérament, etc. — Peu après, le système d'idées engendrées dans l'esprit est assez abondant et fort pour vivre par lui seul, sans l'aide de la volonté; involontairement, en marchant, en rêvant, on trouve telle idée qui le com-
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plète OU le rectifie ; de celle-là on passe à une autre ; le désir vient; on manque de telle connaissance, on veut l'avoir; et ce goût est d'autant plus fort que cette connaissance est sollicitée et exigée par un plus grand nombre de remarques antérieures; tout l'Être acquis se soulève pour les réclamer. Il ne s'agit donc que d'acquérir cet être, c'est-à-dire de vouloir systématiquement, sérieusement, tous les jours pendant un an, deux ans, trois ans; j'en suis convaincu, l'homme peut se refaire, bien plus se faire; c'est une grande puis-, sance et un noble emploi d'un esprit élevé et d'un cœur ^ généreux. Je trouve heureux celui qui reçoit son bonheur de la nature, mais j'admire et j'aime celui qui se l'est créé lui-même, qui l'a implanté en soi par volonté et par courage, qui n'a pas permis au découragement ou au chagrin de le flétrir ni de le déraciner, qui l'a nourri, qui l'a affermi, qui le doit tout entier à luimême et à lui seul. Dites à la personne dont nous parlons qu'elle esl digne de se proposer ce but et de tenir cette conduite, que pour elle ce n'est pas assez de se tenir debout contre les accidents extérieurs et dans la régularité de la simple vie honnête, que la plus grande difficulté et le plus beau travail est contre soi-même, que tant de dons si rares, une si prompte et si délicate intelligence, un si vif sentiment de tout ce qui est généreux et grand, une large éducation, une ouverture d'esprit si facile et si naturelle vers toutes les hautes vrjiiôs modernes méritent, non pas d'être employées pdp elle et contre elle de manière à la détruire et à la
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consumer, mais d'être conservées avec spin comme des plantes précieuses, d'être cultivées, d'être fortifiées pour fleurir, pour porter les fruits qu'elles doivent aux autres et qu'elles leur ont promis. J'ose lui dire que s'il est dans sa vie passée quelque chagrin intime, elle trouvera dans cette affection générale qu'on porte à la beauté et à la vérité une compensation large ; que toute tendresse personnelle, fût-elle méritée, finit par sembler étroite ; que la seule chose qui puisse combler un esprit complet, ce sont les grandes vues qui embrassent l'ensemble et les grandes sympathies qui nous font participer à la vie de l'ensemble. Les femmes ordinairement ne s'y associent et n'y pénètrent que par la traduction que leur en donnent leurs pères ou leurs maris. 11 est plus beau d'y pénétrer par soi-même. Au bout de toutes ces lectures et de tant de raisonnements qui paraissent secs, il y a la sensation d'un grand mouvement qui nous emporte et qui emporte toutes choses; on y contribue par un effet très petit, peu importe; l'important est d'y conlribuer et de s'y sentir compris; ce n'est pas le soldat qui gagne la bataille, mais la bataille gagnée, s'il s'est bien battu, il est aussi joyeux que s'il avait tout fait tout seul.
J'éprouverais peu de plaisirs aussi vifs que celui que je ressentirais en voyant la personne que vous savez, prendre cœur à la vie et accepter mon raisonnement; je tiens à elle comme un peintre à la Sainte Anne de Vinci; je voudrais ouvrir les volets pour faire entrer
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ANNÉES 1860-1805 ^ioj
Tair, la lumière, pour empêcher riiumidité de la détruire. Dites-moi cç qu'elle décide.
A EDOUARD DE SLfCKAU
Orsay, 15 juin 1862 Mon cher Edouard, je te réponds bien tard ; c'est que j'arrive d'Angleterre où j'ai passé quinze jours, et je n'ai trouvé ta lettre qu'au retour. Je suis parti à l'improviste, j'allais chez des amis, des parents qui avaient là-bas une maison.
Je suis bien content que tu n'aies pas donné ta démission, ou pris un congé. Les frais sont faits; c'était comme si on fermait un théâtre la veille de la première représentation, après toutes les répétitions préalables. D'après tout ce que tu m'as dit, il me paraît certain que tu auras une Faculté à la rentrée; c'était recommencer la vie à nouveau et jeter à l'eau dix ans de galères. Vois-tu, mon cher Ed, la vie littéraire ici, la nécessité de gagner son pain par des lignes noires extraites de la cervelle est trop rude. On n'y gagne presque rien, on vide vite son sac, tandis que dans une Faculté on peut répéter ses cours.
Je suis à Orsay pour une semaine encore. Après, nous retournerons à Paris. Pourrai-je travailler? Depuis un mois je n'ai pas écrit une ligne; j'avais trop raal à la tête, il avait fallu enrayer. Voilà ma fêlure.
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tu vois, mon bon ami, que moi aussi j'ai ma misère. Je ne sais pas quand je pourrai reprendre mon livi-e, et Toisivelé involontaire, la rêverie à vide finit par ronfler.
J'ai tâché d'occuper mon loisir forcé, j'ai rapporté de Londres un nouveau petit cahier. J'avais pris la voie de la Tamise; j'ai été au Derby, dans les bals de lorettes, dans le quartier des pauvres, aux Docks et dans deux maisons de campagne. J'ai copié au British Muséum un auteur anglais du moyen âge qui nous manque ici. Tout Paris était à Londres, M. Bertin, M. Say, Achard, Théophile Gautier, Marcelin, Guillaume Guizot, etc.
Puisque tu parles de lectures à faire, tâche d'avoir : \^ Voyage en Espagne y de Mme d'Aulnoy, vers 1700; 2^ Mémoires sur Frédéric le Grand et sa cour, par M. Thiébault; 3° Le Play, les Ouvriers européens.
Ta lettre me fait bien plaisir à plusieurs égards; je te vois un ami, une promenade, un travail. Qu'est-ce que M. Bertin ^ ? Il n'était pas de notre temps.
J'imagine que tu n*as pas quitté ni abandonné notre cher Cowper. Il faut l'envoyer à Charpentier, le signer ; tu as besoin d'appuyer ta candidature par des titres littéraires. Demande à Prévost s'il est dangereux de rien publier chez Charpentier; en ce cas tu essayerais ailleurs. Je pense qu'à la rigueur on pourrait, sans déshonneur, avoir recours à la Hevue Contemporaine,
1. M. Bertin (Ernest), professeur et littérateur, né en 1854, entré à l'École normale en 1854.
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Une étude simplement littéraire et psychologique n'engage à rien.
As-tu lu un roman de Fromentin, le peintre, dans la Revue des Deux Mondes, intitulé Dominiquel Je n'ai fait que le parcourir, mais cela me semble bien. Il est joli d'avoir deux talents et ù un tel degré.
11 y a deux articles curieux de Sainte-Reme sur Renan ; ils sont bons aussi, pourtant c'est du Saiiîte- Beuve deuxième qualité, et tirant à la ligne. De plus, il n'a pas voulu être entièrement franc, et son analyse a un but trop visible : être agréable à l'Empereur, préparer la réouverture du course Impossible de faire de la critique vraie et de ménager les gens. Il faut n'avoir à faire qu'aux morts.
Après un voyage en Angleterre, les journaux français semblent toujours ridicules; mes pauvres Débats euxmêmes me semblent gentils, passables en littérature; mais en fait de politique, pour les discussions, les faits réels, la connaissance de l'étranger, ils sont bien chétifs.
Marcelin prépare son journal, il était à Londres prenant des notes; il aura une foule d'articles, présentant en contraste toutes les parties de la vie à Londres et à Paris. C'est un esprit bien fin, bien original, un réactif bien curieux. Il veut pour sa prose des esquisses, des photographies prises sur place, de petits faits réels. Tu pourrais en rassembler, tu as tant vu la vie de pro-
1. Le cours de M. Renan au Collège de France, qui avait été suspendu par ordre supérieur.
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vince! On signe d'un pseudonyme. Son idée est que le fait réel copié tout nu, en style nu, abréviatif, est ce qu'il y a de plus intéressant.
Adieu, cher bon Ed, écris-moi quelquefois, et tâche de te bien porter, je ferai un effort pour le donner l'exemple.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 24 juillet 1802 Mon cher Edouard, à mon retour d'Angleterre, comme je le prévoyais dans ma lettre, j*ai été obligé d'enrayer un mois; avec le mois précédent cela en fait deux de perdus. Enfin, vers le 10 juillet nous sommes revenus à Paris, et je suis mieux ; je travaille la matinée à peu près entière et je refais mes Normands; j'aurai fini, je pense, un peu après la fin du mois. J'attaquerai alors mon Seizième Siècle, j'ai là trois longs chapitres à refaire, tous les alentours de Shakespeare et de Milton ; je n'arriverai pas à temps pour l'hiver, ce qui détruit mes projets de cours public. Enfin, tant pis.
Parle comme tu voudras de M. X...; je t'avoue que
toutes ces bonnes gens me semblent au-dessous du
dédain ; il n'y a pas six personnes à Paris avec qui je
voudrais causer de Hegel et de sa logique.
Mes idées ont été formulées dans la préface de la
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2® édition des Philosophes, que lu as. Ma thèse est que les Éléments des êtres, les Begriffe sont des abit traita, i
et à ce litre inclus dans les faits, dans les choses ob^^er- '
vées, qu'on peut les en isoler par l'abslractioii, qiu? partant ce n est pas une opération d'un genre extniordinaire. Gela ne m'empêche pas de croire, avec lli^g^l, j
que les abstraits premiers, les simples, les él*' infinis indécomposables, par exemple Sein, Nichts, Wtu*' (leriy etc., peuvent être considérés a priori, puis cuiiibinés, jusqu'à ce que l'on retrouve les types et loiî> expùriraentales. Il n'y a là toujours que les mêmes éléitionls, les abstraits, lesquels, à titre d'abstraits, sont luclus dans l'expérience, comme de petits cristaux ri ionientaires dans un gros cristal. On peut refaire le gros avee les petits, ou extraire les petits du gros, iiKiis vn somme, quelle que soit l'opération, quand on n Tiiu des termes dans la main on a toujours l'autre, cl luu nu va ainsi que du même au même.
Pour le mot intuition (insighl), je commeiilîus, j(j crois, une idée de Carlyle, qui est que l'honniH^ tk* géjiie a Vinsight, l'aperception immédiate de ]*'t^s(Mjci' des choses, c'est-à-dire des abstraits primitifs gciiér,;teurs, de ce que j'ai appelé le type, la faculh* maîtresse, etc.
Toi qui connais bien mes idées, tu sais bien r[H en somme je suis un idéaliste. A proprement parlri , li^^ faits, les petites coupures isolées n'existent pn^ : ils n'existent qu'au regard de notre esprit; au finnf i! n'existe que des abstraits, des univorsaux, dos rh^h^^^s ^^